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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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24 janvier 2008 4 24 /01 /janvier /2008 01:29
Le sang des braves



Parce qu’ils sont new-wave sans verser dans le dark ; parce qu’ils sont nombreux sans virer fanfare ; parce qu’ils ne sont pas stades tout en faisant des hymnes ; parce qu’ils sont doux tout en sachant se foutre en rogne ; parce qu’ils sont des cousins d'Amérique ouverts sur l’Europe ; parce qu'ils restent des types simples et sympas avec qui on pourrait devenir pote une véritable histoire d’amour unit The National à la France. Et ce n’est pas Boxer, leur dernier album en date, qui va changer les choses. Sorti en 2007 il confirme tout le bien qu’on pense de ce groupe et de leur musique qui révèle de plus en plus son triste charme au fil des écoutes. Aujourd’hui, s'ils ne sont pas "le plus grand groupe du monde", comme les décrit Bernard Lenoir, ces cinq-là forment tout de même quelque chose comme l’un des groupes les plus incontournables et attachants dans le circuit indé en ce moment. Le 14 novembre 2007, malgré la fatigue et la grève des transports ils étaient en concert dans un Elysée Montmartre qui s'avérera plein. J’en ai profité pour interviewer leur chanteur au regard de renard robot, Matt Berninger.





"On n’a pas besoin de rencontrer des filles"

"
On accepte de faire une musique qui séduit lentement"




La dernière fois que vous avez joué à Paris c’était dans une petite salle, à la Maroquinerie, fin mai, pour la sortie de Boxer. Ce soir vous investissez l’Elysée Montmartre. Jouerez-vous différemment dans cette grande salle ?
Je ne pense pas. On joue différemment à chaque fois, mais on ne s’est jamais dit : "Ok, c’est une grande salle, jouons plus fort." Parfois on joue plus fort quand on est nerveux. D’ailleurs c’est plutôt dans les petites salles qu’on se sent nerveux. Mais ça fait un bail qu’on n’a pas donné de concerts bruyants devant une petite audience. Je veux dire : quand on joue live on joue naturellement plus fort et plus intensément que sur disque car quand on est sur scène devant les gens, qu’ils soient 10, 1000 ou 5000, le fait qu’on soit là avec nos nerfs et avec eux fait qu’on approche et qu’on ressent notre musique différemment que lorsqu’on est en studio. Donc les chansons changent quand on joue live, mais on ne calcule pas, ça arrive comme ça, parce qu’on laisse la situation imposer son feeling et qu’on joue avec nos nerfs. D’ailleurs parfois on se met à jouer vite et ce n’est pas tout le temps une bonne chose car du coup je n’arrive plus à suivre niveau chant.

Ça fait un petit moment que vous tournez avec ce troisième album. C’est un plaisir d’être tout le temps sur la route ?
Non, j’aime les concerts mais être tout le temps sur la route me fatigue. Donc on doit être assez prudent là-dessus et veiller à ne pas trop en faire.

Actuellement tu trouves que vous en faites trop ?
Là je me sens ok, mais repose-moi la question dans une semaine et je te répondrai sans doute autre chose. Cette tournée dure six semaines et demie et on a peu de jours de repos donc je pense que ça peut être dangereux, à la fois physiquement et mentalement. Tu te fatigues et les concerts peuvent vite en souffrir si tu ne dors pas assez et que tu tombes malade. Et je pense qu’on s’approche de ce seuil critique. On doit continuer à tourner jusqu’à la mi-décembre, on ne peut rien faire contre ça. On essaie de réfléchir à la meilleure façon de faire face à ça car on commence à souffrir d’avoir déjà fait beaucoup de concerts.

Ces tournées vous forcent à rester entre mecs. J’imagine que ça doit être dur parfois…
Oui, quand tu mets 10 adultes dans un bus pour 6 semaines, au bout d’un moment les choses vont commencer à mal tourner. Mais pour l’instant ça va, on survit !

Ces périodes-là vous laissent peu de temps pour rencontrer des filles…
Beaucoup d’entre nous sont mariés. On n’a pas besoin de rencontrer des filles pour notre bon plaisir ou nourrir notre inspiration. Mais c’est vrai que lorsqu’on est en tournée c’est dur de continuer à sortir et garder une vie sociale. Je sors peu. Si je sortais chaque soir, je finirais par m’effondrer. J’essaie au contraire de dormir tant que possible pour avoir la forme sur scène et donner le meilleur de moi-même.

Cela te laisse-t-il le temps d’écrire des chansons ?
Non, pas vraiment. De toute façon je pense qu’on n’est pas très doué pour écrire des chansons quand on tourne. On a besoin d’être à la maison, d’être un peu déconnecté de cette vie-là.

Les pochettes de vos deux derniers disques vous montrent dans un univers scénique. Celle d’Alligator montre ton visage perdu dans plafond étoilé du Nouveau Casino. Celle de Boxer montre tout le groupe sur scène dans une ambiance cabaret…
C’est Mathieu Saura, plus connu sous le nom de Vincent Moon, qui a pris la photo d’Alligator. Celle de Boxer a été prise durant le mariage de Peter Katis, notre producteur. Il nous avait demandé de venir jouer un morceau pour l’occasion. C’est un ami à lui qui a pris cette photo quand on jouait. On ne savait pas qu’on nous photographiait. Cette photo la personne nous l’a envoyé et on a tellement accroché sur la sourde noirceur qu’elle véhiculait qu’on l’a prise pour illustrer Boxer.

