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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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21 février 2007 3 21 /02 /février /2007 04:47
"Quoi devenir ?"





17 février 2007. 21h. Toujours en attente de leur quatrième album, on retrouve Tanger sur la scène du Triptyque, gonflé d'espoir d'entendre enfin de nouveaux titres à la hauteur des trois épisodes discographiques précédents. Revue des troupes et du trip.




"J'aime bien cette salle. Ce n'est pas très grand, le son n'est pas génial, mais il y a toujours une bonne ambiance. On se dit que ça devait être comme ça dans les années 70. Même si ce n'est pas la même population."
Pas tort, la Pigeonne, qui nous accompagne ce soir. Au Triptyque, tout le monde s'échine à reproduire l'émulation de ces années-là (les années punks), quand le rock débarquait enfin dans l'Hexagone, sauvage et lettré à la Taxi Girl. Ici tout le monde s’agite, comme s'il se passait quelque chose. Comme s'il se passait autre chose que ce simulacre de voir les vieilles gloires d’une époque révolue (Darc, Eudeline, Delaney Blue) et des teenagers avides d’y frotter leurs ailes pour gagner en rock-credibility. Comme si le rock drivait encore l'époque, ils sont tous là, échappés de leurs Myspace, prisonniers d’un faux rêve, tous là à faire du stop, en rétropédalage, avec leurs fringues millésimes-élimées, leurs coupes effets minets et leurs envies d’être eux-mêmes, comme tout le monde. Ils désirent qu'on les embarque, le quart d'heure de célébrité à la Starac. Alors "pas la même population" ? Un peu si. Des wannabe. Moins classes qu'il y a 30 ans, c'est sûr, moins faiseurs d'époque que suiveurs, mais wannabe tout de même. Poissons dans l'aquarium, en quête de mythe et d’âme-son.



Poésie rock

Ce soir, point de Naast et de Plasticines. Ce soir c'est revival avec des vieux, des vrais. On est venu se montrer en allant voir Tanger, un groupe qui depuis treize ans nous la fait à l'envers, en la jouant rock 70's à fond. Un groupe qui depuis treize ans slalome tant bien que mal entre les requins de l'industrie du disque et nous délivre tous les deux-trois ans des albums hors course. Un rock comme peu osent encore le faire. C'est-à-dire un rock jazz, blues, psyché, beat. Le rock ouvert des débuts. Celui de la route, l’aventure. Celui qui parle toutes les langues. Celles de Rimbaudelaire, de Kerouac, des Doors, Gainsbourg et Bashung. Un rock dans tous ses états qui s’abreuve de mots autant que d’images, de sons autant que d’odeurs, de dentelles et d’orages. Et qui repart tête barrée, le cœur fourmillant de bottes de sept lieux. Qui s'en va essayer de faire jaillir en son sein un rock poétique et une poésie rock de l'ordre de la transe. Tanger rêve à ce genre de saintes terres, de lumière. D'où son nom, qui renvoie à cette ville du nord du Maroc où s'est achevé le rêve de la beat génération et à une toile de Matisse où le peintre avait particulièrement bien cerné le chatoiement du soleil tangérois. Voilà comment j'aimerais décrire Tanger et sa musique si je devais emmener des amis novices à un de leur concert et leur donner tant que possible un peu l'eau à la bouche. (Ce serait plus judicieux qu’essayer de leur faire comprendre pourquoi Tanger est précieux et occupe une place importante, bien qu'étroite et insaisissable, quelque part aux côtés de Noir Désir dans le paysage rock français.) Et voilà en mieux ce que j’ai dit il n'y a pas plus tard que deux secondes. Car je ne suis pas seul à ce concert au Triptyque, mais accompagné d'une tripotée d’amis qui ne connaissent rien de Tanger. Ça ne les convaincra pas. Dès les premières secondes, ils décréteront que ce n'est pas leur truc. Car oui, Tanger est un groupe comme ça aussi : on aime ou on déteste, mais on ne reste pas froid.


Mous
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L
’introduction faite – un long instrumental punchy –, Philippe Pigeard entre en scène, rejoint ses camarades. Si mes amis étaient encore auprès de moi à ce moment-là et non déjà côté bar à siffler des bières, je leur ferai les présentations. Je leur dirai : "Alors tu vois Philippe, c’est le petit brun qui s’agite au centre, avec son petit nez de feuj, ses favoris artisto-rockab et sa chemise noire ouverte sur quelques poils et une chaîne en or. C’est l’instigateur du groupe. Le poète qui voulait se faire aussi gros que le bœuf. Écrire hors des feuilles, vivre "La grande vie". Alors il n'a pas trouvé mieux qu'essayer de s’entourer de musiciens. Comme on dit plus communément, il tente de monter un groupe. Il créé Tanger une première fois en 1994 et une seconde fois en 1995 en rencontrant Christophe Van Huffel. Christophe, c’est le type à gauche qui affiche une mine patibulaire de tolar ou de tox. Avec sa coupe à la brosse, son regard bleu possédé fixé droit dans le vide et sa vierge Marie tatouée à l’emplacement du cœur, tu le verrais ailleurs que sur scène, tu flipperais. Mais là tu tripes. Parce que lui c'est le guitariste et qu'il déchire guitare en main. Alors sa bonhomie de char Panzer qui fonce avec l'abnégation d'un croisé, tu la prends comme une bénédiction. Christophe, c'est l’alter ego purement rock’n’roll de Philippe. Sa centrale nucléaire. Pas de leader entre les mots de l’un et les riffs de l’autre, mais deux armes pour une même vision du rock. D’où la renaissance du groupe quand le duo a pris corps. Un duo qui a fait le vide autour de lui et rouler sa bosse en partant à Tanger avant d'accepter une tierce personne à son retour à Paris. Cette personne c'est Didier Perrin. Didier c’est le type à droite qui porte la barbichette et le sourcil fourchu. Il tient la basse. Chacun à leur poste avec un charisme qui leur est propre et se complète à merveille, c’est trois types-là sont une sorte de triplé aussi gagnant qu’incongru. Genre trois mousquetaires, des chevaliers du rock lettré. Derrière, un batteur et un saxophoniste les épaulent, sans quoi on obtiendrait pas la puissance sonore si particulière – de l’ordre de la transe vous ai-je dit – de Tanger. Mais eux je ne connais pas leur nom."

Longue l'attente

Ce soir, seul, carnet en main, je suis en attente de quelque chose. J'attends qu’une mayonnaise prenne sur scène. Une mayonnaise de l'ordre de L'Amourfol, leur dernier album. Car si Tanger est couronné d’un style et d’une discographie sans faille : La Mémoire Insoluble (1998), Le Détroit (2000) et L'Amourfol donc (2003), sans compter leur mini-album éponyme de 1997 et leur album live de 1999, aujourd'hui il se retrouve à la rue, sans label, et à mon humble avis leurs derniers soubresauts scéniques n'ont pas dévoilé un groupe à la hauteur de ce qu'il a pu être. Si je relève notamment L'Amourfol, c’est parce que j’ai eu la chance d’interviewer Philippe Pigeard à la sortie de cet album et qu'à cette époque Tanger était au top. Avec ce disque présenté comme un album de "music hall", Tanger montrait qu’il pouvait tailler sa toison jazz-orientale sans perdre sa force. Bien au contraire, on sentait Philippe et ses sbires ragaillardis comme jamais après cette petite coupe et cela nous avait par exemple valu un concert d’anthologie à la Maison de la Radio. Le groupe avait donné une sensation de toute puissance avec ces nouveaux morceaux. Il jouait au "petit soldat" et, s’abandonnant sur scène à l’ivresse sonore du groupe, Philippe avait l’air d’un roi. Or leur dernier concert m’a laissé beaucoup plus perplexe. C’était à la Scène Bastille, en septembre 2005. Ce n’était pas bon du tout. Oui, j'ai trouvé que Tanger pédalait total dans la semoule. Rien dans les nouveaux morceaux ne dessinait une ligne claire et forte, ça partait dans tous les sens en balbutiant dans de louches territoires. J'avais presque honte de les voir faire les gros bras en tentant des brûlots techno-rock, quand ce n'était pas des balades humanistes cucul la praline digne d’un sous Robert Miles attifées de paroles sur l'amour et l'environnement restant au ras des pâquerettes. Le roi s'était montré nu. Perdant le lieu et la formule. J'en avais touché mot à Philippe lui-même, que j'avais croisé plus tard au Triptyque, pour le concert de Patrick Eudeline et de ses Beaux Gosses.

La tentation du grotesque

Mais silence radio sur toutes les questions qui m'agitaient vraiment : Est-ce la fin d'une trilogie ? Le début d'un nouveau chapitre ? Tanger a-t-il encore quelque chose à offrir ? L’aventure a-t-elle fait son temps ? Le temps son œuvre ? Laissant Tanger, vieilli, se parodier lui-même, tournant en boucle, à vide, dans feu l’ADN de nos hallucinogènes ? Ces mythologies rock, poétiques et cinématographiques qui, alchimisées, avaient fait sa superbe ? Ce n'était pas l'endroit ni le moment de lui dire tout ça. Fichu concert. Mais je ne m'étais pas formalisé pour autant. Tanger avait eu au moins le mérite d’oser montrer live le fruit de ses recherches, pour repartir de plus belle sur de plus saines bases. Je ne m’étais pas formalisé car, qui sait, ces premières moutures allaient peut-être donner par la suite de nouveaux morceaux de bravoures. Car on ne sait jamais à quoi s'attendre avec Tanger, quelle direction ils vont prendre et quel concept ils vont dénicher. Ça c'est leur secret de cuisine et ça peut prendre du temps, le temps qu'il faut, le temps justement de tenir vraiment quelque chose, d'avoir assez flâné, cherché, testé, jeté et gardé pour faire un disque qui ne soit pas qu’un simple enchaînement de chansons déjà vues, mais un vrai voyage, consistant, qui raconte une histoire avec sa forme propre. Et pour trouver cette forme, il faut éclater, manipuler la matière. Sur scène, lieu privilégié pour l’expérimentation, Tanger aime donc livrer une totale relecture de ses chansons, d’autant plus mouvantes et instables qu'elles se risquent au grotesque à la folie des grandeurs pour tenter le coup de maître, et hisser leur pop au statut de grande fresque. Impossible alors de savoir si ce silence discographique long de quatre ans va être bénéfique au nouvel album prévu pour 2007. Mais ce soir, après tout ce chemin, si prêt du but, on est en droit d’attendre une copie scénique qui lève tous les doutes qui nous déboussolent.

(Suite.)

