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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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9 mai 2007 3 09 /05 /mai /2007 02:46
Plus fort que Coldplay ?


La pochette de Young Modern illustre de nouveaux enjeux. Proche de celle d’X&Y avec ses mystérieuses droites et carrés à la Mondrian, elle pose Silverchair en groupe cérébral et large d’épaule capable de parler au plus grand nombre. Mais ce disque, ce n’est pas que du Coldplay, c’est aussi du Brian Wilson, du Bowie et du Queen.



Sur Young Modern, "Straight Lines" est l'arbre qui cache la forêt ! Derrière il y a tout d'abord "Young Modern Station", fusée électro-rock envoyée avec force de manifeste : le groupe montre qu'il a transformé le surplus de graisse d’antan en muscles fins terriblement véloce. Ensuite, c'est le grand cirque baroque de "If Keep Losing Sleep" qui nous ouvre ses bras, avec ses cordes signées Van Dyke Parks. Ce morceau n’est pas sans rappeler "Across The Night", le sommet symphonique de Diorama, dont les cordes étaient déjà tirées – à quatre épingles – par le parolier de Smile. Mais c’est juste plus rythmé, plus mordant. La joyeuse balade "Reflections of a Sound" évoque elle Sergent Pepper. Joli tremplin pour "Those Thieving Birds". Pendant quelques secondes on croit tenir là LA balade du disque, celle ample et poignante capable d’effacer le single d’un revers d’accords qui suspendent leur envol. Mais tel un conte de fée, le morceau bascule en grande pièce orchestrale avec violons roucoulant dans une forêt enchantée. Puis le conte bifurque, se densifie et se noircit dans un passage débraillé plus rock. Puis le tout ralentit et atterrit sur un matelas de douceur pour finalement rejoindre le thème idyllique du début. Voilà, pour résumer. Alors ce n’est pas une balade, juste un morceau de bravoure de 7 minutes 26 dont on adore qu’il joue les prolongations. Ensuite, retour à de plus pop formats avec une douce balade gorgée de choeurs et de guitares hawaïennes ("Waiting All Day") et trois cartouches glam ("The Man That Knew Too", "Mind Reader", "Low") particulièrement assorties à
la moumoute ubersexuelle et Freddie Mercurienne que Daniel laisse bien visible sur son torse. Tout ceci se finit en queue de pie (voire de poisson ?) avec "Insomnia" et "All Accross The World", deux morceaux qui repartent allègrement batifoler dans des structures symphonico-baroques, mais sans vraiment faire mouche.

Sur Young Modern, il n’y a donc plus trace de morceau heavy qui tâchent. Généreux (ils durent en moyenne plus de 4 minutes), les nouveaux morceaux mêlent habilement l’énergie et les accalmies, les rythmes rock et les envolées baroques. Explorant différents registres, Daniel Johns n'a jamais aussi bien chanté et le groupe s’offre même le luxe de lâcher une sorte de comédie musicale en plein milieu d’album.
Alors, que demander de plus ? Rien. Qu'est-ce qui fait qu'on achève alors l’écoute sur un sentiment ambigu ? Ah, c'est le fichu petit amateur de métal qui trépigne encore en nous : tout cela n’est-il pas un poil trop maîtrisé, jusque dans ses démesures ? Tout cela est en tout cas moins immédiat et moins jouissif que leurs précédents morceaux. "Those Thieving Bird", tout ça, ç’a une belle robe, c’est long en bouche, mais c’est un plaisir d'adulte. Oui, et comme on est aussi de grands gosses, métal ou pas, on a par la suite furieusement envie de replonger dans Diorama et ses prédécesseurs pour se rouler dans le côté emo de leurs bons vieux hymnes rock (Rhaaa ! l’intro Led Zeppelinienne de "The Greatest View"). Vivement le 23 août : ils seront à la Cigale.

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9 mai 2007 3 09 /05 /mai /2007 02:23
Plus fort que Coldplay ?


Remis de son coup de foudre pour Nathalie Imbruglia et de douloureux problèmes d’arthrite, Daniel Johns livre sur Young Modern des morceaux qui synthétisent le dualisme de Diorama. Ce cinquième album brille de balades et d’un rock baroque et glam qui volent haut tout en gardant la pèche et la tête sur les épaules. L’album de la maturité ?


Silverchair tient une forme olympique et offre à chacun le loisir de s’en rendre compte. Car si Young Modern est sorti le 30 mars en Australie sur le label indépendant Eleven et ne sortira qu’en juin dans le reste du monde, l’intégralité du disque est en écoute depuis un bon mois sur le Myspace du groupe. Le site met par contre bien en avant le clip de "Straight Lines", leur nouveau single. On y découvre un Daniel Johns revigoré au possible, beau gosse comme ce n’est pas permis, hétérock propre sur lui (cheveux, moustaches et boucs bien taillés) et une chanson qui dès le refrain (voix claire, aigus hululés) se présente comme une poignante balade à la Coldplay. "Coldplay ?" s’écrit le fan métal. Oui, Daniel fait son Chris Martin (en plus sexy je vous rassure) et ça n’a rien de scandaleux, ni d'étonnant. Le leader de Silverchair n’a jamais pu s’empêcher de verser dans la balade qui tue. Le goût de l’intemporel. (syndrome Led Zep, avec "Stairway to Heaven".) Il en a même glissé une sur le disque des Dissociatives : "Forever and a Day". Alors c’était couru qu'il filerait vers le côté radieux de la force. Et ça lui va bien, comme ça va bien à Silverchair, car il ne copie pas, il assume ce qu’il est devenu. Alors on pourra trouver qu’il y a là trop de bons sentiments (le syndrome U2), regretter comme le font certains de bons vieux titres comme "Tomorrow", mais Dude, mate-moi le talent qu’ils ont pour pondre des mélodies sophistiquées et imparables ! Ce serait bête de bouder son plaisir !


D'autres ne se sont pas gênés. En témoigne le nombre gargantuesque de cliques qu'affichent les morceaux, de 280 000 pour le premier à 45 000 pour le dernier. Les critiques sont aussi emballés. La presse US, Rollingstone en tête, a sorti ses étoiles pour couronner Young Modern "chef d’oeuvre" de Silverchair. Les ventes ont suivi. Le cinquième album de Silverchair a été le premier disque à atteindre le top des ventes iTunes avant sa sortie et il a caracolé en tête des charts le 9 avril dernier. A l’issu de Young Modern, Silverchair est donc le seul groupe australien (devant AC/DC, INXS et Midnight Oil) a avoir placé cinq albums en première position dans les charts. Silverchair n’entre donc pas seulement dans la cour des grands, il entre dans l’histoire du rock. Silverchair, un grand groupe ? Oui, et pas seulement pour son succès public et critique. Depuis Diorama, la formation s’est ouverte et agrandie jusqu’à devenir une sorte de quintette. Les nouveaux membres ? Paul Mac et Julian Hamilton. Le premier est un DJ Australien. C’est avec lui que Daniel Johns a formé le projet The Dissociatives en 2001. Il a participé à l’élaboration du quatrième album de Silverchair, celui du virage symphonique, ainsi qu’à la tournée qui s’en suivit. Sur Young Modern, il apporte ses claviers. Le second a également rejoint le navire Silverchair à l’époque de Diorama et travaillé sur The Dissociatives. Il est connu en Australie pour être chanteur-claviériste du duo électro The Presets. Son apport sur Young Modern est déterminant : il a co-composé quatre titres, dont deux balades craquantes, "Waiting All Day" et "Straight Lines". Serait-ce aussi à cette "union" qu’on doit la métamorphose de Silverchair en puissance de feu Coldplayenne ?


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20 avril 2007 5 20 /04 /avril /2007 14:36
Plus fort que Coldplay ?

En 2002, Silverchair se mettait à dos une partie de son public en tombant sa chemise grunge
sur Diorama. Malgré quelques résurgences heavy, les fans de la première heure étaient largués par les fantasmagories symphonico-pop soudainement sorties du cerveau de Daniel Johns. Cinq ans plus tard, leur nouvel album ne va pas les rabibocher avec leur ex jeune groupe préféré.