Vous avez prolongé l’univers de cette photo dans le clip de "Apartment story". Qui a eu l’idée ?
C’est le réalisateur du clip, Banner Gwin. Il aimait l’idée de recréer cette ambiance calme et humble. On voit juste une salle où des gens dansent et d’autres sont assis. Et ça nous correspond bien parce que justement ce n’est pas trop glamour.

J’ai trouvé que le scénario du clip illustrait bien le lent mais imparable pouvoir de séduction de votre musique. Au départ les gens sont à table, ils n’y prêtent pas attention mais petit à petit on voit que votre chanson leur faisait de l’effet car ils se mettent à marquer le rythme du pied. Qu’en penses-tu ?
C’est vrai qu’on a remarqué et accepté le fait qu’on faisait une musique séduisant lentement. Ça fait sens pour nous parce que nos chansons sont assez lentes et sont écrites lentement. Ça nous prend du temps de trouver l’alchimie d’une chanson et souvent celles que nous préférons ne sont pas celles que nous aimons immédiatement mais celles qui nécessitent un peu plus de temps pour être aimées. Ce sont donc celles-ci qui se retrouvent sur disque. Pour nous il est donc normal que les gens aient aussi besoin d’un peu de temps pour se familiariser avec nos morceaux et s’attacher à nos disques.

Musicalement, j’ai l’impression que Boxer est plus noir qu’Alligator
Je ne sais pas s’il est plus noir. Il est un peu plus calme. Moins frontal. Plus sombre. Mais je pense qu’il est assez optimiste, peut-être même plus qu’Alligator. En tous cas je n’ai jamais pensé que nous faisions des chansons dark, si dark veut dire triste et déprimant. Mais c’est vrai que Boxer est plus laid back et c’est peut-être pour ça qu’il semble plus sombre.

Peter Katis produit aussi Interpol. Quel est l’impact de son travail dans le son de Boxer ?
Il y contribue forcément. On travaille ensemble depuis Sad Songs and Dirty Lovers. On a tissé des liens forts. Ça nous permet de bien travailler et de pouvoir expérimenter tout un tas de choses en studio. Pour Boxer, on a beaucoup travaillé pour obtenir une ambiance différente que sur Alligator. On voulait qu’il ait sa propre personnalité et ça nous a donc pris du temps.


(Suite et fin.)





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21 janvier 2008 1 21 /01 /janvier /2008 23:20
Inutile et hors d’usage ? 


















Bon, ça fait maintenant plus d’un mois que j’ai son nouveau disque (sorti le 14 janvier) et je dois dire, sacrilège, qu’il ne squatte pas ma platine. Je dis "sacrilège" parce que tout le monde semble le trouver génial. Depuis Crève-Cœur, tout le monde semble trouver tout ce que fait Daniel Darc génial.


Perso, écouter Amours Suprêmes me fait l'effet de perdre 40 minutes de ma vie. Au départ j’ai mis ça sur le compte du précédent. Ce disque, je ne pouvais pas l’aimer d’emblée vu l’empreinte laissée par Crève-Cœur. Puis j’ai mis ça sur le compte des premières écoutes. J’allais m’y faire à ce disque, ce n’était qu’une question de temps. Foutaise. La vérité c’est que ce disque n’est pas un bon.

Je dis "vérité" parce que j’aurais adoré l’aimer. Parce que j’aime bien le type en plus. (Je l’ai déjà interviewé, ici.) Mais voilà, cette fois il est question du disque, pas de l’homme. Or voilà ce qu’on essaie de nous vendre : la rock credibility du survivor des eighties. Que voulez-vous ? De la souffrance, de l’authentique, de la rock, n’est-ce pas ce que veulent les fans ? Du mythe ? Sans doute, mais ce que veulent les autres, mécréants, c’est surtout de bonnes chansons. Et c’est là que le bât blesse avec Amours Suprêmes : il en est dépourvu.

Sur Crève-Cœur il y avait de l’envie, du mordant, de la pudeur. La trique du retour aux affaires. Là, il n’y a que redite. Daniel nous ressert le thème éculé des regrets ("Les remords"), se roule dans la fange d’une mythologie rock périmée ("L.U.V"), nous narre sa nuit avec une gothique qui préfère le border ("La seule fille sur terre"). Ces 10 titres n’ont rien d'excitant. Même "J’irai au paradis", single que j’avais cru punchy, se montre vite mimant une vaillance rock que Daniel ne peut plus se permettre.

Paradoxe, de cet album pantoufle c’est le morceau le plus vain qui me reste en tête : "L.U.V", le duo languide avec Bashung en guise de béquille. Etrangement on ne se défait pas facilement de ce down tempo où deux gâteux déballent les sonorités U.S. qui les ont fait rêver. On se plait à le fredonner (peut-être parce que ça joue enfin, que ça s’amuse) mais on ne peut pas non plus s’empêcher de penser que c’est du gâchis vu les forces en présence, du gâchis comme tout le reste du disque (et dire que Wyatt a fait des respirations sur "Ça ne sert à rien", putain ça sert à quoi de faire faire des respirations à Robert Wyatt !? on ne les entend même pas).

Amours Suprêmes est un pari perdu d’avance. Reprendre Frédéric Lo et Daniel et attendre que la magie de Crève-Cœur revienne c’était perdu d’avance. La magie ça ne se décrète pas. La magie c’était que Daniel rencontre Frédéric en 2002 après 10 ans de débâcle et qu’ils fassent si bien la paire que l’idée de sortir un disque est venue d’elle-même. La magie ce n’est pas lorsqu'en 2006, après 3 ans de succès, pression des fans et label oblige, ils se sentent contraints de remettre ça.

