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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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17 septembre 2007 1 17 /09 /septembre /2007 00:58
Working Class Hero ?



Attention, événement : deux nouveaux morceaux viennent enfin d’apparaître sur le Myspace de Syd Matters. Ne vous réjouissez pas trop vite : ils ne sont pas extraits de son très attendu troisième album, mais de la B.O. du film La question humaine. Et vous savez quoi ? Je m’en réjouis quand même.





Parce que 1) la musique de Syd se mêle parfaitement aux images. Un peu comme l’aspirine soulage les maux de tête. J’en ai eu l’éclatante démonstration il y a deux ans en regardant une comédie dramatique lourdingue intitulée . D’un coup les premières notes de "End and start again" ont pris leur envol et pof j’ai pris le mien en oubliant que la minute d’avant je regardais une sombre merde. Radical. C’était si soudain, si planant, si plein de blanc. Même ma mère était tombée sous le charme. Cette magie, on la retrouve dans "Heartbeat Detektor" et "Like Heart", deux des onze titres inédits qu’il a composés pour la B.O. de La question humaine. J’allais dire de cette magie : on la retrouve intacte. Mais non. Ses climats discrètement psychédéliques et brumeux semblent avoir conquis un degré de sagesse supérieur. Ils vont plus loin dans l’épure. Tout se délite et respire bien plus. On sent vraiment le temps qui passe. Le vent. Les nuages. On croyait que Someday we will foresee obstacles était un sommet. Ce n’était qu’une étape en montagne. Un chalet avec dodo dans le duvet. Là il sort il erre en somnambule. Ermite parmi les bêtes et la nature. Plu nu et barbu que jamais. Parce que 2) même si on ne sait toujours pas ce que nous réserve son troisième album studio (un saut d'obstacle grandiose ? un affranchissement des barrières pop ? ), on apprend à cette occasion qu’il sortira le 14 janvier chez Because et s’intitulera Ghost Days. Parce que 3) ça m’offre l’occasion rêvée de vous offrir une interview-fleuve inédite de Syd Matters. Retour vers le futur, donc. Nous sommes en avril 2005. Someday we will foresee obstacles s'apprête à sortir.



"c’est la part de mystère qui me fascine"

"A 15 ans. Nirvana. Le choc."





Syd, tu es du genre à te mettre la pression quand tu fais un album ?

Oui, c’est normal. D’ailleurs c’est marrant parce que ça faisait longtemps que je n’avais pas écouté mon premier album et puis comme un con j’ai commencé à l’écouter pendant l’enregistrement du deuxième et je me suis dis : "Merde, c’était pas mal, comment j’ai fait ça ? C’est qui ce mec ?" Mais je pense que c’est bon signe, parce que j’ai besoin de ne pas comprendre ce que j’ai fait pour que ça me plaise un minimum.

C’est pour ça que dans le morceau caché qui clôt l'album le refrain répéte : "How does it work out ?" ?
Carrément ! Et pour moi, en tant qu’auditeur, c’est pareil, c’est la part de mystère qui me fascine. Pourquoi j’aime cette chanson ? Je n’en sais rien. A priori, techniquement, elle est super simple cette chanson, mais pourquoi est-elle alors dix fois mieux que toutes les autres ? C’est ça que je cherche toujours. Et je n’ai pas du tout de théorie musicale, je ne sais pas écrire quoique ce soit, donc parfois je trouve des trucs et je me dis : "Wouaw ! Mortelle cette progression, elle sonne bien." Elle a sûrement une logique mathématique et musicale, mais je ne la saisis pas du tout. Pour moi, l’intérêt vient de là.

Comment as-tu agencé les 12 morceaux de Someday we will foresee obstacles ?
Pour le premier album, il n’y avait de cohésion naturelle, or elle doit l’être, si elle est factice ça ne marche pas. Il ne faut pas qu’il y ait de concept derrière. Et c’est pareil pour cet album, je ne l’ai pas construit selon une narration précise, mais comme c’est moi qui écris les morceaux et que j’ai tendance à raconter toujours un peu la même chose parce que des choses me tiennent à cœur et bien il se trouve qu’il y a une certaine logique qui finit par se dégager. Ensuite ce n’est pas magique, il faut aménager soi-même un peu le truc. Sur cet album, j’ai essayé 14 tracklisting différents. Mais ce qui est cool c’est quand tu enchaînes deux morceaux et que tu t’aperçois que ça met en valeur celui d’avant et celui d’après. Tout le travail est là. Car pour moi tu n’écoutes pas un morceau de la même manière s’il est en première ou en cinquième position. C’est pour ça que pour cet album on avait envisagé de mettre un petit logiciel dans le CD qui puisse générer un tracklisting aléatoire.

Aujourd’hui tu es épaulé par un vrai groupe, mais tu composes toujours majoritairement en solo, comment ça se passe ?
Guitare-voix ou piano-voix, ça dépend des morceaux. Après je les arrange, mais il faut que ce soit spontané. J’ai besoin d’avoir mes limites, c’est-à-dire deux synthés et pas quatre. Plus j’ai de limites, plus je suis créatif. En général, j’enregistre donc ma partie guitare-voix et à partir de là je construis avec les trois instruments que j’ai.

Tu as une base très folk à laquelle tu adjoins des synthés. Pour toi c’est un mélange qui coule de source ?
Oui, parce que c’est une technique très home-studio dans la mesure où ce sont les instruments les plus simples à avoir chez soi. Une guitare sèche et un clavier c’est parfait pour jouer en intérieur, ça ne fait pas de bruit. Perso je n’ai pas de clavier vintage, je n’ai que des synthés actuels, mais les instruments en soi n’ont pas d’importance, l’important c’est de pouvoir ensuite les bidouiller.

A quel âge as-tu commencé à toucher un instrument ?
Assez tard en fait. Ma première guitare à 15 ans et mon premier clavier à 20.

D’où t’es venue cette impulsion de jouer de la musique ?
A mon avis, à 15 ans c’est là que tu as tes vrais chocs musicaux et c’est à cet âge que j’ai vraiment commencé à écouter de la musique. Et parallèlement, j’ai eu tout de suite eu envie de jouer.

Tu écoutais quoi à 15 ans ?
Nirvana. Le choc. Je me suis dit : "Ça peut être ça la musique !". Et ça a déclenché plein de choses chez moi parce que du coup j’ai écouté les groupes qui étaient des influences pour Nirvana, comme les Pixies. Et puis Nirvana c’est très bien quand tu veux commencer la guitare, comme c’est simple tu peux très vite t’amuser.

Ton goût des synthés n’est pas venu de Nevermind
Non, il doit plus venir de Radiohead. Je pense que c’est à cette période que je m’y suis mis. Ok Computer est sorti en 97 et j’ai dû acheter un clavier un an après. C’est marrant d’ailleurs car je me rends compte que lorsque j’écoutais Nirvana et d’autres groupes à guitares, le clavier était banni pour moi. Je me rappelle encore avoir acheter le double album des Smashing Pumpkins et me dire : "Il y a trop de claviers !" Aujourd’hui, je ne comprends pas pourquoi j’ai eu ce genre de réaction, c’était un peu stupide.

Ok Computer semble être l’album matrice de toute une génération de musiciens pop français dont tu fais partie. Quand tu as entendu ce disque as-tu senti qu(il marquerait profondément ton propre style ?
Pas consciemment, c’est juste que tu t’aperçois après que c’est ça qui t’a donné envie de faire de la musique. Nevermind et Ok Computer sont vraiment des albums-clés pour moi. C’est-à-dire que tu as un avant et un après. Toute la production qui a suivi Nevermind a été dans la même veine. Pareil pour Ok Computer, avec Coldplay et compagnie. Ce sont des gens qui ont eu une telle influence sur le monde musical qu’ils ressortent naturellement en toi quand tu essaies de faire de la musique, pour peu que tu les aies aimés. Mais moi ce que je trouve vraiment fort chez Radiohead, c’est qu’après Ok Computer et la cohorte de groupes accros aux trucs planants, rêveurs et plein de réverb’, ils ont sorti Kid A et ça a rendu obsolète toute cette scène. Pour moi, Kid A est beaucoup plus important qu’Ok Computer. Quand je l’ai écouté j’étais déjà beaucoup plus musicien qu’à 17 ans quand Ok Computer est sorti et j’ai trouvé ça incroyable parce que avec Kid A tout d’un coup il n’y a plus trop de réverb’, les sons sont super secs, les morceaux ne jouent plus sur le lyrisme... Incroyable ! Un morceau comme "How to disappeard", je pense qu’ils ne l’auraient pas enregistré de la même façon à l’époque d’Ok Computer. Les arrangements de cordes sont super dissonants, un peu arabisants par moments, ils ont pris une direction incroyable. Il y a un avant et un après Kid A. Avec ce disque, ils ont eu un impact sur la musique électronique qui a été un peu fatal à beaucoup de monde. Ils ont tapé un grand coup parce que d’un coup tu avais tout l’apport de la musique électronique mais avec une qualité de composition digne des Beatles.

(Suite.)

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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11 septembre 2007 2 11 /09 /septembre /2007 00:39
Petit Thom ?

"Je ne veux pas que le monde change". Andy Yorke a beau avoir toujours porté REM dans son cœur, il n’est, aujourd’hui comme hier, toujours pas prêt à faire ce pas de trop qui consisterait à aimer aussi U2. Ce que font beaucoup de gens : aimer U2 et REM. Alors de là à se faire carrément l’émule de U2 ou REM… Non, Andy ne veut pas changer le monde, comme il le chante sur "Twist of the knife", un des nouveaux morceaux de son très pop-folk Simple, album solo à paraître sous peu. Et, anti-Bono dans l’âme, Andy l’est d’autant plus que son frère est une sorte de Bono-parano.

Hé oui, pour ceux qui ne se seraient jamais penchés sur ce peu charismatique jeune homme, sachez qu’Andy Yorke est le frère de Thom – chanteur de Radiohead – Yorke. Son cadet, 35 ans. Et à l’inverse de ce dernier pour qui le rock a toujours été une de ces évidences salvatrices dans laquelle on se jette corps et âme dans l’espoir d’être sauvé, Andy a toujours été timoré dans son rapport à la musique. Pas ce qu’on pourrait appelé un passionné de la chose rock. Il a bien appris la guitare avec Johnny Greenwood, avec qui iI formera un groupe, The Illiterate Hands, mais assez tard durant son adolescence, après avoir longtemps tâté du saxophone et chanté dans une chorale. On a vu mieux comme dévotion rock’n’roll. Il faut dire qu’Andy manquait de confiance en lui. C’était un garçon du genre timide. Introverti. Le rock ce n’était pas pour lui. (Trop violent.) Il n’a jamais rêvé d’être rock star. (Trop égoïste.) Il n’avait pas ce genre de rêves démesurés. Ce genre de rêves qui peuvent devenir cauchemars.

Moscou, exil salutaire
Composer, il ne s’y est mis qu’à 20 ans, alors qu’il avait quitté le domicile familial d’Oxford et qu’il étudiait à Moscou où il logeait dans une auberge pour étudiants étrangers. (Il deviendra traducteur de Russe.) Ici, entouré de nouveaux amis, déchargé de la comparaison d’avec son grand frère et chérissant sa langue – l’anglaise – comme une petite amoureuse redevenue rien qu’à lui, on l’imagine, il a dû se sentir – pousser des ailes peut-être pas – mais libéré d’un poids. Autorisé à. Alors, à son retour à Oxford, il décide de monter un groupe avec Nigel, son copain d’enfance, accessoirement batteur de remplacement chez On a Friday, et un ami de celui-ci, Jason Moulster, bassiste. Former un groupe, c’est déjà beaucoup pour Andy. C’est se faire violence. Se montrer, croire en soi. Limite un péché d’orgueil. Sur le point de signer son premier contrat avec une maison de disque en 95, il flippe, se débine et repart en Russie, où il travaille durant huit mois comme traducteur pour Greenpeace.

