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  • : PARLHOT
  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 11:30
Supers héros pop




"Le personnage que je suis sur scène n’est pas un personnage"

"On est des kids
éternels, on aime jouer sur notre âge et notre sexe"






Les personnages que vous incarnez sur scène, d’où viennent-ils ?

Jessie : C’est culturel, ça vient des Stones, de Queen… On a une image glam alors on nous compare tout le temps à Bowie mais moi je suis plus dans Gary Glitter, Suzy Quatro et Sweet. Mais je pourrais très bien citer Chic Corea, Return to Forever, Metallica, Joe Jackson, Kate Bush et Police. On a pris tous ces trucs, on les a mélangé et ça a donné Fancy. Après, l’imagerie et le look qu’on a sur scène sont venus progressivement.

Chacun de vous avait envie de développer un personnage ?
Rae : L’image que j’ai développée m’est venue plus lentement que pour Mom et Jess. Au début, je ne savais pas trop ce que je voulais être sur scène. Contrairement au guitariste et au chanteur, ce n’est pas évident de trouver tes repères quand tu es bassiste. Je refusais d’avoir l’image habituelle du bassiste en retrait. Mon personnage a donc mis du temps à évoluer et je pense qu’il est encore en évolution.
Jessie : Mais il n’y a pas eu d’initiateur, ce n’est pas moi qui ai dit : "Allez les mecs, on se maquille !" ou eux : "Jess, tu devrais être complètement ouf sur scène !". Pour moi, le personnage que je suis sur scène n’est pas un personnage. Evidemment, dans la vie de tous les jours, je ne suis pas comme ça, je n’ai pas tout le temps envie que tout le monde me regarde.

C’est juste une facette de ta personnalité ?
Jessie : Plus qu’une facette, c’est une extension de moi. Sur scène, je peux être encore plus moi, enfin c’est aussi moi cette façon d’être. Donc, oui, c’est comme une facette.

Ton "personnage" m’évoque les icônes félines des années 80, Bruce Lee, Michael Jackson… La tenue de Bruce Lee dans Le jeu de la mort, c'est le jean slim avant l’heure !
Rae : C’est vrai (rires) ! De toute façon, l’esthétique des années 60, 70, 80 est une référence pour nous. Musicalement ou cinématographiquement, ça nous a vraiment influencé.
Jessie : Des choses magnifiques ont été faites avant et même après, mais ce qui me fait vraiment rêver et là où je puise toute notre énergie et notre inspiration, c’est vraiment dans ces "trente glorieuses" comme les appelle Rae.

Quelle est la meilleure première partie que vous ayez fais ? Daft Punk ? Le MC5 ?
Jessie : Déjà, juste un petit détail, moi le MC5 je ne suis pas fan, même si j’ai une afro comme Rob Tyner. D’ailleurs il a plutôt une afro comme moi ! Après c’est super flatteur de pouvoir faire la première partie d’un groupe aussi mythique…
Rae : Ce qui était impressionnant avec ce concert du MC5, c’est qu’il n’y avait pas autant de monde qu’on l’aurait souhaité ! En vérité, peu de gens se souviennent de ce groupe !
Jessie : Moi j’ai aimé faire la première partie de Peaches, parce qu’on aime Peaches et que Peaches aime Fancy. Et oui, Daft Punk bien sûr, parce que c’est Daft Punk, qu’ils sont super cools et que leur manager nous adore.
Rae : Moi j’ai un bon souvenir de première partie mais qui n’est pas dû à la tête d’affiche. C’était à l’Elysée Montmartre…
Jessie : Attention, il va balancer un truc !
Rae : Notre premier Elysée Montmartre et on ouvrait pour The Rapture, un groupe qu’on n’aime pas du tout et qui ne nous aime pas non plus, mais j’étais super content d’être là parce que pour moi l’Elysée Montmartre est une salle mythique où je suis allé voir plein de bons groupes quand j’étais jeune.

Votre tonitruant "Seventeen" vous suit maintenant depuis quelques années. N’avez-vous pas craint à un moment de ne jamais faire mieux que ce morceau ?
Rae : Non, je n’ai pas cette pression, je pense que nos titres ont tous un potentiel tubesque. Parfois, ce que je me demande, c’est si on arrivera plus tard à faire aussi bien que ces compos.
Mais peut-être qu’on arrivera à faire encore mieux. On est plein de ressources.
Jessie : Oui, j’en suis quand même persuadé. Après, c’est peut-être une question de moyens supplémentaires pour épanouir notre inspiration et notre créativité. Parce que là c’est clair qu’on commence à avoir faim. On n’a pas d’argent, on n’a rien.

Je n’ai pas étudié les paroles à la loupe : "Seventeen", ça parle du fait d’avoir 17 ans ?
Jessie : Non, c’est plus un morceau qu’on a écrit en réaction à cette espèce d’impératif flippant à absolument rester jeune que véhiculent les magazines. Maintenant si tu as 50 ans tu dois en paraître 30. Et si tu en as 16, tu dois en paraître 22.

Ça me rappelle un passage de La possibilité d’une île de Houellebecq où sa nana lui dit que son magazine prépare l’avènement d’une génération de "kids définitifs".
Jessie : Oui, c’est ça, on est des éternels kids.
Rae : Mais ce qu’on fait ce n’est pas vraiment une critique, c’est juste un constat. Parce que finalement on est aussi un peu dedans. D’ailleurs on met le doute sur notre âge. Tout le monde nous le demande mais on refuse de le donner parce qu’on veut une image un peu éternelle.
Jessie : Ça nous amuse de jouer de notre âge comme de notre sexe. Ce n’est pas anodin s’il y a des filles sur la pochette de notre disque, dont une mature women avec un appareil dentaire. Ces dessins sont de Mom. C’est lui (enfin c’est elle, c’est lui, on ne sait pas) qui signe tout l’artwork de Fancy.

C’est marrant que tu parles d’elle ou lui : sur votre pochette de disque vous avez l'air de Drôle de dames, voire de Cat’s Eyes.
Jessie : Forcément, oui.
Rae : Ce n’est pas la référence utilisée par Mom mais c’est sûr qu’il y a un côté super héros…
Jessie : Un côté “Kings of the Worlds” !

(Suite.)


Photos par Robert Gil


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20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 11:02
Supers héros pop

Ils ont débarqué sans crier gare avec "Seventeen", single écrasant la concurrence au sein de la compile CQFD 2004 des Inrocks. Deux ans plus tard un maxi du même nom est sorti, mais c’est surtout leurs concerts qui ont fait leur réputation. Androgynes, maquillés, attifés, déchaînés, tout en rock et en voix hérissés, Jessie Chaton (chant), Ramon Pavez (basse) et Mohamed Yamani (guitare) sont de vraies bêtes de scène. Au point qu’on en a presque oublié s’ils étaient ou non de vrais songwriters capables d’un grand album. C’est, entre autres choses, ce que j’ai demandé à Jessie et Rae. Nous étions en juillet. Dans leur maison de disques. Il y avait des croissants sur la table. Et Kings of the Worlds, leur premier album, dont la sortie approchait à grands pas. Prévue fin septembre.



"N’est-ce pas trop tôt pour dévoiler cette facette ?"

"On vise plus haut que The Darkness"




Salut Jessie, salut Rae. Dites, la presse a reçu votre album en version sampler, chaque morceau se voyant amputé de moitié. C’est juste une méthode d’anti-piratage ?

Jessie : Non, c’est surtout dû au fait que le disque n’était pas complètement mixé. On préfère attendre d’avoir fini le mix avant de le montrer en totalité. Et il faut qu’on se dépêche parce que l’album sort en septembre et on commence à avoir pas mal de retard.

A quoi est dû ce retard ?
Jessie : On est très lent…

Ça fait quelque chose comme 3-4 ans que vous êtes dessus, non ?
Rae : Oui, mais il y a eu beaucoup de coupures. On s’est demandé à un moment s’il ne fallait pas le faire mixer par des personnes un peu connues donc ça a pas mal traîné…

C’est peu de dire que vous prenez votre vraie dimension sur scène. Après ces divers faits d’armes scéniques, ça revêt quelle importance pour vous de sortir un album ?
Jessie : C’est une finalité. Ça fait 3-4 ans qu’on joue ces chansons sur scène et on a envie qu’un plus large public les découvre et éprouve pour elles le même engouement que nous. Et c’est aussi pour pouvoir passer à de nouveaux morceaux, un nouveau disque ! Après la pression qui accompagne la sortie du disque, on ne s’en rend pas compte. On est surtout super excité et heureux de le sortir. On ne sait pas ce qui va ça va donner niveau ventes et accueil. Enfin, perso je n’en suis pas très conscient. Et toi, Rae ?
Rae : Je ne sais pas. Pour moi c’est une aventure. On va lâcher notre disque en pâture et on verra. Ça fait un peu partie de l’excitation.