On ne nous cache pas que le binôme a galéré pour livrer cette suite. Mais on nous ment en nous disant qu’en juin 2007 ils ont enfin trouvé l’étincelle pour qu’ensuite tout se fasse vite. Dans cet album il n’y a pas un moment où musiques et mots vivent le grand amour. Elles sont les chansons taillées à la serpe qui nous faisaient communier à genoux avec Daniel. Ici on s’enlise dans une sensualité rock variétoche où des textes sans flammes nous font sentir combien Daniel aurait préféré se taire. Ne pas se prendre la tête. Ne plus parler de lui. Voilà, ce disque on dirait qu’il l’a fait à contrecœur. Je dis "à contrecœur", ç’aurait fait un bon titre, vous ne trouvez pas ?

Allez, en attendant que Daniel renaisse à nouveau de ses cendres (ce que j'espère), je vais réécouter Crève-Cœur et lire les papiers emphatiques de mes confrères sur cet Amours Suprêmes. Il se peut que ça me fasse rire...


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21 janvier 2008 1 21 /01 /janvier /2008 00:17
Tintin de la night



"La nuit, tu gagnes vraiment en profondeur, en poésie"

"Quand j’ai ma caméra je deviens plus audacieux"





Tu as dit que pour succéder à Ardisson et Taddéï à la caméra de Paris Dernière il fallait quand même se mettre "une pile". C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que le problème est lié à l’écriture visuelle de l’émission. Avant l’image était grise, de la vraie télé Roumaine. Mais c’est ce qui faisait son charme et le concept était nouveau. Maintenant il ne l'est plus, on a fait école et tout le monde nous pompe car tout le monde filme en caméra subjective. Après il y a un truc qu’ils n’auront jamais c’est l’âme de l’émission. On est très différent Thierry, Frédéric et moi mais je pense qu’indirectement on y a tous mis notre âme. Bref, il fallait amener un plus. Cette année on a donc beaucoup travaillé sur la forme. Aujourd'hui l’image est entièrement étalonnée, tous les plans sont tournés en fish eye, un système de grand angle qui permet de voir la ville d’une manière plus cinématographique que ce que faisait Frédéric Taddéï. Ça c’est des choix de réalisateur. Et puis le montage a été dynamisé. Parce qu'aujourd'hui il faut que l'image pète.

Tu avais déjà ce lifting en tête quand tu étais réalisateur de l’émission ?
Oui, et j’ai voulu le mettre en œuvre quand j’ai repris l’émission mais il m’a fallu du temps parce que la première année j’avais beaucoup trop de paramètres à gérer. Il fallait tout d’abord que je m’habitue à tenir la caméra et à poser des questions en même temps.

Tenir la caméra de Paris Dernière, ça te titillait depuis un petit moment ?
Oui, c’est-à-dire que ce que j’aime dans cette émission c’est que je la tourne. Si je devais me contenter de poser mes questions avec un cadreur à mes côtés ce serait moins kiffant. Là au contraire chaque plan c’est moi qui le tourne. Je suis accompagné de Mélanie (Mélanie Canard - Nda) mais Mélanie c’est juste mes yeux, mon hémisphère droit je veux dire. Quand je tourne je suis concentré sur mes plans, je ne vois donc pas tout de mon environnement surtout qu’il fait noir, alors je peux facilement trébucher, me faire bousculer. Elle est donc là pour m’aiguiller, faire des diversions, calmer le jeu. On pense aux mêmes choses, quand je m’en vais, je n’ai même pas besoin de lui dire, on est parti. Cette complicité professionnelle m’est indispensable.


Et donc tu tenais à prendre la caméra, à te mettre un peu en danger ?

Oui, j’aime ça.

Ça a été dur au départ ?
Oui car j’ai appris en faisant. Je suis plus fier des plans que je fais aujourd’hui que de ceux que je faisais il y a un an et j’espère que je ferai encore mieux l’année prochaine. Il faut toujours essayer de trouver des détails où progresser.


Travailler la nuit, qu’est-ce que ça change dans ton approche du métier ?

Ça me permet d’obtenir des moments beaucoup plus uniques. Je pense notamment à mon interview de Benoît Poelvoorde qui date d’il y a 3-4 émissions. Je pense qu’on ne l’a jamais vu comme ça. Et ça c’est des moments que tu ne peux pas avoir la journée. La nuit, tu gagnes vraiment en profondeur, en poésie.

On dit que la nuit les masques tombent…
On dit aussi que ce qui se dit la nuit ne se voit jamais le jour. Et je peux te dire que de la même façon ce qui se filme la nuit ne se filme pas le jour. Et c’est ça qui est bien. Je ne pourrais pas faire cette émission la journée, c’est un autre climat. Et puis ça dépend aussi de toi, des trucs un peu perso que tu y mets.