Almost here, ça y est presque
Bon, il revient vite au bercail, motivé et tout, ses acolytes font youpi, ils se remettent au boulot et en 97 ils signent avec Virgin pour un album, Almost Here, qui sort un an plus tard. Leur groupe s’appelle Unbelievable Truth, en référence à un film du réalisateur indie Hal Hartley. Et à vrai dire, avec un nom pareil et une musique comme la leur, on se dit qu’Andy n’avait pas de quoi stresser. C’est beau, très beau ce qu'il fait. Mais pas de quoi parader au sommet des charts et s’afficher comme nouvelle sensation de la semaine en une du NME. Le trio dévoile-là une pop toute en ligne claire, aussi tristoune qu’accrocheuse dans la droite lignée des premières compos de REM. Je pense notamment à "Country feedback" et "Perfect cicle". Celui, en somme, d’avant "Losing my religion". Pas révolutionnaire pour deux sous, cette poignée de chansons majoritairement acoustiques parlait au cœur. C’était intime, précieux. Sans prétention. Quelque part entre le Cocoon Crash de K’s Choice et le Parachute à venir de Coldplay. Entre l’After the Goldrush de Neil Young et le Five Leaves Left de Nick Drake. Parfait pour redescendre après OK Computer. Moi ça a continué à me faire planer, gentiment, mais planer. Virgin ça ne leur a pas suffi. Malgré les bonnes ventes du disque, ils se sont débarassés d’Unbelievable. Incroyable.

Sorrythankyou, et bye bye
Sorti deux ans plus tard sur Shifty Disco, leur deuxième album, Sorrythankyou, s’est moins vendu. Il était déjà plus complexe. Dans les structures, le son. Dans ses ambitions ? C’est comme s’ils s’étaient déjà laissés aller à l’idée qu’ils étaient un groupe. Une entité. Comme s’ils s’étaient d’un coup pris pour des musiciens et qu’ils avaient fait du son comme on fait du mortier : en bouchant les trous qui faisaient le sel de leurs morceaux. J’exagère : ce disque contient tout de même des bijoux, notamment "A name", "Shed your skin" et "Let it flow". Andy aurait du se battre pour qu’Unbelievable continue d’exister, changer le monde pour que son groupe puisse accéder au statut qu’il mérite. Mais ça, c’était au-dessus de ses forces et de ses convictions. Parce qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Comme dit Nietzche "celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir lui-même un monstre dans la bataille". Et c'est ce qu’Andy ne voulait pas. Il n’était pas prêt pour cette aventure qui nécessite de se prendre pour un artiste, de tout faire pour son art. La folie de ne penser qu’à lui, très peu pour lui. Conformément à son désir initial, il a donc dissout le groupe, après avoir livré en autoprod en 2001, pour solde de tout compte, Misc. Music, un double album de raretés et de morceaux live. Assez dispensable.

Simple, comme bonjour
Mais six ans après, le revoilà. Pas plus fort et plus remonté que jamais. Juste recentré sur ce qu’il est et sur ce qu’il a envie de faire. En phase avec ses limites. C’est ce que j’ai constaté en le voyant sur scène le 25 juillet dernier. C’était au Divan du Monde, devant une petite audience qui comptait pas mal de fans de la première heure. Emus forcément. Andy a un peu changé, la silhouette est plus rondelette, les cheveux plus courts, l’uniforme toujours aussi uniforme, style sweat-shirt, jean, basket. Nouveauté : il a des lunettes, qu’il garde sur scène. On dirait un étudiant. Un journaliste des Inrocks. A ses côtés ses deux potes de toujours, Nigel à la batterie, Jason à la basse, plus un violoncelliste et un claviériste-guitariste. Plus de monde mais moins de son. Que ça respire ! C’est plus folk et moins rock que jamais. Silencieux. Ciselé. Mais alors ça veut dire qu’Unbelievable Truth est de retour ? Hé bien non : Le trio a beau être réuni comme à l’époque et Nigel prendre son pied comme ce n’est pas permis, Andy est là sous son nom. L’artiste est l’homme et vice versa jusqu’à démanteler la notion d’Artiste avec un grand A. Et à priori il en sera ainsi pour le reste du chemin qui s'annonce : celui marqué par la sortie prochaine d’un album, Simple, pas encore signé. C'est un "solo", signe que l’entité groupale n’est définitivement pas pour lui. Qu’il n’en a pas les épaules, la mythologie, le karma. Qu’il s’est trouvé en folk singer. Enfant de chœur.

Ce soir-là, après nous avoir bercé avec ses nouveaux et ces anciens titres ("Building", "Solved"), dégustés au centuple, nostalgie oblige, Andy revient avec Nigel. Lui au micro, le batteur au clavier, ils nous offrent "Almost here", morceau particulièrement sobre aux faux airs d’Alléluïa. Fin(e). Ça n’a duré que trois quarts d’heure à peine, mais c’était intense. Une vraie joie. Voilà ce qu’on retient de cette deuxième date parisienne d’Andy Yorke en cet été 2007. Ainsi qu’un geste : Andy souriait du coin des lèvres à chaque fois qu’il sacrifiait à l’exercice de pointer dans les aigus en bout de refrain, comme pour s’excuser et dire : "Désolé les mecs, vous avez peut-être l’impression d’entendre les balades guitare-voix que mon frère s’échine à ne plus vous offrir, mais je ne suis pas la pleureuse Superman de "Fake Plastic Trees" et d’"Airbag"." Ce soir, comme il l’a chanté, il ne voulait pas que le monde change, il ne voulait pas changer le monde, mais, comme les Taxi Taxi qui ont pris sa suite, il a fait un pli dans nos cœurs.


Photos haut et bas par Robert Gil

Merci au fansite français Foundtheroad.com pour les précieuses infos


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3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 00:11
Trop bon, trop con

"Moi, je suis un peu comme un épicier. Si quelqu’un entre dans mon magasin, je suis content. Le tout, c’est échapper à la routine", déclarait Costes aux Inrocks en 95. Le 20 décembre dernier on y était dans son "magasin" à Saint Denis et on s’y est senti si bien à l’écouter parler et lui à nous écouter relancer sa pensée que voilà, on en remet une couche. Il est ici question de philo, d’écriture, de religion, de politique et, plus que jamais, de connerie.



"Je suis à mort contre l’art engagé"

"Je suis du côté du n’importe quoi"



Faisons le point : depuis 1997, on t’a collé quatre procès aux fesses. Où en es-tu de tout ça ?
Les mecs sont super tenaces, ils savent très bien que je ne suis pas raciste. Et ils savent que je sais ça. La Licra, tu crois que c’est quoi ? C’est des spécialistes, ils ont des dossiers sur les nazis, ils savent où sont les milieux extrémistes en France. Ils font beaucoup de procès. La plupart des procès d’opinion en France, c’est eux qui les font.

Et ils savent que tu n’es pas raciste ?!
Bien sûr. Bon, peut-être que pendant cinq minutes un des mecs a cru ça, c’est possible, après tout il ne me connaît pas. Mais bien sûr qu’ils le savent, ils l’ont dit, ça a même été enregistré dans une émission de télé locale…

Quel est donc leur intérêt de t’attaquer en justice ?
Ah, ça, il faudra leur demander ! En fait, il y a un intérêt qui fait partie d’une stratégie globale qui consiste à s’attaquer aux faibles pour faire jurisprudence. Parce que sous prétexte que je dis pipi caca, ils pensaient que je ne savais pas aligner deux mots et que j’étais complètement débile. Donc ils se sont dits que j’étais une bonne cible et ils se sont mis à me matraquer pour faire jurisprudence. D’appels en appels, l’affaire est partie en couille, ça a duré dix ans, j’ai perdu quelque chose comme 150 000 francs et au bout du compte mon avocat n’avait même plus envie de me défendre. Et le problème quand tu es désigné comme un méchant, c’est que des mecs qui veulent jouer les justiciers se mettent à te suivre dans la rue pour te casser la gueule. Je me suis retrouvé dans une histoire de fous à cause d’une affaire d’extrémisme dont je n’ai rien à foutre ! Je ne sais pas qui a raison et je ne veux pas le savoir ! Ça ne me concerne pas leurs problèmes. Moi je fais mon truc et ça m’occupe déjà bien.

Ton image évolue-t-elle en bien et ces gens-là commencent-ils à te laisser tranquille ?
Mon image, je ne sais pas mais eux s’intéressent maintenant à des artistes plus engagés politiquement comme Alain Soral et Dieudonné. Parce que eux c’est des artistes. Quoique pour Dieudonné, je ne sais pas. Mais dans ses sketchs il tient des discours engagés et en interview il n’hésite pas à dire que son œuvre est une manière d’exprimer sa vision du monde. Moi, ce n’est pas mon cas ! Je ne suis pas un artiste engagé, je suis à mort contre l’art engagé, même si je peux comprendre que des gens aient un engagement et qu’ils veuillent l’affirmer quand bien même ce serait scandaleux. Chacun peut croire et penser ce qu’il veut, pour moi ça ne pose pas de problème. Mais avoir un discours politique, une vision du monde ou une esthétique préalable à une œuvre, là je suis contre. Ça revient à se brider. Moi, c’est en faisant le truc moi-même que j’apprends quelque chose sur moi-même, au niveau esthétique et au niveau du sens. C’est en disant des conneries. Forcément. Pour ne pas dire de conneries il faut dire des trucs déjà établis comme bien. Dès que tu rentres dans des territoires inconnus, c’est une jungle ténébreuse, c’est louche et c’est caca, en gros. Tout est caca. C’est le chaos ! C’est du mauvais côté, c’est le démon ! Tout ce qui n’est pas carré et déclaré est considéré comme démoniaque. Moi-même quand je fais mes trucs, je pense que c’est de la merde. Je ne suis pas plus éclairé que quiconque. Je suis tout aussi conservateur que n’importe qui, mais j’arrive un peu à me laisser aller.

Ça veut dire que tu te choques toi-même ?
Non, ça veut dire que je me trouve surtout très con. On ne peut pas se choquer. Demain en sortant dehors je peux me faire éclater la tête sur le béton par un taré. Le choc, c’est ma voisine que j’ai vue se faire écraser la tête par un mec qui l’a ensuite violé. Il lui a dit : "Crie, crie, personne ne t’aidera, moi je te tabasse, je te tabasse." Enfin, ça ce n’est rien ! C’est une petite anecdote par rapport à tout ce qui se passe sur terre. Alors après si c’est pour dire que c’est l’art qui choque… L’art ça ne choque que deux ou trois malades mentaux. Ma fille a deux ans et demi et rien ne la choque dans ce que je fais.

Parce que les enfants sont super ouverts et réceptifs à la bêtise.
Oui, et puis les enfants comme les chats savent très bien quand ça craint, quand ils n’ont pas à manger ou qu’on veut les tuer. Dans ce cas-là, ça ne passe pas par des mots, au pire ça passe par du bruit parce que le contenu ça n’en a rien à cirer. Donc rien ne choque en art et moi je ne cherche pas à choquer par l’art.