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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13 février 2007 2 13 /02 /février /2007 19:31

Décode à plein tube (cathodique)

Parce qu'on en a une et qu'on ne la regarde pas qu'avec les yeux de l'amour, on croit bien la connaître. Mais il suffit qu'un autre la regarde et nous parle d'elle en toute simplicité pour qu'elle nous semble d'un coup étrangère, presque inhumaine, et qu'éclate au grand jour son dangereux pouvoir de séduction. Elle, c'est la télé. Lui, Germain Huby. Tous les samedis à 12h35 sur Canal ce mystérieux personnage s'agite deux minutes chrono dans un curieux programme. Son titre ? Germain fait sa télé. Son but ? Nous montrer le petit écran sous un nouvel angle. Au téléphone Germain nous parle donc télé, bêtise et philo aussi.


"Je joue un bouffon qui est Monsieur Tout-le-Monde"

"Il ne faut pas vouloir transmettre à tout prix des idées aux gens"



Le message de ton programme, qui n’est pas lisible dans un premier sens de lecture, est donc très sérieux. Pourquoi avoir alors choisi une mise en forme très bête ?
Alors je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle est bête. Mais comme je veux créer un décalage assez fort avec la télévision, je l’ai ramené sur l’ordre du quotidien. C’est-à-dire que ce personnage, il est dans des actions banales. Dans les premiers épisodes, c’était surtout ça. On le voit par exemple éplucher des carottes.

Il montre que les gens font autre chose que regarder la télé quand ils sont devant leur poste. Ils l’écoutent plus qu’ils ne la regardent en fait, car ils sont occupés à autre chose.
Voilà, je montre ce que sont en train de faire les gens quand ils regardent la télévision. Et du coup, je mets l’accent sur le son. C’est-à-dire que le pouvoir de séduction de la télé, c’est l’image, et les messages cachés passent par le son justement. Et à partir du moment où on met la bande son en relief, là on commence à entendre des choses. C’est pour ça qu’après oui, j’ai effectivement un côté un peu bête, de plus en plus d’ailleurs, parce que maintenant que je suis sur du deux minutes je dois aussi remplir l’image. Je détourne un peu cette bande son et je la rejoue différemment pour accentuer justement certains mots, certains comportements, certaines habitudes. Donc je ne peux pas dire que ce soit de la bêtise, mais je joue un personnage un peu loufoque, enfantin. On pourrait dire de lui qu’il est un peu stupide.

Un peu bouffon ?
Oui, un peu bouffon. Il est un peu tout le monde à la fois. Alors il peut être grave aussi. C’est-à-dire qu’il se juge en même temps. Car étant donné que j’endosse tous les rôles, si un personnage dit un truc affreux, je vais en faire intervenir un autre qui d’un seul coup montre qu’il est consterné par ce qu’il vient d’entendre. Donc finalement ces personnages montrent un petit peu tous les états que nous on a. Parce que justement, je ne suis pas dans l’idée qu’il y a un spectateur abruti. Et ce n’est parce que je fais du deux minutes que je vais sortir mon bâton pour faire la morale aux gens.

C’est ce que je disais : ton message n’est pas dans le premier degré de lecture.
Non, il y a d’abord la forme humoristique, et puis derrière comme tu le disais une forme un peu pédagogique. C’est-à-dire qu’il y a les gens qui de toute façon ne verront rien de ce que je veux vraiment dire parce qu’ils ne sont pas disponibles à ce moment-là. Parce qu’on veut absolument cultiver les gens, les faire réfléchir mais ce n’est pas une obligation, pour faire ça il faut aussi que les gens soient disponibles. On est dans une société où quand matériellement ça ne suit pas, on ne se rend pas disponible à la culture, à l’art et c’est complètement compréhensible. Je ne suis pas dans cette logique de dire : "Il faut cultiver les gens, il faut les rendre intelligent". Non : si tu n’as rien à bouffer, que tu n’as pas de boulot, qu’est-ce qu’on a envie de te rendre intelligent ? Il y a même du mépris à penser que cette personne n’est pas intelligente. Enfin voilà, on est chacun les uns à côtés des autres et il n’y a pas pour moi de France d’en haut ou de France d’en bas. Il y a juste ceux qui en profitent bien et ceux qui du coup rament. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut dire que ceux qui n’ont pas de pognon sont les idiots. Dans la communication, c’est ce qu’on essaie de nous faire croire : quand on est riche on est heureux et quand on a rien on est malheureux. Non, justement, il faut aussi dire aux gens : "Quand on n’a pas grand-chose on peut sûrement être beaucoup plus heureux parce qu’on a d’autres valeurs."

Mais ne penses-tu pas que les personnages que tu agites attirent plus le spectateur sur le délire de l’image que sur ta critique subliminale de la télévision ? N’y a-t-il pas là déjà comme une contre-performance ?
Le fait que tu me poses la question veut dire que c’est ce que tu ressens. Bon, il peut y avoir des épisodes moins réussis que d’autres, mais je suis quand même dans l’idée que le fait de rejouer cette bande son différemment permet d’un coup de prendre conscience de ce qu’on entend. Je veux dire que moi les gens quand ils me rencontrent ou qu’ils m’écrivent, ils me disent : "On avait conscience que la télé c’était bête, mais pas à ce point là."

Tu reçois beaucoup de réactions de téléspectateurs à propos de ton programme ?
Oui, par Internet, sur le site de Canal+, ou par des gens qui me croisent dans la rue et qui ont envie de parler de ça. Donc, j’allais dire, j’ai un peu réussi quand les gens me disent : "Je pensais que c’était comme ça, mais pas à ce point là !" ou "Votre émission m’a permis de voir les choses sous un nouvel angle, d’entendre un discours que je ne soupçonnais pas."

En général les gens comprennent donc où vous voulez en venir ?
Oui et puis il y a des gens qui disent : "Voilà, c’était drôle." Je pense que c’est des gens qui prennent plutôt ça au premier degré. Mais ce n’est pas grave, ces gens-là en parleront peut-être avec d’autres. Parce que je crois qu’il ne faut pas impérativement convaincre les gens, qu’il ne faut pas absolument vouloir leur faire passer des idées. Parce que ça je pense que c’est aussi une erreur. Donc je prends la forme de l’humour…

C’est un levier ?
Voilà, le terme est bien employé. C’est une façon de secouer les gens, de les éveiller, et s’ils ont envie de prendre, si à ce moment-là ça leur parle parce qu’ils sont prêt à réfléchir et bien là je leur donne quelque chose et ils le prennent. Mais il faut être clair, il y a des gens qui ne comprennent rien à ce que je fais !

Quelles sont les réactions de ces gens qui ne te comprennent pas ?
Certains de ces gens ne regardent pas la télévision. Parce que pour comprendre Germain fait sa télé, il faut déjà être un consommateur de télévision. Or ces gens-là ont plus tendance à sélectionner leurs émissions, à ne pas tomber justement dans tout ce qui est divertissement, télé réalité, talk show, etc. Ce sont des gens qui vont de temps en temps regarder la télévision mais pour y voir un documentaire, un peu de sport, un film, etc. Alors d’un coup, s’ils tombent sur mon émission, alors ils voient que ça s’agite, évidemment ils voient que ça peut être drôle, mais ils ne savent pas forcément quel est le référent. Alors des fois je pense que ce n’est pas la peine de connaître le référent, on peut comprendre par ce qui est dit, mais, j’allais dire, tant mieux si certains ne comprennent pas. Parce que je ne fais pas dans ce que j’appelle l’Universal. On n’est pas dans quelque chose qui doit être absolument rentable, reconnu de tout le monde, compris de tout le monde. Parce qu’au moment où on a envie que tout le monde puisse comprendre on essaie de faire un truc universel et du coup on commence à appauvrir le travail. Donc, j’allais dire, vu comme ça c’est peut-être que mon programme ne dure que deux minutes parce que les gens que ça n’accrochent pas au moins on ne leur impose pas un gros truc. Bon, en même temps, les gens peuvent zapper.

Ces gens qui ont une utilisation plus raisonnée de la télévision, ne te reprochent-ils pas de critiquer la télé alors qui tu joues le jeu d’être dans la télé ?
Non, ça ne va pas aussi loin. Mais toi, si tu le penses, dis moi.

J’ai cette objection mi Bourdieu mi Marshall MacLuhan qui me vient à l'esprit : le medium étant le message, parole et pensées à la télé sont toujours parasitées par le dispositif télévisuel.
En effet, Bourdieu est quelqu’un qui a posé la question de savoir si on peut critiquer la télévision à la télévision.

Toi, tu en penses quoi ?
Qu’on peut le faire mais qu’on est quand même obligé de s’adapter à cette télé. Je comprends ta question, qui est : "Peut-on bien tout lire dans ce que je fais ?" Justement, non. Parce que si je dis les choses directement je risque justement de sortir du cadre de la télé, qui implique une certaine stupidité. Il faut donc jouer avec subtilité de cette stupidité pour dire des choses derrière. C’est peut-être ça l’esprit Canal : être dans cette espèce de frontière qui permet d’y être tout en critiquant.

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Published by Sylvain Fesson - dans MEDIAlogue
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12 février 2007 1 12 /02 /février /2007 20:06

Décode à plein tube (cathodique)

Parce qu'on en a une et qu'on ne la regarde pas qu'avec les yeux de l'amour, on croit bien la connaître. Mais il suffit qu'un autre la regarde et nous parle d'elle en toute simplicité pour qu'elle nous semble d'un coup étrangère, presque inhumaine, et qu'éclate au grand jour son dangereux pouvoir de séduction. Elle, c'est la télé. Lui, Germain Huby. Tous les samedis à 12h35 sur Canal ce mystérieux personnage s'agite deux minutes chrono dans un curieux programme. Son titre ? Germain fait sa télé. Son but ? Nous montrer le petit écran sous un nouvel angle. Au téléphone Germain nous parle donc télé, bêtise et philosophie.


"Un regard d'artiste sur la bêtise télévisuelle"
"J’ai longtemps pensé que le spectateur était faible"


Bonjour Germain Huby. Première question : qui es-tu, d'où viens-tu ?
Je suis plasticien, vidéaste. Je suis né à Auxerre, il y a 32 ans, et j’ai fait des études d’art dans une école nationale d’art à Dijon et voilà, maintenant je suis artiste. Alors je dis maintenant mais ça fait plus de dix ans que je le suis. Je ne me situe donc pas comme un comédien ou un humoriste. Ce que je fais c’est d’abord un travail de plasticien vidéaste qui a, à un moment, un regard sur le phénomène télévisuel. Ce que je fais n’est pas une commande de la télévision. C’est un thème que je traitais déjà en tant qu’artiste. Et j’allais dire : ce qui est intéressant, c’est que je suis un artiste qui est diffusé en télé. Ça on ne le comprend pas ou on ne l’accepte pas forcément. J’allais dire : ça va dépendre de qui pose la question, de qui regarde. Les gens qui veulent me voir comme un humoriste me voient comme un humoriste, et les gens qui s’y connaissent peut-être plus en art contemporain voient la réflexion et la démarche qu’il y a là-dedans. Ce n’est pas bien grave d’ailleurs.

