Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
On rassemble nos esprits et se dirige côté bar. En chemin, on croise un pote fan du groupe encore sous le choc de "L’Immodeste Attitude". Son envergure. (Qu'il se réjouisse, ce morceau figurera, réarrangé, dans le prochain album.) Il regrette que Le Détroit ait été encore le grand absent de ce soir. "Botox", "Nuits de Rêves", rien à redire, le kif. Mais il aurait bien troqué quelques "Météorites" contre certains morceaux de ce deuxième album. "Météorites" ? Il n’a pas aimé. Trop zarbe, pour lui. En ce qui me concerne, c’est pourtant celui-là que je retiens, dans les nouveaux morceaux en tout cas. Pour moi, c'est de loin le plus abouti, original, majestueux, malgré mes quelques réticences. Effusion futuriste. Rêve d’apoca-lips. Empire de la chute et chute de l’empire. "Météorites" rappelle "Botox" avec sa "longue progression haletante, à base de motifs synthétiques se répétant et se déformant jusqu’à une inéluctable déflagration sonique" (dixit Philippe). Mais aussi "Idioteque" et "Sit down. Stand up" de Radiohead. En quête d’inspiration, Tanger a cette paranoïa de secours qui fait rejaillir sa marotte préférée : la fresque de fin du monde. C’est sa tasse de thé, sa potion magique, sa magique madeleine. Un coup de barre ? Une fin du monde et ça repart ! Il s’y penche, y trempe lèvres, nez, tête et corps par-dessus tête s’y noie, dissout, grandit de grands mouvements, ébahi… Cette marotte est à double tranchant. Une de ses bouchées peut vous donner du coffre, la suivante vous ôter toute consistance. Il ne faut pas en abuser. Sur "Météorites", Philippe y mord pour faire cracher un feu d’artifice à son cerveau quémandeur de collyre et de collisions de génie. Collisions ? Collyres ? Feu ? Artifice ? Il faut choisir…
""Météorites" a été composé lors de la même session d’enregistrement que "Roulette Russe et Poing Américain", en avril 2005", explique-t-il. Tout est parti d’un instrumental de Christophe et d’un lapsus d’Hubert Reeves ! Oui, vous avez bien lu, l’astrophysicien. Lors d’une émission, sa cervelle a fourché, lui faisant dire qu’une météorite pourrait bien nous tomber sur "la terre !" Ni une ni deux, Philippe a saisi l’erreur (humaine) au vol et v’la t’y pas qu’aujourd’hui ce titre constitue "le maître étalon de l’album à venir". Véritable cadeau du ciel, Philippe en aurait tiré matière pour un disque entier. Bluffe-t-il ? Mick Jagger disait : "L’important n’est pas la musique, mais l'histoire qu'on va pouvoir raconter aux journalistes." Sur son site, Philippe a préparé un petit texte pour nous en parler en personne. Il nous fait entrer dans la danse : "Hier la crainte d’une collision avec une météorite était une préoccupation de gaulois craignant que le ciel ne leur tombe sur la tête. Aujourd’hui, c’est une menace prise au sérieux par des scientifiques. La question n’est pas de savoir si cela va arriver mais quand. Et cette menace s’ajoute à d’autres dont les conséquences s’avèrent chaque fois plus dramatiques : catastrophes naturelles, accidents industriels, actes de terrorismes… Un des données qui comme le développement des manipulations génétiques, la modification profonde du rapport à l’espace et au temps, les changements climatiques, définissent peu à peu et irrémédiablement une nouvelle condition humaine. Ce sont les contours de cette nouvelle condition humaine qui se sont naturellement imposés comme terrain d’exploration pour le cinquième album de Tanger."
Tanger occupe une place importante, bien qu'underground et insaisissable, dans le paysage rock français. Une place en marge quelque part aux côtés de Noir Désir. Celle d’être un groupe méta-rock. Tanger a beau avoir les mêmes grandes références tête à claque que Noir Désir (Rimbaud, Morrison), présenter guitare-basse-batterie et chanter en langue de Molière revue et corrigée, il n’est pas un groupe de rock classique comme l'est son illustre confrère. Noir Désir est un groupe de rock classique au sens où le groupe s’est cimenté durant l'adolescence sur les plaies d'une époque mouvementé par le rock. Dans les années 80 le rock bougeait en France et Noir Désir a pris le pli. Certes mieux que beaucoup. Mais voilà, c'était les années "rock alternatif". Il y avait du rock à forger. Beaucoup de rock. Et "Noir Dez" a forgé, en fougue et en phase avec son époque. Jusqu'à la définir. Tanger n’a pas eu cette chance. Tanger est né au début ds années 90, adulte et non adolescent. Et il se passait quoi de rock dans les années 90 ? Rien. Il n'y avait pas de train à prendre, pas de réelle aventure. Pas de fête. Tanger a donc dû la créer de toute pièce. Genre Frankenstein. Il est arrivé la tête pleine de toutes ces supernovae qu'il avait eu le temps de collecter et qui avaient eu le temps de refroidir dans l'oubli des petits joueurs, il a pris toute cette culture rock et les grands secrets qu'elle abrite et il en a fait sa manne, avec l’envie de péter plus haut que son Q.I. Que son tout soit supérieur à la somme des parties. Pour un rock aussi bon comme là-bas dit ! Tanger c'est cette vision artistique. Cette ambition d’orphelins du rock orgueilleux d'avoir tout à prouver et à faire. Ce laboratoire qui fait plus des expériences sur le rock qu'il ne joue du rock expérimental. Voilà pourquoi on prend souvent Tanger pour ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un groupe prétentieux. Ils ne sont pas prétentieux, ils sont juste, au pire, élitistes. Ils ont l’élitisme de ceux qui pensent que la culture se mérite. L'élitisme de ceux qui appelleraient plutôt ça de l'Art, avec un grand A. Une chose dont les voies ne sont pas impénétrables, mais demandent qu'on ait le courage de les arpenter par soi-même. Qu'on prenne des risques. Aujourd'hui plus qu'hier Tanger en prend. En quête de nouvelles terres et de nouvelles promises, il part à la poursuite de ses voies propres pour mener La grande vie. Cela les rend ô combien précieux.