Travailler la nuit, ça n’est pas un peu désocialisant ?
Non, je suis structuré comme garçon. Paris Dernière c’est un taf et je le fais bien mais je ne confonds pas mon travail avec ma vie…

Tu ne te prends pas au jeu du gonzo way of life ?
Non, sinon je serai mort à Moscou. C'est pour ça que je pense qu'il ne faut pas faire cette émission à 25 ans. Si tu la fais à 20 piges, surtout à Moscou, tu es mort parce que tu ne fais pas la part des choses, tu rentres à fond dans le truc et moi je n’en ai pas envie. J’ai une vie à côté. Comme tout le monde. D’ailleurs je suis hyper timide dans la vie. Mais quand j’ai ma caméra je suis différent, je deviens plus audacieux, je fais tout ce que je veux, parce que la caméra est un instrument désinhibant. Tu es là, tu regardes les plans que tu fais, tu es dans une forme de dialogue, de pouvoir. Mais bizarrement la caméra me rend encore plus timide hors caméra. Sans elle, je suis plutôt discret.

Ce rapport à la caméra t’a appris des choses sur toi ?
Là je suis en train de monter un Paris Dernière où j'ai filmé le vernissage de So Me, le mec qui fait tous les visuels du label Ed Banger, et voilà dans ce cas tu as 300 personnes qui te matent, tu fais partie du spectacle, donc si tu n’as pas un minimum confiance en toi, tu t’en vas. Et comme tu es en train de travailler avec ta caméra, tu sues, tu galères et les gens le voient donc il y a une compassion, de la sympathie aussi. Après je me souviens d'une séquence, c'était un dîner avec Barbara Schultz et une trentaine de personnes du théâtre où elle jouait et ça a été l'horreur. Je suis arrivé, j'ai dit : "Bonjour, comment ça va ?" et il n’y en a pas eu un pour décrocher un mot. Pas une chaise, rien à boire. Mais moi je tourne quand même, je prends tout ce qu’il y a à prendre.

Tu es dans une forme d’happening. Si rien "n’happened" tu le prends quand même…
Oui, c’est un happening, il y a des séquences où des gens vont me parler et d'autres où il ne va rien se passer alors tu te dois d'envoyer le bois parce que tu n’as pas le temps d’attendre qu’un truc se passe.

Tu fais le spectacle dans ce cas-là ?
Oui et j’arrive à bien rentrer dedans. Par exemple au vernissage d'Isild Le Besco ce n'était pas l'éclate alors j’ai observé pour prendre appui sur quelque chose.

Tu ruses…
Oui,
et j'ai vu qu'il y avait un gamin, son filleul, et je l’ai pris en fil rouge tout le long pour arriver jusqu’à elle… Tu te dois d’être un peu psychologue, de sentir l'ambiance et le karma des gens pour créer des situations. C'est comme là : tu es assis devant moi et je te parle mais si je ne te parlais pas tu n'aurais pas le choix, tu serais obligé de trouver un truc pour débloquer le dialogue.

Avant de partir Taddéï t’avait-il donné des conseils spécifiques ?
Il a été très smart, il m’a dit 2-3 trucs. Court, bref, efficace. Moi ce que je lui ai demandé c’est les pièges à éviter.

C’est-à-dire ?
Rester soi-même, parce que tu ne peux être ni Ardisson ni Taddéï. Et faire attention à soi et aux autres.

Il ne t’a pas recontacté ensuite pour te dire ce qu’il pensait de ton travail ?
Il dit qu’il ne regarde pas l’émission, qu’il a l’impression qu’il y a un autre mec qui se roule dans son lit. Ça je m’en fous, ce n'est pas mon problème. Enfin je veux dire, je n’ai pas le temps d’avoir ce problème ! Je te jure. Mais moi j’adore ce mec, j’ai beaucoup de respect et d’estime pour ce qu’il a fait.

Il a tenu 7 ans la caméra de Paris Dernière. Tu te vois durer autant ?
Déjà j’aimerais bien faire la troisième saison. C’est important.

Tu as des projets en tête que tu veux à tout prix faire ?
J’en ai plein de projets que je veux à tout prix faire, notamment à l’étranger. Après il y a ce qui va se faire – ce qu’on me proposera – et ce que j’aurais envie de faire – ce que moi je proposerai. Moscou Dernière c’est le début de ce que j’aimerais faire à terme. C’est-à-dire que moi je ne fais pas de théories, je fais plus de l’impressionnisme…

Pour livrer des morceaux de réel ?
Voilà, moi je viens plus de cette école-là. J’ai déjà vécu des expériences fortes, j’ai passé trois mois dans le Bronx au milieu des Franciscains quand je bossais pour La Croix, j'ai pas mal voyagé aussi pour Le guide du routard, mais là quand tu filmes et réalises c’est différent que lorsque tu écris parce que tu ramènes des images qui doivent directement faire sens donc tu penses sans arrêt à tes plans. Pour moi c’est une obsession, je suis presque plus obsédé parce que je montre que parce que je raconte. Je ne ferai pas l’émission en no comment mais j’aime bien cette idée d’en dire autant qu'un long discours par un plan et le choix d'une musique. Là aussi tu exprimes un point de vue. J’aimerais donc continuer à réaliser et voir les formes que ça prendrait. Continuer à faire une radioscopie de nous sur Terre le temps d’une soirée.

Dernière question : il parait que les deux personnes que tu rêves d'interviewer sont Kate Moss et Claire Chazal. Pourquoi ?
Claire Chazal parce que j’ai un respect inouï pour cette femme. Quel charisme ! Je ne sais pas ce que tu en penses mais regarde, Claire Chazal tu peux danser le rock avec elle, tu peux lui parler de Poutine, je souhaite à toutes les femmes du monde de vieillir comme elle. C’est une vraie femme. Je la respecte cette nana. Ce n’est pas n’importe qui. Et Kate Moss c'est parce que c’est la femme de ma vie mais elle ne le sait pas encore ! Kate Moss je l’aime bien, elle me fait marrer. On est quand même dans une société du toc où les gens sont faussement punks où la marge est devenue la norme. Et puis il y a quelques personnes qui ont des élans de poésie comme ça, un geste déplacé et elle voilà, elle continue à vendre des sacs à main malgré ses histoire de coke. Et puis elle est sexy.