Quand t'es-tu intéressé au phénomène télévisuel et pour en dire quoi ?
Dans mon travail artistique, je me posais déjà la question de la place du spectateur dans l’œuvre. Donc je m’inscris un peu dans la lignée de certains vidéastes qui permettent au spectateur d’expérimenter l’œuvre par le biais d’installations vidéo interactives. J’ai donc d’abord démarré par de l’installation vidéo. Et puis je me suis intéressé à la télé parce que c’est peut-être plus insidieux mais je me suis rendu compte qu’elle donnait aussi une place au spectateur. Devant notre écran on est dans l’écran. Surtout aujourd’hui avec la télé réalité. Donc j’ai tiré un peu cette ficelle. Et j’allais dire : mon travail c’est donc de porter ce regard sur notre société mais à grande échelle, en n’étant plus seulement dans l’art. Je fais Germain fait sa télé dans ma maison et chacun peut s’y retrouver. A ce propos, j’ai souvent cette phrase : le quotidien de chacun est inscrit dans le quotidien du monde.

Dans Germain fait sa télé tu t'inscris toi-même en tant que spectateur de ta propre œuvre car tu incarnes une multitude de spectateurs lambda.
Oui, j’aime bien l’idée que finalement ce personnage que j’ai créé est un spectateur. Derrière il y a l’envie que le spectateur qui regarde Germain fait sa télé s’identifie aussi à ce personnage. C’est pour ça d’ailleurs que dans son concept même ce programme devait être fait à la maison. Il ne fallait pas travailler en studio. Canal me l’a proposé, gentiment d’ailleurs, mais je voulais le faire chez moi. Je le faisais déjà comme ça sur ARTE dans l’émission Die Nacht, présentée par Paul Ouazan et produite par l’Atelier de Recherche d'ARTE France (toujours à l'antenne les mardis de chaque mois aux alentours de minuit). Ça a duré de 2000 à 2002. Ça démarré comme ça. J’ai d’abord fait un épisode et Paul Ouazan m’a invité à décliner un peu ce premier épisode que j’appelle maintenant l’épisode 0.

C’était exactement ce qu’on peut voir aujourd’hui sur Canal ?
Oui, sauf que ce n’est pas moi qui jouais. C’était un personnage que je faisais jouer et qui rejouait, par exemple, Les feux de l’amour en play-back. Le décalage visuel doit montrer un peu la stupidité des dialogues. En tout cas le décalage avec la réalité.

Comment le programme s’est-il retrouvé sur Canal ? Tu les as démarché ?
Non, mais je n'avais pas non plus démarché ARTE. La rencontre s'était faite durant un festival. Pareil pour Canal. Durant un festival, Arielle Saracco, la directrice des programmes m'a découvert, en repérant un article sur moi dans Technikart. Ce qui est assez courageux c’est que Canal assume l’idée que je sois artiste et pas forcément humoriste, même si à mon avis ce n’est pas forcément ce qui est mis en avant. Parce qu’il ne faut pas non plus faire peur aux gens.
Ce que tu dépeins-là c’est typiquement "l’esprit Canal", c’est-à-dire cette bêtise cultivée, ce mélange d’art et d’humour, d’imbécillité. Tu t'inscris dans cette tradition ?
Oui, bien sûr. De toute façon, à partir du moment où on commence à entrer en télévision et où, j’allais dire, il y a un support, un média, on épouse son rythme, ses publicités, son type de fonctionnement. A un moment il faut donc prendre une forme qui s’inscrive dans la télévision, parce que derrière il y a un public télévisé. Contrairement à ARTE, Canal est une chaîne privée.

Concrètement, quels impacts cela a-t-il eu sur ton programme initial ?
A l’époque d’ARTE, je faisais un programme par mois pour ARTE. Canal m’a simplement demandé si j’étais prêt à en faire un par semaine pour être à l’antenne tous les samedis. Au départ, en 2005 donc, j’avais un programme calibré à trois minutes trente et on s’est rendu compte qu’en trois minutes trente on ne pouvait pas vraiment développer une grosse réflexion et qu’il valait donc mieux faire quelque chose de plus court. Depuis la rentrée 2006, je suis donc sur du deux minutes. Et je pense que ce type de programme court fonctionne mieux sur du deux minutes.

Depuis ce rythme hebdomadaire j'imagine que tu es devenu téléphage. N’est-ce pas un peu schizo pour quelqu'un qui critique la télé ?
Là on va aborder plus concrètement le thème de la bêtise. Disons que les choix que je fais mettent en avant une certaine forme de bêtise. La bêtise à la télévision a une forme, elle est repérable. Donc, j’allais dire, ma première façon de sélectionner les programmes c’est souvent de regarder le titre des émissions. (Je fais bien attention à mes mots, parce qu’il n’y a là aucun mépris vis-à-vis du spectateur.) Mais disons que les titres des programmes sont déjà un petit peu racoleur.

Les titres des programmes sont déjà tout un programme.
Quand on regarde Au secours, mon chien fait la loi, Les Experts ou Super Nanny, on sait exactement où on est. Et puis après, j’allais dire, je choisi en zappant. La télévision fonctionne un peu comme fonctionne les papillons avec la lumière. C’est-à-dire qu’on attend un peu du spectateur qu’il se laisse avoir, parce qu’il est fatigué, parce qu’il est plus disponible… On se rappelle un peu de la phrase de Patrick Le Lay sur le temps de cerveau disponible vendu à Coca. Et bien ce temps de cerveau disponible est visible à la télévision. C’est souvent des émissions qui ont des grands décors, où l’on met beaucoup d’énergie et de moyens dans la forme, on vous met dans un contenant. C’est un peu comme une grande surface : le fruit ou le légume qui ne présente pas bien, on n’en veut pas. Mais par contre, s’il est emballé, s’il y a bien une belle photo dessus, on a beau voir que le produit à l’intérieur ne ressemble pas à la photo, et bien on est quand même séduit par la photo.

C’est le piège de la fameuse "suggestion de présentation".
Exactement. Et du coup, ces émissions ont cette forme : les dispositifs de plateau n’ont parfois rien à voir avec leur contenu. Je pense par exemple à l’émission de Julien Courbet. Il se pose un peu en justicier et son décor n’a rien à voir. On a une espèce de lumière de boite de nuit, une espèce de hologramme qui se promène dans le fond. Ce sont des éléments qui nous attirent visuellement, parce qu’on est dans un espèce de pouvoir de séduction par l’image qui fonctionne très bien. De plus, ces plateaux sont très grands. C’est-à-dire qu’il y a une espèce d’opulence, par le biais de laquelle on veut montrer un peu son importance. (Attention à la manière dont tu vas employer les mots.) Mais plus c’est bête, moins il y a de réflexion, plus le plateau est grand. A l’inverse, plus on va être dans la réflexion, plus les plateaux vont être petits, et moins il y aura de couleur, de lumière, parce qu’on va privilégier la parole. Il faut que le discours soit entendu et pas parasité par des images. Mais les émissions à grands plateaux ont elles des montages très cadencés pour vite passer d’un sujet à l’autre, parce qu’on a peur d’ennuyer le spectateur, et il y a beaucoup de bruits, de jingles pour le maintenir captif.

D’ailleurs de cette télé tu n'en gardes que le son pour faire ta télé.
Oui. D’ailleurs regarde le public, on lui demande de se manifester, de crier. C’est sidérant. A chaque fois que l’animateur lance une pub les gens font : "Ouuuuuais !!!" C’est bestial. C’est comme si, d’un coup, il y avait une sorte de grand défoulement, qu'il fallait être là à ce moment-là. Mais le plus étonnant c'est la simple présence du public dans ces émissions. Car en fait ce public c’est un peu la continuité de notre chez nous. C’est-à-dire que eux c’est nous. Eux assis là-bas dans l’écran c’est nous assis ici chez nous. La plupart du temps, dans les émissions qui tablent plus sur de l’information il n’y a pas de public, ou s’il y a du public, on ne le voit pas. Mais quand il y a le public et qu’il se manifeste comme ça, on est un peu dans les jeux du cirque. Donc voilà, c’est comme ça que je sélectionne les émissions que vais détourner dans mon programme. C’est-à-dire que je suis aussi spectateur. Je ne suis pas au-dessus des autres. J’ai peut-être juste un peu plus de recul parce que je vois comment on peut être conditionné.
 
Derrière ta critique décalée de la télévision, y a-t-il l’envie d’éduquer les gens au décryptage des images ?
Oui. Parce que si j’allume ma télé alors que je suis fatigué ou que je n’ai pas envie de réfléchir moi aussi je vais aller vers ce genre d’émissions. Ça, on en n’a pas encore parlé mais ça touche à ce que j’appelle l’exploitation que font les médias. Parce que la télévision a quand même une fin marchande aujourd’hui. Elle est là pour nous vendre quelque chose. Il y a des moments où sous prétexte qu’on divertit les gens, on est là pour essayer de leur refiler le maximum de marchandises. Cette exploitation ne se fait pas uniquement pendant les coupures pub, elle se fait aussi et surtout dans les émissions de talk shows où les invités sont en promo et viennent vendre leurs disques, etc. Que le disque soit bien ou pas, n’est pas le propos. Ce qui m’intéresse c’est la forme, cette mécanique du conditionnement. Et ce qu’on voit c’est qu’il n’y a plus de coupures pub, puisque les émissions font elles-mêmes de la pub. On est dans la pub perpétuelle, donc dans un espace marchand. Et pourquoi le spectateur vient voir ce genre d’émissions ? J’ai longtemps pensé que le spectateur était faible. On est tous des humains et on a nos faiblesses, on a des envies, on a des craintes. Et la télé exploite ça aussi. On le voit bien, tous les programmes comme Star Académie fonctionnent sur l’envie de réussir, l’envie d’être reconnu, l’envie d’être aimé. Tous ces jeunes qui vont se présenter aux castings, c’est parce qu’ils ont envie d’avoir cette sorte de reconnaissance. On est à nouveau dans la forme. C’est-à-dire qu’ils n’y vont pas vraiment parce qu’ils ont des choses à dire ou à chanter, mais plutôt pour accéder à une certaine apparence. Parce qu’on est dans le côté people, dans l’image glamour, dans le côté bonheur. Ils veulent être comme ces gens qu’on voit dans les magazines. Et ce n’est pas du contenu ça, c’est de l’apparence. C’est pour ça que c’est dangereux.
 