Au fait, comment définis-tu la connerie ?
Bah c'est quand tu te sens con ! Pour moi la connerie c'est une sensation. J'ai un juge en moi, c’est le juge qui bloque tout le monde. Genre un mec est en train d'écrire son bouquin et globalement il se dit : "Je vais avoir l'air con, si je marque cette phrase." Moi je le sens ça, CARREMENT, à chaque fois ! J’ai beau maîtriser le français, qui est ma culture, j'ai l'air con. Et avoir l’air con, c'est pire que d'avoir l'air violent, sadique, assassin ou nazi. Avoir l'air con, ça ne pardonne pas. Se sentir bête, c'est dur, mais moi je le pose quand même sur la page.

Je pense que pas mal d’artistes et d’écrivains éprouvent ce problème de la bêtise.
Oui, sûrement, mais eux ils biffent ou ils bifurquent à ce moment-là. Mais moi j'ai remarqué que lorsque je m’arrêtais sur une phrase conne que je venais d’écrire je créais une rupture dans le raisonnement de mon cerveau. Or il ne faut pas parce que mon cerveau ne raisonne pas mais fait des associations des idées donc si je continue sur ma lancée je libère d’autres idées. Il ne faut pas rompre l'association qui t'est venue, il faut laisser aller le flux des idées.

Pour toi les conneries que tu peux écrire sont des étapes, des tremplins vers autre chose ?
Voilà, c'est ça ! Il ne faut pas sans cesse casser le lien en faisant intervenir des trucs intelligents. L'ordinateur m'a bien aidé à ce niveau-là. L’ordinateur c’est un élément qui aide la connerie. Parce que tu peux garder tous ces passages cons qui te permettent de déboucher sur autre chose. Quelque chose qui peut même être considéré comme génial d’un point de vue académique ! Mais ce niveau de génie-là, tu ne l'atteins qu'en passant par la connerie !

Par le mélange des passages cons et intelligents ?
Oui, c'est ça. Si tu es en train de dériver vers les idées les plus connes ou les types de situations les plus débiles de la terre d'un coup tu peux aboutir à un truc qui est philosophiquement super dingue et alors là c'est la super force, tu décroches la timbale ! Parce que ça crée un contraste qui fait que tu domines tout. Ta page suivante elle domine tout. Parce qu'elle a accepté de passer dans le mauvais tu arrives enfin sur un putain de plateau au soleil que tu n'aurais pas atteins si tu n'avais pas grimpé parmi les cailloux. Si tu avais voulu que tout soit clean de A à Z, tu aurais pris le risque de ne jamais aboutir à ce genre de choses, ce qui est dommage. Après, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas enlever des choses, il se peut que dans le tas tu ais gardé des trucs que tu trouves chiants quand tu les relis. Ça, il faut le retirer. Pour moi c'est simple finalement : celui qui te lit doit prendre du plaisir au point de pouvoir se faire son propre film dans sa tête. Moi quand je lis un livre mon problème ce n'est pas que les idées soient cons, je n'en ai rien à foutre, mon premier problème c'est de trouver des idées que j'aime et que j’ai jamais entendues. C'est rare que ça arrive, mais ça, ça me fait plaisir, aussi insensées et immorales qu’elles soient. S’il y a ça, déjà je dis : "Merci".

Tu lis beaucoup de livres ?
Non, mais tu peux trouver des idées dans n'importe quoi. Parfois sur un coup d’humour les gens te sortent un truc super paradoxal et ça te fait marrer, c'est une détente, un plaisir, mais ton intellect y trouve aussi quelque chose à manger. Voilà, ça se joue souvent dans une combinaison un tout petit peu décalée et dans ce décalage tu captes un champ qu'on ne peut pas dire avec des mots. Entre deux conneries tu chopes un truc intelligent qui ne pouvait pas s'exprimer autrement. En faisant percuter deux trucs débiles ou un truc intelligent avec un truc débile ou le truc le plus sacré avec le plus gros pet et toc ça naître une étincelle à l’interstice de ces deux conneries. Dans la brèche formée par ces deux choses antagonistes, ton cerveau voit quelque chose qui n’est pas dans la phrase. Le choc du mot con et du mot intelligent a fait un trou dans la feuille et quelque chose s'est passé dans ta tête. Alors que si tout est intelligent et rationnel de A à Z, à la limite il ne reste que le texte.

Et là, il n'y a plus de flash.
Non, plus de flash. Mais ça c’est une autre méthode. Evidemment, en philosophie, il y a des mecs hyper forts en raisonnement, mais là c'est justifié, ce n'est pas le même domaine.

A ce propos, j'ai appris que Kant s'était lancé dans la philo parce qu'il s’était rendu compte qu’il n'avait aucun talent littéraire. Pas de style. Comme il ne voulait pas se coltiner cette connerie du style, il s'est donc mis à la philo qui accepte l’absence de style.
Il y a deux méthodes d'appréhension du monde : soit tu fonctionnes dans l’instantané par association d’idées, ce que font les religions, les gens en transe, l'art ; soit tu fonctionnes à petits pas par la réflexion pour voir comment les maillons sont enchaînés, ça c'est la philosophie, la science et c'est une autre manière d'appréhender le réel. Les deux méthodes sont utiles.

Le philosophe part du principe qu'il y a un sens au réel et que donc il y a un savoir à dénicher pour comprendre le réel. Or l'artiste peut se passer de ce postulat, parce que le réel justement il le réinvente à sa guise. Il se crée son réel. On n'est donc pas dans le même monde. D'un côté il y a un réel donné et sensé et de l'autre un réel insaisissable et en perpétuelle construction.
Oui, tu es face à une matière mouvante que tu n’arriveras jamais à appréhender totalement et dans ce cas il faut juste comprendre que c'est un chaos. Mais en même temps, ces deux visions peuvent se recouper. Les scientifiques et les philosophes les plus méthodiques qui soit ont aussi des bonds. J'en suis certain. Il y a des moments où ils sont rationnels mais il y en a d’autres où ils sautent carrément. Leurs raisonnements alternent entre des moments de raison et des sauts instinctifs à la lisière de l’art. Après ils doivent travailler là-dessus par zone.

Toi, tu cumules ces deux approches du réel ?
Moi je suis plutôt du côté du n'importe quoi, de la création d’un conflit miraculeux. Certaines musiques me viennent vraiment dans l’immédiat. Improviser des paroles dessus implique donc un truc tellement immédiat que tu parles plus vite que tu ne réfléchis. Sur le coup tu n'as donc pas le temps de savoir ce que tu as dit. Tu réalises après que tu as commencé par un thème et fini sur un autre. Mais ça, ça arrive aussi en science. Un mec peut chercher à mettre au point un médoc pour faire bander et se rendre compte qu’il a crée de la dynamite (rires) ! C’est bien qu’il a fait un saut de ouf ! Donc tu vois, ce genre de choses no
us arrive à tout instant. Mais l'art n'exploite plus cet aspect-là. Tout art qui introduit trop de rationalité et trop de discours préalable sur lui-même, pour moi non seulement c'est nul mais en plus c'est dangereux parce qu’on se retrouve avec un truc complètement totalitaire qui ferme la seule case qu’on a peut-être encore le droit d'ouvrir dans nos têtes.

Considères-tu ton art et ta bêtise comme une sorte de soupape ?
Oui, une soupape, une manière d'explorer la réalité, d'avancer politiquement, socialement, dans tous les domaines. C'est une méthode instinctive. Je tâtonne. C'est comme si j’étais dans une situation de danger et qu’il fallait que je trouve une solution. D'un coup c’est comme si tu vois des taillis du haut de ton mur et tu sautes dans les taillis, et tu sautes dans l'eau sans savoir si tu sais nager ! Mais tu tentes et ça marche ! Ça marche. Tu as gagné. C'est une méthode où tu y vas, quoi. C'est un peu comme si tu allais crever. Moi je fais tout comme si j'allais mourir tout de suite. Je crois tout le temps que je vais crever. Donc je suis dans une urgence pas possible !

 

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Published by Sylvain Fesson - dans IDEEcryptage
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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 12:01
Trop bon, trop con

Costes : un nom coup de poing qui a fini par émasculer le prénom de celui qui le porte (Jean-Louis) pour devenir une marque de fabrique. Celle d’un acteur culte de l’underground pour ses "opéras porno-sociaux", des comédies musicales trash qui feraient presque oublier que Costes est avant tout un fan de rock. Mais ce n’est pas vraiment de ça dont il s’agit ici. Interview.



"Je suis devenu une machine"


"Un académisme du chaos"




Tu cherches et pratiques de nouvelles approches "artistiques" ?

Oui, c’est ça qui est excitant. Et une nouvelle approche, c’est forcément non académique et donc bête parce non réglementé. Donc tout est perçu comme chaos à partir de ce moment-là. C’est comme le mec qui me voit en spectacle : il croit que je fais n’importe quoi. Alors que c’est hyper répété (rires) ! Mais le mec voit du n’importe quoi parce qu’il ne perçoit pas la forme. Mais un mec qui connaît ce que je fais va capter que c’est devenu un académisme. Un académisme du chaos et de la bêtise. Moi, j’ai une méthode pour me lancer dans ce chaos et une fois que j’ai ouvert ce truc-là, je peux faire cinquante CD dans la journée.

C’est quoi ta méthode ?
En fait, je crois que tout ce qu’on qualifie de con correspond à la production du cerveau instinctif, auquel s’oppose le cerveau logique. Et en art, si tu emploies le cerveau logique c’est de la merde (au sens figuré, c’est-à-dire que c’est aseptisé, sans aucune valeur, Nda). Tout l’art conceptuel c’est de la merde. Non seulement, cet art est à éliminer mais ces artistes aussi. Il faut leur supprimer leurs subventions et les faire crever la dalle ! Je déteste tous ces gens. Moi, je suis comme le vaudou, j’ai une méthode de laisser aller qui me permet d’éviter la merde du cerveau logique, une méthode qui me permet de mettre en marche mon délire. A un moment donné mon cerveau reptilien part et lui c’est une machine super
cohérente qui te sort des fulgurances qui s’apparentent à des bêtises. En fait, c’est comme les mecs qui parlent en langues, les évangélistes quand ils baragouinent : "Oublablablabla !" et qu’il y a un autre type à côté de lui qui traduit le délire. Parce qu’en fait, le mec fait des associations d’idées totalement dingues qui peuvent témoigner d’un problème personnel ou d’une tension dans la communauté. Il sent la situation, mais ce qu’il sent va plus vite que son cerveau, d’où les : "Oublablablabla !". Cela signifie qu’il est en connexion instinctive avec le réel qui est super complexe et chaotique. Ce cerveau reptilien c’est le meilleur qu’on ait. C’est notre cerveau de base.

Comment as-tu fais connaissance avec ton cerveau reptilien et comment le sollicites-tu ?
J’ai tout simplement entendu une connerie là-dessus à la radio. Ça parlait de stress et du cerveau. D’ailleurs c’est con de dire d’arrêter de stresser à quelqu’un, parce que la machine qui te fait stresser coupe ton cerveau rationnel ! Donc tu ne peux pas faire autrement que stresser. C’est l’instinct. Ça veut dire qu’il y a danger, que ton corps réagit à une situation inattendue ! Alors ton cerveau instinctif coupe la raison et fout plein de sang dans tes intestins, tes muscles et moins dans ta tête parce que tu n’as pas de temps à perdre à réfléchir, il te faut de l’agressivité. Il faut que tu sois prêt à courir, taper, etc. Et pour moi, l’art ça doit être pareil : servir à tout sauf à réfléchir. J’ai donc mis au point une méthode pour entrer en connexion avec mon cerveau instinctif. Chez moi, je clean la pièce, je prépare les micros, je mets assez de cassette vidéos dans la pièce, et je m’enregistre en train de laisser parler mon cerveau reptilien. Je ne bois jamais avant de faire ça, parce qu’il faut que je sois assez rationnel pour pouvoir appuyer sur le magnéto. Parfois je le fais en descendant une bouteille de Gin : un truc de malade, je pars, je crois que je vais crever. Je ne bois pas à l’état normal donc au quart de la bouteille je suis déjà parti. Une fois on m’a retrouvé endormi comme ça. Donc je n’utilise pas systématiquement l’alcool, mais quand c’est le cas je vide un tiers de la bouteille dans l’évier. Après, quand je suis revenu de mon délire, je deviens spectateur de moi-même et je juge à froid ce que j’ai fait, je garde les parties que je trouve toujours bien et je jette la plupart des choses qui ne me parlent plus une fois hors de l’émotion de mon délire.