"L’horreur pour un groupe de rock c'est de dire que son disque est intelligent !"
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Katerine. Ce n’est pas parole d’Evangile pour autant. Juste vrai. Très vrai. Cette dénonciation de l’intelligence, Silverchair la connaît bien. Elle plane sur lui depuis la sortie de son quatrième album, Diorama. Sur ce beau disque que j’avais particulièrement aimé (contrairement au désert de louanges qu’il a suscité) ce jeune groupe né au grunge de Pearl Jam et Nirvana osait ouvrir la porte sur un autre monde. Une porte dans sa tête. "Mais qu’est-ce qu’il y a derrière la porte ?" Ce n’est toujours pas moi qui demande, c’est Katerine. Derrière la porte il y a des couleurs. Mille couleurs. "Des couleurs ?, s’étonne le fan métal. Avec Billy Corgan, on a vu ce que ça donne les couleurs dans le rock. Ça donne Zwan. Ça craint !" Oui, trop de couleurs tue le rock, de même que trop de bons sentiments (le syndrome Red Hot, aussi observé du côté de Richard Ashcroft copieusement boudé par ses fans de la première heure depuis qu'il a rompu avec l'héroïsme brit pop pour virer crooner pop-soul) mais pas chez Silverchair, qui sait doser ses effets.

En passant de l’autre côté de son cerveau, Daniel Johns, le leader, a juste accepté d’évoluer et de laisser briller le soleil qui se présentait à lui. Et oui, le groupe n’a plus 16 ans de moyenne d’âge mais 27 et sortez avec une fille aussi Minnie que Nathalie Imbruglia et l’on verra si vous ne devenez pas Mickey. Il vous poussera un soleil au-dessus du crâne et vous aurez envie de chanter du rock Disneyland. L’amour adoucit les mœurs. Et puis sérieusement, l'adolescence passée, ça commençait à ne plus être crédible un groupe de garçons de plage Australiens qui voient la vie en noir. Sur Diorama leur blondinet de leader laissait donc tout naturellement jaillir les orchestrations qui lui passaient une à une au travers de la tête et, sous l’emprise d’un smile Brian Wilsonien, dépunaisait un à un ses posters d’Eddy Vedder. Le problème, c’est qu'il ne s’était pas résolu à tous les envoyer bouler (peut-être que ses petits camarades l’en avait empêcher ou qu’il n’était tout simplement pas prêt), l'amateur de grunge remuait encore. Diorama avait donc beau être bien foutu (Rhaaa, "World Upon Your Shoulder", c’te pur tube, c’est le genre de truc que je ne peux m’empêcher de chanter à tue tête en m’en croyant l’auteur), il déroutait en ménageant la chèvre et le chou. Le QI entre deux chaises, Silverchair hésitait entre envolées baroques qui sortent le lapin du chapeau et décharges heavy qui raclent le glaire dans le gorge. Résultat : des chansons bankables, un album bancal. Silverchair divisait critiques et fans. Pour certains c’est comme si le groupe venait de naître ; pour d’autres comme s’il était enterré, fini. En 2004, Daniel Johns a d'ailleurs sorti chez le label indé Eleven un side project récréatif dans une indifférence quasi totale : The Dissoctiatives. En binôme avec un ami DJ, Paul Mac, il y a fourbit un chapelet de pop song électro-cubistes. Faussement ludique et enjoué, ça ne mangeaient pas de pain, mais ça c'est révélé fort utile. Pour le prochain Silverchair, le groupe devait trouver la formule pour s’affranchir du passé et réunir ses mille et unes envies.


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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 01:09
"Hoo Baby you know !"

Le 14 mars, trois semaines après la Flèche d’Or, Poster jouait son deuxième concert au Pop in. Depuis tout le monde se plaint de les avoir en tête.


Cinq morceaux. Mais quelle énergie ! Sortant de là, on s’est dit que tous les groupes devraient jouer vite, court et fort et emballer l’affaire. A ce rythme, pas le temps de rentrer dans le concert, il faut tout lâcher. Ce qu’ils firent, crevards ayant à peine répété. Et ce fut carton plein.

En même temps, pas de secret. S’ils déchirent, c’est d’être précaires. Ces "individualistes invétérés" ont déjà bien galéré chacun de leur côté avant de fonder Poster. Ils ne sont pas sur scène tous les quatre matins. Le succès pourrait leur nuire. Sont-ils prêts ?

Au chant, I-bay, illustratrice, montre qu’elle dessine avec la bouche. A la gratte, Scott of the Antartic crache le feu sous la glace (new wave). Et à la batterie Ricky Hollywood, compositeur, gicle comme un muppet en furie, soutenu par Phil Reptil à la basse.

Déflagration hymnique initiale du groupe, "Funny act" illustre à merveille leur credo post branché : "faire une musique populaire qui reste accessible au public underground". A sa suite, "Rene wants a girl", "Mets-toi de dos" et "This is just dramatic" mettent dans le mille.

Rétro ? Moderne ? C’est du Poster. Avec ses break en veux-tu-en-voilà, ses textes en glossolalie lala. Ça prend ton corps, ton âme, ta petite amie, ça ne te dit rien mais ça te remue de l’intérieur, ça emplit tes pensées, ça emplit toute pensée et Pop ! tu te mets à chanter.

Alors le journaliste aimerait trouver la formule, mais impossible d’écrire un truc qui pèse sur ce truc : Poster (moderne). Pris d’une montée d’adrénaline, il n’a plus qu’un voeux : que sa page mue en haut parleur pour chanter "Baby you know !" dans toute la blogosphère.



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26 mars 2007 1 26 /03 /mars /2007 14:39
Songs of love & hate


Janvier 2003. J’ai
le disque, Drageuse de fond. Son folk lancinant traversé de violons, d’électro et de new wave me plonge dans la délectation d’une mélancolie soignée. Au bar de l’Hôtel du Louvre dont l’ambiance cosy sied bien au disque, j’attends l’auteur pour en discuter. Il arrive, élégant en tout point comme sur la pochette de son album et commande un jus de tomate.



D’où te vient cet accent quand tu chantes ?

Plutôt qu’accent, je parlerais d’accentuation, c’est différent. C’est le plaisir de dire le mot, de l’éplucher, l’articuler, le ralentir, l’accélérer. Le plaisir de chanter, un truc de jouisseur. J’aime bien écrire les textes, les travailler. A la base, c’est le hasard d’une phrase, mais après c’est réfléchi. Mon ambition c’est que les chansons soient chantantes, qu’il y ait des choses qui bougent, qui frappent. En France, on est extrêmement indulgent avec la camelote qu’on nous envoie d’outre-atlantique et d’outre-manche. Parce que la majorité des gens ne pigent que dalle.

Alors, culture musicale ou littéraire ?
A la base, je suis un consommateur de musique. Découvrir les artistes, les disques, écouter, vibrer. Au grand malheur de mes parents, je ne lisais pas. Mes premiers chocs musicaux : Michael Jackson,
Culture Club, Depeche Mode. Les années 80 dont je suis toujours victime. Après j’ai commencé à lire car j’aimais ça et je suis devenu un gros consommateur de livres. J’ai même fait des études de littérature. Pour moi les textes comptent autant que la musique. D’ailleurs avec ce disque, j’ai voulu me concentrer sur la musique. Sinon j’aurais fait écrivain.

L’idée t’a plus qu’effleurée ?
Oui, vers mes 20 ans. Je ne croyais plus en mes études et mes ambitions légères de professorat. J’ai vraiment hésité. Je me suis mis aux chansons et j’ai beaucoup travaillé de front sur un projet de roman, 40 à 50 pages, que je n’ai jamais finis. J’y parlais de ce que je parle aujourd’hui dans mes disques : des femmes qui me font peur, envie, de la peur de crever, la vie. Rien de très original…

Oui, mais ton style te permet de tirer ton épingle du jeu…
J’espère, mais je me pose beaucoup de questions quand je vois ce qui existe, ce qui marche. J’ai conscience que ce que je fais est différent de ce que j’entends à la radio et c’est une force. En même temps, j’aspire à ce que mes chansons soient populaires, chantées, ce n’est pas incompatible. Je ne fais pas ce métier pour rester underground.

Travailles-tu vite ou lentement ?
J’ai le luxe d’avoir du temps, un luxe qui est carnivore car tu finis par souffrir d’une impatience : la fin n’arrive jamais. Et puis trop de recul tue le recul. Il faut gérer spontanéité et perfectionnisme. Avec ce disque, j’ai le sentiment d’être sorti vainqueur de l’épreuve du temps, de ne pas avoir perdu l’essentiel. Il y a une émotion, une énergie, et c’est le principal.

Comment définis-tu ta musique. Folk ou chanson française ?
Folk car ma culture est plutôt anglo-saxonne, new wave même. Leonard Cohen, Joy Division, Dead Can Dance, Cocteau Twins : j’adore. Ce qui m’amuse, c’est les gens qui mettent des étiquettes, genre : "Varlet, c’est un has been, il fait du Maxime le Forestier." Je ne suis pas passéiste. Pour moi, la veine néo-réaliste et son fantasme de la chanson dans la rue, ça c’est passéiste. Je ne me revendique pas rocker ou quoique ce soit. Par contre, je tiens à ma singularité. Ça m’embête d’être considéré comme un wagon dans le train de Miossec ou de Dominique A.