La trouille ?
Rae : Oui, mais on n’est pas non plus transi de peur. On a une sorte de trac mais c’est un trac constructif, comme celui qu’on ressent avant de monter sur scène.

Avez-vous ramé pour bâtir un répertoire de chansons qui ait sa cohésion sur disque ?
Jessie : (Silence.) Un peu quand même ! Parce qu’on aime avant tout l’énergie et la mélodie mais c’est vrai qu'on aimerait parfois faire des incursions dans d’autres genre que notre créneau rock speed. D’ailleurs on a quelques morceaux qui flirtent avec d’autres styles, dont un composé par Rae qui s’appelle "Fly to America". Il sera en face B du 45 tours inédit qu’on va tirer à 500 exemplaires. C’est un morceau un peu plus mainstream, pop et moins excité que ce qu’on a fait d'habitude.
Rae : C’est une bonne question.
Jessie : Bravo hein !
Rae : Parfois on se demande si on est cohérent artistiquement. On a envie d’exprimer nos différentes influences, mais on s’interroge : "Est-ce qu’il n’est pas trop tôt pour dévoiler cette facette ?" On garde donc des morceaux pour une prochaine étape de Fancy.

En tant que produit vous devez respecter l’image et le positionnement qui est le votre. Mais en tant qu’artiste vous avez envie de libérer toutes les facettes qui vous constituent. Il y a la une tension, un paradoxe.
Rae : Oui, c’est sûr qu’il ne faut pas décevoir les gens qui nous connaissent comme un groupe de scène qui donne de l’énergie à des compos plutôt rock, même si on a une pulsation assez funky sur certains titres. On doit faire attention à ne pas aller trop vite.
Jessie : Mais notre but n’est pas de nous enfermer dans un style. Créer implique une certaine liberté et on ne prétend pas être un groupe de garage ou de funk pur, on veut au contraire s’ouvrir énormément de portes. Avec "Miss You" les Stones sont allés vers le disco tout en restant les Stones. Kiss a fait de même avec "I was Made For Loving You" tout en restant Kiss. Nous, on veut faire pareil : être partout, goûter à tout et que ça reste du Fancy.

Vous êtes réputés être des bêtes de scène. Ce disque, est-ce une manière de rappeler aux gens que vous êtes aussi des songwriters ?
Rae : Tout à fait. Ecrire de bonnes chansons et de belles mélodies, c’était déjà important pour nous avant que Fancy ne voit le jour. Mais c’est vrai qu’étant donné notre réputation de bête de scène, on avait un peu l’impression qu’on perdait de vue notre goût pour les bonnes compos. On veut montrer qu’on a de bonnes chansons et on espère d’ailleurs que le disque va mettre ça en avant et toucher un public différent qui verra en nous de bons compositeurs.
Jessie : Plus que différent c’est un plus large public qu’on veut toucher avec le disque. C’est notre but. On veut être mainstream, avoir de la thune, que ça marche, être reconnu…

Mais de toute évidence pas à n’importe quel prix ! Certaines personnes ont, parait-il, voulu faire de vous des Scissors Sisters français et ça ne vous a pas plu.
Jessie : C’est normal parce que c’est des raccourcis. Tout à l’heure un journaliste me parlait de The Darkness. Je ne veux justement pas faire trop dans le style d’un The Darkness bis. C’est très important de ne pas nous affilier à ce côté trop rigolo. On a de l’humour et du second degré, mais on est quand même un groupe avec de vraies chansons, une vraie prestation scénique et nous on vise plus haut que les Darkness, on vise des gens comme les Stones, Michael Jackson, Elvis Prestley ou Queen. On ne veut pas faire un one shot. Après, je comprends qu’il faille parfois mettre des étiquettes, même nous on le fait. Mais voilà : nous on veut imposer notre truc, pour que bientôt les gens disent : "Tiens, vous sonner Fancy vous !"

(Suite.)



Photos Robert Gil


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13 novembre 2007 2 13 /11 /novembre /2007 22:47
A la recherche
du temps perdu




2 novembre 2007. 16h30. La Maroquinerie. Je renconte David Gedge, leader de The Wedding Present, afin qu’il éclaire ma lanterne de mécréant sur le passé, le présent et le futur de ce groupe phare de l'âge d'or de l'indie rock, dont je n'ai pas compris l'attrait à l'écoute de la réédition CD de leur Live 1987.


David Gedge n’a pas tenu parole. 20 ans après ses déclarations d’intention anti-carriériste, The Wedding Present est toujours là en 2007. Ce soir, comme de nombreux soirs depuis le 18 octobre et ce jusqu’à fin décembre, ils rejouent George Best, leur premier album, en profitant pour dévoiler quelques titres d’un nouvel album prévu pour le printemps prochain. Ils le bossent actuellement avec Steve Albini. Oui, le producteur de leur Seamonsters de 91. Je ne balance pas cette info en érudit. Je l'ai eu en me documentant sur le groupe en vu de l'interview. Car voilà je ne sais quasiment rien de The Wedding Present. Le groupe a triomphé dans le circuit de l'indie rock anglais en 86 et moi à cette époque j'avais 6 ans. Et il n'a jamais été assez culte pour arriver à mes oreilles par la suite.

C'est donc en novice que je me présente à David Gedge, avide d'en savir plus et de comprendre d'où vient leur confidentiel mais réel rayonnement au sein de la sphère rock. Car autant j'ai aimé leur album de 2005, Take Fountain, qu'un attaché de presse bien aimable m'a envoyé juste avant la rencontre, autant
je reste réfractaire à leur compos de 1987 (cf. chronique CD). Tellement que je ne suis pas resté jusqu'au bout de leur concert à la Maroq. J’avais l’impression de voir un bûcheron aux faux airs de Nick Cave tenter d’incarner un répertoire post Morrissey. Cinq morceaux m'ont suffi. Heureusement pour moi l'interview était prévu avant le concert et David Gedge était sympa malgré son air bourru qui ne donne pas trop envie de s'y frotter. A deux pas de la salle, tranquillement posé dans le hall d’un modeste hôtel, il a répondu à toutes mes questions.



"
Je ne veux pas qu'on m’accuse de copier tel ou tel groupe"

"On n'a jamais fait ce qui déchainait les passions"

 



Bonjour David. Pour tout vous dire je viens de découvrir votre groupe avec ce double Live 1987. Et je ne sais pas si c'est le fait de l'avoir écouté juste après avoir vu le film Control et d'avoir replonger dans la discographie de Joy Division, mais ma réaction a été de me dire : "Wouah, ils font du Joy Division en moins bien !" Ce groupe était-il une de vos référence majeures à l’époque ? Ou quelque chose dans l'air de l'époque dont vous subissiez l'influence malgré vous ?
Ah… Je pense qu’on est toujours influencé par les musiques qu’on aime. Et on a toujours aimé Joy Division et New Order. Mais je crois qu’on essayait de ne pas être influencé par eux. Ça peut sembler stupide mais quand on écrivait des chansons il arrivait que quelqu’un dans le groupe dise : "Oh, ça c’est super, ça sonne comme tel groupe !" Et je disais : "Attends une minute ! Je ne veux pas que les gens m’accusent de copier tel ou tel groupe."

Mais à cette époque Joy Division était sans doute plus une atmosphère qu’un groupe…
Peut-être. J’ai grandi à Manchester. Quand j’étais ado il était toujours question de Joy Division, des Buzzcocks, des Chameleons, toute cette scène assez influente. Elle se retrouve donc forcément quelque part dans ma musique !

La chose qui m’a le plus fait penser à Joy Division en écoutant ce live c’est votre façon de chanter. Vous avez une voix grave très gutturale. En cela je l'ai trouvé très proche de celle de Ian Curtis et parfois, quand vous montiez en voix de tête, lyrique, proche de celle de Morrissey. Aujourd'hui cela sonne terriblement cliché, dépassé. Mais  ne l'était-ce pas déjà à l'époque ?
Sans doute. Mais je pense que mon chant a évolué au fil des années…

De même que votre musique. Lorsque qu'on écoute votre Live 1987 puis Take Fountain, votre dernier album sorti en 2005, on a l’impression de ne pas avoir à faire au même groupe.
C’est vrai. Pour deux raisons. La première c’est qu’entre les deux il s’en est passé du temps, presque 20 ans ! J’ai changé, en tant que chanteur, songwriter et le line up du groupe a lui aussi changé. A chaque fois qu’une nouvelle personne intégrait le groupe elle arrivait avec son enthousiasme et son envie de prouver qu’elle était au moins aussi bonne que son prédecesseur. Ça nous fut profitable. Si on était resté les mêmes quatre membres du début on sonnerait sans doute comme un vieux groupe aujourd’hui. Donc oui, partant de là, on est un nouveau groupe aujourd'hui. Mais la deuxième raison à cela c’est que j’ai toujours tenu à ce qu’on se renouvèle à chaque album. Une fois qu’on a publié George Best, notre premier album, on est passé à autre chose et on continue de fonctionner comme ça. Ça a toujours été important pour moi d’expérimenter. Je suis donc ravi qu’entre ces deux albums tu ais l’impression d’avoir à faire à deux groupes différents !