Ton programme critique donc les dérives de l’outil télévisuel ?    
Les dérives de ceux qui font la télévision, ceux qui sont dans un vice, dans le système, qui savent exactement ce qu’ils manipulent. Il n’y a pas d’ambiguïté. D’ailleurs, on voit que certains animateurs de certaines chaînes un peu publiques, populaires, vont aussi sur des chaînes du câble, j’allais dire, pour sauver leur bonne conscience, faire des émissions beaucoup plus respectables. C’est une façon un peu de se racheter. Quand on voit Arthur qui d’un seul coup a besoin lui aussi de s’exhiber en tant qu’artiste c’est qu’il a besoin de se racheter de quelque chose. Ça prouve que ces gens-là ont conscience de ce qu’ils font.
 
 
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25 janvier 2007 4 25 /01 /janvier /2007 00:38

Et la révolution M.A.O.

Le claviériste multi-instrumentiste de Dream Theater nous parle des nouvelles technologies qui ont révolutionné sa musique et qui sont aujourd'hui l'eldorado des mélomanes souhaitant créer du son sans trop se fouler. En avant la zizique ?


Jordan, sur quel type d'ordinateur travailles-tu ? Mac ou PC ?

Jusqu'à récemment, je ne travaillais que sur Mac. J'avais un G5 et un G4. Maintenant, j'ai aussi un Sony. On peut donc dire que je suis un pro-Mac converti au PC !

Quels logiciels utilises-tu pour créer de la musique sur ordinateur ?
J'en utilise plein, peut-être même trop. Sur PC, par exemple, j'utilise Komplete 4, Accent, etc.

Quels sont les avantages de ces machines par rapport aux instruments classiques ?
C'est qu'elles te permettent de pouvoir traiter le son dans tous les sens jusqu'à plus soif. L'autre avantage, pour un musicien professionnel comme moi, c'est qu'elles te facilitent grandement l'enregistrement de ta musique.

Un autre avantage ?
Le prix. C'est moins cher que les vieux instruments. Aujourd'hui, grâce aux entreprises qui développent ces logiciels, tu peux acquérir un nouveau type d'instrument très puissant pour pas grand-chose. Et ça amène de nouvelles personnes à la musique. Des gens qui n'en auraient jamais fait sans ça ! Des gens qui au lieu de rester inertes devant leur télé ou la chaîne hi-fi se mettent devant à leur ordinateur et commencent à faire leur propre musique. Des gens qui ne sont pas passé par un enseignement classique de la musique comme moi, mais qui sont à l'aise devant un ordinateur, qui jouent de l'ordinateur. Ces logiciels engendrent un nouveau type de musiciens pour qui l'ordinateur est un instrument de musique. Et ils permettent de faire tant de choses qu'on peut vraiment se lâcher et faire une musique étonnante. Cela change la façon dont on avait d'envisager la création musicale et cette évolution m'intéresse beaucoup. Je trouve ça très excitant.

Ces logiciels sont-ils accessibles aux novices qui veulent tout tout de suite ?
Tous ces logiciels demandent une petite phase d'apprentissage, surtout Komplete 4 qui est l'un des coffrets les plus fournis en la matière. Le problème ce n'est pas tant cet apprentissage, nécessaire, mais la profusion des outils. C'est-à-dire que vu leurs prix, tu peux maintenant acquérir plein de nouveaux instruments. Il faut donc choisir, se limiter. D'autant plus qu'il sort sans cesse de nouveaux outils toujours plus performants.

C'est-à-dire ?
Eh bien le challenge aujourd'hui c'est donc d'avoir le temps d'approfondir l'utilisation qu'on a de ces outils. Quand j'ai eu mon premier synthétiseur, j'ai passé beaucoup de temps dessus, à comprendre ses capacités, son fonctionnement, pour le maîtriser et en tirer le maximum. Aujourd'hui, ma situation est différente car je possède un nombre impressionnant d'instruments classiques et de logiciels de création musicale. Mais tu vois, il m'est déjà arrivé de prendre une année sabbatique avec Dream Theater pour me pencher vraiment sur de nouveaux outils et les apprendre à fond.

Quels conseils donnerais-tu donc à ces musiciens amateurs pour qu'ils développent une bonne utilisation de ces machines ?
De développer leurs savoirs, d'étendre le champ de leurs compétences. C'est comme ça qu'on se donne les moyens de faire la meilleure musique possible. Je me considère chanceux d'avoir ce bagage classique et cette connaissance des ordinateurs, ça m'ouvre de nouvelles méthodes d'expérimentations du son. Alors je leur dirais : "Aller voir ailleurs. Apprenez. Si tu es musicien de jazz, tu devrais aller étudier la musique indienne." Il faut s'ouvrir à d'autres styles de musique. Plus tu t'ouvres, plus ta musique sera créative et personnelle.

On a parlé des avantages, parlons maintenant des inconvénients de ces nouvelles technologies. Le problème de l'ordinateur en tant qu'instrument de musique c'est que s'il ne marche plus on perd d'un coup toute sa musique.
Oui, c'est pour ça que j'ai toujours des copies de ce que je fais. Et de la même manière un clavier peut tomber définitivement en panne, alors j'ai aussi des copies pour ça ! Avec Dream Theater, j'ai toujours eu mes instruments en deux ou trois exemplaires à portée de moi, au cas où l'un d'eux viendrait à me lâcher. Comme ça il me suffit de dire : "Au suivant !".

Il paraît que le son numérique est moins bon que l'analogique. Alors ?
Tu m'aurais posé la question deux ans plus tôt, je t'aurais peut-être dit oui. Mais aujourd'hui, je  te dirais
non. Un exemple : un bon piano c'est merveilleux, mais il faut de bons micros et de bonnes enceintes pour restituer la qualité du son. Ça demande des techniques complexes de prise du son. Tu n'as pas ce problème avec le numérique. Le son est toujours égal à lui-même. Il est très bon. D'ailleurs dans le prochain Dream Theater beaucoup des sons sont digitaux. Dernièrement j'étais en studio avec le groupe et  je lançais des sonsavec mes ordis. C'était super.


Tu as toujours un ordinateur sur toi, même en tournée ?
Oui, en tournée j'ai tournée mon portable, qui me suit dans ma chambre d'hôtel et même backstage.

Cette méthode est-elle compatible avec la performance scénique ?
Non, ces outils ne sont pas encore adaptés à ce que moi je fais sur scène. Parce que quand je fais un concert avec Dream Theater, j'ai besoin d'avoir un accès rapide à environ 500 sons différents. Et, entre deux chansons, je n'ai pas le temps d'aller chercher tout ça dans la machine et de le télécharger, je dois vite enchaîner le morceau suivant. Ces outils ne sont pas vraiment conçus pour la scène, même les meilleurs d'entre eux, comme Oasys par exemple. Oasys est incroyable, très puissant, mais les samples qu'il me permet d'utiliser – tous ces samples que tu utilises pour recréer le son des instruments acoustiques – sont encore trop lourds. Même avec Oasys, qui est une des plus merveilleuses bibliothèque de sons existantes, je ne peux pas télécharger correctement tous ces sons dont j'ai besoin sur scène le temps d'un concert. C'est impossible. Là est donc le défi de ces prochaines années. J'attends donc cette nouvelle étape, qui arrivera j'en suis sûr, dans un an ou deux, lorsque quelqu'un pourra me dire : "Ok, c'est vraiment possible."

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25 janvier 2007 4 25 /01 /janvier /2007 00:33
Et la révolution M.A.O.

Le claviériste multi-instrumentiste de Dream Theater nous parle des nouvelles technologies qui ont révolutionné sa musique et qui sont aujourd'hui l'eldorado des mélomanes souhaitant créer du son sans trop se fouler. En avant la zizique ?


J'aborde souvent mes interviews de musicien sous un angle anti-musical tant que possible. Car je n'y connais rien en musique. Je veux dire en instruments, en son et travail du son. Et c'est moins la machine qui m'intéresse que l'homme qu'il y a derrière. L'homme derrière le musicien. Ce qui donne des recueils de vies, d'émotions, de points de vue. Des récits assez psychologiques. Mais je vous propose une entorse à ma petite cuisine journalistique. Car voilà, miracle de la technologie, j'étais, pas plus que cet après-midi, en "phoner" international entre New York et Paris avec Jordan Rudess, surtout connu pour être le claviériste du groupe de métal progressif Dream Theater. Je connais très peu de chose sur ce groupe et son métal, si ce n'est qu'il est très… théâtral, pas borné ni sévèrement burné, comme en atteste
ci-dessous la pochette d'un de leurs albums (A Change of Seasons). Un hard new age ? (Rdv sur leur myspace pour vous en faire une idée.) Qu'importe, si je suis pendu au bout du fil avec un américain qui me force à parler sa langue c'est pour parler de la manière dont il utilise les nouvelles technologies qui changent la donne en matière de création musicale.

A 50 ans, Jordan Rudess est un musicien accompli, qui a une longue carrière devant comme derrière lui. Il a suivi une formation de pianiste classique. C'est en découvrant le Mini Moog, un ancêtre des synthétiseurs créé en 1970, qu'il bascule dans le rock progressif en même temps que dans le monde digital. Il a 18 ans. "Je suis tombé amoureux du son qu'on pouvait faire avec ce type de machine. Alors j'ai commencé à devenir un fou de technique. J'ai toujours été intéressé par les instruments, la technologie, mais là je découvrais que je pouvais enfin me concentrer totalement sur le rendu du son que je voulais obtenir, le son que j'entendais dans ma tête. Je n'avais pas besoin de plusieurs années de dur labeur pour domestiquer l'instrument. Ça a libéré mes instincts, débrider ma créativité. Je pouvais jouer immédiatement, en expérimentant, juste me dire : "Qu'est-ce que ça va faire si je tourne tel bouton, si je fais telle combinaisons de sons ?"