A l’époque où tu as inauguré cette méthode vaudou des artistes t’inspiraient-ils un tel passage à l’acte ?
Non, parce que j'ai fait ça par hasard. La première fois, c’était en 1984, à l’occasion d’une chanson pop bruitiste sur laquelle j’avais décidé de ne pas mettre des paroles dures comme tout le monde faisait. Parce qu’à l’époque, tu avais soit du rock bruitiste couvert de cris et autres hurlements, soit de la pop à la McCartney avec de gentilles paroles et gentils accords. Les mecs n’arrivaient pas à écrire des paroles sur le bruit. Moi non plus d'ailleurs… Tu connais le disque Pierre et le Loup, pour les enfants ?

Pas vraiment.
Eh bien dans ce disque chaque instrument évoque un animal et ça fait que chaque son t’évoque une image. Moi je fonctionne complètement comme ça. De manière très conne. D'ailleurs ma fille, qui a deux ans, est pareille : tu lui mets un morceau en accords mineurs, elle te dit direct : "C'est triste." Elle interprète tout, bien pas bien, directement ! Moi je suis à resté à fond dans cette interprétation en bande dessinée du son. Et voilà, en 1984, j'avais fait un morceau avec des collages de sons et, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai parlé dessus. Et ce n'était pas du tout un texte trash, c'était l'histoire d'un mec qui lisait des bouquins dans une bibliothèque, un truc très con, et à chaque rupture de son l'histoire changeait, car je l'avais improvisée par-dessus. J'ai trouvé ce morceau dingue, mais je n’arrivais pas à le refaire. J'ai d’ailleurs cru que je ne le referai jamais de ma vie. A cette époque, je continue donc à faire de la musique expérimentale, des trucs de rock, mais sans y penser. Et hop en 1986, un soir de fatigue où j’étais peut-être plus réceptif, le truc m’est revenu et j'ai donc fait 5-6 morceaux dans la foulée donc j'ai sorti un album. Ce n’est qu’après que je suis devenu une machine. Maintenant, tu me mets n'importe quel bruit et ça y est je te ponds un truc. C’est de la folie bureaucratique ! Je te fais ça au kilomètre tous les jours, à tel point que ça peut être tout aussi nul et académique que le reste. Enfin, pour moi ! Mais bon, on ne peut pas inventer deux trucs dans sa vie. Un c'est déjà pas mal. C'est pour ça que ça m’a attiré lorsque tu m'as parlé du thème de la connerie au téléphone l’autre jour. Je t'ai dit : "Ça tombe trop bien car j'ai justement remarqué que plus je jouais dans la zone de la connerie plus c'était intelligent, tout simplement." Dès qu'il y a marqué "interdit" il faut y aller. En art évidemment. Pas dans la rue. Parce que si tu fais ça dans la rue tu vas te prendre un camion dans la gueule.

Considères-tu que ton art soit moralisateur ?
Non, parce que je sais que je suis super fort. Enfin, je m'excuse de le dire mais en même temps je m'en fous. Je le sais, mais je ne le dis pas, genre je ricane. Mais moi je sais que ce que je fais est tellement puissant qu’il n’y a personne au-dessus de moi en ce moment. C'est tout ce que je pense. Qu'on me trouve le mec au-dessus ! Que ce soit texte ou autres. Personne ne me battra en chanson. Je ne parle pas arrangement et mélodie mais brutalité tripale. Vas-y, sors le moi ce mec qui fait mieux que moi ! Déjà j'en vois plein qui m’imitent et qui n’y arrivent pas. Par rapport à certains trucs que j'ai faits, ce n'est même pas la peine, il n’y a personne de l'époque, en France, qui s'aligne. Ailleurs, c’est possible, je ne sais pas.

Qui sont les gens qui t'imitent ?
Aujourd’hui il y a tout un pan de musique noise avec des paroles alors évidemment, pour eux, Costes et ses vieilles cassettes, c’est devenu une référence. Même aux Etats-Unis. Surtout là-bas parce que pour eux c’est presque normal de mélanger chaos et sens. Ce que je fais ce n’est pas juste des bruits à la con, genre l’Ircam. On peut faire du bruit et exprimer des sentiments joyeux, tristes, toute la palette des sentiments dans le chaos musical. Et des fois ça peut devenir harmonieux parce que c’est aussi une des composantes de l’art et je ne la rejette pas. Au milieu de ton bruit, tu as le droit de faire une chanson pop. Sauf qu’il y a des connards qui n’osent pas ! Parce que la chanson pop pour eux c’est de la connerie. Et puis d’un autre côté, tu as les mecs qui critiquent ton bruit et si tu leurs fait une chanson simple et pop, ils se permettent encore de te cracher dessus sous prétexte que maintenant tu es excessivement ringard. Alors va comprendre !

Ils trouvent louche que d’un coup tu te jettes dans la gueule du bon goût ?
Oui, c’est comme si j’étais maintenant dans un excès de sûreté. En fait, pour ces mecs il faut être dans un milieu tendance, ça autorise 0,0001% de caca dans les œuvres. Alors par exemple ça va donner une pièce de théâtre qui va te faire dire : "Oh ! On s’emmerde" et dans le même temps "Ohohohohoho !", genre un truc t’a un peu choqué, mais limite tu en rigoles. C’est une question de dose, ce qu’ils appellent la charge subversive, toutes ces connerie ! S’il y en a qui sont cons c’est les mecs qui se croient intelligents. Pour ceux-là c’est chaud.

En ayant recours au cerveau reptilien, toi tu pioches dans ce que tout le monde renie ?
Oui, parce que personne n’emploie ce moteur-là. Comme tout le monde a peur de passer pour un con, tout le monde emploie un moteur rationnel avec quatre diplômes derrière comme on nous le conseille vivement. Moi quand le mec de chez Fayard (l’éditeur qui a sorti en 2006 son deuxième livre intitulé Grand-père, Nda) a pris un de mes CD, il a dit : "Ah ! Mais vous n’êtes pas signé sur un label." Voilà, en France il te faut une preuve comme quoi tu es raccordé à une institution, c’est comme un diplôme ça veut dire que ton délire est intelligent, que tu es en règle, que tu peux circuler. Par contre, si tu te lances tout seul dans ton chaos chez toi en braillant au fond d’une cave dans une banlieue sordide, ça coince. Là tu vas avoir l’air con et on te dira que tu fais de la merde. Alors autant emballer des paquets de merde et leur lancer dessus.

Donc ta motivation c’est de donner une image de l’homme dans sa…
Non, ma motivation de base pour la musique c’est je suis frustré et que j’ai envie de faire chier les gens pour me venger et me faire remarquer des filles ! Moi je n’ai pas envie d’améliorer quoique ce soit. Mais il se trouve qu’avant, comme j’étais frustré et que j’avais beaucoup de temps à perdre à faire mes trucs de haine et de branleur, je suis tombé sur une mine à force de travailler : une mine de caca qui n’avait jamais été exploitée avant (fou rire) ! Une mine de connerie sans fond. Sans fin. Et super bonne à exploiter.

Les gens comprennent ce que tu fais ?
Je crois que n’importe qui pourrait comprendre !

Beaucoup ne voient que ton côté trash, non ?
Oui, mais plein de gens ne s’arrêtent pas à ça. Certains ne prennent que le côté subversif à deux balles, mais maintenant il y a aussi des gens plus jeunes qui trouvent carrément romantique ce que je fais. Des nanas de 18 ans trouvent que je fais juste de la beauté alors que lorsque j’ai commencé plein de filles pensaient que c’était un truc de mec bourré au service militaire qui monte sur la table pour montrer sa bite. Mais à cette époque, il y avait déjà des Japonaises qui trouvaient ça romantique. Moi-même ça m’avait étonné. Parce que moi-même je ne savais pas que j’étais romantique, moi-même je me jugeais mal.

Tu t’es plus vite fait connaître et apprécier au Japon qu’en France ?
Non, c’est juste qu’à l’époque j’ai trouvé plus vite des dates à New York et à Tokyo qu’en France. En France, je ne pouvais pas jouer à moins de louer moi-même la salle. Aux Etats-Unis, c’est différent, ils n’attendent pas que d’autres se mouillent, ils font les choses et c’est pour ça qu’ils créent la mode mondiale. En France, on attend de voir si on a le droit d’aimer, parce qu’on est colonisé. On regarde : "Ah ! Ce petit bruitisme-là a l’air branché en Angleterre et aux Etats-Unis !" et hop tout le monde va aimer la même musique. Mais ce même petit bruitisme, quinze jours avant on n’avait pas le droit de l’écouter. Je ne sais pas si les Etats-Unis vont rester encore longtemps le leader culturel mondial, mais pour l’instant ils tiennent ce rôle car c’est un pays où ils cherchent dans la merde des gens pour faire quelque chose. Là-bas, des gens sont au sommet de la société et regardent les trucs underground les plus nuls et disent : "Toi, mets du pognon et lance tel truc dans le monde entier." C’est comme ça que ça se passe. Hé ! Il n’y a pas de secret, il faut bien les faire sortir de quelque part les Michael Jackson et consorts. Et c’est des poubelles qu’ils sortent, de la pauvreté forcément, sinon on ne les prendrait pas. Aux Etats-Unis si tu n’es pas connu et que ton style est inclassable, tu peux donc toujours faire une tournée. Au début j’ai fait une date, puis deux et ainsi de suite. Et une fois que je suis revenu des Etats-Unis, ça y est j’avais des dates en France. Parce que j’avais l’AURA USA. Il faut jouer à fond là-dessus. Ça permet d’alimenter le mythe. Enfin, le côté aventurier. Et ça le fait, quoi.

Comment te sens-tu en France avec l’originalité de ton art... et ton aura USA… ?
Moi je suis le mec le plus riche et le plus moderne en ce moment. Parce que je suis le mec qui arrive à se passer d’un maximum de choses sans tomber dans la misère. Je domine la situation avec un minimum de matière. Au lieu de nous parler d’économie d’énergie, on ferait mieux de nous parler de baisse de consommation pour qu’on s’éclate plus avec l’imaginaire. Aujourd’hui on découvre encore des gens qui font plein de choses super dans les milieux musicaux indépendants. Avec de très petits moyens ils inventent une forme de société vraiment cool. Et c’est peut-être un modèle à suivre, qui sait ? Si j’avais eu beaucoup de moyens à ma disposition, je n’aurais pas compris et fais ce que je fais aujourd’hui. Les cons ce sont ceux qui croient qu’on va avoir des nouvelles solutions si on a plus de giga, plus de ci, plus de ça !

On va vers une grosse paralysie ?
Oui et on ne va pas s’arrêter. On va crever de cette confiance dans une fausse intelligence.