Si vous êtes si porté sur l’avenir pourquoi ressortir aujourd’hui des enregistrements de concerts vieux de 20 ans ?
Eh bien au départ on n’avait pas prévu de sortir ça. On voulait faire une tournée pour fêter les 20 ans de George Best. Mais le problème c'est que pour faire une tournée tu dois avoir sorti un nouveau disque. On voulait donc ressortir George Best, c'était logique, mais on n'a pas pu parce qu'il avait déjà été réédité il y a dix ans. A la place on s'est donc dit que ce serait peut-être sympa de remasteriser en un double CD des cassettes de concerts qu’on vendait à la sortie de nos premiers shows. Alors forcément, le résultat sonne toujours un peu cassette et j'y entends nos erreurs, mais c'est normal. En fait, je vois ce disque comme un document, une part de notre histoire. C'est
une démarche un peu nostalgique.

Il paraît qu'à l'époque vous vendiez des fanzines avec les cassettes de vos concerts. Qu'y avait-il dans ces fanzines ?
Au tout début c’était juste une newsletter réalisée par un fan, une page de texte annonçant nos dates de concerts, sorties de nos disques et passages radiophoniques chez John Peel. C’était assez ennuyeux. On a donc commencé à y mettre un peu de bande dessinée. Des petites BD qui racontaient la vie du groupe, nos tournées, etc. C'est Terry, notre bassiste, qui fait ça. Tiens, d’ailleurs j'ai de nouvelles planches dans mon sac. Regarde, cette planche-là a été faite récemment. Ici c’est Steve Albini, l’ingénieur du son avec qui on travaille notre prochain disque. Celle-là c'est sur notre tournée actuelle. Là c’est notre public en 1987 et là c’est notre public aujourd’hui.

Les mêmes personnes 20 ans après !
Oui, ils ont des enfants maintenant et ceux qui avaient les cheveux longs en 87 en ont beaucoup moins aujourd’hui ! D'ailleurs, c'est toujours la même personne qui s'occupe de notre fanzine, un type qui s'appelle Lee Tucker.


Dans une interview de 87 vous avez déclaré que vous ne feriez plus de musique en 2007, qu'un groupe de rock ne devait faire qu'un album puis se taire. Force est de constater que vous n'avez pas tenu parole !
Oui, j'ai menti. Enfin, je pensais vraiment ça il y a 20 ans. C'était juste stupide de se prononcer comme ça sur un futur aussi lointain.


En 87 vous arriviez après la new wave. En 91 avec Seamonsters, un disque qualifié de très agressif et produit par Steve Albini, on a dit que vous devanciez le grunge. A croire que The Wedding Present a toujours échappé aux grands courant qui ont marqué l'histoire du rock. Vous en aviez conscience ?
Oui. Il y a beaucoup de fan attitude et de suivisme dans le monde de la musique. C'est cool si tu aimes le style de musique en vogue, mais ça peut devenir ennuyeux si tous les groupes se mettent à sonner pareil. Et d'une certaine façon nous on a toujours été en dehors des modes et des tendances. Un peu comme New Order.


A cette différence que New Order a fait école en créant son propre son.
Exactement. Car quand un groupe d'indie pop se met à la dance music alors il ne s'agit plus vraiment de la dance music, mais quelque chose d'autre, d'inclassable et je trouve ça bien. A l'époque de Madchester, avec les Stones Roses, la danse, tout ça, on aurait pu suivre le mouvement mais ça ne m'intéressait pas, je voulais d'autant plus qu'on fasse nos chansons, qu'on suive notre chemin. On ne s'est jamais branché sur ce qui déchaînait les passions. C'est juste notre façon d'être.


The Wedding Present fut pleinement contemporain de ce qu'on a appelé l'indie rock. Quel regard portez-vous sur l'indie rock d'aujourd'hui ?
Aujourd'hui je pense que c'est devenu quelque chose de l'ordre du marketing. Mais à l'époque ça ne l'était pas. Nous, on n'avait pas le choix. On n'intéressait pas vraiment les majors, à peine quelques petits labels, comme Rough Trade par exemple. On a essayé de signer un contrat avec un petit label indé mais on n'a jamais réussi donc on a monté notre propre label. Voilà comment on est devenu indépendant. Et on aimait ça ! Parce qu'on était nos propres patrons. Quand on faisait un disque on n'avait pas un businessman sur le dos pour nous dire quoi faire et ne pas faire. Après, si on a signé sur RCA c'est parce qu'on commençait à être bien connu et qu'on avait besoin d'une plus grosse structure pour nous soutenir. On leur a donc dit : "Ok, on signe, mais vous n'avez pas votre mot à dire sur notre musique. Ça c'est notre travail."


Cette éthique de rockeurs indé purs et durs vous a-t-elle aidé à vous distinguer des autres groupes de l'époque ?
En un sens, oui. Même si je suis sûr que d'autres groupes avaient la même éthique. Ce n'est pas toujours facile de fonctionner ainsi. Ça peut être dur de refuser de signer sur une major. On a parfois envie de céder et de se dire : "Ok, filez-moi l'argent..." Mais j'ai toujours aimé m'impliquer à fond dans toutes les étapes de notre travail, de voir comment faire tel son, comment enregistrer ci et ça. Je suis un peu obsessionnel à ce niveau, j'aime pouvoir tout contrôler ! Mais voilà je ne suis pas en train de dire qu'il y a une bonne et une mauvaise manière d'envisager la musique et d'en faire. Nous, on a juste fait ça de la manière qui nous ressemblait.


Pourquoi avoir choisi de reformer The Wedding Present en 2005 ?
En 1997, j'avais un nouveau groupe, Cinerama, avec qui j'ai fait trois albums. Et quand on a commencé à travailler sur Take Fountain, au départ ça devait être un album de Cinerama. Mais au fur et à mesure qu'on l'écrivait, l'arrangeait et l'enregistrait, il est devenu de plus en plus évident que ça sonnait comme du Wedding Present, même si c'était encore proche de ce qu'on avait fait avec Cinerama. Il y avait encore beaucoup de cordes et d'orchestrations car à l'époque j'étais très intéressé par Ennio Morricone et John Barry, mais il y avait de nouveau pas mal de guitares aussi. Le déclic s'est produit quand on a fait une session pour John Peel. Un ingénieur du son est venu me voir et m'a dit : "Ecoute David, ça ce n'est pas du Cinerama, c'est du Wedding Present." J'en ai discuté avec le guitariste de Cinerama, parce que ça dépendait aussi de lui, et il m'a dit : "Ok, mettons ça sur le compte de Wedding Present." C'était donc facile de réactiver The Wedding Present, car ça s'est fait naturellement, malgré moi.


A propos de nom de groupe, il paraît qu'au tout début de l'aventure vous vous demandiez si The Wedding Present était un bon nom de groupe parce que vous aviez l'impression que ça sonnait comme The Birthday Party et que ça faisait plutôt penser à un nom de livre...
Oui, c'est vrai, c'était un nom bizarre. Mais ça m'amuse aujourd'hui, parce que ça fait 20 ans que ce nom fait sa vie. Maintenant j'entends même des gens qui disent : "Tiens, ça c'est une guitare à la Wedding Present." C'est devenu comme un genre, une marque de fabrique ! C'est étrange mais je ne m'en plains pas !


Alors, qu'en est-il du successeur de Take Fountain qui devrait donc sortir au printemps 2008 ?
Hé bien il n'aura pas de violons parce qu'on a choisi de remettre les guitares en avant. Là j'ai presque fini les chansons. Quand on aura fini cette tournée, c'est-à-dire en janvier, on les enregistrera.


Qu'écoutez-vous en ce moment ? Suivez-vous quelques groupes originaires de Leeds, ville natale de Wedding Present ?
Non parce qu'en ce moment je vis à Los Angeles donc j'écoute des groupes de Los Angeles ! Mais je n'ai rien découvert de précis là-bas même si tout le monde joue plus ou moins et qu'il y a donc pas mal de bonne musique. Ce que j'écoute beaucoup en ce moment c'est des groupes de la scène rock canadienne comme Metric, Broken Social Scene, The Dears, The Stars. Tous ces groupes sont bons. Il y a beaucoup de talent là-bas !