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18 janvier 2008 5 18 /01 /janvier /2008 23:54
Tintin de la night

C’est une tradition. De temps à autre Paris Dernière fait des infidélités à la ville lumière pour frotter sa caméra à des capitales étrangères. Après New York, Amsterdam, Sofia, Madrid, Tel-Aviv, Beyrouth, Marrakech, Shangaï et avant Pékin à la veille des J.O. de 2008, l’émission phare de Paris Première a investi Moscou. Successeur de Taddéï à la caméra du programme, Xavier de Moulins nous dit tout de son récent périple moscovite (extraits ici) et de ce nouveau taf qui l’occupe depuis un an et demi.

Mardi 4 décembre. 20h30. Hotel Kub. Conférence de presse Moscou Dernière. Xavier resplendit de bagou et de décontraction. Pour le parterre de journalistes qui le regardent il représente, il le sait, un certain idéal du métier. Un journaliste, un vrai. Presque une star. C’est que Paris Dernière, ce n’est pas n’importe quelle émission de télé. Elle invite le spectateur à pénétrer par caméra subjective l’envers branché et sulfureux de la nuit parisienne. C’est Ardisson qui a lancé le concept en 95. C’est Taddéï qui a tenu la caméra de 97 à 2006. Et voilà, depuis un an et demi, c’est Xavier de Moulins qui a récupéré ce graal cathodique. Autant dire que ce n’est pas n’importe qui Xavier. On kiffe son job et maudit notre statut de pisse-copie mais on assume : on se sentirait un peu con à tenir la caméra de Paris Dernière. D’ailleurs, ce soir, parce qu’il est enfin sorti de Paris pour filmer Moscou, c’est un peu le Tintin de la night qu’on a l’impression d’avoir devant nous. Fini le costard du chroniqueur gentiment acerbe d’émissions de plateau (Nulle Part Ailleurs, + Clair, Nous ne sommes pas des anges...), place au baroudeur avec cuir et barbe de trois jours.

A ses côtés, Jacques Sanchez, directeur des programmes à Téléparis (boîte qui produit Paris Dernière) en profite célébrer son poulain, dire qu’il a tout ce qu’ils cherchaient pour succéder à Taddéï, "le ton", "la curiosité" et qu’en un an et demi il a déjà laissé son empreinte. Alors quand Xavier entre en scène, il vend le truc à fond en nous disant que l’émission dont on s’apprête à voir un extrait "n’a pas été rock’n’roll mais complètement punk à tourner" car "Moscou n'est pas une ville rock'n'roll mais punk" où l’on meurt en trois jours si on a du fric. Et comme là-bas "sans argent on fait : pas grand-chose" et "qu’avec une caméra on fait rien, beaucoup de plans ont été ont été volées, dans la joie et la bonne humeur". Mais au final tout est là : le fond, la forme et "le coté assez sulfureux" qui fait "le sel de l’émission". Il y a même de l’inédit avec une interview de Houellebecq qui "ne s’est pas exprimé en France depuis deux ans" et de Beigbeder qui "n’est absolument pas dans la caricature qu’on peut légitimement attendre de lui". On verra même Houellebecq danser en boîte de nuit.



"Moscou est conforme à son cliché sexe, drogue et rock’n’roll"


"Je ne peux pas être alcoolique"



Xavier, tu n’as pas arrêté de parler de Moscou, avant et pendant la conférence de presse. Cette ville semble t'avoir profondément marquée…

Oui parce que ça m’a appris beaucoup de choses et c’était un grand plaisir, des bonnes montées d’adrénaline. C’est compliqué d’en parler mais c’était un moment fort. J’ai pas mal parlé des galères techniques qu'on a rencontré pour vous évoquer un peu le making off du tournage mais au-delà de ça ce que je veux montrer c’est le sens festif des russes. Car avant d’être une ville compliquée à filmer, Moscou c’est une ville festive. C’est-à-dire que là-bas lorsqu’ils font la fête ils ne la font pas à moitié. Là-dessus ils ont des leçons à nous donner parce qu’ils s’amusent vraiment, ils lâchent vraiment les lions, on sait quand ça commence mais on ne sait pas quand ça finit. Esthétiquement les boîtes ne cassent pas trois pattes à un canard, mais en terme d’ambiance Paris c’est la Creuse. C’est-à-dire qu’on se fait chier à Paris. Le son là-bas c’est bad taste à fond, c’est de la vieille house que vous ne pouvez même pas écouter sur vos iPod, mais voilà tout le monde est debout sur les tables. C’est démesuré et puis ce sont les femmes qui donnent le la, c’est le matriarcat festif. Elles sont à la fois soumises et elles dirigent. C’est fascinant. Les mecs essaient de suivre mais c’est fatigant. Après il y a aussi de la poésie parce qu’on parle de l’âme Russe, ça fait un peu cliché, mais c’est une réalité et on en parle beaucoup dans le film. On est resté là-bas une semaine, on a tourné sur cinq nuits et sincèrement je te le dis : Moscou n'est pas représentatif de la Russie comme Paris peut l'être de la France ou New York des Etats-Unis. Moscou c’est un microcosme, une ville conforme à son cliché, dans l’excès, le sexe, la drogue, le rock’n’roll. Là-bas les gens ne connaissent pas Lénine. Ça a l'air clean, mais c'est la mafia qui règne. Si tu travailles en presse écrite, pas de souci, mais si tu y vas avec une caméra c'est chaud. La veille ils te disent Ok pour filmer tel truc et non le lendemain après que tu as attendu des plombes dans le froid histoire de bien de bien te montrer le rapport de force entre eux et toi.