Cette découverte captive le jeune Jordan. Il s'émancipe de son bagage de musicien classique et se lance dans une approche autodidacte de la musique. Un approche plus personnelle. "De là, ma passion du son et de la technologie m'ont naturellement amené à travailler avec plusieurs fabricants des synthétiseurs." En parallèle, il développe ses aptitudes à la guitare, à la batterie. "Assez vite, sans délaisser les claviers, j'ai commencé à développer d'autres techniques de composition, notamment d'utiliser le clavier comme l'instrument de base qui façonne la ligne mélodique du morceaux, et les machines pour habiller ensuite le morceau en peaufinant d'autres sons autour." Dans cette approche d'une musique basée sur son perpétuelle renouvellement par "la découverte de nouveaux instruments, de nouveaux sons" dont il faut "repousser les limites" Jordan voit la définition même de ce qu'il entend par rock progressif. C'est-à-dire tout sauf "la musique des années 70". Tout sauf "le vieux Genesis".


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10 janvier 2007 3 10 /01 /janvier /2007 01:09

L'androgyne génie














Musicalement, le Père Noël de 2005 fut sans aucun doute Antony et ses lutins de Johnsons. Avec I Am a Bird Now, hymne à l’amour porté par un formidable plumage pop, soul, jazz, cette diva faite homme a bouleversé le petit monde du rock, fait tomber des barrières, enflammé les auditeurs, qu’ils soient hommes ou femmes, jeunes ou vieux...  Retour sur un monstre sacré, sa vie, son oeuvre. Interview.

6 avril 2005. Je rencontre Antony dans le très chic hôtel Lord Byron, près des Champs Elysées. Arrivé en retard, il s’excuse comme un môme s’excuse : confus comme si c’était gravissime. Aussitôt les banquettes rejointes, théières et soucoupes débarquent. Tea time. Fragile comme une porcelaine, muet comme un sphinx, Antony attend sagement nos questions. Je suis surpris par son physique rustaud. Il ressemble à une grosse poule comme Gugu Ganmo. L'antithèse de ce que sa voix laisse imaginer. Mais son regard ne trompe pas : celui d'un d'ange. Il est intimidé ? On est deux.












"Créer quelque chose où les gens puissent se retrouver"

"Un album personnel a besoin des autres pour se faire"

 


Parlons poèmes puisque nous sommes à l'hôtel Lord Byron. Sur I Am a Bird Now tu as mis des poèmes en musique. Il y a "Fistfull of Love" de Marc Almond et le poème d'un anonyme intitulé "Free at last". D'où vient celui-ci ?
"Free at last" est une sorte de vieux negro spiritual. Je l'ai trouvé dans un livre de chansons sur la Guerre de Sécession. Un ami m'a offert ce livre il y a un an. Et voilà, cette chanson m'a particulièrement frappé. Elle avait la force d'un poème. Je l'ai donc enregistré sur ce disque avec mon amie Julia Yasuda.


De quoi parle cette chanson ?
Pour moi ça parle d'une sorte de révélation, d'éveil spirituel qui te donne l'impression de mourir. Oui, je pense que cela parle du fait de mourir. Et que cela parle, pour les croyants, d'une certaine forme de retour aux sources, de l'âme qui revient à Dieu. Du fait d'être libéré de son corps.


Restons sur les poètes si tu le veux bien. En 2003, tu as été choriste pour Lou Reed tout au long de sa tournée The Raven, album qui est basé sur un long poème d'Edgar Allan Poe. Comment as-tu rencontré Lou Reed et comment est né cette collaboration ?
J'ai rencontré Lou par l'intermédiaire d'un producteur, un ami qui s'appelle Hal Wilner. C'est lui qui m'a branché sur ce projet, parce qu'il devait penser que mon timbre de voix apporterait quelque chose au disque. Il a alors fait écouter I Fell in Love with a Dead Boy à Lou (EP d'Antony sorti en 2001 - Nda). Il a aimé ma voix, nous sommes devenus amis et je l'ai donc accompagné dans cette tournée mondiale en tant que choriste. Depuis on a d'autres projets en communs, sur lesquels on a déjà commencé à travailler. C'est un merveilleux ami.


Est-ce une sorte de rêve d'être si proche de cet artiste que tu devais adorer étant plus jeune. ?
Oui, c'est extraordinaire de connaître un poète et un musicien si talentueux. Il a beaucoup de choses à transmettre, des conseils avisés. Il me donne de bonnes vibrations.


Sur The Raven, tu reprends "Perfect Day" avec lui, qui est une de ses plus belles chansons. Une de ses plus lyriques. Le lyrisme c'est quelque chose de très présent sur ton disque. Emotionnellement et musicalement, tout est très expressif, enflammé. C'était le but ?
Je tenais avant toute chose à créer un disque où il y ait de l'intimité. De la nudité. Quelque chose où les gens puissent se retrouver, se recueillir. Vois-tu, mon premier disque était plus théâtral. Pour celui-ci, je souhaitais donc ardemment estomper cette théâtralité et créer quelque chose que les gens pourraient s'approprier en fonction de leur personnalité.


En France, la majorité des gens te découvrent avec ce disque et pensent de fait qu’il s’agit de ton premier album. Ce n'est pas le cas. Peux-tu me parler de ce premier album éponyme (cf photo ci-contre) ? En quoi différait-il d'I Am a Bird Now ?
Il sonnait différemment. Les chansons n’étaient pas si différentes en fait, mais le son, lui, l’était. A la période où je l’ai enregistré (en 1997 - Nda) je n’avais pas vraiment d'idée forte et précise de ce que je voulais en terme d’enregistrement. Les trois années ont suivi, je les ai justement passées à déterminer mon style et ce que je voulais vraiment mettre dans mes disques.


Tourner avec Lou Reed t’a-t-il aidé dans ce cheminement vers ton propre style ?
Eh bien à ce stade, j’avais déjà une idée plus précise de ce que mon style devait être. Tourner avec Lou était juste une aventure excitante et riche d’enseignements. Notamment dans le fait de jouer avec d’autres musiciens. Lou a de très bons rapports avec ses musiciens. J’ai vraiment aimé chanter avec lui et l’écouter jouer de la guitare. Parce que lorsqu’il joue de la guitare, tu as vraiment l’impression d’être pris sur un tapis volant !

Sa partie de guitare sur "Fistfull of love" a tout du coup de baguette magique !
C’en est un, vraiment. Mais pour moi, vois-tu, tous les musiciens qui ont participé à ce disque ont été merveilleux.

Ces musiciens, ce sont Les Johnsons. Comment les as-tu rencontré ?
Ce sont tous les trois des amis. Tu sais, à New York, la communauté musicale est un tout petit milieu. Quand tu y es depuis un petit moment, tu connais vite tous les musiciens de la ville. Ces trois amis proviennent du noyau dur d’un groupe de personnes que je côtoie dans ce milieu, à New York. Je joue avec eux depuis déjà quelques années. Ils m’ont aidé à écrire les arrangements de ces nouvelles chansons. Le violoniste, le batteur et le bassiste m’ont grandement aidé à écrire ces arrangements et enrichir les musiques.

Ces trois musiciens jouaient déjà sur ton premier album ?
Non, de cette période il ne reste que le batteur. En fait, mon premier album était ma première tentative de travailler avec des musiciens. Avant de l’enregistrer, je jouais dans des night clubs. Mes chansons reposaient uniquement sur des arrangements de piano que j’enregistrais sur un quatre pistes, ce qui donnait de surréalistes bande son, avec mon chant par-dessus. Ce n’est qu’à partir de 1997 que j’ai décidé de monter un groupe, de jouer avec d’autres musiciens. Avant ça ne m’était jamais arrivé. Je n’avais même jamais pensé que cela serait possible un jour. Je ne connaissais aucun musicien.


Ce ne doit pas être facile de conférer une portée aussi intimiste à des chansons lorsqu’on doit travailler à l'échelle d'un groupe, si ?
Eh bien cette expérience fut riche d’enseignements. Elle m’a permis de découvrir et comment sonnaient d'autres instruments, et d’apprendre comment ils pouvaient venir se relier à ce que je faisais. Ce fut une longue et lente évolution sur ces cinq dernières années. Travailler avec des musiciens, développer avec eux le son que j’avais en tête, c'était tout nouveau pour moi.

Sur ce disque, il y a beaucoup d'autres voix que la tienne. Il y a celle de Lou Reed, celle de Julia Yasuda. Mais aussi celles de Devendra Banhart, de Boy George et de Rufus Wainwright. Font-ils partie de cette sphère musicale que tu fréquentes depuis ton arrivée à New York ?
Oui, au fil des années ce sont des gens avec qui j’ai fini par entrer en contact, avec qui le courant est passé et que j’ai donc osé solliciter pour participer à mon deuxième album. Tu sais, d'une certaine façon, un disque très personnel a besoin des autres pour se faire. De leurs qualités. Leurs visions. Il faut convoquer tout ça. Et tu réalises que ce n'est pas seulement le cas pour les musiciens et les voix, ça l’est aussi pour l'a pochette, etc. C’est un disque fait à plusieurs. Il rend compte du travail de nombreuses personnes. Il y a mon ami, Page, Candy Darling, les photographes Peter Hujar, Josef Astor et Don Felix Cervantes… toutes les lettres que j’ai reçues, tout compte. Ce disque est le fruit de l’énergie de tant de gens, on peut aussi bien le voir comme un journal intime et comme l'expression d'une communauté. C'est intéressant de le voir sous cet angle. C'est étonnant de voir comment tout cela s'imbrique pour créer un projet d’une plus grande envergure.

Devendra Banhart, Rufus Wainwright, tu écoutes leurs musiques ?
J'ai rencontré Devendra il y a environ deux ans et j'ai été frappé par son talent. Pour moi, il a un don. Il est vraiment un des artistes les plus importants aux Etats-Unis en ce moment. Il m'a beaucoup aidé. Il a instinct sûr. Il sent les choses. Il peut très vite vous dire ce qui est bien et ce qui l’est moins. Vous dégager des pistes. Il m'a encouragé à me mettre au travail à une période où je doutais, où je commençais à me décourager. Il m'a présenté à sa bande, des gens dont je n’avais jamais entendu parler. Et il s’est avéré que j’ai eu beaucoup d’atomes crochus avec eux. Ces gens m'ont vraiment inspiré.

De qui s’agit-il ?
De gens comme CocoRosie, Joanna Newsom. Toutes ces personnes sont connectées entre elles. Et elles le doivent à Devendra. Je veux dire, il est vraiment comme un aimant. Il a ce charisme, cette aisance relationnelle qui fait qu’il attire plein de gens et qu’il parvient à créer une notion de communauté en présentant chacun à chacun. C'est un être adorable.


(Suite et fin.)