Connaissez-vous Iliketrains ? Ils viennent de Leeds .
Oui je les ai déjà vus en concert, ils sont très bons !.


Une dernière question : avez-vous vu le film Control dont nous parlions tout à l'heure ?
Non, par manque de temps, mais tout le monde me dit qu'il est bien. Une fois j'ai eu l'occasion de le voir mais j'ai loupé le début de la séance et comme je voulais le voir en entier je n'y suis pas allé. Peut-être que je le verrai plus tard en DVD !

 



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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 22:36
La charge héroïque

















"We all fall down", "Twenty five sins", "The deception", "The voice of reason", "Death of an idealist", "Remenants of an army", "We go hunting", "Come over", "Spencer Perceval", "Epiphany", "Deat is the end". Tout ça pour dire qu'avec Elegies To Lessons Learnt, leur premier long, les cinq anglais d'Iliketrains ne sont toujours pas là pour rire.


Ils seraient plutôt là pour faire trembler dans les chaumières. Je l’ai compris en découvrant fin mai 2006 Progress – Reform, leur premier EP. Sur sa peinture sanguine un sticker célébrait l’union de Nick Cave et de Sigur Ros. Et c’était ça : les ténèbres de l’Australien mêlés à la féerie des Islandais pour donner un genre de Mogwai et d’Explosion in the sky. Des atmosphères rock non pas tombées du ciel mais sortant du sol, de l’Histoire.

Car ce groupe a ceci de particulier de puiser son inspiration dans des faits historiques… j’allais dire underground. Mais c’est ça : En exhumant les story de l’explorateur anglais Robert Scott, mort en 1910 lors d’une expédition en Antarctique, ou du joueur d’échec américain Bobby Fischer, champion du monde en 1972 qui refusa ensuite de mettre son titre en jeu, Iliketrains nous livre une Histoire secrète, où tout le monde marche et crève.

D’où cette voix grave, profonde et ces orchestrations caverneuses, guerrières. Ici on dresse des monuments aux morts, alors on évacue tout second degré, on s’habille classe avec des uniformes ayant appartenus à la société des chemins de fers britannique et on sonne la charge, héroïque, en rassemblant les armes des anciens. Guitare, basse, batterie, orgue, trompette : ici se trouvent les plus longues et plus tribales qui soient.

Partant de là, musicalement on n’était pas vraiment en "Terra Nova", plutôt sur des rails, surtout que ces morceaux exploraient sans relâche les mêmes ambiances, forgeant un style très reconnaissable. Mais c’était beau, obsessionnellement beau, et ça vous laissait juste ce qu’il faut sur votre faim. Comme le fit un an plus tard les deux titres du single "Spencer Perceval" qui racontait l’assassinat en 1812 de ce premier ministre britannique.

On était en mars 2007 et Iliketrains n’avait pas changé. Leur premier long format était prévu pour octobre et je me demandais s’ils n’avaient déjà pas tout donné, leurs plus belles fresques, leurs plus beaux sujets, et si c’était si judicieux qu’un groupe comme eux se risque à nous tartiner 11 titres parce que c’est, pour l’instant du moins, encore un passage obligé de l’industrie du disque, alors que le format court épousait si bien leurs gestes.

J’avais à moitié tort. Sur Elegies To Lessons Learnt on retrouve la patte du groupe, ces tempos lents où l'on s’embourbe, ces guitares qui filent la chair de poule à chasser les araignées au plafond et cette convergence soudain qui fait que tout éclate en rythmique militaire et saturation chevaleresque. On retrouve Perceval. On découvre Dr William Brydon, célèbre pour avoir réchappé à un massacre durant la première guerre Anglo-Afghane.

Je me dis qu’Iliketrains c’était mieux avant. Que comme les bonnes choses, c’est meilleur à petites doses. Mais c’est à moitié vrai. Car c’est à une guerre qu’ils nous convient-là, non à une dégustation entre amis. Oui, c’est long, dur, solennel, morbide. Ça vous offre à peine une pause pipi en plage 10 avec un "Epiphany" aux faux airs du "Treefinger" de Radiohead. Mais on a l’impression de livrer bataille en les écoutant. D’être au cœur de quelque chose.

Du grand Art.




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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 19:19
A la recherche
du temps perdu


















Découvrir The Wedding Present en 2007 avec leur double  Live 1987
après avoir vu Control et réécouté les disques du défunt pendu dur rock, c’est tomber sur un os, une énigme : quel est l’intérêt d’une caricature des Smiths et de Joy Division ?

Il faut avoir sacrément marqué son temps pour se permettre de sortir un double album de concerts vieux de 20 ans. Et c’est pourtant ce que font les Wedding Present. Live 1987 réédite des "enregistrements originellement édités en cassettes vendues après leurs concerts ou via leur fanzine", exhume l’époque "mythique""le groupe effectuait encore des rappels". Mais en quoi ce groupe est-il mythique ?

Joy Division et The Smiths ont marqué les années 80. J’ai écouté, je comprends pourquoi. The Wedding Present, je les écoute aujourd’hui, je ne comprends pas. L’impression d’entendre un mix foireux entre les déflagrations martiales des premiers et le lyrisme acide des seconds. Un groupe cisaille ad lib la même mélodie cracra, un chanteur garde sa voix en gorge pour sonner grave. Ça sonne faux, ça ne passe pas.

Quand j’écoute Joy Division un théâtre se dessine. J’entends la voix d’un homme en proie aux grands tourments, l’Amour, l’Histoire, le Temps. Je pense aux Doors, au Velvet, aux Stooges, à Kraftwerk, à Nico, Beckett. Chaque morceau est un acte, quelque chose d’architectural et totémique. Quelque chose de l’ordre de la répétition et de la transe. Ce n’est plus seulement de la musique. Encore moins de la musique anglaise.

Quand j’écoute The Wedding Present, je n’entends rien, si ce n’est du son, situé, daté, cheap. Comment dresser un culte à des types qui mettent un footeux sur leur pochette et pompe un groupe alors que les cendres de son chanteur obscurcissent encore Manchester ? J’ai essayé de comprendre ça en allant les voir jouer à la Maroquinerie le 2 novembre avec en première partie Kim Novak, remarquable contremarque française d’Interpol.

(Suite et fin.)


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22 octobre 2007 1 22 /10 /octobre /2007 23:17
L’âge d’or ?

Assez parlé de la "révolution éco" d’In Rainbows. Que vaut, musicalement parlant, le septième album de Radiohead ? Revenus de "Creep", Ok Computer et "Kid Amnesiac" les cinq gars d'Oxford nous refont-ils une "révolution musicale" ? Un disque en prise avec le monde ? Une simple collection de chansons ? Plongée titres par titres dans ce mystérieux arc-en-ciel.


"15 steps". On est d’emblée secoué par des rythmes scat-jungle qui évoquent le côté tek d’"Idioteque", mais relaxé trente secondes plus tard par l’arrivée d’une guitare jazz laid back. Le morceau évolue vite en chausse-trappe, délivre des sons râpeux (une basse vrombissante comme celle de "Where I end and you begin") et d’autres plus somnambules. On ne comprend pas ce qui est chanté, le texte (un cut-up ?) est tout aussi cryptique et haletant que la musique, mais après quelques écoutes on s’approprie ce beau bizarre et on danse.

"Bodysnatchers". Là c’est autre chose, une embardée de guitare rugueuse roule des mécaniques et Thom se fend d’une voix venimeuse : "C’est le 21e siècle".On se croirait dans un morceau punky à la "Iron Lung" / "Electioneering", mais très vite s’installe un magma sonore complexe et enveloppant fait de voix dédoublées et de tapis de synthés. Et poum, un break lyrique laisse retentir une guitare genre U2 et ça se termine dans une giclée de métal hurlant, Thom criant qu’il "les" voit venir !

Après ces deux morceaux remuants rappelant l’amorce virulente d’Hail to the thief, voici "Nude" connue des pirates du net depuis la sortie d’Ok Computer comme l’unreleased song "Big ideas (don’t get any)". On se dit qu’ils ont bien fait d’attendre. Le morceau a enfin trouvé son mood, sa couleur. Le rythme est laid back, le son languide, la tristesse feutrée. Ça respire, c’est lyrique, une merveille. Thom chante sur du velours et sa voix se dédouble, s’irise, tout est illuminé. C’est comme s’il trônait au fond de l’eau, crooner-fée parmi les sirènes.

Des poissons, il en est question sur "Weird fishes/Arpeggi". Des poissons qui mangent l’auteur et d’un arpège qui harponne tout le morceau. Sa chair s’enroule et galope sur un gimmick de batterie incisif et osseux (comme une nageoire ?). C’est simple, mais il s’en dégage quelque chose de rayonnant, circulaire. Un lyrisme contenu beau à chialer.