A des moments tu as eu peur ?
A un moment on filmait un talent scout, un mec incroyable, dans une bagnole. J’ai tourné la tête et vu un mec se faire enfermer dans un fourgon. A Moscou la violence n’est plus la même qu’il y a 5 ans. Avant les mecs se tiraient dessus la nuit. Aujourd’hui ce n’est plus le western, tu peux y aller tranquille, mais voilà tu assistes parfois à des trucs bizarres, un mec qui se fait enlever, tu ne sais pas qui c’est. Et puis il arrive que des mecs viennent te brancher, des Kazakhs je crois. Là, tu ne réponds pas. A Paris tu peux désamorcer le truc, parler au mec, mais là tu ne cherches pas. Parce que tu ne sais pas à qui tu as affaire. Tu ne connais pas les gens. Ce n’est pas marqué sur leurs gueules. Les femmes sont hyper belles, apprêtées, c'est la quatrième dimension (vraiment la ville où il y a les plus belles femmes du monde), mais les hommes ne ressemblent à rien. Donc tu ne sais pas à qui tu parles. Tu peux très bien parler à un garde du corps, à un chauffeur, à un mec blindé ou à un psychopathe.

Quelles sont les choses que vous vouliez faire et que vous n’avez pas pu faire ?
Filmer un bordel. Là-bas il y a un endroit unique au monde qui s’appelle le Bordeau. C’est un vrai bordel où des gens vont se faire plaisir.

Des français y vont ?
Il y en a oui car Moscou développe aussi une certaine forme de tourisme sexuel pour les français les plus riches.

Paris Dernière montre toujours un mélange de people et d’anonyme. Quels people as-tu débusqué pour ce Moscou Dernière ?
Beigbeder et Houellebecq ! Parce que c'était le lancement de la version russe de Au secours pardon (le dernier livre de Beigbeder - Nda) et comme Frédéric et Michel ont le même éditeur en Russie et qu’ils sont à tour de rôle les numéros 1 et 2 des ventes d’auteur français là-bas (d’après ce que disent les Russes), l’éditeur a aussi invité Houellebecq. Ils ont donc fait une conférence et ensuite Michel a suivi Frédéric dans sa nuit moscovite. Ça s’est un peu improvisé, on ne savait pas trop si Michel serait là et s'il allait accepter qu'on le filme. Surtout
les gens qui organisaient le dîner d'après conférence ne voulaient pas que je l’interview car il n’avait qu’une heure de battement. J’ai dit : "Vous avez raison, on ne va pas les déranger" mais comme je connais un peu Frédéric, je lui ai glissé : "On se la fait là ?". J’ai dit à Michel : "Ecoute, je fais Paris Dernière, si tu es ok pour l'interview c’est cool, si tu n’as pas envie ce n’est pas grave." Il se trouve qu’il était en grande forme (ce n’était pas leur premier passage en Russie, de leur propre aveu c’est un pays où ils se sentent aimés, pas comme en France) et l’interview a été un grand moment.


Houellebecq c’est quelqu’un que tu rêvais d’interviewer ?

Tout le monde a envie de l’interviewer, non ? Toi, non ?

Si mais je ne suis pas tout le monde !
Non, mais moi j’avais envie. Et puis je trouvais ça chic. Après les autres peoples que j'ai rencontrés sont des stars locales qui ne vous diront rien. Mais la star c'est surtout Moscou. J’ai vraiment voulu filmer la ville différemment pour qu’on voit qu’on était à Moscou et nul part ailleurs dans le monde, même si ça reste compliqué avec la mondialisation parce qu’aujourd’hui, dans certains milieux, rien ne ressemble plus à une boîte qu’une autre boite. C'était une forte contrainte en terme de réalisation.

Tu as le temps de profiter un peu des plaisirs que permettent les nuits que tu filmes ?
Non je marche à l’énergie, je ne peux pas picoler. A Moscou, si j'avais été bourré je n'aurais pas filmé. Je n’ai jamais autant jeté de verres qu’à Moscou. Je ne veux pas démystifier le truc parce que c’est bien de garder une part de mystère (et je me fous de ce qu’on peut penser de moi) mais voilà la réalité c’est que moi je pense plus à mes plans qu’à boire. J'aurais beau filmer une scène de cul, avoir une meuf qui écarte la chatte devant moi, je penserais à mon plan. Donc voilà, je ne peux pas être alcoolique avec cette émission. Parce que cette émission je la tourne 2 à 3 fois par semaine, qu'après je traite 10 heures de rush chez moi sur mon ordinateur et que lundi, mardi et mercredi je suis sur le montage. En plus de ça après il faut lire des bouquins, aller aux projos, voir des pièces. C’est un bon rythme, même si il n’y en a que 29 dans l’année.