La mélancolie travaille tout du long cette Dragueuse de Fond. Une mélancolie douce-amère…
Douce-amère, c’est exactement ça. Parce que je ne suis pas un mélancolique catégorique. Je vais finir par brandit un panneau sur scène : "Je ne suis pas triste !" Beaucoup de journalistes mineurs ne savent pas lire les textes, les comprendre. Chez moi, il y a beaucoup de cynisme, d’humour. Le grave est désamorcé par un mot qui surprend. Quand on parle mélancolie, on dit souvent : "C’est trop triste, pas intéressant, ça ne passera pas à la radio." Or aujourd’hui, on érige des statues à Brel, Piaf, Ferré et il n’y a pas plus dramatique et écorché qu’eux. Je ne comprends pas. Moi, la mélancolie me réchauffe, me nourrit. Même si j’aimerais bien ne pas être mélancolique, c’est sûr.

En fin d’album, dans
"Lubies", tu évoques le fait de retrouver "le goût de vivre", l’ironie du bonheur matériel, d’une vie sédentaire qui aurait aussi ses voyages… Mais on a l’impression que ces destinations sont plus fantasmatiques qu’autre chose…
Oui, c’est vrai, pour plein de raisons même si sur l’album ce n’est que du vécu. En fait, je ne sais pas où je veux vivre, je ne sais pas quelle vie je veux avoir. Je ne suis jamais bien où je suis (silence). Tout à l’heure, en venant à ce rendez-vous, je me disais : "Un truc coince. Un truc ne va pas du tout dans ce
monde-là, je me sens mal." J’étais dans un grand magasin et la manière dont on se regarde, ces femmes qui jouent la comédie, ce monde de consommation, de consolation…

Tu te sens en décalage ?
Non, c’est qu’au fond, j’ai beaucoup besoin d’être aimé. Une fois que j’ai remarqué que les filles m’ont remarqué et que je me suis fait des copains, c’est super.

Tu produits, arranges, écrits : tu préfères faire les choses seul ?
J’ai des musiciens fidèles qui me suivent depuis le premier album. J’écris seul, mais j’ai besoin du talent des autres pour habiller la chanson. Je ne suis pas contre les rencontres, mais les gens avec qui je veux collaborer sont intouchables ou ne sont pas mes copains en France. Ma rencontre avec Mathieu Chédid s’est faite naturellement. A l’époque de mon premier disque, il m’avait invité à faire ses premières parties. Mais ce genre de rencontres est extrêmement sporadique.

Si je te dis que ton album a un côté rare, précieux…
Rare, ça me plait bien. Précieux, je vois ce que tu veux dire, mais je préfère élégant. J’ai voulu faire quelque chose de beau, de la belle musique. Je suis persuadé qu’on peut exprimer beaucoup de violence, d’amour et de haine sans être excessif. J’aime cette demi-teinte très new wave, ce côté nocturne. C’est un disque assez nocturne au fond, où il y a du relief.

Et si je te dis que cette élégance fait très dandy…
Bien sûr, je pense que ça a été un de mes premiers chocs, le romantisme en littérature. La liaison est toute faite entre le romantisme, les dandies et la new wave. Le dandy, à mon avis, je ne sais pas s’il est heureux. Le dandy est narcissique, égocentrique, il ne s’aime pas. Je ne me considère pas comme dandy. A une époque, j’aurais voulu… j’essaie de m’attacher à des valeurs plus simples et saines pour
moi. J’en ai marre de jouer la comédie, ça ne me fait que reculer, ça ne me rend pas meilleur avec moi-même et les gens que j’aime. J’en ai marre de vouloir être beau aux yeux du monde.

Penses-tu avoir bien réussi à retranscrire ton univers dans cet album ?
Je crois que j’ai réussi à faire ce que j’avais envie de faire à ce moment précis. Après, fatalement, ça ne plaira pas à tout le monde et je vais me faire descendre ou être aimé. Moi ce que je veux, c’est être heureux et donner un vrai sens à ça. Si on me dit tout le temps que je chante comme untel, je n’ai plus envie de continuer, ça n’a pas de sens. J’ai envie d’être bien dans ma peau et de me sentir quelqu’un de singulier.

Qu’on dise : "Ça c’est comme du Alexandre Varlet" ?
Ça c’est plus normal (rires) !

On finit sur les femmes ? Qui est la blonde derrière toi sur la pochette ?
Une coco-girl, une espèce de fantasme…

Ton type ?
J’aime bien les "anges trompe-l’œil", les
très belles filles qui sont en fait de vraies salopes. C’est d’ailleurs très troublant cette fille qui tous les soirs traverse la France, l’Europe et se traîne à quatre pattes à oilpé… Je ne la connais malheureusement pas, elle m’a été proposée par le photographe. Ce côté garce, amazone chez la femme et dans la nature humaine, ça m’intrigue. La sexualité m’intéresse…

D’où cette belle phrase dans "Lubies ", encore, qui résume finalement beaucoup de choses : "Qui n’a jamais rêvé de crouler sous le poids d’infini salopes ?"
Tu n’aimerais pas t’écrouler comme ça ? Une salope, c’est quelque chose de très joli pour moi, beau. Et quand on aime, on a des côtés coquins, cochons, salauds. Pour un mec, c’est normal, ça donne du sens à la vie.


Deux interviews de l'artiste à la sortie de Dragueuse de fond sur M la Music et Musiqualité.

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26 mars 2007 1 26 /03 /mars /2007 12:15
Ça roule pour lui !




Ciel de Fête
, son troisième album sortira le 7 juin chez Fargo. Alexandre Varlet (32 ans) est le deuxième frenchy à rejoindre cette écurie indé férue d’americana, après Emily Loizeau. Sur ce disque, il devrait envoyer paître son dandysme eighties pour un son plus roots embrassant les paysages du grand sud chers au label.



"Je veux ton amour " et "Montre-toi " (en écoute sur sa page) confirment cette intuition. Le premier est un court instrumental physique, orageux ; le second une chanson de facture plus classique qui n’en dénote pas moins dans l’univers autrefois feutré de l’artiste, construit qu’il est sur une corpulente guitare que ponctuent épisodiquement de joyeux clappements de mains.

Ça sent le soleil, l’amour, les champs. Dandy tiré à quatre épingles à l’époque de Dragueuse de fond, Alexandre Varlet tombe ici la chemise : une autre manière (plus vigoureuse, non moins touchante) de se mettre à nu. Sur sa page, un extrait d'un documentaire qui lui est consacré le montre jouant sa musique dans le plus simple appareil au milieu de la cambrousse.

L’article qui suit devrait intéresser celles et ceux qu’une belle paire d’images ne suffit pas à combler. Il s’agit d’une interview d’Alexandre Varlet que j’ai réalisée à la sortie de son deuxième album, Dragueuse de fond (BMG, 2003),évoqué plus haut. Elle a quatre ans cette rencontre. Ça me fait vraiment plaisir de vous en faire part, et tout drôle de la relire…

J’ai perdu ce disque. Impossible de savoir où, quand ni comment. Il me manque, ce disque. J’y avais découvert un univers trouble et sensuel où les langues se cuisinaient à merveille (le français pour le texte, l’anglais pour la pop), où cynisme et mélancolie se disputaient un séduisant jeu de cache-cache (dans la tradition de Leonard Cohen, The Smiths, Joy Division).

Je ressens rarement un tel feeling. En "chanson rock", ça m’arrive pour quelques morceaux de Murat (Cheyenne Autumn), Bashung (Fantaisie Militaire), Miossec (1964), Dominique A (L’horizon), Daniel Darc (Crèvecoeur), Jérôme Attal (Comme elle se donne), Erik Arnaud (Comment je vis), Florent Marchet (Gargilesse). Là je l’ai ressenti tout le long du disque.

Je n’ai jamais écouté son premier album, Naïf comme le couteau (BMG, 1998). Mais pour en avoir entendu quelques extraits lors d’un concert au Cinéâtre 13 de Montmartre, j’imagine qu’il n’est pas sans charme. Et comment ne pas l’aimer déjà tout entier quand il vous a laissé en mémoire cette belle phrase : "Le vertige me rappelle combien vous étiez belle…"

De "Parfume", single de 2003, me revient par bribes des paroles qui balbutient dans ma tête et me laissent fantasmer tout le reste de ce disque : "…biseautées, tes lèvres, fait miroiter la pulpe et le baiser… dans la boîte de nuit où brillent nos pupilles assorties… mordre à ta bouche, je suis polyglotte… habille mon haleine de Coco Chanel… Parfume-moi dans les yeux…"

En perdant ce disque, j’ai comme perdu une connexion intime avec moi-même. Et un sentiment d’évasion. J’ai dû le prêter. J’espère. Que ses chansons atteignent quelqu’un au lieu de se taire à jamais. Mais si je l’avais prêté…ç’aurait été à quelqu’un de cher…quelqu’un qui aurait deviné que ces chansons me manqueraient. Ah ! il faudrait mieux ne pas y penser...