"All I need". Batterie et clavier font peser une ambiance lente et dark. Elle étend son royaume, discrètement ponctué de bruits de sonar. Mais petit à petit un xylophone s’immisce. Foisonnement de cymbales, crescendo de piano, le morceau s'enflamme et s'éclaire à la faveur d’une soudaine déclaration d’amour. Vocalement, Thom s'e dépoitraille comme s'il retrouvait ses 20 ans. Ca faisait un bail qu'on ne l'avait pas vu si romantique ? Frissons, frissons, frissons.

"Faust Arp". "1, 2, 3, 4" lance Thom qu’on imagine courbé sur son morceau de bois. Et sa folk song tristoune décolle dans un trip comédie musicale en se parant de violons. C'est un morceau qui n'a jamais été joué live. Un titre spécialement taillé pour structurer le disque. Un interlude étrange mais beau.

"Recknor" Grosse réverb’ chaleureuse qui nous place hors du temps, comme une robe d’époque. Une batterie fricote avec un tambourin. Des accords de guitare s’approchent, laid back et les mains baladeuses. Une grâce dingue. Du swing. La voix de Thom s’élève, aigue, soyeuse et… et on n’en croit pas nos oreilles. C’est si sensuel la manière dont ses tremolos caresse les violons, si sixities, qu’on a l’impression d’entendre une diva. Une femme, oui. Et que ce groupe n’est pas une formation rock, mais un groupe de soul. De soul, carrément !

"House of cards". Même réverb’. Même ambiance. Encore plus smooth, plus cool, gorgée de chœurs et de vocalises mielleuses. Thom : "Je ne veux pas être ton ami, je veux juste être ton chéri." Rhâââ lovely.

Retour à quelque chose de plus basique et rugueux. "Jigsaw falling into place" est un folk-rock qui avance droit dans ses bottes avec des chœurs 70’s à la America et gagne en venimosité sur la fin. Rien à redire. Très efficace.

Putain ça se finit sur morceau. Frisson de deux mètres direct. "Videotape", je l’ai découvert à leur passage à Rock en Seine en 2006. Il m’a cloué sur place. Avec juste un piano et une batterie chirurgicale ce morceau construit une dramaturgie colossale. C’est empli de mystère et de nostalgie, comme un mélange de "Pyramide Song" et de la b-sides "How I made my millions". Thom évoque son enterrement, nous dit qu’il a passé une journée merveilleuse, que ce "perfect day", il le mettrait dans son ultime témoignage et que mourir là maintenant, why not ? On croit que ça va décoller, mais non, 10 titres, 42 minutes et demi et ça nous laisse là, privé du grand lyrisme final, avec l’envie de remettre le disque.

On s’exécute. On le passe en boucle les jours qui suivent. Parce qu’il éveille nos sens à une musicalité nouvelle de la part de Radiohead. Parce que c’est leur disque le plus écoutable. Il ne reste pas sur l’estomac. Il ne plombe pas le moral. Il délivre. Oui, finie la parano, l’épilepsie. Fini l’héroïsme, la grande dépression, les traumas pré et post 11 septembre, les disques politiques, la stratégisme électro, la déconfiture Houellebecquienne.

Délesté d’avoir à critiquer un monde avec lequel il a pris ses distances parce qu’il bosse à son compte et propose désormais son monde, Radiohead publie un disque d’amour. Il ose le cœur, le swing, la soul et pond quelques classiques. Oui, j’ai bien dit soul. Il y a bien un feeling sixties dans certains de ces morceaux. Et ce n’était pas gagné. Qu’on se rappelle en réécoutant les textes d’"Anyone Can Play Guitar" et "The Bends", à cette époque l’esprit que représentait l’âge d’or des sixties semblait définitivement derrière, culpabilisant, hors d’atteinte. Hors là, comme par magie, particulièrement avec "Recknor" et "House of cards" un soupçon de cette lumière semble revenir.

Comme si Yorke, débarassé de son mythe, ressemblait de plus en plus à un Mc Cartney de la génération X. Un faiseur génial ayant réussi à garder ses Beatles et sa part "Lennonienne". Ça laisse mesurer le chemin accompli. (Plus prosaïquement, ça donne envie de mettre au moins 4 livres pour télécharger In Rainbows et de se ruer comme un fou sur les 8 morceaux du disque bonus.) Je n'ai pas non plus une subite envie de faire l'amour en écoutant Radiohead (danser, oui, frétiller, oui) et je sais juste que je suis plus que jamais intimement amoureux de musique et ça me motive à continuer à les suivre aussi loin qu’ils voudront aller.

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18 octobre 2007 4 18 /10 /octobre /2007 13:31
Next Big Thing ?



Bien en chair, bien en voix, bien lesbienne et bien féministe, Beth Ditto, la chanteuse des Gossip a été élue icône rock la plus cool du monde par le NME. Intox rock habituelle ? Rencontrée quelques minutes avant son concert à La musicale de Canal, celle-ci dit tout sur son récent statut de "next big thing".


5 septembre 2007. 17h. J’arrive dans l’enceinte des studios de La Plaine Saint Denis. Et dire que c’est là que la télévision se fabrique, dans cet alignement sans vie de bâtiments numérotés, mornes et gris comme des boîte à chaussures. Ce n’est pas la première fois que je me rends là, mais ce que me tend ce paysage de désolation me sidère, me fout le cafard. Dans le studio 104 où s’enregistre La musicale de Canal, à part le vigile, pas un rat. Calme plat. Moquette noire. Obscurité. Mais en pénétrant plus profond, je distingue au fond, dans la lumière, les trois membres de Gossip : Beth Ditto (chant), Brace Paine (guitare) et Hannah Blilie (batterie). Face caméra, sagement, ils répondent aux questions du journaliste de La musicale. Comme ce sont de jeunes artistes américains loin d'avoir leur langue dans leur poche ("Standing in the Way of Control", leur single, s’insurge contre l'interdiction du mariage homosexuel aux USA), le journaliste les questionne sur la politique de Bush. Il les fait aussi parler de sexe parce que Beth et Hannah sont des lesbiennes déclarées. Enfin Beth surtout. 

Joie des enregistrements télé, il y a du retard. Un max même.
Et au fur et à mesure que les minutes se transforment en heure de plus en plus de journalistes et des photographes s'engoncent dans le hall, font le pied de grue. Normal : Gossip étant la nouvelle sensation rock, chaque mag a envoyé quelqu'un pour avoir sa part du gâteau et surfer sur le phénomène Ditto. La hype est même parvenue à se déformer jusqu'à l’oreille du vigile : "C’est vrai la rumeur ? Comme quoi elle va se mettre à poil à la fin du concert ! Il paraît qu’elle est connue pour faire ça" conclut-il, mi lubrique mi dégoûté, rapport au surpoids de Beth. Au bout d'une heure d'attente, après s'être regardé en chien de faïence, genre "on n'assume pas trop d'être tous des putes commanditées pour glaner quelques paroles de la star du moment", des journalistes se mettent enfin à se parler, rompre ce silence devenu pesant, au risque de se faire voler les super questions inédites qu'ils pensaient poser à Beth. 1h15 de retard: ça y est, c’est enfin à moi. Et contrairment à la demi heure prévue, je n'ai finalement que 10 minutes...




"J'attend qu'une super chanteuse noire déboule"

"Etre ronde, lesbienne, il est temps qu'on trouve ça cool"




Bonjour Beth, comment vas-tu ?
Bonjour, très bien, merci.

Nous avons dix minutes.
Ah, je sais, désolé, cette journée est folle !

Peux-tu me résumer le parcours de Gossip ?
Nos débuts furent très fun. C’était très agréable, innocent. On n’avait presque pas besoin d’argent, pas ou peu de responsabilités. J’avais 18 ans, Nathan (alias Brace Paine) 19 et notre batteuse de l’époque (Kathy Mendonca) 20. On était tous de la même ville, Searcy, dans l’état de l’Arkansas, et on l’a tous quitté pour Olympia, dans l’état de Washington. C'est là qu'est née le mouvement Riot Girls au début des années 90 et c’est donc là qu’on a créé le groupe, en 1999. Depuis on a continué. On a sorti 4 EPs et 2 albums, le premier en 2001, le second en 2003. On a tourné entre autre avec Sleater-Kinney, John Spencer, The White Stripes, Sonic Youth et Le Tigre. Aujourd’hui j’ai 24 ans, on sort notre 3e album et nous voici en France à Pariiiiis !