Tu insistes beaucoup sur côté punk-galère qu’il y a eu à tourner ce Moscou Dernière. Il n’y a jamais d’obstacles quand tu tournes sur Paris ?
Si, ils sont justes différents. A Paris tu vas plutôt devoir faire face à ta caisse qui tombe en panne ou certaines personnes qui sont tellement défoncées quand tu débarques que tu ne peux pas leur parler. Parfois il peut même y avoir une certaine forme d’agressivité quand les gens commencent à être bourrés. Après deux heures du matin, dans des bars comme le Gibus ou à la Flèche d’or, tu peux te prendre quelques doigts dans la caméra et te faire un peu bousculer mais ce n’est jamais méchant. Et puis nous, on gère ça. Si on ne gérait pas ça pourrait déraper. Parce que les gens ont l’alcool triste à Paris. Alors on y va en désamorçant toute forme de violence, en étant le plus sympathique possible. Parce qu’on a aussi conscience que la nuit les gens ne pensent pas forcément ce qu’ils disent.

Les gens n’ont jamais de problème avec la caméra ?
Si, la lumière leur fait peur. Moi je suis obligé d’avoir cette lumière pour éclairer et certaines personnes se sentent agressées parce qu’elles croient que je les ai filmées. Maintenant, les seuls problèmes que j’ai eus c’est avec les paparazzi. Un jour un paparazzi m’a agressé parce qu’il pensait je le shootais alors que je faisais un plan large. C’est quand même un comble de se faire agresser par un paparazzi. Mais en général quand je tourne il y a un bon karma. Les gens connaissent l’émission, ils l’a trouvent sympa, tout se passe bien.

(Suite et fin.)

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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 23:21
Top of the pop




Il y a un album que j’ai écouté en boucle fin 2007 et que j’aurais bien fait figurer dans mon top ten annuel si j’aimais me prêter à ce futile et difficile exercice. Ce disque c’est Slow Club des Flexa Lyndo.






Ce disque, je n’ai vu personne dans toute la blogosphère pour le caser ne serait-ce qu’aux tréfonds de ses bilans de fin d’année. Pourtant Dieu sait que les bloggeurs adorent les bilans. Certains (la plupart à vrai dire) ont même poussé le vice à classer jusqu’à cinquante disques dans l’ordre de leur préférence. Mais dans le tas, pas l’ombre des belges de Flexa Lyndo. En même temps, ça ne m’étonne pas trop. Je veux dire : pour un nerds rock la musique de Flexa n’est pas en soi gratifiante. Elle ne fera pas de vous quelqu’un d’important si vous l’aimez. Elle n’est pas assez barrée pour vous donner l’impression d’appartenir à quelque cercle d’initiés que ce soit. Parce que ce trio produit une pop du milieu, entre laptops et guitares, spleen et joie, dans le mille, quoi.

Ce disque démarre en trombe avec la plus belle entrée en matière qu’il m’ait été donné d’entendre cette année (même si celle du The Broken String de Bishop Allen n’est pas mal non plus). Avec son arrogante nonchalance et son phrasé hip hop, "Slow Club" semble égrener un compte à rebours, comme pour dire : "Attention, ça va barder". Et ça barde. Avec mes références de mec du milieu, je dirai que Slow Club est le parfait accord entre de classieuses mélodies britpop et de judicieuses secousses électro-r’n’b ; que "Cléo" a la mélancolie rêveuse du Nada Surf de Let Go ; que "Bang On The Motorcade" s’ouvre sur des chœurs fluos très Klaxons pour se finir sur une coulée de guitare marine très Smashing Pumpkins ; que "Love The Bomb" alterne à merveille saccade de guitare bourdonnante et textures computerisées stylées The Notwist ; que "Beyond The Satellites" est une
bombinette électro-rock qui démontre leur science du découpage rythmique ; que "Get Down To Work" est planant et facétieux comme Beck + Air = amour pour toujours... C’est bien simple dans Slow Club tout s’enchaîne de façon homogène et l’intérêt est relancé à chaque plage, alors que demande le peuple ? Un bouquet final ? Il l’a. Avec "Europe Slump", les Flexa nous quittent aussi fort qu’ils nous ont étreint trois quarts d’heure plus tôt. Ce morceau est, comment dire, d’une poignante majesté. Splendidement triste. Et ne reconnaît-on pas les grands disques à ce qu’ils savent aussi mourir ?

La première fois que j’avais vu Flexa c’était au Glazart, en 2002. En première partie jouait un groupe français au nom tout aussi bizarre que le leur (Exsonvaldes). Je ne les connaissais ni d’Eve ni d’Adam mais ils m’avaient soufflé, dégageant déjà ce précieux mélange de mordant et d’élasticité. Depuis plus de nouvelles. Slow Club est leur troisième album. Les Belges l’ont découvert en 2005, nous depuis seulement quatre mois. Mais il n’est pas trop tard pour faire chauffer vos platines avec. Sa pop-rock n’a pas de date de péremption. D’ailleurs en mars les Flexa la porteront sur scène pour sept dates un peu partout en France. En "seconde partie" ? Leurs comparses de Girls In Hawaï. On en reparlera.


Photo par Alex Stevens


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13 janvier 2008 7 13 /01 /janvier /2008 23:49
Cowboy après tout




"Le dernier PJ Harvey est mon
album de l'année"

"J'adore "Creep", d'où ma reprise"




En ce moment tout un pan de la chanson d’ici montre clairement son attachement à la culture folk et l’esthétique western. Je pense à Bashung et à la mise en image de sa tournée des Grands Espaces, à Claire Dit Terzi qui a fait la B.O. de Billy The Kid, à Chloé Mons qui a fait un disque sur Calamity Jane, à Florent Marchet qui a bâti son deuxième album sur l’évocation de Rio Baril, transposition dans l’imaginaire western de sa province natale. Qu’en pensez-vous ?