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11 mars 2007 7 11 /03 /mars /2007 13:43
Décode à plein tube (cathodique)

Parce qu'on en a une et qu'on ne la regarde pas qu'avec les yeux de l'amour, on croit bien la connaître. Mais il suffit qu'un autre la regarde et nous parle d'elle en toute simplicité pour qu'elle nous semble d'un coup étrangère, presque inhumaine, et qu'éclate au grand jour son dangereux pouvoir de séduction. Elle, c'est la télé. Lui, Germain Huby. Tous les samedis à 12h35 sur Canal ce mystérieux personnage s'agite deux minutes chrono dans un curieux programme. Son titre ? Germain fait sa télé. Son but ? Nous montrer le petit écran sous un nouvel angle. Au téléphone Germain nous parle donc télé, bêtise et philosophie.


"Je ne suis pas un Deschiens mais un Deschiens sous acide"
"Est-ce que je serai l’objet de la bêtise ?"



Ce programme t’occupe-t-il à plein temps ?
Pour faire deux minutes de programme je mets à peu près trois jours, de tournage, de travail sur la bande son, etc. Mon épouse m’aide pour ce qui est de la caméra. Mais ça m’est arrivé de tourner à trois heures du matin avec la caméra sur pied fixe. Je fais mon éclairage, je m’envoie ma bande son et hop ! J’aime bien travailler comme ça, dans une sorte de labeur, c’est vraiment proche de ce que font les plasticiens. J’allais dire : évidemment, ce serait beaucoup plus confortable de travailler avec une équipe, et ça irait plus vite. Mais à partir du moment où ça se passe chez moi, il y a quand même une intimité donc ce n’est pas évident de faire venir du monde. Donc la contrainte est quand même là : d’assumer tout seul. Mais le côté fait maison, les gens le ressentent. Je le vois bien : quand je croise dans la rue des gens qui regardent mon émission, il y a de suite une sympathie parce qu’avec le côté bricolo ils se disent que le mec est vrai, dit vrai. Ça, ils le ressentent donc ils ne m’agressent pas.

Ton émission s’inspire-t-elle d’artistes ou d’émissions préexistantes ?
Il y a des gens que j’aime bien, par exemple, Deschamps et Makeief. Par contre, je ne peux pas dire que je suis un Deschiens. Dans un article, Les Inrocks avaient dit : "Un Deschiens sous acide". Acide : je l’aime bien ce terme-là, parce que d’un seul coup je ne suis pas ce personnage un peu rétro, ce personnage qui a d’ailleurs un côté vieille France qui me dérange presque parce que justement je n’y crois pas trop à ça. Evidemment qu’il y a des catégories de la population qui ne changeront jamais, qui viennent du terroir, mais sinon je n’y crois pas à cette France d’en bas. Donc pour moi, Les Deschiens n’incarnaient pas le téléspectateur moyen. Du coup, "Deschiens sous acide" ça me décrit mieux, parce que ça donne l’impression que je suis partout à la fois, que je représente un peu tout le monde. Mais un Monsieur Tout-le-Monde qui aurait pris une substance.

Ce côté schizo, hallucinatoire donne un côté cartoon à ton personnage.
Oui, une dimension un peu bande dessinée. Je suis assez téléphage mais j’aime bien aussi la BD et le cinéma. Pour m’aider à faire mes personnages, dès fois je pense donc à des personnages de films
d’Audiard, par exemple, ou de dessins animés. Parce que comme je suis sur le décalage, si je détourne l’émission de Julien Courbet, je ne vais pas rejouer Julien Courbet. J’ai fait un épisode intitulé "Faut que ça change" dans le sens : "La télé veut absolument vous changer".


Il y a effectivement une tendance lourde à la télé pour les programmes de relooking, de redécoration, voire même de chirurgie esthétique...

Dans Le pensionnat de Sarlat, il y avait une espèce de pionne qui disait tout le temps : "Vous aurez des bons points quand vous aurez un comportement absolument irréprochable !" Donc je la rejoue mais en m’adressant cette fois au public. Et je dis : "Attention, il faut vous comporter comme ci, comme ça…" Et quand je la rejoue, je détourne dans le même temps Super Nanny. Je dis : "Toi, il ne faut pas que tu portes des caleçons, ça fait des marques sous le pantalon ! Toi, il faut que tu arrêtes de parler et souris parce que ce que tu dis n’est pas intéressant." Je fais un personnage qui a un côté très nazi dans sa façon de parler aux jeunes et de les mener à la baguette. J’ai un manteau noir à col relevé et des lunettes noires. Comme je suis sur du deux minutes, je suis un peu obligé d’être dans le cliché. Mais du coup, avec ce personnage BD, ça parle mieux.

Germain fait sa télé m’évoque Téléchat, parce que dans cette pseudo émission pour enfants Roland Topor faisait sa télé et critiquait en sourdine la télé de son époque et la société de consommation.
Bien sûr. Merci de me le rappeler parce que c’est vrai que c’est une bonne référence. Après il y a d’autres artistes que j’aime, par exemple Pierrick Sorin. Alors ça c’est un autre aspect de l’art contemporain qui est beaucoup plus hard. C’est quelqu’un qui ne pourrait même pas passer en télévision aujourd’hui.

Aurais-tu pu faire ce programme sur une autre chaîne que Canal ?
Je ne pense pas, non. J’ai déjà accepté quelques changements quand je suis passé d’Arte à Canal. J’ai mis l’accent sur un autre plaisir qui est de jouer. Parce qu’il ne faut pas oublier qu’il y a une part de jeu et de comédie dans ce que je fais. Je m’amuse à faire ces personnages. Sur Arte j’étais peut-être moins dans ce plaisir du jeu. Ce n’est pas qu’on m’en aurait empêché, mais peut-être que je m’étais déjà un peu conditionné à passer sur Arte. Canal est une chaîne qui permet de jouer comme ça. Je ne suis pas sûr qu’on puisse faire de même sur TF1 ou France Télévisions.

Que penses-tu des autres programmes estampillé "esprit Canal" de la chaîne ?
Groland, je regarde. J’aime bien ce qu’ils font, ça fonctionne très bien. Et puis j’aime bien ce côté un peu grivois, honnêtement, ça ne me dérange pas. Devant certains de leurs sketchs, je suis le premier à me dire : "Bien joué ! Ils ont vraiment senti le truc" en espérant que ceux qui regardent aient aussi pigé jusqu’au bout, qu’ils ont vu le second degré, voire des fois le troisième degré. Il y a un personnage que j’aime bien et qu’on voit beaucoup en ce moment c’est Brigitte Fontaine. Elle, par exemple, elle est complètement lunaire mais elle maîtrise quand même tout ce qu’elle fait, ça ce sent très bien. Elle est drôle parce qu’elle essaie d’être complètement hors du formatage télévisuel qui consiste par exemple à ne pas bouger de son siège ou à laisser la parole à la personne interviewée quand soit même on ne l’est pas. Il y a quelques années, il y avait un personnage qui s’appelait Gogol Premier, il s’était autoproclamé "père du rock alternatif français", et ce mec, pareil, sur les plateaux, il était ingérable, il traitait le public d’enculés, il gueulait : "Hourra !" et à un moment il le répétait tellement que les mecs ne supportaient plus, donc il s’empoignaient avec des spectateurs. C’était génial !

C’est autrement plus génial que ce que faisait Michael Youn...
C’est clair. Il fait partie de ces mecs un peu froids, c
omme Cyril Hanouna, qui sont dans une espèce de business. D’ailleurs ils ont souvent une formation de commercial. Je crois que Cyril Hanouna a fait compta. Bref, c’est des mecs un peu arrivés là parce qu’ils faisaient marrer les copains. Pourquoi pas ? Mais c’est des délires potaches,  on est loin de l’humour fin d’un Raymond Devos. Eux c’est : trois balles dans la fente et hop ! une vanne. Moi, je trouve ça très dur à faire.


La première fois qu’on tombe sur ton émission on ne sait pas où on est tombé. Et les fois d’après on n’est pas plus renseigné. Parce que tu as effectivement la tête de Monsieur Tout-le-Monde et qu’on ne sait jamais qui est Germain dans le civil.