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27 août 2007 1 27 /08 /août /2007 20:58
Trop bon, trop con


Costes : un nom coup de poing qui a fini par émasculer le prénom de celui qui le porte (Jean-Louis) pour devenir une marque de fabrique. Celle d’un acteur culte de l’underground pour ses "opéras porno-sociaux", des comédies musicales trash qui feraient presque oublier que Costes est avant tout un fan de rock. Mais ce n’est pas vraiment de ça dont il s’agit ici. Interview.


Oui, à ce stade-là, on ne peut plus dire punk, mais trash. Ses chansons sont trash. Il y a peu, les profanes comme moi qui ne l’ont toujours pas vu sur scène pouvaient encore s’en rendre compte en allant surfer sur son site qui archivait en streaming la quasi-totalité des chansons qu’il a "composé", mais allez savoir pourquoi, ces derniers temps son site est devenu introuvable. Reste Myspace. (Correction : je viens de retrouver son site officiel ici.) Depuis quelques mois le fan responsable d’un site non-officiel sur l’artiste a crée un Myspace Costes. On y trouve 4 morceaux. (Mention spéciale à "Bâtard du showbiz", extrait de Miam miam la music dont la pochette détournement judicieusement la séminale banane du premier Velvet.) Et c’est déjà suffisant pour basculer dans la quatrième dimension. Se prendre une vraie leçon de fulgurance. Et se rendre compte combien Costes est énorme. Enorme et sidérant comme une grosse connerie. Comme la vie ?

Des chansons, Costes en pond depuis le milieu des années 80. Aussi alors qu’on le rencontre, c’est de cela qu’on essaie de parler. De musique. Mais pas que. Parce que Costes est une jungle où tout s’entremêle (pour rester poli) et qu’on aime partir en vrille en s’approchant du cœur des choses, il n’est pas rare qu’on parle du reste. C’est-à-dire de performance, d’écriture, de bêtise, de merde, de Dieu... La rencontre s’est faite du jour au lendemain. Sur un simple coup de fil. Costes l’artiste a beau être "hardcore", Costes l’homme est lui super accessible. On se dit d’ailleurs qu’il en est souvent ainsi des artistes dits cultes. Au fond ils sont simples. Humains. Trop humain. Il nous a d’autant plus proposé de faire ça vite que dès le lendemain il s’envolait pour le Canada afin d’inaugurer le lancement de son nouveau spectacle intitulé "Les petits oiseaux chient". A cette date, signe que son œuvre a un impact aussi bien présent, passé que futur, les éditions Hermaphrodites rééditaient son mythique livre paru en 2003, Viva la Merda.

20 décembre 2006. 19h15. Ça y est, on est dans le 9-3. A Saint Denis. Après avoir tourné en rond à proximité du square, du canal et du Leader Price indiqués comme points de repères, on trouve enfin sa maison. Il habite vraiment au bord de l’eau. Ambiance. Bucolique malgré la zone latente. Banlieue nord oblige. Bonnet sur le crâne il vient nous ouvrir son portail rouillé et nous invite dans son antre. C’est dans ce 30m2 qu’un mur sépare du domicile "familial" (sa femme et sa fille vivent derrière le mur) qu’il crée et cohabite en toute liberté avec ses démons. Enfin, ses démons c’est plutôt au sous-sol qu’il les libère, dans la cave par laquelle on accède via une petite trappe et un escalier de bois. C’est dans ces sombres soubassements à peine aménagés qu’il joue et s’enregistre à l’aide d’un synthé Casio et d’un magnétophone 4 pistes. C’est ici qu’il lâche, grâce à sa "chaos technique", ce qu’il appelle son "cerveau reptilien", sa part d’irrationnel. La plupart du temps il est cette personne "normale" qui nous reçoit au rez-de-chaussée, domicile de son "cerveau logique".

Il y a peu de choses ici – un mélange d’ascétisme et de taudis – mais assez pour s’asseoir sur un bout de canapé, poser un dictaphone et se faire offrir un verre. Il pousse son Mac de la table basse, nous toucher deux-trois mots à propos de sa nouvelle acquisition ("Je l’ai acheté 400 euros en occase, ça va ?") et nous sert un thé bien chaud. Il nous explique aussi qu’il a racheté cette maison pas chère à un proprio qui possédait toutes les baraques longeant le canal. Accueillant et captivé d’avance par la discussion qui s’annonce Costes ne prend rien. Il a des choses à dire. C’est pour ça qu’il a accepté aussi prestement notre envie de l’interviewer à propos de ce qu’on a appelé sans fard sa connerie. Parce qu’il trouve lui-même qu’il fait ni plus ni moins des conneries. On est là pour en parler – et Dieu qu’il parle ! Sa voix s’emballe et suit des heurts. On a parfois l’impression d’entendre Albert Dupontel. Un autre punk. C’est d’ailleurs l’occasion de parler musique, la passion première de celui qui "voulait jouer du Deep Purple à la base."




"Je suis pas un génie, je suis un mec très con"

"les trucs les plus cons sont les meilleurs"





Comment parvient-on, comme toi, à accepter de faire des choses qu’on juge connes ?

Mon problème c’est que je trouve mauvais tout ce que je fais. Surtout je me trouve nul et con de base. Je me regarde dans un miroir, c’est mauvais, j’enregistre ma voix sur magnétophone, c’est moche, et je me suis aperçu que j’avais tendance à effacer tout ce que je faisais. Ce que font beaucoup d’artistes. Je me suis donc dit : "Il faut bien que tu avances quand même, alors laisse-toi aller, garde un peu tes conneries, tu les trieras plus tard. Car trois ans plus tard, ce ne sera plus vraiment toi dont la chanson parlera, donc tu réagiras un peu comme n’importe qui d’extérieur et elle pourra même te toucher." Et c’est comme ça que je me suis aperçu que les trucs les plus cons étaient les meilleurs.

Mais en général c’est l’inverse qui se produit : sur le coup on croit qu’on fait quelque de chose de génial et quand le regarde quelques années plus tard on trouve que c’était de la merde parce qu’on a grandi et qu’avec le temps on a réussi à affiner son style…
Bah voilà, moi je ne fais pas ça, je ne travaille pas mon style. La seule manière que j’ai vu pour avancer et conjurer le sort qui est le mien c’est de foncer dans le tas ! Je me laisse aller à faire quelque chose qui me parait mauvais. Mais je le fais à fond, j’avance avec une certaine peur et un certain dégoût du truc. Mais maintenant, avec l’expérience que j’ai, je suis de plus en plus sûr de faire un truc bien. Je ne peux pas te dire qu’elle sera la prochaine mauvaise direction où je vais aller – parce qu’il y a des milliards de cases dans le cerveau, donc des milliards de manière d’aborder le réel – mais je sais que cette direction sera la bonne. Plus c’est con, plus c’est intéressant : c’est là qu’il faut aller. Par exemple quand je fais une chanson sur les oxyures qui s’appelle "Miam, miam les oxyures", pour moi c’est la chanson la plus con que j’ai jamais fait, il n’y a sûrement pas de quoi en faire un disque complet sur un sujet aussi con que les vers intestinaux, mais si tu rentres là-dedans, dans le système intestinal, tu découvres un sujet passionnant que personne n’a jamais abordé. Pareil pour la merde. Je ne fais pas que des trucs sur la merde, mais il suffit de faire 1% de ton œuvre sur la merde et ça y est, pour les journalistes tu ne parles que de ça. Mais, très bizarrement, non seulement ils ne te parlent que de merde, mais en fait dans le même temps ils n’abordent pas vraiment le sujet. C’est un truc de fou : ils se contentent de ricaner sur le côté pipi caca ! Ils n’abordent pas ça comme un vrai thème. Mais bon, le caca ce n’est qu’1% de ma production. Dans le tas il y a aussi une chanson d’amour, 2-3 chansons sur le meurtre, une chanson sur le racisme, une sur la gauche la droite, il y a de tout en fait ! Tout et rien. Je parle même de la cuisine japonaise !


La merde pose problème parce que c’est à la fois original, régressif et ultra spectaculaire en soi…

Oui, au bout d’un moment j’ai effectivement compris que c’était un élément spectaculaire que je pouvais utiliser dramatiquement dans un spectacle. Parce qu’aussi mauvais que je sois ce jour-là, la merde fera toujours son effet. Le caca c’est le caca, tu n’as pas besoin de t’agiter, tu le sors, c’est bon, ça ne te demande pas d'énergie.


A quel moment as-tu réalisé que tu n’avais pas de talent ?

J’ai toujours pensé ça moi. Je ne sais pas d’où ça vient. A l’école, je ne pouvais pas sortir avec une fille, car j’avais peur de ne pas bander et ça faisait tout foirer ! Aujourd’hui ça continue. Je pense toujours que je n’arriverai pas à faire un autre disque, un autre livre…

Pourtant, on le voit sur ton site, des disques et des livres tu en as sorti un paquet !
Oui, c’est à vomir ! Ma production me dépasse tellement que je n'arrive plus à suivre et à sortir des disques, c'est de la folie, de la diarrhée ! Mais comme en même temps c’est une drogue, si j'arrête j’ai envie de me suicider, car je dépéris directement. Je rajeunis si je fais une tournée, alors que je ne devrais plus faire ça depuis longtemps. Mais voilà, la connerie c’est mon bain de jouvence ! Peut-être parce je rentre dans des éléments primordiaux, merdiques et ça me détend. Ça me fait rire et ça me fait plaisir. Quand tu te vautres dans la merde, après tu es propre. Physiquement et mentalement. C’est comme un mec plein de sueur qui se prend une bonne douche, après une bonne fatigue, il se sent bien après, il se sent lavé, alors qu'il était couvert de boue. Quand tu te couvres avec de la vraie merde, sur le coup tu te dégoûtes mais après t’être douché tu te sens VRAIMENT propre. PROPRE. Tu sais ce que ça veut dire que d'être bien propre, bien savonné. C'est vraiment un plaisir. Tu te sens purifié ! Je pense que ce serait bien que tout le monde passe une heure à se vautrer dans sa vraie merde. J’irais même jusqu’à dire que c'est bon pour la santé. Moi c’est un peu pour ça que j’ai construit une philosophie complète autour de l’apologie de la merde !

Viva la merda parle-t-il de ça ?
Non, ça parle du contraire parce que c'est l’histoire d’un mec, typiquement moi, qui veut bien chier sur sa copine quand il bande, mais que ça dégoûte quand il a débandé. C’est l’histoire d’un couple anormal qui dérive totalement. Un jour, ils sont au bord de l'autoroute, il n’y a pas d'air d'autoroute, la nana s'arrête pour pisser et lui ça le fait bander donc il la saute. Le mec rentre donc à fond dans ces obsessions, mais la fille s'en fout, elle accepte juste pour lui faire plaisir. Le problème c’est que le mec s’enfonce là-dedans et comme moralement il n’assume pas ses obsessions, dès que des gens le voient faire, il se sent grillé et il commence par taper sa copine tellement il se sent mal puis il se met à tuer ces gens. Finalement, plus il chie plus il tue. Mais tout ça arrive uniquement parce qu’il croit qu'il a fait une chose immorale en chiant sur sa copine. Il croit que c'est un crime. Ce que sous-entend plus ou moins tout le monde. Moi je suis pareil que ce mec-là. Hors de mes délires, je suis super moraliste et réactionnaire.

