Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
"Je ne suis rien et je devrais être tout". Cette phrase n'est pas de Thom Yorke mais de Greil Marcus qui, dans son livre Lipstick Traces, l'utilise à moult reprises comme un mot de passe pour jumeler, à travers le XXe siècle, les insurgés que furent entre autres Johnny Rotten et Guy Debord. Cette phrase Thom ne doit même pas la connaître mais elle lui va comme un gant. Car ce cri punk, ce vouloir être Dieu, Antéchrist, l’ego qui remplit tout, contrairement à son frère, Thom Yorke l’a poussé.
Leur premier sort en 93 et, engoncé dans sa collerette à fleurs, le bébé de Pablo Honey a raison de faire la gueule. Il se fait voler la vedette par un autre morveux : le bébé nageur de Nevermind, qui connaît la joie d'avoir une famille, celle du grunge, qui a pignon sur rue. Or on se rend vite compte – ça prend 42 minutes – que Pablo Honey est une galette réfractaire à l'idée de famille. Ce disque est un bordel sans nom. Ça braille, mais ce n’est pas du grunge. Ça vombrit et ça fait des vagues, mais ce n’est pas du shoegazing. Ça vocalise, mais ce n’est pas Joshua Tree. C’est un peu tout ça à la fois et, Nirvana oblige, ça végète un peu en bacs.
A l’unisson du groupe qui la joue spleen ankylosé deux de tension, Thom rentre dans le morceau du bout des lèvres. La voix est stone, pâteuse. Il vient de se réveiller. Mal. On imagine les cheveux en pétard. Mais deux minutes plus loin, lui et le morceau ont muté. On ne les reconnaît plus, ils s'immolent dans un lyrisme brûlant et cristallin. Ils vont voir là-bas s’ils y sont.
Puis ils se mettent à bouger. Le regard de Colin Greenwood est effrayant. Le regard de son frère Johnny est effrayant. Ils ont le regard scotché ailleurs de ceux qui sont déjà hors du monde, lobotomisé par quelque mission suicide qu’ils se sont jurés d’accomplir. Mais ce n’est rien à côté de Thom. Lui on voit bien qu’il sait ce qu’il fait, que c’est le décisionnaire, que tout ça lui profite. Visage carré, cheveux courts roux et œil gauche amoché, on dirait un démon, un facho en proie a une haine sans bornes, une immense envie de cogner.