Parce que je ne suis justement pas dans le côté pipole. Et ça, il y a des journalistes qui ne le comprennent pas. D’ailleurs, certains n’arrivent tellement pas à cerner qui je suis et quel est mon univers que j’ai droit à des questions quelque peu étonnantes. Par exemple, le dernier journal qui m’a interviewé c’est Closer. A la base c’est un journal que je n’aime pas mais j’ai quand même accepté l’interview parce que je suis toujours à la recherche d’expérience. Qu’est-ce qu’on va me dire ? Qu’est-ce qu’on va vouloir que je dise ? Cette interview aussi est une expérience, parce que tu peux complètement te planter, donc je suis curieux de ce que tu vas me dire et de ce qu’il va en ressortir. Avec le journaliste de Closer, on a parlé pendant trois quarts d’heure et c’était très intéressant, même lui m’a remercié pour cette bonne discussion et ça fait plaisir. Parce qu’il m’a amené plein d’idées aussi, comme toi quand on discute. Le problème c’est qu’il a ressorti trois questions de merde et qu’il m’a fait cracher sur Michel Denisot ! En fait, il avait déjà orienté son article avant de me rencontrer, mais c’est normal, vous avez tous ce genre de réflexe. Là, tu vois, je sens ce que tu as envie de faire. A un moment, j’aurais envie de te demander – genre après l’interview, par mail : "Est-ce que je serai l’objet de la bêtise ?"

Non, ce n’est pas ça. Je te donnerai ultérieurement plus d’info là-dessus si tu le souhaites. Je ne voulais pas t’en dire plus avant l’interview pour laisser un peu de mystère, de fraîcheur, d’imprévu. La discussion est moins passionnante si l’on sait dès le départ où l’autre veut en venir.
Bien sûr et je n’ai pas besoin de savoir ça moi, je dois juste répondre aux questions. Mais pour te dire, le journaliste de Closer, je sentais ce qu’il voulait faire. Il voulait me dire que je critique tous ces gens qui aspirent à être pipoles, alors il avait tout ciblé là-dessus. Or ce n’est qu’une petite partie de mon discours. Et évidemment, pour essayer de m’attendre un peu au tournant, il a fini par me dire : "Mais finalement, vous, en faisant ça, vous ne cherchez pas aussi la reconnaissance ?" Il a fallu que je lui explique ce que c’était qu’un artiste. Qu’un artiste ne recherche pas sa reconnaissance à lui mais la reconnaissance de son travail et que c’est là toute la différence avec quelqu’un qui veut être pipole. Et ça l’a presque gêné que je ne tombe pas dans le panneau parce qu’il aurait aimé que je rentre dans sa case. Donc dans son article, il a ressorti un pauvre truc du genre : "Si Canal+ me dit demain que mon émission soit s’arrêter, ça ne me fera pas grand-chose, je n’ai pas attendu après Canal." Il a fait un peu sa langue de pute. Mais c’est sûrement ce que lui demandait son canard.

En même temps, c’est un fait : la télé t'a permis d’accéder à une reconnaissance personnelle que ton seul travail d’artiste ne t'aurait pas permis d’avoir. Depuis, cela influence-t-il d’une quelconque façon ta façon de travailler, tes autres créations ?
Oui, j’ai beaucoup moins de temps pour faire mon travail d’artiste. Je le regrette bien sûr. Mais en même temps, il ne faut pas se leurrer, c’est quand même une bonne vitrine pour mon travail. J’allais dire : c’est un peu la partie visible de l’iceberg. Par exemple, après avoir fini Germain fait sa télé sur Arte, j’ai fait beaucoup d’autres choses entre 2002 et 2005. Je n’étais pas contraint par une quelconque obsession de refaire de la télé. La télé n’est pas mon support. Mon support, c’est celui qu’une œuvre appelle en fonction de ce qu’elle est. Donc ça peut être une salle d’exposition, un festival, la radio, Internet. J’allais dire : c’est ça la logique d’un artiste. Là, je suis en train de co-réaliser un documentaire sur le thème des hommes qui se travestissent et il va falloir évidemment batailler pour le diffuser. Mais on n’a pas forcément envie que ce soit diffusé partout. J’ai plus envie qu’il soit diffuser dans des festivals parce qu’il y a un public volontaire.

Profites-tu de ton aura d’homme de télé pour réorienter ton travail sur des thèmes plus engagés ? Te sens-tu investi d’une mission au vu de ta notoriété et de ton image ?
J’ai toujours été engagé, mais c’est vrai que parfois je suis un peu tenté par en profiter. Je n’ai pas besoin que ce soit révélé, mais au moment où il y a eu les circulaires Sarkozy qui menaçaient d’expulser des enfants et leurs familles parce qu’ils n’entraient pas dans les bons stéréotypes, quelqu’un de la ville m’a appelé en me disant : "Puisque vous habitez la ville, pourriez-vous intervenir pour prêter votre image à cette cause ?" Je suis intervenu mais je n’ai pas mis mon image en avant. Je suis intervenu en tant que citoyen et j’ai justement fait jouer les valeurs de la loi. A aucun moment je n’ai dit : "Maintenant vous laissez ces gens tranquilles parce que je suis de la télévision !" Et ce qui est très beau c’est que je crois que ça a fait du bien aux gens qui étaient autour de penser qu’on pouvait agir en tant que citoyen. C’est pour ça que ce n’est pas forcément bon que ce genre d’action soit relié à des gens qui ont une quelconque notoriété médiatique. J’allais dire : tant pis, même si des comédiens soutiennent des causes pour soigner leur image, qu’ils le fassent, au moins ça aura servi. Mais moi, je n’ai pas changé mes valeurs depuis que j’ai un peu de notoriété. J’avais déjà des valeurs et j’essaie de les défendre dans ce que je fais, par exemple dans les ateliers théâtre que j’organise pour les enfants. Je continue de travailler à cette échelle. Pour moi, c’est aussi gratifiant de voir quinze enfants apprendre à s’exprimer sur une scène de théâtre que de faire mon émission sur Canal. D’ailleurs je m’implique parfois plus avec les enfants. Mais il y a aussi beaucoup à faire du côté du public, des citoyens, de tous ces gens qui auront un jour à transmettre eux-mêmes un savoir.

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9 mars 2007 5 09 /03 /mars /2007 00:28
Décode à plein tube (cathodique)

Parce qu'on en a une et qu'on ne la regarde pas qu'avec les yeux de l'amour, on croit bien la connaître. Mais il suffit qu'un autre la regarde et nous parle d'elle en toute simplicité pour qu'elle nous semble d'un coup étrangère, presque inhumaine, et qu'éclate au grand jour son dangereux pouvoir de séduction. Elle, c'est la télé. Lui, Germain Huby. Tous les samedis à 12h35 sur Canal ce mystérieux personnage s'agite deux minutes chrono dans un curieux programme. Son titre ? Germain fait sa télé. Son but ? Nous montrer le petit écran sous un nouvel angle. Au téléphone Germain nous parle donc télé, bêtise et philosophie.


"La théorie de la carte postale beauf ?"
"Une baguette dégueulasse pour Le Lay !"



Ton programme est pris dans un compromis entre forme et fond. Sa forme, bête, sert de véhicule un fond, intelligent. C’est ça le deal ?
Oui. Et attention, il y a le fait que justement j’accepte la télé. Je ne dis pas aux gens : "N’achetez plus ci, ne regardez plus ça" mais : "Comprenez ce que vous regardez. Comprenez aussi qu’on a envie de vous conditionner, ayez cela à l’esprit, ne vous laissez pas manipuler." Voilà, l’idée. Mais d’un autre côté, j’aime bien savoir que le spectateur qui regarde ce genre d’émissions ressent une certaine culpabilité. Les gens ont tendance à croire qu’ils sont de bons spectateurs et qu’il y a plus mauvais qu’eux, je le vois quand je fais des conférences ou des formations à des enseignants. Quand je pose la question de savoir qui a déjà regardé la Star Académie, les gens ne lèvent pas la main, ils sont un peu honteux.