Comment en es-tu venu à te confronter physiquement à la merde ? C’est un thème qui a déjà été abondamment traité en littérature, mais peu concrètement comme tu le fais…
Le truc qui se passe c’est que quoi je fasse les gens me disent que c’est de la merde. C’est de là que c’est venu. Parce que t’en vient à te dire : "Ah ouais, moi je fais de la merde ? Hé bien je vais te faire un show complet sur la merde, avec des chiottes et tout !" C’est comme les vers, c’est super intéressant ! Tu pourrais passer ta vie entière à parler de la merde non figurée, ce que je ne fais pas, contrairement à ce qu’on dit. Comme je suis assez éclectique, je n’insiste pas là-dessus, mais j’ai bien vu qu’il y avait là une niche commercial de malade ! Et puis la merde, comme tout le monde, c’est un sujet que je trouve moi aussi très con. Je ne suis pas un génie, je suis un mec très con. Je veux dire : je n’ai pas d’intuition et je n’ai pas révolutionner la musique à douze ans et demi. Moi je voulais jouer du Deep Purple à la base, tu vois le genre ? J’ai dérivé par manque de talent. Mais c’est ça qui m’a permis d’être meilleur. C’est très con ce que je dis, mais c’est ça. C’est par manque de talent que j’ai trouvé du champ, par la saturation du son. Assez vite j’ai compris qu’il y avait des trucs à faire là-dedans, que je pouvais me servir d’une certaine maladresse. Parfois c'est une fausse note qui te permet de faire un truc génial et bien, pour moi, la merde c’est pareil, c'est tout ce qui est chaotique, imprévu et qui fait le plaisir dans le cerveau. Tout ce qui est violent et qu’on n’a pas le droit de dire me fait plaisir.

(La suite.)

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Published by Sylvain Fesson - dans IDEEcryptage
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14 août 2007 2 14 /08 /août /2007 18:57

Banquette arrière toute

A 17 ans, qui plus est lorsqu’on est jumelles et même suédoises, on a le droit d’être considéré comme des efles. Voire des anges. Remplissant ces sine qua none conditions, deux soeurs viennent de sortir Taxi Taxi, un premier EP(onyme) étourdissant dont on commence à parler. Pour l’instant Les Inrocks ne les font pas chier mais ça ne serait tarder.

Miriam et Johanna Eriksson Berhan. 17 ans donc, twins, swedish. Alias Taxi Taxi. Après deux démos, leur premier EP est sorti le 4 juin en France chez Talitres. C’est produit par Björn, le Björn du désormais fameux groupe d’indie pop Peter, Björn and John – le sifflotant hymne "Young Folks" c’est eux. Sur leur page Myspace "Mary" nous avait foudroyé de douceur. Les cinq autres morceaux du disque confirment : de leurs deux voix tressées sur des arpèges de guitares (ou de ukulélé), quelques notes de piano (ou de glockenspiel) et beaucoup de silence, elles s’abandonnent l’une à l’autre ainsi qu’à un troisième terme, quelque chose de plus grand, ce qui fait qu’elles construisent un abris de jardin (secret) aux airs de chapelle. Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Elles semblent fragiles comme des poupées de porcelaine, qu’on voudrait prendre dans nos mains pour ne pas qu’elles n’éclatent. On les reconnaît tout juste à leurs coupes de cheveux. L’une les a très court, le bol à la Jeanne d’Arc, voire Playmobil ; l’autre longs mais attachés en queue de cheval. Et en musique comme en tifs, rien ne dépasse chez ces deux sœurs suédoises, c’est court, très court.

C’est ce qu’on a vu le 25 juillet au Divan du Monde. Mais que leur musique enveloppe. C’est du folk, pas de doute. Laquelle tient le piano ? Laquelle la guitare ? Miriam ? Johanna ?... Leurs voix s’entremêlent à merveille sur un timbre similaire. La symétrie de l’ange disait Jim… On pense angélique. Elfique. Cat Power (dédoublé). CocoRosie (sans fioritures). On pense début. Car ici fait penser à la bulle. L’enfance. L’entente. Comment deux sœurs peuvent-elle composer en si étroite collaboration jusqu’à donner l’impression que tout ceci émane d’une seule voix ?... Les morceaux se suivent sans qu’on n’y trouve rien à redire. Mélodies impeccables, infiniment siamoises. On n’écoute plus. On est transporté par elles. Bordé par elles. Emballé, on songe à "In The Backseat" que chante Régine pour boucler Funeral. Surtout ses mots. Appel et perte de l’enfance : "I like the peace / In the backseat / I don't have to drive / I don't have to speak / I can watch the countryside / And I can fall asleep". On ne veut surtout pas conduire. On veut le rêve. La maison de mon rêve. Juste qu’on nous y conduise.



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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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13 août 2007 1 13 /08 /août /2007 20:43
Punk sans crête ?

En 2003, Ian Ilavsky, guitariste d’A Silver Mount Zion et et co-fondateur de Constellation me confiait : "Il y a une écriture très forte, très critique dans Mt Zion. On fait ce que l’on peut pour avoir une parole engagée qui ne soit pas réduite à une caricature. Nous sommes de plus en plus un groupe qui remonte dans le chant, c’est désormais lui qui détermine la structure, le choix mélodique, les harmonies, la tonalité, le choix des distorsions ou pas. La voie, la parole, le chant sont désormais les motivations les plus profondes de Mt. Zion." Cette évolution, on l’a découverte deux ans plus tard avec la parution de Horses in the Sky. Et on la doit beaucoup à Efrim Menuck, chanteur et guitariste illuminé du collectif. En mai 2005, je l’interviewais par mail pour tenter de démêler ce qui agite ce punk lyrique qui voit des chevaux dans le ciel.




"J’ai toujours détesté le terme post rock"


"Etre punk c’est apprendre par soi-même l’ossature des choses"







Chaque album d’A Silvert Mount Zion semble poussé par une nécessité. Laquelle ?
Persévérer plus que jamais dans de nouvelles directions. Par exemple pour trouver le moyen d’amener telle mélodie de piano à son apogée à telle moment précis d’un morceau. Qu’elle dessine quelque chose de fin, d’optimiste. On souhaite offrir une musique de plus en plus lumineuse et nourrie d’espoir. Une musique qui soit, telle une borne kilométrique, le signe qu’on a gagné du terrain sur cette longue route chaotique qu’est la vie... Le monde est un vaste foutoir dont nous sommes prisonniers, voilà la grande et bête vérité que nous continuons de raconter : l’espoir et l’angoisse, les rêves et la politique, l’incurable tristesse d'être en état de guerre permanent…

Sur votre cinquième album, Horses in the sky, la musique est plus abrupte et nerveuse que par sur vos précédents albums et il y a aussi plus de voix et de textes. Voulez-vous dire par les mots ce que votre musique se chargeait auparavant de communiquer intuitivement ?
Nous avons écrit la majeure partie de l’album sur la route. C’est donc, peut-être plus que sur nos précédents disques, le son de nos quatorze pieds martelant le sol… Notre local de répétition est petit, mal chauffé et souvent jonché des déchets que laissent les gens qui y passent. Le piano est cassé, nos amplis déconnent et la plupart du temps nos trois guitares font un vrai boucan. Les heures que nous passons ici peuvent donc être difficiles. Six d’entre nous sont sujets à de sérieux vagues à l'âme, que deux autres se laissent aller au vertige de leur chère déprime et que les cinq autres parviennent tout juste à ne pas rester les yeux bloquer sur leurs pieds. Et voilà, deux nuits plus tard, ceux qui étaient au plus haut sont soudainement frappés d'une dépression carabinée et ceux qui étaient au plus bas nagent en plein sentiment de supériorité. On pourrait reprocher à de nombre d’entre nous de trop boire. Mais quand tous ces fous furieux se retrouvent en cercle dans ce local de fortune et qu’on jette au sol nos disgrâces et nos laideurs, nos sanglots et nos chaîne et que nous fourrons nos doigts dans cette crasse, que nous essayons de marier ces tessons d'anxiété et ses lambeaux d’espoir, nous parvenons à construire des hautes tours à l’équilibre précaire au sommet desquelles nous plantons des drapeaux aux terribles symboles. Parfois nous essayons de greffer des pyramides à des losanges, des ovales à des carrés. Un jour, trifouillant sa contrebasse, Thierry a sorti trois lignes partant dans neuf directions différentes qui ont jailli comme une intense lumière noire. Après il a dû s'allonger pendant un moment pour reprendre son souffle. Nous sommes fiers du vacarme de ces sabotages sonores, fiers de chanter ensemble, fiers de la gênante clameur que nos sept cœurs produisent quand ils sonnent de concert…

Ce local de répétition dont tu parles c'est l’Hotel2Tango ?
Oui, ce grand loft sale situé au-dessus d’un garage est aussi notre lieu de vie en plus d’être notre quartier général où se déroulent des spectacles illégaux, notre local de répétition et notre studio d’enregistrement. On le loue à un loyer très bas depuis onze ans. Mais un jour, quand les prix auront augmenté, nous devrons sûrement le céder à des requins de l’immobilier. Ce jour-là peut-être qu’on y fixera une plaque commémorative avant de partir…

Parler de post rock est-il une bonne manière de décrire votre musique ?
J'ai toujours détesté le terme post rock. Je n'ai jamais été intéressé par l'esthétique pure ou l'expérimentation formelle. Je me suis toujours vu comme un ado armé d’une guitare et d’un fervent désire de "rocker". Or le post rock ça m’évoque une culture et un héritage qui ne sont pas les miens, c’est ce que ferait un musicien qui aurait une conception étouffante et sclérosée de la musique. Le post rock, je ne sais pas dans quelle mesure c’est utile en tant que genre théorique ou pratique artistique, mais je ne connais pas un musicien ou un groupe qui n'ait pas du dédain pour ce terme…

Votre deuxième album s'intitule This is our punk rock. Cela veut-il dire que vous vous sentez plus proche des Sex Pistols que de Pink Floyd ?
Hum, nous sommes pas vraiment influencés par des groupes, plutôt par une conception ultra romantique de l'histoire du bruit humain déjà produit sur cette satanée planète, par des siècles et des siècles de hurleurs solitaires faisant des chansons à partir de rien si ce n'est d’une salive libérée en crachats légitimes et guitares anxieuses, tout un commerce secret de complexes pincement de cordes transpirant les sales poignées de mains qui se font le long des ponts de poussiéreuses places publiques… Aujourd’hui on n’estime plus vraiment le pouvoir du cœur dans ce qu'il peut avoir de plus noir, le noyaux déchirant de cette chose qu’on appelle musique, cette boue sublime contenue dans les larmes de Nina Simone, ces voyelles grandiose éraillées sans fin par Roscoe Holcomb comme des chaînes rouillées à travers l’implacable naufrage qu’est la vie, la féconde gaieté d'un sifflement enregistré tel quel ou la gloire de demie phrases incongrues que jette par-dessus bord un somptueux navire en flamme mitraillé par une pluie de tous les diables….

Je suis récemment tombé sur deux définitions du punk. La première est du rock-critic Lester Bangs : "Etre punk c’est détester toute sorte de poétisation de soi-même, c’est dire à tous les punks d’aller se faire foutre". La seconde est du groupe rock français Métal Urbain : "Le punk c’est quelqu’un qui prend l’information, la digère et renvoie l’ennui et l’angoisse au visage d’autrui avec une attitude provocante". Ta définition du punk ?
Etre punk c’est apprendre par soi-même l’ossature des choses pour pouvoir alors bâtir soi-même et avec des amis des tours plus complexes et menaçantes. Puis c’est apprendre par soi-même la photographie pour pouvoir photographier les tours que vous avez faites…

Les journalistes parlent souvent de Silver Mt. Zion comme d’un groupe militant. Ça te gène ?
Hum, je me suis toujours considéré comme un piètre convive pour les dîners dorés de l’industrie du disque. Je ne nous vois pas du tout comme des "militants". Pour nous cette réputation veut juste dire que le navire du journalisme musical actuel est réactionnaire et fermé à tout changement. Nous, nous essayons seulement de faire notre étrange métier du mieux qu’on peut, de retranscrire notre cri le plus fidèlement possible et nous nous fichons d’être considéré comme de mystérieuses caricatures politiques...