Ok. Monter un groupe de rock c'est quelque chose qui te tenais vraiment à coeur ?
Non. On habitait tous dans la même maison avec Nathan et Kathy. Nathan était dans un groupe de punk, il faisait des concerts, organisait des soirées et moi j’avais un job alimentaire. Et puis un jour que son groupe finissait de répéter dans le garage, Kathy a commencé à jouer de la batterie avec lui et 5 minutes plus tard ils sont remontés en me disant : "Viens chanter dans notre groupe" et j’ai dit : "OK". Trois jours plus tard on avait un concert dans le sous-sol d’une maison. C’est comme ça que ça a commencé. Je n’ai donc jamais eu l’intention de faire partie d’un groupe. Pas du tout. C’était complètement inattendu.

Tu es blanche. D’où sors-tu donc cette voix black à la Tina Turner qu’on entend rugir sur les onze titres de Standing in the Way of Control ?
J’ai toujours chanté, notamment du gospel, car je chantais dans une église quand j’étais petite et que j’habitais l’Arkansas. Mais pour moi le gospel qu’on jouait était extrêmement mielleux et daté, c’était genre (elle se met à chanter :) "Amazing Grace, how sweet the sound". Il n'y avait pas un vrai feeling soul. Ma mère chantait dans cette église. Elle écoutait Black Sabbath et Michael Jackson. Mon père, lui, jouait dans un bar honky-tonk, il écoutait Kool and the Gang, Johnny Cash...

Deux choses assez différentes pour ne pas dire opposées…
Oui ! Mais que de merveilleuses musiques. J’ai grandi avec ça.

Vous n'êtes pas les seuls à nourrir votre rock de soul. En ce moment pas mal d'artistes, d'
Amy Winehouse à Cold War Kids en passant par Antony Hegarty, mettent pas mal l'accent sur cet héritage noir. Quel regard portes-tu sur ce phénomène ?
Je pense qu’il est temps que la musique noire revienne au premier plan de la pop. Ce serait d'ailleurs bien qu’une chanteuse noire arrive à avoir du succès avec ce genre de musique. Parce que le truc c'est qu’aucun de ces artistes que tu cites n’est noir. Les gens n’acceptent la soul que lorsqu’elle est chantée par des blancs. Je trouve ça très bizarre. En un sens ça témoigne d'un certain racisme. Regarde, Antony Hegarty chante comme Nina Simone, exactement comme elle, et j’aime ce qu’il fait mais il y a tellement de Nina en lui que ça en devient presque ridicule. Amy Winehouse pareil. Elle sonne juste comme Gladys Knight. Moi je ne sais pas trop comment je sonne, mais je ressemble sûrement à l’une des femmes que j’écoutais enfant. Quand j’étais au lycée, pour moi il n’y avait personne au-dessus d’Aallyah. C’était mon idole. Aujourd’hui, la seule qui me vient à l’esprit et qui est populaire, c’est Mary J. Blige. Il y a Rihanna, bien sûr, mais ça c’est plus de la teenage pop. Non, moi j’attends vraiment qu’une super chanteuse noire déboule et casse la baraque en étant autre chose qu’un produit calibré pour les jeunes.

A part ça les journalistes n’arrêtent pas de te parler de tes rondeurs et de ton homosexualité, en faisant mine que c’est trop cool d’être grosse et lesbienne. Tu n’en as pas marre ?
Non, c’est une bonne chose. Je pense qu’il est temps que les gens trouvent ça cool. Parce ce n’est toujours pas considéré comme cool et ça n’a jamais été cool pour moi par le passé. Honnêtement, je ne sais pas si tu aimes les femmes ou les hommes, mais disons que tu aimes les femmes et que tu as une copine : je pense qu’elle n’aimerait pas que tu lui dises qu’elle est grosse, même si c’est le cas.

Ne crains-tu pas que…
Tout ce bavardage finisse par écraser la musique de Gossip (rires) ?

Oui, que ça réduise ton groupe à une tendance ou un phénomène de foire…
(Temps de réflexion, débit mesuré) Si tu écris une bonne chanson, tout ira bien pour toi. Mais si tu fais un disque de merde, alors là tu auras des soucis. Parce que c’est ça qui compte : les chansons. A la fin, la qualité de notre travail parlera pour nous. Toi, tu es blanc, mignon et tu as l’air assez sage, tu pourrais donc écrire les pires merdes du monde, ça passerait comme ça passe pour les belles blondes. Mais si tu fais de vraies bonnes chansons, peu importe à quoi tu ressembles et qui tu es. Je veux dire : si tu n’as pas toi-même la conviction d’avoir la beauté pour toi, tu dois d’autant plus miser sur ton talent. Et peu importe si après ça tu deviens cool parce que tu as l’air d’un freak : tu te dois de faire un putain de bon disque parce que finalement c’est ce qui pèsera le plus dans de le jugement des gens.

Je vois que tu as réfléchi à la question…
Oui. Les médias ont du pouvoir et c’est intéressant de voir les questions qui nous sont posées. Mais j’ai vraiment une forte personnalité, je suis comme ça, un peu folle, un peu la camarade de classe marrante. Ce n’est pas un jeu. Je serai cette même personne que tu as devant toi si personne n’en avait rien à foutre de notre nouveau disque ! D’ailleurs si demain quelqu’un dit que Gossip est la pire merde qu’il a jamais entendu, que la chanteuse est la fille la plus laide qu’il ait jamais vu et que le guitariste ferait mieux de laisser tomber la guitare et bien je m’en foutrai (rires).

L’attaché de presse me chasse. Merci pour ces dix minutes.
Je suis désolé. Merci à toi, amuse-toi bien.


Chronique de Music for Men (2009)

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4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 01:03
"Creep" : cri d’amour ?

"Je ne suis rien et je devrais être tout". Cette phrase n'est pas de Thom Yorke mais de Greil Marcus qui, dans son livre Lipstick Traces,
l'utilise à moult reprises comme un mot de passe pour jumeler, à travers le XXe siècle, les insurgés que furent entre autres Johnny Rotten et Guy Debord. Cette phrase Thom ne doit même pas la connaître mais elle lui va comme un gant. Car ce cri punk, ce vouloir être Dieu, Antéchrist, l’ego qui remplit tout, contrairement à son frère, Thom Yorke l’a poussé.


C'était sur "Creep". Rappelez-vous, le refrain disait : "Je voudrais être spécial, mais je ne suis qu'une merde". Fameux. Des signaux de ce genre, le premier album de Radiohead en était contenait tellement, le second idem, le troisième aussi, que Thom a fini par être entendu. Il est devenu une putain de rock star, une icône, un messie. C’était sur OK Computer. Partir de rien et devenir tout, c’est ce qui lui est arrivé.

En trois albums.


Leur premier sort en 93 et, engoncé dans sa collerette à fleurs, le bébé de Pablo Honey a raison de faire la gueule. Il se fait voler la vedette par un autre morveux : le bébé nageur de Nevermind, qui connaît la joie d'avoir une famille, celle du grunge, qui a pignon sur rue. Or on se rend vite compte – ça prend 42 minutes – que Pablo Honey est une galette réfractaire à l'idée de famille. Ce disque est un bordel sans nom. Ça braille, mais ce n’est pas du grunge. Ça vombrit et ça fait des vagues, mais ce n’est pas du shoegazing. Ça vocalise, mais ce n’est pas Joshua Tree. C’est un peu tout ça à la fois et, Nirvana oblige, ça végète un peu en bacs.

Mais voilà là-dedans il y a "Creep". Une petite bombe qui prend d’emblée les campus américains et les défigure, les caricature (le groupe) comme "Smells Like Teen Spirit" vient de défigurer Nirvana. De même que "Teen Spirit" (qui a été pris comme l'hymne d'une jeunesse s'assumant bête et méchante alors que c'était une violente charge contre l'apathie de la génération MTV), "Creep" est pris pour ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un vulgaire exutoire au mal être d'ado qui jouissent dès que retentit "But I’m a creep, I’m a weirdo".

Enfin si, il y a de ça. Mais pas que. Je veux dire : Thom Yorke ce n'est pas James Blunt. Et si "Creep" n'avait été qu'un simple cri d'amour, il n'aura pas suscité cet engouement qui a réduit à peau de zub onze autres morceaux pourtant bien montés. Déjà, il n'y a pas que de l'amour dans cette chanson, ça non, y'a de la haine aussi. Et il n'y a pas qu'une mélodie évidente portée par les kerrang vengeurs de Johnny Greenwood et le lyrisme en estocade de Thom. Pas qu'une dramaturgie de mise en croix. Il y a aussi l'éclatement d'une structure, le format pop porté à son incandescence.

A l’unisson du groupe qui la joue spleen ankylosé deux de tension, Thom rentre dans le morceau du bout des lèvres. La voix est stone, pâteuse. Il vient de se réveiller. Mal. On imagine les cheveux en pétard. Mais deux minutes plus loin, lui et le morceau ont muté. On ne les reconnaît plus, ils s'immolent dans un lyrisme brûlant et cristallin. Ils vont voir là-bas s’ils y sont.