Dans quel cadre fais-tu ces conférences ?
En tant qu’artiste. Beaucoup d’artistes donnent des cours dans les écoles d’art. Moi je donne des cours à l’école supérieure d’art de Dijon. Et quand je suis devant ce genre de public, je leur demande qui regarde la Star Académie. Et en général ils n’osent pas le dire. C’est donc qu’ils se sentent coupables d’avoir regarder ça. Qu’il y a de la culpabilité à regarder ce type de programmes. Si tout le monde levait la main en disant : "Moi, je regarde !" ça voudrait dire qu’ils n’auraient pas de recul. Là, il y aurait manipulation. Mais ce qui est drôle c’est que lorsque je leur demande : "Qui a regardé au moins une fois ?" là, toutes les mains se lèvent. Et le problème, c’est de leur faire comprendre que la majorité du public c’est eux justement, c’est-à-dire nous tous. C’est nous qui regardons une fois de temps en temps, parce qu’un soir on a zappé dessus en passant. Alors oui, il y a des accros, il y a 4 millions de spectateurs qui regardent la Star Académie. Mais j’ose imaginer que ces 4 millions de spectateurs, ce n’est pas toujours les mêmes 4 millions de spectateurs. Il y en a peut-être, je ne sais pas, 200 000 ou 300 000 qui sont fans et qui achètent les albums, mais le reste c’est un peu Monsieur Tout-le-Monde qui tombe par hasard sur cette chaîne et regarde. Donc à ce moment-là, je leur parle de ma théorie de la carte postale beauf pour détendre l'atmosphère.

La carte postale beauf ?
En vacances les gens envoient des cartes postales. Alors à la famille on essaie d’envoyer des cartes classes, mais pour les copains on a tendance à se dire : "Avec lui je vais me marrer, je vais lui envoyer une carte avec une nana à poil." On se dit qu’elle va le faire rire parce que le message c’est : "Regarde, des gens achètent ça par goût !" Mais ce que j’essaye justement de faire comprendre, c’est qu’il n’y a pas de beaufs qui achètent ça.


Les beaufs c’est nous ?

Oui. Parce qu’on est tous persuadé qu’il y a plus beauf que soi. Star Académie fonctionne sur ce principe. C’est-à-dire que personne ne regarde ça au premier degré. Enfin un seul un petit nombre ne voit pas qu’il y a un formatage là-dedans. Il y a quand même quelque chose d’illogique dans ces émissions : on est là pour apprendre à ces jeunes à chanter, on leur dit que c’est un labeur et finalement on les faits s’éliminer les uns les autres. Ça, ce n’est pas logique : c’est un autre spectacle qu’il faut dénoncer. Les gens savent ça, ils en parlent lorsqu’on leur demande ce qui cloche à la Star Académie. J’aime bien qu’ils aient un peu conscience de ça. Parce que je veux leur faire comprendre qu’il n’y a pas de spectateurs-type plus beauf qu’eux, il y a juste nous qui regardons ça par moments, par relâchement. Ça la télévision l’a complètement compris.

S’inscrire au cœur du dispositif télévisuel et y faire l’imbécile est-il une bonne manière de combattre cette machine à bêtise qu’est la télévision ?
Tu as un peu envie, dans le cadre de mon travail, de me faire endosser le rôle l’imbécile ? J’endosserais le rôle de cette espèce de spectateur moyen qui subit et qui est en même temps un peu coupable de regarder les émissions qu’il regarde, quelque chose comme ça ? Pourquoi pas. Moi, je pars du principe que le téléspectateur n’a pas la télévision qu’il mérite. Pour boucler la boucle, les patrons de chaîne disent : "S’il y a de l’audience, c’est que les gens regardent et qu’ils aiment ce qu’ils regardent." Je ne suis pas de cet avis. Parce qu’encore une fois, je pense qu’on exploite les faiblesses des gens. J’allais dire : comme MacDonald exploite les faiblesses des gens. C’est-à-dire que lorsqu’on donne aux gens des choses qui ne jouent que sur le goût et pas sur l’équilibre alimentaire, et bien ça, c’est dégueulasse. Parce qu’on sait très bien que le salé et le sucré sont des choses qui vont nous saper. Le fait de manger quelque chose de mou, de le manger avec les mains, que ce soit rapide, convivial, ça va nous saper. Et qu’on n’aille pas dire que les gens sont conscients de ça ! Je prends un exemple très simple quand j’en parle à des jeunes. Je leur dis : "Si vous êtes sur l’autoroute, qu’à droite il y a un château et à gauche un accident, et bien votre tête se tourne vers l’accident parce que ça vous renvoie à votre propre mort. Vous vous voyez à la place de ce type qui a la tête en sang." C’est curiosité est normale, ça fait partie de l’humain. Ce qui est embêtant c’est que la télévision assume et exploite cette faiblesse parce qu’elle a des choses à nous vendre. Ça c’est du cynisme. Moi, quand Le Lay dit ça, j’ai envie de dire à son boulanger : "Fais-lui une baguette dégueulasse ! La baguette de pain qu’il mérite !"

En parlant de mal bouffe, tu me fais penser à Cauet et son burger. Lui aussi fait l’imbécile à la télé. D’ailleurs, tu as un point commun avec lui, c’est la ventriloquie. Tes personnages sont des ventriloques du baratin télévisuel de même que Cauet se fait ventriloque du discours de ses invités en les imitant ou en trafiquant leurs voix. As-tu remarqué ça ?
Je ne regarde pas vraiment Cauet mais c’est vrai que j’ai remarqué qu’il faisait ça. Mais attention, Cauet assume sa bêtise. Il assume être vraiment bête et faire ce qu’il aime. Dans ses interviews, il dit qu’il fait une émission aussi bête et dénuée de réflexion parce qu’il n’a pas le savoir et le talent qui lui permettraient de titiller ses invités comme le font Fogiel et Ardisson. Ce qu’il fait est bête, mais comme la télévision induit une sorte de sentiment sacré – on pourrait mettre une vache pendant une heure sur l’écran les gens seraient capables de la regarder pendant une heure pour voir s’il va se passer quelque chose – des gens comme Cauet acquièrent de suite une sorte d’aura, de grandeur. Moi mon imbécillité est toute autre. Elle réside dans l’emploie d’un physique : on voit ma barbe, je ne suis pas rasé, si j’ai un bouton sur le torse au moment où je tourne tant pis je le laisse, si j’ai un poil de travers je le laisse. Et pour le coup, c’est peut-être ça la vraie télé réalité. Alors que Cauet, si tu le vois en vrai, il a des chicots plein la bouche. Moi j’emploie mon physique tel quel et à partir de ça, je joue. C’est-à-dire que j’essaie d’endosser ce que tu appelles le rôle de l’imbécile, ce que moi j’appellerais plutôt le rôle de Monsieur Tout-le-Monde, c’est-à-dire le téléspectateur normal, avec ses faiblesses, ses doutes, sa mauvaise foi, ses mauvais goûts et parfois aussi avec son humanité, sa tendresse. J’incarne toutes ces facettes.

Un exemple ?
Une fois, j’ai fait un épisode sur le thème de la journée de la femme. Tous les hommes politiques se sont exprimés là-dessus. Chirac a fait un grand discours sur ce que doit être le rapport aux femmes. Mais quand moi je l’endosse ce rôle, j’essaie de montrer qu’il y a des mecs qui ont effectivement dû penser ça à un moment, qui ont même dû offrir des fleurs à leur femme ce jour-là, et puis le lendemain ils leur ont sans doute mal parler, voilà. Donc moi je joue un peu tous ces rôles-là. C’est-à-dire que je ne me fais pas de cadeaux, je ne m’embelli pas pour passer à la télévision. J’essaie d’être le plus normal possible. Et dans la normalité du quotidien, on est des gens fait avec de la barbe, des boutons, des cernes sous les yeux, des coiffures pas toujours top. Il y a des gens qui me disent : "Tu es souvent un peu à poil dans tes émissions." Oui, parce que chez soi on ne se met pas en costard cravate.

Effectivement, là on est chacun chez nous collé au téléphone et je ne suis pas en costard cravate !
Tu es comment ?

Avec le gros pull d’hiver tricoté par mamie !
Génial ! Voilà, on est des êtres de chair.


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7 mars 2007 3 07 /03 /mars /2007 23:51
"Quoi devenir ?"