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20 octobre 2006 5 20 /10 /octobre /2006 00:58

"
C’est le père ! me dit ma cervelle"

Je viens de voir La moustache, film d'Emmanuel Carrère sorti en 2004, et porté à l'écran par un joli duo d'acteur : Vincent Lindon (Marc) et Emmanuelle Devos (Agnès). Mais porté, le film l'est surtout par un livre : La moustache, roman du même Emmanuel Carrère (paru chez POL en 1986) et par ailleurs biographe de Philip K. Dick...



C’est quoi son trip de moustache à Marc ? Pendant que les images traversent nos yeux une partie de notre cerveau, Sherlock Holmes, continue à émettre des hypothèses en parallèle : cette moustache fantôme ne serait-elle pas une métaphore des zones d'ombres qu'on garde, volontairement ou pas, toujours nichées au fond de soi, invisibles aux yeux de son partenaire ? Ne serait-elle pas le symbole de ce bagage de vie qu’on ne peut pas partager, de ces recoins de l’âme qu’on n’a jamais cru bon de devoir présenter à l’autre ? Ne serait-elle pas ces atomes fondamentalement non crochus du bonhomme qui, rêvant de nous réinventer ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, un autre corps, regardent toujours ailleurs au cas où, et feront toujours de nous des voyageurs semi clandestins, si vous voyez ce que je veux dire ? Cette moustache ne serait-elle pas la métaphore de ces zones troubles de l’individu (pleine de l’Autre) qui pourraient tout faire sauter si, d'un coup, on venait à les embrasser et en faire nos totems ; si d’un coup elles qu’on avait reléguées au sous-sol, elles se mettaient à jaillir puissamment du dedans et reconstruisaient totalement la géographie qui nous regarde et nous sous-tend.


On se dit que La moustache est un film sur le couple et l'impossibilité du couple. Un film sur l’impossibilité de connaître quelqu'un à fond. Un film sur la terra incognita capricieuse de la nature humaine. Un film psychanalytique. On se dit ça. On en est là. Jusqu'à ce qu'on apprenne que Marc a perdu son père et que ça ne date pas d’hier, genre ça fait un an. Et Marc l’apprend au même moment que nous, téléspectateurs, l’apprenons. C’est Agnès qui le lui rappelle alors qu’il pète les plombs rapport à sa moustache perdue et au fait qu’il ne sait plus où il en est, qui il est, etc.
"Le père ?" C’est mon cerveau qui se réveille et lève son flaire pendant que les images continuent de traverser mes yeux et d’arriver quelque part. "Oui", je dis, sans savoir quelle part de moi prend la parole. "Mon cher, continue-t-il, nous tenons là quelque chose." Et vas-y qu’il me sert son discours sur la moustache rasée comme représentation du deuil impossible de la figure paternelle, comme geste auto mutilatoire cherchant à délivrer Marc de l’emprise du père sur lui et en lui ; de ce père disparu qui s’inscrit de telle manière sur son visage à lui, qui transparaît ici et là à chaque fois qu’il se regarde dans le miroir ; de ce père par rapport auquel il s’était forcément construit même s’il n’était peut-être pas souvent auprès de lui son père, de son vivant et blablabla. La tâche vertigineuse de faire face à ce que son père fut vraiment pour soi, maintenant qu’il n’est plus là, blablabla. De se sentir vide, nu, comme un enfant. Imberbe et orphelin. Et blablabla. Mon cerveau s’y croit. Il tient une piste. Sauf qu’à peine a-t-on le temps de se la formuler clairement que la piste du « film psy » se dérobe à nous.

"
Continents à la dérive / qui m’aime me suive / gouffres avides / tendez moi la main (…) continents à la dérive / une vague idée me guide / c’est l’heure où je glisse / dans les interstices / à l’article de l’amour / je redeviendrais l’enfant terrible / que tu aimais (…) un jour j’irais vers une ombrelle / y seras-tu ?" Bashung toujours, dans "L’irréel" sur l’album L’imprudence.

Dans la dernière partie du film, il n’est plus question du père. Il est question de rien. Débarrassé de sa moustache, de son identité, de sa femme et de sa sexualité, Marc prend la tangente pour Hong Kong. Belle musique (de Philipp Glass), belles images (de mer, de végétation, de foule anonyme), débarrassé de toutes paroles (mais pas de tout propos), le film glisse et nous laisse en compagnie de nos pensées. C’est un des plus beaux passages du film. Là où le mal être culminant de Marc semble étrangement trouvé un soulagement, un répit. (On pense à Lost in Translation, à Vincent Lindon errant, étranger dans une ville étrangère, comme un Bill Muray que tout sens de l’autodérision aurait déserté.) Dans l’état transitoire de ces limbes retrouvés, anonyme parmi des anonymes, rouage parmi des rouages, Marc tente de se restructurer en effectuant chaque jour le même mécanisme, la même routine. Chaque matin, le même ticket demandé à la guichetière, glissé dans le même tourniquet et le même bateau qui le prend, à la même heure, à la même place, avec les mêmes gens dedans. Même chose le soir en sens inverse, répétée X fois. (On pense à L’adversaire, le précédent film d’Emmanuel Carrère. La routine y a la même place, primordiale et structurante. Un homme qui se fait passer pour médecin aux yeux de sa famille et de tout son entourage passe ses journées à zoner dans sa voiture au bord de la route. Cette routine de l’homme reclus, monstre en sa tanière, le fait tenir. Et je ne sais pas trop pourquoi mais la situation du personnage – sans doute parce qu’elle symbolise un sentiment d’isolement monstrueux qu’on porte tous en nous à des degrés divers – m’a procuré un fort sentiment d’identification lorsque j’ai vu le film.)

Comme tout foutait le camp dans sa vie d’avant, enfin sa vie d’avant après (car je vous le rappelle, pour lui il y a eu un avant – la moustache est là – et un après – moustache n’est plus là – dans sa vie d’avant), Marc cherche l’après de vie d’avant après. Un second souffle, quoi. Et il se dit que zoner parmi 700 millions de Chinois (et moi, et moi, et moi) ça va peut-être l'aider à y voir plus clair. Que dans cette routine où il se dé-foule il va finir par se trouver lui, refaire jaillir son identité. Mais ça ne semble pas marcher du tonnerre. Dans la chambre d’hôtel où il s’est arrêté pour la nuit, il sort du tiroir du bureau une carte postale vierge déposée là à l’attention des clients. Et sur cette carte postale qu'il projette d'envoyer à sa femme, du fond de sa solitude, il écrit : "J'aimerais que tu vois ce que je vois. Sans tes yeux, je ne vois rien."

Et le voilà qui se réveille, quelques jours plus tard, auprès d’elle. Comme de par magie. Louche cette Agnès qui refait irruption dans la réalité, dans sa réalité à lui, qui revient hanter positivement sa nouvelle vie. Agnès est là. Mais est-elle vraiment là ? A-t-elle toujours fait partie du voyage ou revient-t-elle seulement dans la tête de marc comme un ultime trip qu'il se fait pour boucler la boucle ? N’est-elle pas un dérapage de sa psyché agonisante ? Le signe de son affaissement final ? Parce que cette Agnès-ci n'a rien à voir avec l’Agnès de Paris. Elle est toute de tendresse et d’amour avec lui. Et quand elle arrive, l’exil de Marc à Hong Kong n’est plus un exil : cela devient d’un coup les vacances d’un couple amoureux. On découvre qu’ils ont même rencontré un autre couple là-bas et qu’ils ont sympathisé avec eux Mais dès que Marc montre qu’il n’est plus très chaud à l’idée de traîner en leur compagnie, Agnès va dans son sens en lui disant qu’ils peuvent effectivement cessé tout de suite de les fréquenter, que ce n’est pas grave, car ces gens ils ne les reverront plus une fois sur Paris. C’est donc le négatif d’Agnès auquel on a à faire. Une Agnès qui n’a plus peur de ne pas jouer la comédie et d’être politiquement incorrect. Mais une Agnès qui lui demande tout de même de bien vouloir raser cette affreuse barbe qu’il s’est laissé pousser pendant les vacances. Car la barbe c’est marrant le temps des vacances, mais à Paris ça fera mauvais genre. Il s'exécute, rase tout même la moustache. Et là, tout se passe à merveille, Agnès s’aperçoit bien qu’il vient de raser la barbe et la moustache. Ça y est, fini maman ! Elle le reconnaît. Ils s'entendent. Mais ça n'apaise pas Marc. Le soir même il rouvre les yeux en pleine nuit. (Il faisait semblant de dormir. C’est lui maintenant qui joue la comédie.) Ayant appris à douter de lui-même ces derniers jours, il sent que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. Il doit se dire que cette Agnès qui dort auprès de lui n’est pas tout à fait réelle et qu’il est en plein dans son merdier. Ou que si c’est bien elle, rien ne changera vraiment et à leur retour sur Paris il n’y coupera pas : ce sera le retour dans l’enfer de la vie de couple, etc.

Voilà, maintenant que je vous ai bien ôté tout intérêt de voir le film en vous en racontant les moindres détails, il ne vous reste plus, comme moi, qu’à lire le livre dont s’inspire le film. Ma copine me dit qu’il se finit également en queue de poisson mais que la chute y est plus terrible encore. Gloups !


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17 octobre 2006 2 17 /10 /octobre /2006 23:44
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en chanteuse















"Vanessa a le même coiffeur que moi"

"ça m’énervait qu’Alain soit Alain"



Carla Bruni et Vanessa Paradis ont-elle réagi à la chanson "Manquait plus qu’ça" où vous les brocardez et vous vous brocardez vous-même d’être des actrices se mettant soudainement à la chanson ?
Oui, après avoir écrit le texte, je les ai prévenues : "Voilà, on va faire la musique, ça va devenir une chanson". Elles n’ont même pas demandé à écouter et dès qu’on a fini l’album, je le leur ai envoyé un exemplaire. Et il se trouve qu’elles ont vraiment aimé l’album.

Vous les connaissez ?
Vanessa et moi, on a le même coiffeur depuis 15 ans dans ce métier donc on entend parler l’une et l’autre tout le temps, mais on ne se connaît pas tant que ça. J’aimerai bien la connaître. Carla, je la connais un petit peu.

Cette chanson est assez ambiguë dans le sens où vous donnez l’impression, par l’humour et la dérision une fois de plus, de vous protéger à l’avance des critiques qu’on pourrait vous faire sur vos velléités de nouvelle chanteuse. Ce qui est, pour le coup, encore plus finaud et critiquable !
Ce n’était pas aussi calculé que ça. C’est la chanson que j’ai envoyée à Alain quand je lui ai demandé de faire des musiques pour l’album. J’ai donc vraiment écrit cette chanson en pensant à lui, non pas en pensant à ce que les gens allaient penser. Cette chanson, c’était ma façon de me décrire en tant que chanteuse à ses yeux. C’est vraiment ça : un portrait de moi qui veut devenir chanteuse. Alain sait que je suis actrice et c’était ma façon de lui montrer que c’était drôle et en même temps sérieux que ce projet passe par lui.