Tu as 17 ans. Tu es romantique. Le morceau t’a traversé. Tu n'as rien vu venir, il a épuisé tes possibles. Il a tout dit. Pourtant revoir le clip dix ans après est une drôle d’expérience qui inspire le dégoût.

Dans le clip de "Creep", Radiohead se montre en train d’interpréter son morceau de bravoure sur scène. L’image est très travaillée. L’éclairage surtout. C’est d’un fétichisme morbide… Tu sens qu’il y a du meurtre dans l’air. Que quelque chose va se passer. La Rickenbacker d’Ed O’Brien brille d’emblée comme une lame. Le clair obscur du club fige les corps comme dans de la cire, surlignant leur morgue drapée d’ombres. A part Ed qui dodeline studieusement son motif, les autres tapent la pose. On dirait qu’ils sont fixés là comme ça depuis des lustres, dans l’attente du moment.

Puis ils se mettent à bouger. Le regard de Colin Greenwood est effrayant. Le regard de son frère Johnny est effrayant. Ils ont le regard scotché ailleurs de ceux qui sont déjà hors du monde, lobotomisé par quelque mission suicide qu’ils se sont jurés d’accomplir. Mais ce n’est rien à côté de Thom. Lui on voit bien qu’il sait ce qu’il fait, que c’est le décisionnaire, que tout ça lui profite. Visage carré, cheveux courts roux et œil gauche amoché, on dirait un démon, un facho en proie a une haine sans bornes, une immense envie de cogner.

Tu sens qu’il va exploser, qu’il laisse doucement monter le truc, par paliers, pour mieux savourer sa prise de pouvoir. Il fait vraiment peur D’autant plus qu'à cette époque il a une belle carrure. C’est un ado qui aspire encore à la force physique. Il veut un corps parfait et il ne fait pas que le dire : il se l’est bâti. Il veut une âme parfaite : il en est encore loin, mais il va sans plus attendre nous faire goûter à la fureur qui l’habite pour l’instant. Il a invité tout plein de gens pour ça. Ils apparaissent dès qu’il lance son premier "Je merdique" : "But I’m a creep"

Foule en transe.

Ce clip, c’est un monument dressé au culte du chef.

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22 septembre 2007 6 22 /09 /septembre /2007 14:32
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"incapable d’écouter une seule chanson de Kid A"


"souvent l’impression d’être paumé et de me sentir seul"





Revenons un peu à l’album. Sur "I Care", Euros Childs fait des chœurs. Je ne connais pas vraiment cet artiste, mais apparemment c’est un musicien dont tu es fan. Comment la rencontre s’est-elle faite ?

Euros Childs fait partie du groupe Gorkys Zygotic Mynci. Il faut écouter ça. Enfin moi c’est un de mes groupes phares. C’est un groupe gallois qui a émergé au milieu des années 90, ils ont sorti une dizaine d’albums et ils sont tous incroyables pour moi, c’est vraiment une musique qui me touche énormément. Et en fait, cet été mon label m’a demandé s’il y avait des gens avec qui je voulais bosser. On a donc envoyé 4 démos à Euros Childs et il nous a répondu une semaine après en nous disant : "J’adore, pas de problème". Il est venu chez moi pendant une semaine, c’était mon pote. Ça s’est passé super simplement. Il devait venir juste deux jours pour le studio et il est resté une semaine, il s’est baladé, il a visité, on a discuté. C’est un mec ultra simple, j’en ai oublié que c’était un des artistes que j’appréciais le plus au monde. Et puis tu rentres en studio avec lui et la magie est incroyable.

Le cœur de l’album semble se situer dans l’enchaînement "Passe Muraille", "Watcher", "Lost Bird", trois morceaux climatiques en parfaite symbiose…
Je pense que c’est les morceaux les plus importants. Je mettrais "Flow Backwards" avec. Ces quatre chansons sont vraiment faites pour un milieu d’album, c’est elles qui en font la substance. L’atmosphère qui s’en dégage et la façon dont je les ai composée sont proches.

"Passe Muraille" s’ouvre sur un foisonnement de cuivres et de synthés dissonants, qui font beaucoup penser au Rock Bottom de Robert Wyatt, je trouve...
En fait, j’ai failli ouvrir l’album sur ce morceau. Je pense que ça pourrait faire une bonne intro parce que franchement, l’intro de "Passe Muraille" c’est de là que vient ma musique, même la plus folk. J’ai besoin de ces magmas sonores où les instruments donnent l’impression de jouer un peu tout seul. Chez moi j’ai plein des bouts de morceaux comme ça. Et parmi la dizaine de démos que je fais dans ce genre, je vais choper une harmonie pour en faire une chanson.

Il n’y a pas si longtemps, je me suis rendu compte que Rock Bottom entretenait de profondes correspondances avec Kid A, dans les sons qui chavirent, les dissonances de cuivres, les images sous-marines et l’étrangeté du chant et des paroles qui se fondent au cœur de tout ça. A presque 30 ans de distance, ces deux albums semblent avoir touché la même chose. As-tu fait le même constat ?
Oui, dans le sens où c’est deux albums qui ont une vie propre. Je suis incapable d’écouter une chanson de Rock Bottom et une chanson de Kid A, je suis obligé d’écouter l’album en entier. Tu as vraiment l’impression que ces albums sont des cellules vivantes. Mais Rock Bottom m’impressionne plus au niveau des sonorités parce que tu as vraiment l’impression qu’il ne joue pas avec des instruments, mais avec des petits animaux qui ont des têtes bizarres ! Je trouve ça hallucinant, tu écoutes l’avant dernier morceau de Rock Bottom et tu as une trompette qui fait des bruits d’animaux et quand tu écoutes un peu les paroles, tu te rends compte que c’est l’histoire d’une taupe complètement barrée au fond d’un jardin, super chelou. Mais c’est vrai que ces deux albums sont deux entités.

Sur ce disque tu utilises parfois ta voix comme un instrument. Je pense notamment à "Watcher", où tu fais des vocalises qui dialoguent entre elles comme des échos buccaux…
Ça c’est clairement une influence qui me vient de Laurie Anderson, une artiste assez expérimentale de la fin des années 70. Un de ses albums s’appelle Big Science, il est complètement barré et dessus il y a un morceau magnifique intitulé "Superman". Et c’est un morceau où il y a des voix qui se répondent comme ça, j’ai trouvé ça génial.

Tu chantes en anglais, ce qu’on reproche parfois aux français. On dirait que dans "English Way" tu tournes cela en dérision. Tu chantes : "If you have something to say, say it in the english way". C’est un pied de nez adressé aux critiques ?
Je n’adresse aucune chanson à quelqu’un mais c’est clair qu’on n’a pas arrêté de me demander pourquoi je ne chantais pas en français. Et bien je ne le fais pas parce que c’est un autre art. Je ne sais pas chanter en français et je ne compose pas de la chanson française.

On pourrait dire qu’en anglais, on chante et qu’en français, on écrit, non ?
Oui, si on a envie d’être sincère, on dirait ça. Mais je pense que c’est simplement deux choses différentes, tu ne chantes pas de la même façon, tu ne dis pas les mêmes choses et les mots n’ont pas le même poids. L’écriture en anglais m’est naturelle dans le sens où ce que j’ai écouté a toujours été anglo-saxon. Quand je vais voir un film c’est en V.O., quand je lis des bouquins d’auteurs anglo-saxons je les lis en V.O. C’est culturel.

L’anglais est peut-être aussi une langue qui est plus liée à l’imaginaire, c’est une langue qui voile le propos des textes…
Oui, il y a ça et il y a un rapport avec la pudeur. Il y a des choses que je dis dans mes chansons que je ne dirai jamais en français. L’anglais c’est une barrière aussi, tu as moins l’impression de te dévoiler quand tu dis des choses dans une langue qui n’est pas la tienne.

Dans "Lost Bird" tu chantes : "I’m a lost bird in a clear sky". Quel est ce sentiment paradoxal ?
Cette chanson rejoint "Middle Class Men". Elle évoque le fait que j’ai souvent l’impression d’être paumé et de me sentir seul alors que je ne vois aucune raison concrète dans ma vie pour justifier ce sentiment. Donc c’est encore une histoire de positionnement, de comment tu te sens par rapport aux autres. Parfois dans la vie tu en viens à parler de toi – ce qui est d’autant plus vrai quand tu fais de la musique, parce que tu donnes des interviews – et plus tu parles de toi plus tu bâtis une sorte de personnage et tu as l’impression du coup d’avoir une sorte de familiarité avec les gens alors qu’au fond, ils ne te connaissent pas, comme dans beaucoup de rapports humains. C’est bizarre quand même de parler de soi pendant une heure. Quand on parle de musique c’est super cool mais on rentre dans les détails tu te dis que c’est un peu nombriliste. Il ne faut donc pas trop s’écouter. Par moments, je m’écoute parler donc j’essaie de la fermer.