On rassemble nos esprits et se dirige côté bar. En chemin, on croise un pote fan du groupe encore sous le choc de "L’Immodeste Attitude". Son envergure. (Qu'il se réjouisse, ce morceau figurera, réarrangé, dans le prochain album.) Il regrette que Le Détroit ait été encore le grand absent de ce soir. "Botox", "Nuits de Rêves", rien à redire, le kif. Mais il aurait bien troqué quelques "Météorites" contre certains morceaux de ce deuxième album. "Météorites" ? Il n’a pas aimé. Trop zarbe, pour lui. En ce qui me concerne, c’est pourtant celui-là que je retiens, dans les nouveaux morceaux en tout cas. Pour moi, c'est de loin le plus abouti, original, majestueux, malgré mes quelques réticences. Effusion futuriste. Rêve d’apoca-lips. Empire de la chute et chute de l’empire. "Météorites" rappelle "Botox" avec sa "longue progression haletante, à base de motifs synthétiques se répétant et se déformant jusqu’à une inéluctable déflagration sonique" (dixit Philippe). Mais aussi "Idioteque" et "Sit down. Stand up" de Radiohead. En quête d’inspiration, Tanger a cette paranoïa de secours qui fait rejaillir sa marotte préférée : la fresque de fin du monde. C’est sa tasse de thé, sa potion magique, sa magique madeleine. Un coup de barre ? Une fin du monde et ça repart ! Il s’y penche, y trempe lèvres, nez, tête et corps par-dessus tête s’y noie, dissout, grandit de grands mouvements, ébahi… Cette marotte est à double tranchant. Une de ses bouchées peut vous donner du coffre, la suivante vous ôter toute consistance. Il ne faut pas en abuser. Sur "Météorites", Philippe y mord pour faire cracher un feu d’artifice à son cerveau quémandeur de collyre et de collisions de génie. Collisions ? Collyres ? Feu ? Artifice ? Il faut choisir…


Condition humaine
""Météorites" a été composé lors de la même session d’enregistrement que "Roulette Russe et Poing Américain", en avril 2005", explique-t-il. Tout est parti d’un instrumental de Christophe et d’un lapsus d’Hubert Reeves ! Oui, vous avez bien lu, l’astrophysicien. Lors d’une émission, sa cervelle a fourché, lui faisant dire qu’une météorite pourrait bien nous tomber sur "la terre !" Ni une ni deux, Philippe a saisi l’erreur (humaine) au vol et v’la t’y pas qu’aujourd’hui ce titre constitue "le maître étalon de l’album à venir". Véritable cadeau du ciel, Philippe en aurait tiré matière pour un disque entier. Bluffe-t-il ? Mick Jagger disait : "L’important n’est pas la musique, mais l'histoire qu'on va pouvoir raconter aux journalistes." Sur son site, Philippe a préparé un petit texte pour nous en parler en personne. Il nous fait entrer dans la danse : "Hier la crainte d’une collision avec une météorite était une préoccupation de gaulois craignant que le ciel ne leur tombe sur la tête. Aujourd’hui, c’est une menace prise au sérieux par des scientifiques. La question n’est pas de savoir si cela va arriver mais quand. Et cette menace s’ajoute à d’autres dont les conséquences s’avèrent chaque fois plus dramatiques : catastrophes naturelles, accidents industriels, actes de terrorismes… Un des données qui comme le développement des manipulations génétiques, la modification profonde du rapport à l’espace et au temps, les changements climatiques, définissent peu à peu et irrémédiablement une nouvelle condition humaine. Ce sont les contours de cette nouvelle condition humaine qui se sont naturellement imposés  comme terrain d’exploration pour le cinquième album de Tanger."

We are your friend
Tout cela est bien beau, avec ses grands airs de film catastrophe, mais la cata c'est que nous sommes le 17 février 2007, 23h30, et les nouveaux morceaux ont beau être prêts, Tanger est toujours sans label, comme un exil sur son propre sol. Ce n’est donc pas demain la veille qu’ils seront prophètes en leur pays. Nous sommes le 17 février 2007, 23h30, et ce n’est pas ce soir que j'aurais été prophète pour mes amis. Je me faisais une joie de leur faire découvrir Tanger. Je les retrouve au bar et me rend compte que le truc leur est passé à dix milles. Qu'ils n'ont rien calculer. Je tente un truc, lâche une connerie histoire de générer du retour : "Hé ! Vous avez loupé quelque chose ! Je veux dire, niveau rock en France, voilà, y'a Noir Désir et y'a Tanger !" Je fais un bide. Excepté du côté de la Pigeonne qui, fan de longue date de la bande à Cantat, a limite envie de me mordre pour oser dire ce que j'ai dit. Comme quoi des fois ça sert de dire des bêtises. Des bêtises ? A ce moment-là, j'ai l'intuition de ne pas tout à fait dire une bêtise. Mais je ne trouve rien à redire. Pas le moment, ni l'endroit d'argumenter. Les bières font place. Et la Pigeonne me fait rire. "Regarde, me dit-elle, y'a Philippe Pigeard là. On dirait un chanteur de YMCA avec son chapeau, sa veste militaire et ses lunettes fumées !" "Oui, dis-je. Peut-être veut-il rivaliser de style avec les gamins super fringués du Triptyque. (Ou se la jouer top kitsch comme Polnareff en son temps). Torse poil, Christophe prend moins de risque." Elle me demande si je veux aller lui parler, mais ce n'est ni le moment, ni l'endroit. Trop tôt. Le Truskel nous attend pour finir la soirée en chantant les vieilleries brit pop de nos 15 ans ("Common people" de Pulp) et les derniers cris à la mode ("We are your friend" de Justice). Mais quelque chose comme une "lettre à Tanger" me trotte déjà dans les neurones. Souhaite que j'ouvre mon cœur et que je l'expose à la folie des grandeurs.


Postcardiogramme
Tanger occupe une place importante, bien qu'underground et insaisissable, dans le paysage rock français. Une place en marge quelque part aux côtés de Noir Désir. Celle d’être un groupe méta-rock. Tanger a beau avoir les mêmes grandes références tête à claque que Noir Désir (Rimbaud, Morrison), présenter guitare-basse-batterie et chanter en langue de Molière revue et corrigée, il n’est pas un groupe de rock classique comme l'est son illustre confrère. Noir Désir est un groupe de rock classique au sens où le groupe s’est cimenté durant l'adolescence sur les plaies d'une époque mouvementé par le rock. Dans les années 80 le rock bougeait en France et Noir Désir a pris le pli. Certes mieux que beaucoup. Mais voilà, c'était les années "rock alternatif". Il y avait du rock à forger. Beaucoup de rock. Et "Noir Dez" a forgé, en fougue et en phase avec son époque. Jusqu'à la définir. Tanger n’a pas eu cette chance. Tanger est né au début ds années 90, adulte et non adolescent. Et il se passait quoi de rock dans les années 90 ? Rien. Il n'y avait pas de train à prendre, pas de réelle aventure. Pas de fête. Tanger a donc dû la créer de toute pièce. Genre Frankenstein. Il est arrivé la tête pleine de toutes ces supernovae qu'il avait eu le temps de collecter et qui avaient eu le temps de refroidir dans l'oubli des petits joueurs, il a pris toute cette culture rock et les grands secrets qu'elle abrite et il en a fait sa manne, avec l’envie de péter plus haut que son Q.I. Que son tout soit supérieur à la somme des parties. Pour un rock aussi bon comme là-bas dit ! Tanger c'est cette vision artistique. Cette ambition d’orphelins du rock orgueilleux d'avoir tout à prouver et à faire. Ce laboratoire qui fait plus des expériences sur le rock qu'il ne joue du rock expérimental. Voilà pourquoi on prend souvent Tanger pour ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un groupe prétentieux. Ils ne sont pas prétentieux, ils sont juste, au pire, élitistes. Ils ont l’élitisme de ceux qui pensent que la culture se mérite. L'élitisme de ceux qui appelleraient plutôt ça de l'Art, avec un grand A. Une chose dont les voies ne sont pas impénétrables, mais demandent qu'on ait le courage de les arpenter par soi-même. Qu'on prenne des risques. Aujourd'hui plus qu'hier Tanger en prend. En quête de nouvelles terres et de nouvelles promises, il part à la poursuite de ses voies propres pour mener La grande vie. Cela les rend ô combien précieux.


Photo de Tanger ci-dessus réalisé par Sortie de scène

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26 février 2007 1 26 /02 /février /2007 04:10
"Quoi devenir ?"


On parle fresque. Ça commence justement par un morceau qui parle peinture et accessoirement voiture, glandes (lacrymales) et testicules (clin d’œil au cremaster popularisé par Matthew Barney). C’est "Facel Vega", un classique issu du premier album. Scénarisé comme un court-métrage, il trouve toujours une place de choix dans leurs sets. La relecture qu’ils en donnent ce soir sonne un peu "vieux rock", dixit la Pigeonne. Le groupe reprend du poil de la bête et rentre vraiment dans le show avec "Botox Planétaire". Très imagé lui aussi (et pour cause, il est question d’annoncer le grand feu d’artifice, l’apocalypse), le sommet introductif de L’Amourfol déride tout sur son passage. Emmené par un riff monstre tourneboulant sur lui-même et un cut up cinglant sautant du coq à l’âne, il transporte de concert le public et son chanteur. "A Kick in the sky / Devenir quoi / A Kick in the sky / Quoi devenir" Philippe s'interroge et finit fulguro-poing levé par tempêter en boucle : "Ciel Total Final, Fiel Total Finish" et de clore, biblique : "Vous serez sauvés comme à travers le feu. Vous serez sauvés comme à travers la fin !"