Dans le processus de composition de l’album, Alain Souchon a un peu la place qu’occupe le réalisateur dans un film. On dit toujours qu’un film se fait par le désir que le réalisateur éprouve pour ses acteurs. Normalement, lorsqu’on fait un disque, on n’est plus dépendant du désir d’un réalisateur ou de quiconque, on fait ses chansons selon son propre désir. Avez-vous aussi choisi Alain Souchon pour rester dans le cadre rassurant du rapport liant l’acteur à son réalisateur ? Pour trouver quelqu’un à qui vous plaisiez d’entrée de jeu ?
Ça m’a plu que mes textes lui plaisent, mais ça m’a plu qu’ils plaisent aussi à Pierre et qu’ils plaisent aussi à Camille Bazbaz. Alain n’est pas mon mentor. Comment dire ? Moi ce qui m’énervait (et c’est ce que je lui ai dit), c’est que ce soit Alain, qu’Alain soit Alain, quoi. J’aurais aimé que ce ne soit pas quelqu’un de connu, que je n’ai pas eu l’air d’être portée par lui. A la limite, ce qui était bien, c’est que comme j’avais écrit tous mes textes je me sentais légitimée dans ma démarche, et pas si dépendante de lui que ça. Et tant mieux, car Alain c’est quand même quelqu’un d’assez possessif.

Possessif dans le travail ?
Oui. Une fois qu’il s’est mis au travail avec son fils, il voulait tout faire à deux. Moi j’étais contente, mais en même temps j’avais envie que Camille Bazbaz ait sa place, parce qu’il représentait une autre facette de moi. Heureusement, ils m’ont compris. Je n’avais pas du tout envie qu’Alain écrive toutes les musiques. Et il n’avait pas envie de ça non plus. Ce n’était pas du tout son intention, or ça aurait pu être ressenti comme tel et ça aurait été con pour lui comme pour moi.

Aviez-vous d’autres envies, d’autres idées pour cet album que vous n’avez pas pu garder ? Des chansons qui sont restés de côté ? Des duos que vous auriez aimé faire ? Des morceaux où vous auriez chanté avec Alain Souchon ?
Non, je ne voulais pas. Je trouvais que c’était un peu pute.

Un peu "pute " ?!
Un peu. Tout le monde fait des duos maintenant. Alors moi, j’avais plein de solutions. Au début, quand j’ai pensé à mon disque, je pensais faire un duo avec Jean Rochefort, parce qu’il rêve de chanter et que c’est mon ami. Donc je me disais qu’on allait faire un duo sur "Les demoiselles de Rochefort" (On a échappé de peu au meilleur ou au pire. J’imagine Jean Rochefort jouant le jeu au point de se travestir et de danser comme il sait si bien le faire, Nda). Alors peut-être qu’on le fera un soir sur scène s’il vient, mais pour le disque ça n’allait pas.

Y a-t-il des albums d’actrices que vous aimez vraiment ?
Oui, l’album de Jeanne Moreau, La mémoire qui flanche, je trouve ça très beau.

Et des albums d'actrices
"plus récents" ?
En plus récents... (Elle réfléchit) Le problème, c’est que je trouve qu’il s’agit plutôt d’albums de grands auteurs-compositeurs, comme Gainsbourg. Gainsbourg a eu plusieurs muses et j’ai aimé ce qu’a fait Adjani avec lui, j’ai aimé ce qu’a fait Bardot avec lui, je ne parle même pas de Jane Birkin parce ça j’adore. Pour moi, tout ça c’est plus des albums de Gainsbourg interprétés par des actrices, ce n’est pas pareil. Sinon, les actrices qui ont chanté depuis, genre... (silence)

Genre Jeanne Balibar…
Ouais, mais ça ne m’a pas emballé, ça me touche moins. D’un coup ça fait un peu : "On est actrice alors on se prend le chou". On peut aussi faire des chansons simples, accessibles.

D’où vous est venue l’idée de reprendre "Girl" des Beatles ?
De ma tête !

L’accent n’est pas encore au point, si je puis me permettre…
Ouais, l’accent n’est pas au point, mais on a fait exprès de garder ça comme ça. Et puis la chanson vient de ma mémoire d’enfant, c’était une chanson omniprésente quand j’étais petite et je trouvais qu’elle n’était pas sans rapport avec le propos du disque. Et je trouvais ça drôle que ce soit une chanson d’homme écrite sur une femme pas commode. C’est un air qui ne m’a jamais quitté ! Ça fait partie de ces airs obsédants, on ne sait pas d’où ils viennent mais on sait qu’ils sont là pour toujours. Donc c’est une chanson que j’adore. C’était donc un petit plaisir personnel, en plus des autres.

Avez-vous eu des coups de cœur à propos de gens que vous auriez récemment découvert en fréquentant de plus près le petit monde de la musique ?
Et bien j’aime vraiment ce Delerm-là. Des coups de cœur musicaux…

Des gens que vous avez récemment découverts en fréquentant plus intensément le monde de la musique ?
Non, il y a des choses de Benjamin Biolay que j’aime bien, Camille aussi j’aime bien ce qu’elle fait. C’est particulier, c’est plus des choses que je n’écoute pas forcément mais qui m’intéressent, ce n’est pas mon goût forcément, mais je la trouve assez gonflée, extrêmement personnelle et bien. Et puis M j’adore, j’adore sa façon d’interpréter, sur scène c’est dingue.

Et Jean-Louis Murat, non ? Il aime bien faire des duos avec des actrices, c’est son péché mignon !
Oui, avec pas toujours les actrices qui… Non, j’aime moins, c’est moins mon truc. On ne peut pas tout aimer, hein. Et c’est moins marrant de parler de ce qu’on aime moins.

Avec qui serez-vous sur scène pour vos premiers concerts les 6, 7 et 8 octobre 2005 à l’Européen ?
On sera très peu, trois et demi, je crois. Je dis ça parce qu’il y aura un multi-instrumentiste qui viendra jouer des petits instruments insolites. Sinon on sera trois et parfois ils partiront tous et il y aura juste Camille Bazbaz et moi.

L’album est court : 33 minutes. Vous jouerez d’autres morceaux sur scène ?
Peut-être, il y en aura 3-4 en plus.

La photo de l’album : c’est vous qui avez décidé d’afficher votre visage plein pot ?
C’est moi avec une directrice artistique de grand talent qui s’appelle Nathalie (son nom de famille a échappé à la vigilance de mon dictaphone, Nda) qui est une fille exceptionnelle. Elle travaille pour Virgin depuis des années, elle a fait l’image de tout le monde, de Souchon, de Renaud, le premier album de Benjamin, des choses comme ça que je trouve extrêmement fortes. En fait, c’est quelqu’un que je connais pas mal. Elle connaît de moi ce qui n’est pas le plus facile à connaître de quelqu’un. Elle voit au-delà de ce que les gens connaissent de moi, ce qui peut se limiter à mon allure, ma silhouette, mon côté girafe. Donc, après avoir écouté mon album, elle a voulu traduire quelque chose d’aussi intime que tout ce qu’elle y avait trouvé. Elle a donc opté pour un plan très serré sur le visage.

Elle voulait vos taches de rousseur !
Elle voulait les taches de rousseur, oui. Alain aussi, tous, ils étaient pour les taches de rousseur.

C’est étrange cette mèche de cheveux sur vos yeux qui montre plus qu’elle ne cache…
Oui. En fait, le regard est plus fort finalement avec un seul œil qu’avec les deux. Elle est très forte. (silence) Il faut absolument se le procurez ce disque ! Non, c’est vrai, franchement il est bien le disque (sourire). Et finalement, peut-être que les gens n’en entendent pas beaucoup parler. Pourtant, je fais un nombre de trucs assez dingue, j’ai l’impression d’être partout, je n’en peux plus. Mais en même temps, il faut faire tellement de choses pour que les choses soient vues…

Vous avez senti un rapport différent avec la presse musique qu’avec la presse cinéma ?
Rien à voir. Tout change. D’abord parce que pour un film on fait de la presse deux semaines avant la sortie, donc c’est très concentré, surtout qu’aujourd’hui un film a une durée de vie au mieux d’une semaine, donc ça n’a rien à voir. Un disque ça peut se faire sur un an carrément, on peut vendre des disques pendant un an, l’important c’est le démarrage, c’est de voir qu’on vend, après ça peut descendre un peu, remonter, après il y a des singles qui sortent, c’est ça qui est super, le disque on peut le faire vivre pendant longtemps. Et puis, il n’y a plus beaucoup d’émissions musicales télévisuelles agréables à faire.

Avez-vous signé un contrat particulier avec la maison de disque à l’occasion de cet album ?
On a signé pour trois albums, un tous les trois ans je crois. Ça m’effraie d’ailleurs ! Ca m’effraie complètement. Mais en même temps, ils ont été culottés. Ça m’a vachement donné confiance parce qu’ils ne signent pas pour un seul disque comme ça. Ils y croient vraiment. Ils ont été super avec nous.

C’est marrant car j’ai reçu l’album au moment où Rien sur Robert (film de Pascal Bonitzer) repassait à la télé.
Oui, je sais parce qu’à la même période tout le monde me parlait de ce film. Il a marqué les gens.

Il y a ce dialogue, enfin ce monologue, super salé et cul, cru, que vous dites avec un détachement glacial à un Fabrice Luchini qui en reste muet, serré d’angoisse.
Oui, le paradoxe… il est dingue ce film.

Vous avez joué deux fois avec Luchini. C’est un acteur que vous aimez bien retrouver sur les plateaux de tournage ?
Oui, au hasard des films. J’adore Fabrice, c’est un mec extra. Il faut allez voir son spectacle si vous ne l’avez pas vu, il a une façon de dire ces textes comme personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui disait aussi bien Les Fables de la Fontaine.

Il a une vraie folie, qui agace certains d’ailleurs.
Moi, ça ne m’agace pas, il m’émeut beaucoup.

Il aime bien chanter aussi.
Oui, d’ailleurs je l’ai emmené aux Restos du Cœur, ça a été un phénomène. Quand il est comme ça à fond dans la représentation ça en devient limite émouvant. Il se lâche, quoi.