Ces dernières années les groupes montréalais sont régulièrement accueillis chez nous comme "the next big thing". On l’a encore vu récemment avec Arcade Fire. As-tu une explication à cela ? Les groupes de chez vous seraient-ils plus frais et novateurs qu’ailleurs ?
J’ignore si les groupes de Montréal sont vraiment plus frais et novateurs dans leur approche de la musique que les autres groupes d’autres pays. J'écoute des groupes provenant d’un peu partout dans le monde et je trouve qu’il y en qui mélangent toutes les nuances du rock, même les moins commodes, d’une façon originale. Et il y en a qui me donne le sentiment de trouver cette beauté qui sauve l’homme. Faire de la musique ainsi, ça existe partout et existera toujours…

La beauté atypique de votre musique est renforcée par le mystère qui vous entoure, et que vous cultivez en préférant l’anonymat et la rareté à la surexposition. Comment êtes-vous pareillement perçu à Montréal ?
Au Canada nous sommes majoritairement ignorés par les médias. Très tôt, nous avons écopé d’une réputation selon laquelle nous serions "difficiles" et "prétentieux". Nous sommes quasiment invisibles dans notre propre ville et notre propre pays. En même temps, nous continuons à remplir les salles quand nous donnons des concerts et nous continuons à vendre une quantité modeste mais raisonnable, suffisante, de disques. C’est une étrange position que la notre...

Pensez-vous que votre musique marque les gens au point de les pousser à agir pour changer leur vie ou le monde dans lequel ils vivent ?
Je ne sais pas si notre vacarme influence à ce point les gens et si oui, comment.
Je ne suis d’ailleurs pas intéressé par l’idée d’influencer les gens. Je n’ai pas de réponses ou de nouvelles manières à révéler pour vivre plus honnêtement. Parfois j’espère juste que nos sempiternelles histoires sont déjà mieux que rien pour certaines personnes, qu’elles les aident à remonter la pente…

Les membres de Silver Mt. Zion pratiquent-ils d’autres arts que la musique ?
Non, nous n’avons essentiellement que la musique et tout un tas de groupes entre lesquels nous nous partageons. Mais Jessica fait des sculptures et des lampes à partir de déchets, Ian co-dirige notre label, Beckie et Scott sont tous deux à la fac, et Thierry et moi sommes co-fondateurs et co-propriétaires de L’Hotel2Tango, où nous travaillons la plupart du temps.

Pour un type né en 1980 comme moi, vous appartenez plus ou moins à la culture altermondialiste, comme Naomi Klein, l’auteur de No Logo. Comment voyez-vous cette génération à l’heure où ce mouvement s’avère sévèrement critiqué ?
Il faut plus qu’un livre ou qu’une poignée de disques pour changer quoique ce soit dans ce monde. De toute façon, le capitalisme mondial, basé sur l’industrie du pétrole, semble s’effondrer de lui-même sous son propre poids... Peut-être que ce qu’il nous reste de mieux à faire est de réfléchir à comment nous allons pouvoir prendre soin de chacun de nous dans les obscures années qui s’annoncent. Réfléchir à comment nous allons pouvoir reconstruire nos économies locales.

Un jour, chroniquant Horses in the sky, un journaliste français a écrit : "Si un jour il veut mettre à jour Lipstick Traces, son pertinent livre sur la subversion à travers les âges, l’américain Greil Marcus devra écrire un long chapitre sur ce qui se passe depuis quelques années du côté de Montréal. Parce que ce que Godspeed ! et A Silver Mt Zion créent va au-delà du simple désir d’apporter quelque chose de neuf à l’immense et puissante industrie du disque. Guidés tous deux par la rage et le désir, chacun de leurs actes semblent être une réponse à ce que Marcus appelait dans son ouvrage : "le gel totalitaire du monde moderne"." Ta réaction ?
Accchhh... je ne sais pas, de telles choses me donnent mal au crâne, je ne suis pas bien placé pour dire quelle est notre place dans "l’histoire de la musique". Nous sommes vraiment humbles au sujet de notre "importance", essentiellement satisfaits de notre petit empire fait maison, toujours inspirés par d’autres féroces combattants dans ce monde si triste, et nous espérons avoir assez de chance pour continuer à faire flotter notre vaillant petit navire pour quelques années encore…

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13 août 2007 1 13 /08 /août /2007 01:37
Born dead ?

A l’heure où Arcade Fire rempli les stades, Silver Mt. Zion suit à la lettre le dogme indé de son label, Constellation, et avance masqué. Emanation des défunts Godspeed You Black Emperor, cette fraterie montréalaise résiste. On attend toujours leur sixième album. Pour patienter et faire plus ample connaissance, voici deux interviews de leurs membres les plus influents, à commencer par celle Ian Ilavsky. Rencontré à Bagnolet en 2003, le guitariste de Silver Mt. Zion, également co-fondateur de Constellation, nous parle des spécificités de ce label.



"Partager les profits entre tous les groupes"


"Se lancer dans un activisme politique ?"










"En 1996, nous nous demandions ce qui manquait dans la scène locale. Il n’y avait pas de petites salles sur Montréal, gérées par des artistes pour des artistes. La plupart des lieux du centre ville étaient gérés par deux ou trois grandes compagnies Québécoises avec des visées touristiques. En général, c’était du jazz complètement plat, pas expérimental et pas aventureux du tout. Et les bars fermaient à 23h pour se transformer en discothèques. C’était vraiment une grande bataille pour trouver des salles pour des petits groupes. Alors nous avions pour projet de monter une salle de spectacle. On avait un très petit budget pour lancer l’affaire, environ 10 000 dollars Canadiens, qu’on avait sauvé de nos boulots respectifs. On avait trouvé plusieurs lieux mais on n’avait aucune chance d’obtenir le permis pour fonder une nouvelle salle de spectacle. Pourtant, on ne demandait pas d’argent, juste un permis de construire. Alors on a abandonné le projet. Et l’aventure Constellation est née de cet échec, comme la suite logique de notre volonté de monter cette salle de spectacle, avec toujours le souci de représenter la scène musicale locale."

"Nous ne voulons pas sortir plus de 4-5 albums par an. C’est un choix que nous avons fait dès le départ car nous ne voulons pas devenir trop grand, mais gérer au mieux notre progression. C’est sûr qu’on pourrait travailler avec plus de groupes hors de Montréal ou du Canada, on pourrait aussi sortir 8-10 albums par an car on nous sollicite beaucoup. Mais nous ne travaillons qu’avec des groupes régionaux car nous ne pouvons pas tout produire, nous devons faire des choix et il se trouve qu’il y a beaucoup de créations musicales sous-exploitées que nous trouvons intéressantes à Montréal. Par contre, nous n’avons jamais signé de contrats, cela se fait dans la conversation, les groupes doivent nous faire confiance. De notre côté, nous devons gérer au mieux les dépenses et les recettes car, au final, on partage les profits entre tous les groupes. Et, à petite échelle, je pense que seul le système de partage fonctionne. Ainsi, une petite parution vendue à 4000 copies donnera un peu d’argent pour l’artiste. Dans les autres modèles de fonctionnement, tu ne réaliseras jamais un sou là-dessus."

"Nous préférons jouer deux soirs dans une petite salle plutôt qu’un soir dans une grande salle. Lorsqu’on vient à Paris, on se produit soit Aux Instants Chavirés (Montreuil, nda) soit à L’Echangeur (Bagnolet, nda). Très souvent, les salles de plus de 500 personnes sont gérées ou achetées par de grandes compagnies et nous ne voulons rien négocier avec les grandes compagnies. Il y a cinq ans, des salles étaient encore indépendantes mais maintenant elles appartiennent à des grands groupes. Par exemple, L’Olympia appartient à Sony ou je ne sais pas qui, donc pas question de jouer là. Alors nous nous faisons des recherches en Europe, en France, en Allemagne pour savoir quels sont les intérêts derrière chaque salle."

"A Silver Mt. Zion essaye d’allier l’esthétique et la politique. Il y a tout un contexte en arrière scène qui agit dans ce sens, que ce soit la façon dont nous produisons nos albums, dont on les sort, la structure économique, le packaging, la démarche artistique… Nous travaillons à tous les niveaux, esthétique comme économique, pour avoir un engagement politique global. Nous sommes vraiment chanceux de faire ce métier et de pouvoir en vivre. Mais de plus en plus, au regard de la scène politique en Amérique du nord, on se pose la question de savoir si c’est vraiment le plus important de penser au prochain album ou à la prochaine tournée. Il arrive un moment où on se demande si l’on ne devrait pas se lancer plus directement dans un activisme politique. On pourrait stopper une année et s’engager volontairement dans la politique. Nous ne sommes pas des experts, il y a des gens au Canada qui sont beaucoup plus qualifiés dans ce domaine et avec qui nous pourrions collaborer. Voilà en tous cas une voie vers laquelle nous tendons de plus en plus."

(Suite et fin.)


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7 août 2007 2 07 /08 /août /2007 19:00

Les Eurocks, top ou toc ?

Pour sa 19e édition, le festival franc-comtois a réussi à délivrer 10 shows de plus que d’habitude. En 3 jours, 80 prestations scéniques lui ont permis de rentrer dans ses frais, mais tout juste, avec 85 000 tickets vendus contre 100 000 l’an passé et un seuil de rentabilité fixé à 73 000. Et pendant ce temps, à 10 000 lieux de telles préoccupations, avec mon pass journaliste et mon carnet de note, je cherchais un sens à tout ça.

Dimanche 1er juillet. Sous le crachin de ce début de journée, on apprécie les longs hymnes anglophiles des parisiens de Stuck in the Sound. Leur rage, leurs accalmies et leur souplesse vont chercher du côté des Pixies et des Smiths. Excité du bulbe, leur single, "Toy Boy" a une vrai patate, qui fait malheureusement de l’ombre au reste du répertoire, efficace sans casser des briques. Loney, dear – quatrième suédois de ces Eurocks – réussit là où son compatriote Peter Von Poehl a échoué : mettre l’ambiance à la plage avec d’angéliques pop-songs. Il faut dire qu’il est épaulé par des lignes de basse bien charpentées et les nappes vocales d’une choriste-claviériste dont on n’oubliera pas le sourire de sitôt. Ambiance Petite maison dans la prairie. A TV On The Radio, le son est massif, atmosphérique, tendu ; les mecs concentrés sur leurs intrus ; le chanteur ses longs bras habités. Issus de leur deuxième album, "Province", "Dirtywhirl" et "I Was a Lover" sortent la tête du lot, accrochent la foule mais sinon, trop mystique et hybride, comme celle des Griots & Gods, leur musique dissuade sur la longueur. Il y a beaucoup de monde à The Good, The Bad and The Queen, mais c’est bien parce qu’il y s’agit là de Damon Albarn – ex leader de Blur – et de Paul Simonon – ex bassiste des Clash – et que les ex c'est sexy. Parce que sinon, question musique, ce side project sent plus la retraite que la récréation. Les Klaxons, eux, mettent le chapiteau en fête avec leurs hymnes pop à synthé qui n'ont rien du furieux déluge "new rave" qu'on nous avait marketé mais qui nous chahutent gentiment les tympans.