Goldorak et Rambo style

Bon moment pour balancer le rude et véhément : "Roulette Russe et Poing Américain". Texte parlé-heurté taillé à la serpe et rythmique rock qui roule des mécaniques, ce nouveau morceau c’est du Tanger Rambo style, qui prend le maquis, mitraille et punch, peintures de guerre à l’appui. "C’est du Doors, rétorque la Pigeonne. Ce morceau reprend la ligne de guitare du L.A. Woman des Doors. Une guitare dont le riff particulier avait pour but de retranscrire la sensation d'une voiture débitant de l’asphalte. La sensation de vitesse des bandes jaunes défliant sous elle." Hum, isn’t it pornographic ? Tanger plonge alors dans le temps d’avant La Mémoire Insoluble et en ressort la coquine "Ebony". Une habituée de la scène celle-là. Une exquise fantaisie pop érotisante, très Gainsbourg-Bashung dans l'esprit. Très Polnareff aussi. Dandy, libertine. Déboule "Météorites", deuxième nouveauté qu’on reconnaît d’emblée, buzzée qu’elle est depuis quelques jours sur leur Myspace, et parce qu’elle avance sur une étonnante mélopée électro-jungle dont les sensuelles dissonances s'inscrivent profondément dans le cerveau. On dirait le bourdonnement d’une immense salle des machines à deux doigts de la surchauffe. Des machines qui tiendraient comme le monde par les couilles. Le magma entrechoque d'orientales atomes. Là-dessus Philippe se fait Goldorak, jette des phrases platement emphatiques sur une histoire mêlant fin du monde et quête d'amour fou. "On n'évitera pas les météorites / Qui pourraient bien un jour nous tomber sur la terre / Comme au ciel / Donnez-nous encore quelques aujourd'hui / On vous laissera demain." Usant et abusant d'une écriture cut up qui cherche l'image à tout prix, il lâche les mots faussement au pif : "La chute de l'empire / La fin des dinosaures / De la tirelire". Son loto verbal mime les fulgurances au lieu d'en produire. C’est poussif, maladroit. Mais bizarrement (vertu de la musique qui nous les rentre dans le crâne ?) on s’y attache. La troisième nouveauté, sobre, folk, gère une accalmie sur le thème du refus de se réveiller. De ne pas vouloir grandir ? C’est rêveur, naïf, mielleux. Le premier rang accroche. Bras levés. Une quatrième nouveauté surgit : "La fée de la forêt". On hallucine ! C’est quoi ce bin's ? Un morceau Télétubbies pour triper sous champi ? Tanger la joue Lewis Caroll grand guignol avec cette scie techno-rock totale perchée, genre Billy Ze Kick "Mangez-moi". Schtroumpfalors, c’est à n’y rien comprendre ! Surtout qu’on marche. Philippe chante avec une bouille de psilo smilant jusqu’au ciel et on le suit bras dessus bras dessous dans sa mélodie de grande fête elfique. L’ambiance est plus chaude qu’à la frigide Scène Bastille. Il en profite : "Allez dire à l’industrie du disque qu’on attend qu’elle dessaoule"


Forêt, ciel et baise
Le groupe poursuit son trip hippie-psyché avec "Chrysler", une reprise seventies du méconnu Dashiell Hedayat qui va comme un gant à Tanger. Sex-symbol déjanté, Maison Bleue sur essieu, cette Chrysler "rose" leur en fait voir de toutes les couleurs – forêt, ciel, baise – et Philippe l'étreint avec fougue, exulte : "J’ai une Chrysler au fond de la cour, elle ne peut plus rouler mais c’est là où je fais l’amour". Elle rouille, amasse la mousse, "deux de ses roues sont voilées", sa "capote est déchirée", elle est "salement défoncée. Mais on est tous défoncés !" Et ça décolle. Retour en terrain calme et connu avec l'élégantissime slow qu'est "Barfleur". Il tangue à merveille sur sa langue de velours, même s'il est joué plus sombre qu'à l'accoutumée. Suit une reprise surprise avec Nana Bonaparts, la nana des Bonaparts (groupe qui a assuré la première partie). À quoi voit-on que Tanger fait mouche ? On ne distingue presque pas ses covers de ses propres morceaux. Tout fait bien corps. Comme d’un même délire, d’une même époque. Cinquième nouveau morceau : un rock dopé d’un beat techno, qui ne prend pas trop. Philippe s’en rend compte. "C’est nouveau pour nous. On est un peu confus, on avoue." Autre sommet de L’Amourfol, "Nuit de Rêve" n'est pas des morceaux qui pâlissent une fois sur scène. Rock, funk, opiacé, powerful, celui-ci semble taillé pour. Ce soir, les honneurs sont pour lui. Il s'irise et le finish est grandiose, la trompette se mêle au maelström incantatoire et tectonique des autres instruments. Libéré de tout chant, Philippe n’a plus qu’à danser drapé dans ce sublime cataclysme. Il improvise, rap : "Get yourself connected / The writing’s on the wall / But if your mind’s neglected / Stumble you might fall", des paroles qui nous sont familières bien que la référence nous échappe (renseignement pris, il s’agit de "Connected", tube de 1993 des Stereo MC’s). La musique continue d’enfler dans tous les sens, d'étendre ses ramifications qui pourraient donner lieu – on imagine – à toutes les connections, toutes les improvisations possibles. Tout cela shoote si haut que sur notre petit nuage l'inquiétude nous rattrape par le col : comment le prochain album va-t-il pouvoir rivaliser avec de telles prouesses ?


A kick in the sky
Rappel. Tanger livre un inédit : un instru de pure transe orientale à base de percus frénétiques. Elles soufflent sur les braises sur lesquelles repose le groupe, exhument ses fondations et fantômes, ce foisonnant métissage africain-free-jazz qu'il avait embrassé en 1995 en rencontrant au Maroc The Master Musicians of Joujouka, et qu’il a depuis 2000 quelque peu remisé au placard. S’en suit un morceau "à la mémoire d'Alice Coltrane parti il n’y a pas longtemps". C’est "L’immodeste Attitude", fantastique morceau de leurs débuts justement. Toujours repris sur scène, il n’en finit pas de se bonifier. Ce soir, c’est l’extase. Comme pour "Nuit de Rêve", "L'Immodeste Attitude" s'envole, se passe quasiment de paroles. Philippe n'est plus que ce petit homme perdu au centre de la scène ébahis par le raffut de ses petits camarades. Il se laisse aller, danse, lance ses bras au ciel, comme s'il sculptait cette montagne d’influences et de fantômes qui trônent au-dessus de leurs têtes. Comme s’ils étaient là "Ingrid Caven, Gilbert Lely, Miles Davis, Alan Vega... Alain Bashung, Jacques Vaché, Chan Marshall, Jean-Jacques Schuhl, John Coltrane… Leonard Cohen, Antonin Artaud, Johnny Cash… Beth Gibbons, Jean Eustache, Fred Poulet... Friedrich-Wilhelm Murna... Sébastien Tellier... Ennio Morricone, Manuel Joseph… Gilles Tordjman, John Cale, Radiohead, Serge Gainsbourg, Scott Walker... Nico... Brian Jones... Jean-Louis Murat, Pascal Quignard, Matthew Barney, Ray Davies… Robert Wyatt, Pierre Michon, Ian Brown... Sun Ra... Sylvia Kristel, Gaspard Noé... Rodolphe Burger, Hunter S.Thompson, Patrick Dewaere, Balthus... David Sylvian, John Barry", tous ces gens et j'en passe qu'il adore et dont il revendique l'influence. Ils sont tous là et il les brasse, les distille, s'en détache. Toute cette Mémoire Insoluble, il essaie d'y donner l'ultime "Kick in the sky" pour y percer Le Détroit secret qui le mènera au cœur, éclair de L’Amourfol. Mais c'est Christophe – héro de la soirée qui porte l'estocade. Au moment où le morceau s'apprête à basculer en s'accélérerant au son d'une féria, il plante un long solo psychopathe véritable coup de marteau piqueur qui terrorise le public de la tête aux pieds. C'est une minute de pur génie. Et de sauvagerie. Un instant d'éternité dont on ressort littéralement sonné. Les lumière se racontent. Comment raconter ça aux copains qui sont restés côté bar à deviser de tout et de rien, et à la Pigeonne parti les rejoindre à mi-course ?

(Suite et fin.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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