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17 octobre 2006 2 17 /10 /octobre /2006 00:08
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"M’envoyer des fleurs symbolise cet album"

"être comparée à Delerm, j’en serai flattée"



Globalement, vos chansons sont très tristes mais légères aussi, comme les gens le disent aussi de votre manière d’aborder vos personnages au cinéma, des personnages souvent tristes, meurtris, mais légers, lunaires, effacés. Ils disent que vous jouer vos rôles avec naturel, "comme si vous alliez acheter des cadeaux".
En tout cas, je n’ai pas l’impression que ce soit un poids pour moi d’aller jouer la comédie. Oui, c’est plutôt un plaisir et je n’en parle pas pendant des mois. Je n’en parle pas après l’avoir fait, ni pendant, ni avant, je le fais et je le fais comme une chose pratiquement naturelle pour moi.

Mais jouer au cinéma ça reste
"viscéral" pour vous ?
Oui, bien sûr, c’est tellement viscéral que j’y vais naturellement. Jouer la comédie, c’est comme une façon de respirer pour moi, donc c’est léger. J’ai beaucoup plus le trac d’aller chanter.

J’ai pensé que c’était l’inverse : que faire cet album vous reposait alors que jouer un personnage vous éprouvait…
En fait, tout cela est assez double : faire un album, c’est tellement jouissif, agréable, d’être en studio avec les musiciens, c’est si léger, tellement doux tout ça que j’aurais voulu que ça dure 6 ans. Mais après quand on vend ses chansons, quand on fait la promo, quand on commence à chanter en live devant les gens, là on a peur.

Vous avez parlé de ça sur le plateau de Trafic.musique ?
Ouais. (Wouah, Sandrine dit "Ouais" !). Françoise, elle, ne chante quasiment jamais en live, elle a trop peur. Et Alain, on n’a pas envie d’être lui quand il est dans sa loge avant d’aller au Zénith : il y va à reculons, il se regarde douze mille fois dans la glace, il sautille, il n’en peut plus, il est en eau, il a peur, il a envie de mourir. Il a envie de mourir. Et je comprends très bien : ce n’est pas la rencontre avec le public qui lui fait peur, ça il le fait en rigolant, c’est la peur de se tromper, la peur de ne pas être à la hauteur de ce que les gens attendent en fait, la peur de merder, quoi. La dernière fois, j’ai vu Bénabar parler d’un concert où il avait eu un trou de mémoire et je me suis : "Mais ce n’est pas possible, devant 4000 personnes, on ne peut pas se permettre un trou noir". C’est ça qui fait peur.

D’où l’intérêt d’avoir des textes épurés !
En même temps, ils sont durs à retenir mes textes. (Elle fredonne.) "J’aime le vent, la pluie et les galets, j’aime l’hiver, les gants et les bonnets…"

Vous aimez "Peau d’âne" aussi. Vous le dites dans ce texte…
J’aime "Peau d’âne" parce que j’adore Jacques Demy. J’adore ce film et le reste du texte fait des petites références à ma fille. Je me suis dit : "Qu’est-ce que je préfère ?" Et ça fait partie des choses que je préfère.

Cette chanson, qui s’intitule "Du vent", semble être la plus "confortable" de l’album.
Oui. (Elle fredonne.) "La vie qui nous emmène là où on va…" C’est la plus vivante. Forcément, elle raconte tout ce que j’aime, tous les plaisirs de la vie, donc elle est moins grave.

On va vous taxer de faire, comme Vincent Delerm, des chansons sur les petits plaisirs de la vie…
Ah, oui… (Elle hésite.) Je serai flattée. Je serai très contente.

Dans "M’envoyer des fleurs" vous parlez de vous aimer vous-même, de vous chouchouter, de prendre soin de vous. On dirait le pendant "négatif" de "La godiche" dans laquelle vous vous étiez tirer un portrait tout en distance et dérision...
Ce n’est pas faux. Je n’ai pas du tout fait le rapprochement, parce qu’on ne calcule pas quand on écrit, on ne sait pas ce qu’on va écrire, ni ce qu’on a écrit avant, ni ce qu’on va écrire après. Mais en fait, "M’envoyer des fleurs" c’est un peu le symbole de cet album, c’est-à-dire se faire plaisir, penser aussi à soi, ne pas penser à la façon dont les gens vont recevoir telle ou telle chose ou si on est regardé ou pas : juste faire ce qui nous plait, penser à soi, se faire du bien, quoi.

Mais on pourrait aussi percevoir ces paroles sous un angle ironique et donc critique, parce qu’elles sont dans le trop plein d’amour, presque caricatural et cliché, qu’on peut s’adresse à soi-même.
Ce n’est pas une chanson revancharde, même si à la fin je dis : "Je t’envoie des fleurs à moi et pas à toi". Comme j’aime bien que les gens s’identifient, cette chanson-là fait toujours référence à quelqu’un, comme une sorte de chanson d’amour, afin d’élargir le propos et que les gens se sentent concernés. J’ai l’impression que c’est important que les gens puissent s’identifier à cette petite histoire qu’on raconte. C’est à la fois se faire plaisir et en même temps raconter une déception amoureuse, c’est-à-dire ne pas s’écrouler quand ça merde (elle sourit) et se faire plaisir.

(Suite et fin.)

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14 octobre 2006 6 14 /10 /octobre /2006 01:28
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"Je me suis foutu les doigts en l’air"

"Placebo, j’adore"



Votre album est sorti voilà maintenant un mois. Comment vivez-vous tout cela ? Ca reste un dépaysement ?
Oui, bien sûr, complètement. Pour moi, tout est nouveau, tout est à découvrir, sauf que je suis plus rassurée aujourd’hui qu’à la sortie de l’album, parce que ça se passe plutôt bien, la presse a été super bonne. J’avais un peu peur de tout ça, donc maintenant je suis déjà un peu plus tranquille. Bon tout est à venir, tout est à faire, mais on sent que ce disque que j’ai fait n’est pas décalé, que je n’ai pas été accueillie comme si je faisais n’importe quoi ou que c’était un coup de tête, un caprice.

Vous aviez une vraie appréhension quant à la réaction du public et des médias ?
C’est-à-dire que c’est tellement mon objet, j’ai tellement voulu tout ce qui est là, j’ai tellement voulu le faire comme si et pas comme ça que je me disais : "Si les gens ne fonctionnent pas c’est que… " Voilà, on ne sait jamais comment ça va être pris ou pas pris justement. Donc ça fait plaisir quand ça se passe plutôt bien.

Vous savez où vous en êtes niveau ventes ?
Oui, un petit peu, même si je ne suis pas une acharnée du chiffre. Je sais que ça va.

J’ai vu que vous étiez récemment passée sur le plateau de l’émission Trafic.musique de Guillaume Durand. Comment cela s’est-il passé ?
C’était super ça. En fait, c’était un spécial Françoise Hardy. Françoise avait invité des gens. Alain (Souchon, Nda) était sur le plateau depuis le début parce qu’il était là pour raconter un petit peu son parcours. Moi, j’ai chanté "La godiche", après on a fait un plateau et ensuite j’ai chanté "Placebo". C’était super.

Pas trop stressant ?
Si. Mais en fait, tout ça je m’aperçois que c’est lié au lieu et à l’atmosphère. Parce que la semaine d’avant on avait fait Campus (l’émission littéraire de Guillaume Durand, Nda), on était arrivé en fin d’émission, on avait beaucoup attendu et on entendait les gens se faire interviewer sur des trucs qui n’avait aucun rapport avec nous. On arrivait donc un peu comme un cheveux sur la soupe et là j’avais vraiment le trac car j’avais l’impression de ne rien avoir à faire là. Alors que dans une émission musicale où je connais Françoise, je suis plus dans mon univers.

Comment s’est décidée la tonalité des musiques de cet album, le choix des instruments qui constitueraient sa palette musicale ?
En fait, au début Alain disait : "Moi je ne ferai qu’une chanson" et en fait, il en a fait plusieurs. Après, Pierre (Souchon fils, Nda) est venu dans l’histoire. Puis Alain a voulu à tout prix que je rencontre Michel Coeuriot (compositeur, arrangeur, réalisateur qui a travaillé avec les grands noms de la chanson française, tels Michel Jonasz, Louis Chédid, Catherine Lara, Marc Lavoine, Laurent Voulzy et Alain Souchon, Nda). Alors j’ai rencontré Michel Coeuriot. Je connaissais son travail, il avait fait des choses très orchestrées, très sophistiquées, donc j’avais un peu peur, je suis arrivée au premier rendez-vous en disant : "Moi, ce que je veux c’est un truc super minimaliste, pas acoustique dans le sens strictement guitare-voix, mais quelque chose de parfois très enfantin, quelque chose d’extrêmement pur". Et je disais : "Si parfois il y a des instruments insolites comme le mélodica, le bouzouki ou des petits xylophones, très bien, mais par perles".

A doses homéopathiques.
Oui. J’ai dit que je voudrais que ce ne soit jamais typé mais que ce tout de même extrêmement musical.

N’a-t-il jamais été question, à un moment donné, que vous jouiez d’un quelconque instrument sur l’album ?
Non. Pendant la préparation de l’album j’ai appris avec Laurent Voulzy (il était juste au-dessus dans son studio) à jouer de la guitare, d’ailleurs je me suis foutu les doigts en l’air (ça c’est une anecdote), mais je n’ai pas du tout réussis à apprendre comment jouer de la guitare, je ne sais pas jouer de la guitare. Par contre, je joue du piano. Mais je ne peux absolument pas en jouer sur scène. Là, je m’apprête à faire de la scène (les 6, 7 et 8 octobre à l’Européen, Nda) et je me disais : "J’aimerais bien jouer quand même un peu de piano", mais je ne peux pas. Je vais déjà avoir tellement de mal à maîtriser tout le reste, il faut y aller mollo, quoi. Il faut vraiment maîtriser l’instrument pour que ça devienne une seconde nature.

C’est dur pour vous d’habiter vos textes sur scène ?
Ça, en dehors des petits trucs live que j’ai fait sur quelques plateaux de télé, je ne sais pas ce que ça va être. C’est quelque que je n’ai pas encore vécu. Mais quand je chante dans ces moments-là une chanson devant les gens, c’est un super plaisir, je le vis très bien, même si j’ai peur…

Un texte comme
"Placebo" est, mine de rien, assez dur, limite malsain…
Celle-là, j’adore la chanter ! J’adore, elle m’émeut beaucoup et puis en même temps je trouve que la musique qu’Alain a faite dessus est très… J’adore. (Elle fredonne.) "Donnez-moi le même, le même, le même…" Celle-là n’est pas la plus dure à chanter. "J’ai aimé" est plus dure.

(Suite.)


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