(Suite et fin.)

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18 septembre 2007 2 18 /09 /septembre /2007 20:40
Working Class Hero ?






"La musique doit être géniale ou ne pas être"


"j’ai aussi compris qu’elle ne pourrait pas changer ma vie"




Syd, tu composes d’abord tes morceaux en guitare-voix. Comment gères-tu ensuite le travail d’arrangement pour respecter la mélodie initiale ?
C’est une question de dosage. De limite encore une fois. Pour ce disque, je savais que j’allais pouvoir enregistrer dans un vrai studio avec des vrais moyens, mais je n’avais pas envie de me laisser aller à utiliser des supers sons pour la seule raison que maintenant ils m’étaient ils m’étaient accessibles alors qu’avant, travaillant en home-studio, j’avais des sons super cheap. Je ne voulais pas faire un truc lécher avec plein de Rhodes et tout. Dernièrement quelques albums français qui sont sortis reposent trop sur les sons et moi je n’ai pas cette sensibilité-là, je voulais que les sons soient au service du morceau.

En un sens c’est déjà bien que des français s’intéressent au son car en France on n’est pas réputé pour traiter le son comme la matière première, c’est plutôt le texte et le chant qui se taille la part du lion…
Oui, mais j’estime que "c’est déjà bien" ça ne sert à rien. La musique doit être géniale ou ne pas être. Enfin, non c’est con de dire ça ! Et je n’ai pas la prétention de faire un truc génial. Ce que je veux dire c’est que c’est facile d’avoir deux bonnes idées et de les enrober ensuite par des sons intéressants. Moi ce n’est pas mon truc, je veux que la chanson soit bonne parce que cinq idées sont bonnes et qu’ensuite, les arrangements (ça veut dire ce que ça veut dire) soient des arrangements pour servir la chanson, et pas des éléments de décorations parce que j’aime telle ou telle sonorité.

C’est-à-dire qu’à un moment donné il ne s’agit plus faire de la musique de fan.
Oui, il y a de ça aussi.

Dernièrement j’ai écouté l’album d’un groupe qui s’appelle 3 Guys Never In. Ce qu’ils font est joli, mais clairement du copier/coller de ce qu’on fait les grands noms de la pop anglaise. Ce sont de bons mélodistes, mais peu d’émotion se dégage de leurs morceaux. Leurs arrangements sonnent dix fois trop grands pour eux. C’est un des écueils de la pop aujourd’hui : beaucoup de jeunes peuvent faire de la belle musique facilement, ils ont la culture pop dans le sang, le home-studio chez papa-maman, reste à savoir qu’est-ce qu’on fait de tout ça, pour dire quoi ?
Je suis d’accord. Vu que faire de la musique avec une certaine ampleur sonore est presque à la portée de n’importe qui aujourd’hui, j’ai l’impression que l’enjeu est sur la composition. Il y a un groupe qui est toujours un peu limite mais qu’en général j’aime beaucoup, c’est Air. Souvent on leur parle plus de leur son que de leurs chansons, alors qu’ils ont des vraies compos. Pour leur premier album, Moon Safari, au début j’en doutais, mais je l’ai réécouté parce que je pense qu’il le méritait et je le trouve de plus en plus génial. Il y a un vrai travail de recherche. C’est des gens qui arrivent à la fois à avoir de super beaux sons et de vraies compos derrière, et ça ce n’est pas à la portée de n’importe de tout le monde.

Tu as glissé trois interludes dans ton album. C’est pour maintenir un lien entre les morceaux ?
En fait les interludes sont des choses qui ont été composées en amont de l’album, donc pas en tant qu’interludes. Il y en a un après "To All Of You" parce que c’est la chanson la plus pop du disque et je trouvais que ça la mettait en valeur de faire quelque chose d’un peu plus sombre et plus rêveur après. Il y a aussi un interlude après "Someday Sometimes" et un troisième en effet après "English Way". Pour moi, ce sont des liens et des pauses importantes pour l’oreille parce que je pense que cet album est trop long. Si j’avais pu le faire plus court, je l’aurais fait, mais malheureusement ce n’est pas moi qui choisit, mais ma maison de disque. Pareil pour la date de sortie de mes albums.

Comment ça se passe concrètement ?
Je travaille avec V2, donc il y a évidemment plein d’avantages mais s’ils me disent, comme là ce fut le cas, que l’album doit être prêt pour décembre et qu’ils ne le sortent qu’en avril, moi je vis une attente super longue. A la base, il aurait du sortir en février. Il est sorti en avril à cause de pures contraintes de maisons de disques. Mais du coup, la dernière chanson du disque, j’aurais pu la virer. Je l’ai clairement mise parce que je me suis dit : "Si je ne la sors pas maintenant, je ne la sortirai jamais".

"Middle Class Men" aurait été une belle chanson pour finir. Elle est assez intrigante. On dirait une anti-protest song sur ton constat d’impuissance et d’étrangeté face à l’idée même d’engagement…
Pour moi, c’est un peu ce que je suis. Quand tu es issu de la classe moyenne, surtout dans notre pays, tu es entre deux eaux, tu n’es ni bien, ni pas bien, c’est un peu tiède quoi. Dans la vie de tous les jours, j’ai souvent le sentiment de me faire tranquillement avaler par le système. Déjà, rien que le mot : on appelle ça classe moyenne, et dans moyenne, il y a moyen. Quand tu vas voir un film dont tu dis qu’il est moyen c’est un film que tu ne reverras pas.

Que font tes parents ?
Ma mère est prof d’anglais, mon père en profession libérale. Je vis dans le 20e arrondissement de Paris, ce n’est ni riche, ni dans le besoin. Ce n’est pas du tout un regret de ma part, c’est simplement que par moments tu ressens comme une sorte de coton autour de toi et peut-être un manque d’ambition pour ta propre vie. C’est un truc qui peut angoisser.

Manque d’ambition ne veut pas forcément dire absence d’idéal…
Si, je pense qu’il y a de ça. En fait, moi j’ai l’impression – et ça va paraître un peu péteux, genre le mec qui réfléchit – qu’on a de plus en plus conscience du champ des possibles, on a une faculté d’imagination qui est beaucoup plus large, je pense, que celle du paysan du XVe siècle, mais en même temps on a de plus en plus conscience de la réalité, c’est-à-dire des limites. Des fois tu peux donc avoir l’impression d’être un peu emprisonné. Moi ça m’a bloqué à un moment donné, à un point tel que ça me déprimait presque.

L’imagination est vaine si on ne sait pas comment lui donner forme et quelle place lui accorder dans notre vie de tous les jours.
C’est clair. Surtout c’est super paradoxal, à la fois tu imagines ce que tu pourrais être, ce que la vie pourrait être et à la fois tu sais très clairement ce que tu vas être et comment la vie va être, c’est-à-dire pas comme tu l’avais imaginée.

Pour le coup, faire de la musique c’est être dans une forme d’engagement car c’est essayer de donner vie et impact à l’imagination que tu portes. D’ailleurs les gens disent que ta musique les transporte. Permettre aux gens de s’évader c’est déjà beaucoup.
Oui mais il y a un moment où la musique a changé la vie des gens, leur quotidien, or voilà maintenant la musique permet de s’évader. Et c’est dans la pensée qu’on s’évade, donc ta vie reste à part. Il n’y a plus de lien entre l’imaginaire et la réalité. Enfin je ne sais même pas s’il y en a déjà eu un, c’est peut-être un mythe de l’âge d’or.

Le rock c’est un blockbuster culturel et social qui a changé les mœurs et les mentalités…
Oui, je pense que le phénomène rock a clairement été un phénomène de société. Je trouve que le rap a clairement été un phénomène de société, mais comme il a surgit dans une société déjà fortement consumériste, la bombe a été d’emblée un peu désamorcée. Mais quand on parle avec des gens qui ont vécu les années rock, 60-70, on dirait qu’ils avaient vraiment conscience que le monde pouvait changer.

Tu culpabilises de faire de la musique à l’heure où elle ne change plus le monde ?
Non, ça ne me culpabilise pas, c’est un constat. Je ne sais même pas si j’ai l’ambition de changer la vie des gens.

C’est déjà pas mal de changer la sienne…
Justement j’allais te dire que j’avais compris que je ne pouvais même pas changer la mienne !

Faire de la musique ne change pas ta vie ?
Non, ma vie a changé en surface mais pas moi dans ma façon de penser. Mes angoisses sont toujours là et ce n’est pas la musique qui va y changer quoique ce soit.

(Suite.)

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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