Freaks névrosés

Entendant un peu partout qu’ils ne valaient rien sur scène, on n’attendait rien du concert d’Air. On ne savait même pas si on allait s’y rendre. Surtout que leur attachée de presse avait participé à nous les discréditer en nous narrant deux heures plus tôt combien il lui était par moments pénible d’être chargée de leur relation avec les médias (le monde extérieur ?). Parait-il que Nicolas et Jean-Benoît étaient flippés à l’idée de devoir traverser l’espace pro pour tenir leur conf de presse. Et que Nicolas se sentait en tel manque d’affection que l’attachée de presse devait courir à son chevet. (L’avant-veille ils ont stoppé leur show au château de Versailles au bout de deux morceaux par qu’il s’est mis à tomber des gouttes.) Bref, leur conf de presse a bien évidemment été annulée, mais il faut se méfier de ce que tout le monde s’accorde à dire. Car s’il y a une chose qu’on ne peut pas enlever à ces stars (freaks ?) névrosées, c’est que leurs morceaux ont une classe folle. Et avec 5-6 albums au compteur depuis 98, ça commence à en faire beaucoup des mélodies importantes. Donc voilà, les mecs n’ont pas l’air plus contents que ça d’être là et ils ont zéro charisme (à ce propos, la pochette de Pocket Symphony fait mouche en les figurant comme deux hommes de verre post-Kraftwerk), leur musique est telle qu’on se passe très bien d’eux. "Cherry Blossom Girl", "Venus", "People in the City", "Kelly Watch The Stars"... Best of volupté garantie. Pendant 45 minutes on oublie qu’on est en festival, on oublie la boue et on se surprend à déguster ces morceaux comme s’il s’agissait de classiques millésimés. Les morceaux de leur dernier album sonnent même mieux sur scène. Mais ce qu’on apprécie surtout c’est de pouvoir entendre des morceaux de 10 000 Hz Legend. "Don’t Be Light" est énorme. Leur deuxième album est celui qui a le moins bien marché. "Paradoxalement", c’est le plus ambitieux. Celui où les morceaux forment un tout. Là, ils faisaient du Pink Floyd, se lançaient dans une fresque, mais voilà ce qu’on permet à Radiohead, on ne le permet pas d’Air. Cet album était à écouter. Jugé trop lourd, ils sont retournés au light. Pocket Symphony.

Bigoteries de stadium rock

Là question qu’on a posé à Editors (de quelle manière le fait de savoir que vous jouez maintenant pour des stades influence-t-il l’écriture de vos chansons ?) on aurait pu et aimé la poser à Arcade Fire. Car depuis le succès monstre de Funeral, ils ont accepté de passer au stade supérieur. D’où en guise de deuxième vrai album la super production Neon Bible. Vénéré par des millions de fans, adoubé par Bono, Bowie, Springsteen et Byrne, distribué chez nous par une major (Universal), les montréalais sont partis en croisade pour convertir le max de monde et ont composé dans leur église un album à la hauteur de l’enjeu. Une sorte de Joshua Tree du XXIe siècle. Ni plus ni moins. Le disque homogène d’un groupe confiant. Ça reste bon, mais on s’en aperçoit sur disque comme sur scène, ça se rapproche déjà plus de ce qui se fait ailleurs. On a perdu en finesse, urgence et lyrisme nerveux ce qu’on a gagné en gros son. On n’a plus la projection d’un truc intimiste à grande échelle. Mais la projection d’un truc de grande échelle à grande échelle. Ça noie le poisson. Ça s’écoute facilement. On préférera toujours "Wampire/forest fire" à "Black Mirror", mais ne faisons pas la fine bouche : leurs bigoteries de stadium rock restent quand même un gros poisson. Tout ça donne un sacré show (superbe réorchestration du "No Cars Go" de leur premier EP), surtout quand vent et pluie s’invitent à ce moment précis pour mettre leur pierre à ce romanesque édifice. Peu de groupes arriveraient à faire tenir tant de gens sous ce déluge. Mais tout le monde tient bon. Quasi galvanisé que tout ça prenne une allure de petit combat avec les éléments. Ils sont récompensés : le final enchaîne "Power Out", "Rebellion" et "Wake Up" (en rappel). Et c’est sur cette poussée de sève qu’Arcade Fire est vraiment Arcade Fire dans la tête des gens. Régine Chassagne dit au public qu’il était génial, que ce n’est pas du pipeau, qu’elle le pense vraiment. Mais au fond on se fiche que ce soit vrai ou pas : les conditions étaient réunies, le groupe a tout donné, bien bataillé. Arcade Fire était seul a joué. Tout le monde était là. Là et pas ailleurs. Et il s’est passé un truc ! On repart avec la foi… et, toc ou top, peut-être qu’on reviendra aux Eurocks

Photos par Cécile Blanchard

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6 août 2007 1 06 /08 /août /2007 00:11

Les Eurocks, top ou toc ?

Pour sa 19e édition, le festival franc-comtois a réussi à délivrer 10 shows de plus que d’habitude. En 3 jours, 80 prestations scéniques lui ont permis de rentrer dans ses frais, mais tout juste, avec 85 000 tickets vendus contre 100 000 l’an passé et un seuil de rentabilité fixé à 73 000. Et pendant ce temps, à 10 000 lieux de telles préoccupations, avec mon pass journaliste et mon carnet de note, je cherchais un sens à tout ça.

Samedi 30 juin. Aujourd’hui il fait chaud et la gadoue odorante de la presqu’île du Malsaucy colle aux narines. Un temps parfait pour s’envoyer d’indie rock broussailleux des Cold War Kids (CWK). On aurait aimé voir ces admirateurs de Tom Waits et de Nina Simone s’ébattrent en plein air sur la petite scène de la plage, au lieu de celle du chapiteau, mais tant pis. Ils fédèrent une foule modeste mais enthousiaste. Mais ça ne dure pas. Parce qu’ils finissent par se lasser que le chanteur reste constamment au piano avec sa mine hargneuse, son sourcil fauve et cette voix roots, enflammée et fourchue. (Trop dogmatique. Contrairement à la pop-soul cross-over de la miss Winehouse. Et puis c'est quoi tous ces jeunes qui chantent avec des voix de vieux ?) Les courageux repartent néanmoins sur une bonne note : leur tube "Hanged me up to dry" gardé pour la fin.

U2 des années 2000

On retrouve les quatre membres d’Editors en conf de presse. On en profite pour poser quelques questions à cet équipage bien lisse, propre et pro sous tous rapports qui concourre, avec la sortie toute fraîche de son deuxième album, au titre de U2 des années 2000. Ce que ne cesse de faire les groupes, de Muse à Coldplay, en passant par Keane, Killers, Placebo, Bloc Party… On leur demande comment ils composent maintenant qu’ils jouent dans des stades. Première pirouette du chanteur : "Tu ne veux pas indéfiniment faire la même chose. Et puis à force de jouer devant de larges audiences, tu apprends ce qui marche. Au moment de composer tu vas donc vouloir retrouver cette excitation. Ce qui n’ôte pas au morceau d’avoir sa propre vérité." Tom Smith, toujours, précise : "On aime les musiques excitantes, celles qui te donnent envie de danser. On a été jeunes, fans, on sait ce que c’est que de ressentir ce genre de feeling et c’est ce que nous essayons de créer : alterner des chansons bien rythmées et des chansons plus lentes et essayer de faire le pont entre la manière dont on sonne live et celle dont on sonne sur disque." Très expressif sur scène, on demande au chanteur comment il appréhende l’interprétation scénique. "Je n’ai pas de modèle, c’est juste que plus tu fais de la scène plus tu t’y sens à l’aise. Et sur scène l’émotion doit passer donc en plus de chanter tu dois être expressif pour donner corps à ce que tu dis. Pour moi ça vient tout seul, car les mots signifient beaucoup." Et de conclure (ou avouer, c’est selon) : "Après, il y a bien sûr des chanteurs que j’admire mais ça ne veut pas dire que je cherche à être eux. J’adore Michael Stipe, mais je ne peux pas être Michael Stipe ! Mon côté acteur, comme tu dis, ça me vient naturellement. Si un jour j’en venais à préméditer ces choses-là, je crois que je commencerai sérieusement à m’inquiéter." No comment... On ne dira donc jamais assez combien Editors est plus proche de U2 que de Joy Division. Plus fleur bleue que cold wave. Ils précisent d’ailleurs, sans vraiment s’offusquer, qu’on les compare maintenant plus à Coldplay qu’à Interpol. Ils n’ont jamais autant marché que depuis que leur producteur a dressé un mur de grattes pour célébrer leur humanisme de stade (de même, pour le deuxième album de Keane, ils ont forcé le trio à dénaturer sa marque de fabrique piano-basse-batterie en leur rajoutant de la guitare... more is more, les gars...). Son net, puissant, épilé. Voix grave, généreuse, bien en avant. C’est démonstratif, ça se cabre, prend la pose. Ça sourit aussi, communique dans notre langue, à grosse dose de "Bonjour", "Merci", "Ça va ?". On reçoit tous ces refrains époumonés, ces guitares épiques et ces batteries disco avec une facilité déconcertante, oui ça nous accroche, mais sitôt le show fini on a déjà tout oublié.

Péripéties de Britney

Un détour vers la prestation brit pop survitaminée de Maxïmo Park, un détour vers celle de Phoenix qui prend son pied à jouer enfin à Belfort, un affrontement avec la horde de festivaliers qui remonte en sens inverse voir les Queen of the Stone Age et nous voilà à la plage devant les suédois d’I’m from Barcelona. Quand on arrive il y a vraiment plein de gens partout, tant sur scène que devant. Mais la fanfare pop la plus cool du moment est juste en train de finir ses balances aux yeux de tous. Ce qui ne les empêche pas de soulever une grosse vague d’excitation lorsqu’ils reviennent sur scène deux secondes après, poings levés sur l’air du "Barcelona" de Freddy Mercury. Le groupe – disons collectif car ils sont une vingtaine – entonne "Tree House" avec chœurs, choré et ballons colorés, comme si l’on était convié à une fête d’anniversaire. Et pour tout dire, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais ça m’a donné envie de pleurer, comme si quelque chose se brisait en moi, une armure, un rempart. Comme si c’était mon propre anniversaire. Ça ne s’est pas arrangé par la suite et je n’ai pas cherché à lutter. Le chanteur a sauté dans la foule avec son matelas de plage gonflable, ils ont invité un spectateur à venir jouer du pipeau, ils ont joué leur nouveau morceau – inspiré des récentes péripéties de Britney Spears. C’était festif, féerique. Comme chez les Flaming Lips. Une vraie et chouette euphorie collective.

Lemarchal national

1h10. On s’est déjà baffré de plein de décibels divers à cette heure mais les Hives font tout de même table rase. Une journaliste à nos côtés ne mâche pas ses mots : "Toutes les musiques ne se prêtent pas à un tel show, mais il y en a et peu se lâchent comme ça. Là le mec grimpe aux échafaudages, lance son pied de micro, s’approche de la foule, faits des sauts, il y va, quoi !" Et de rajouter : "Pourtant ils sont pas glamour quand tu les vois comme ça." C'est vrai, le chanteur de ce groupe suédois ressemble à un mix entre le leader des Franz Ferdinand et notre Grégory Lemarchal national. Un gentil garçon, souriant. Plus bad boy, le bassiste trimbale pour sa part une furieuse dégaine rockab qui n’est pas sans nous rappeler les Forbans. Mais à l’instar des anglais d’Art Brut, ces mecs te balancent ça avec la dérision et le sens du spectacle qui fait tilt – et heureusement qu’ils en ont du second degré car se prendre au sérieux quand on fait du garage rock lorsqu’on est suédois en 2007, c’est risquer d’aller dans le mur. Or ce soir comme le clame Howlin' Pelle Almqvist : "It’s a glorious love meeting !"


Photos par Cécile Blanchard

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