Eric : En 95, on a sorti Grand Public avec les Little Rabbits et pour moi c’était déjà un disque de cow-boy ! Il y a là nos influences anglo-saxonnes et ce vieux fantasme de musiciens français souhaitant jouer ce style de musique. Frederico était dans une démarche similaire quand il a composé les chansons de French Cowboy. Il ne recherchait pas une esthétique particulière, c’est venu comme ça, simplement.

Il parait qu’au départ les morceaux de French Cowboy étaient envisagés comme du folk à la Simon & Garfunkel. Au final on n’y est pas du tout…
Federico : A la base ces morceaux je voulais juste les faire guitare-voix avec Stéphane. On se disait même qu’on se contenterait de les graver et de les filer à nos potes. Je nous revois quelques jours après la fin des Rabbits. On mange ensemble et je lui dis : "Ecoute, j’ai 20 chansons, on pourrait les essayer comme ça, ça ne mangera pas de pain et ça nous donnera un coup de pied au cul." Voilà, c’était ça le truc Simon & Garfunkel. Mais comme après je l’ai fait avec Helena ça ne faisait pas du tout Simon & Garfunkel (rires) ! Ça illustre ce que je te disais tout à l’heure : Simon & Garfunkel à la française c’est forcément loin de Simon & Garfunkel. Ce n’est même pas que c’est revisité, c’est mal fait pour être plus juste !

La plupart des textes sont en anglais. Pourquoi ?
Federico : Parce que j’avais envie de rechanter. A la fin des Rabbits on avait pas mal essayé le français, parce qu’on était dans une dynamique de label qui essayait de nous faire marcher en France. Et moi plus je chantais en français et moins je chantais. J’aime bien chanter en italien. Enfin quand je dis chanter je veux dire faire des mélodies. J’aime bien le faire en anglais aussi. Mais j’ai plus de mal quand il s’agit du français. En français, je peux un peu chantonner, mais ce n’est pas pareil.

"La ballade de Baby Face Nelson" zieute vers celle de "Melody Nelson" ?
Federico : Au départ c’était une boutade. Comme je m’appelais Baby Face Nelson ça me faisait rire de dire : "Tu t’appelles comment ? Baby Face Nelson". Après le morceau rentre dans le lard, donc on n’est plus trop dans Melody Nelson. Mais c’est vrai que ça peut y faire penser. Et puis tant mieux : Gainsbourg n’était pas un gros naze !

C’était lui-même un cow-boy à la française.
Federico : Certainement. Et c’était le plus grand pompeur d’entre tous les pompeurs. Pour moi, au départ la plupart des chansons me font penser à d’autres chansons. Par exemple, quand on a commencé à faire "Leather Boots" on s’est lancé dans une intro à la Ride. De toute façon pour moi emprunter c’est toujours rendre à un moment. On n’est pas dans la triche.

L’album s’achève sur un superbe déluge de cuivres…
Eric : Oui, c’est un jeune mec d’origine mexicaine qui nous a fait ça à Tucson. Lui pour le coup ce n’est pas un cow-boy français et ça s’entend !

A quand remonte votre premier trip à Tucson ?
Federico : On enregistre là-bas avec Jim Waters depuis 95. Si je mets tous mes voyages bout à bout je dois être resté environ un an là-bas.
Eric : Au départ quand on allait là-bas il y avait encore du fric dans les maisons de disques donc on y restait carrément un mois pour enregistrer ! C’était vraiment cool. Maintenant on y va moins longtemps et pas tout le temps tous en même temps. Dernièrement Federico y est allé seul pour mixer l’album avec les trompettistes et le baryton.
Federico : A force d’y aller cette ville nous est devenue familière. On connaît beaucoup la scène de Tucson. A chaque fois qu’on y était tous on faisait au moins un concert et les gens se déplaçaient. Là-bas on est un peu une curiosité. En plus Eric y a monté un festival.
Eric : Oui c’était en novembre 2005. Il y avait 7 formations du coin pendant 15 jours. Que des allumés. On était une vingtaine sur la route. On aime bien les groupes de là-bas, ils ne sont pas signés chez nous, donc on les fait venir petit à petit, notamment Al Foul, un type qui devrait être la prochaine signature de notre label.

Quels groupes français écoutez-vous en ce moment ?
Federico : En français je ne sais plus si j’écoute grand-chose… En ce moment ce que j’écoute en boucle, c’est l’album solo de Thom Yorke. Je trouve qu’il est magnifique. Et j’écoute aussi beaucoup le dernier PJ Harvey. Il est magnifique. Il me touche vraiment à fond. On dirait qu’il dure 20 minutes ce disque. C’est très épuré. A priori elle avait plein de chansons mais elle n’a gardé que celles qui ne sonnaient pas comme du PJ Harvey et quand tu écoutes le disque tu te rends compte qu’elle chante à chaque fois différemment, qu’elle s’essaie à plein de choses, parce que justement elle a enlevé tout ce qui la caractérisait et dont elle avait peut-être marre. En plus prochainement elle a prévu de ne faire que 3 concerts donc j’ai l’impression qu’elle en a aussi marre des concerts et qu’elle est dans une espèce de période de doute. Les textes sont vachement troublants. C’est un disque, pas suicidaire, mais qui sent à fond la solitude et qui est magnifiquement beau. Je crois que ce sera mon album de l’année (rires) !
Eric : Moi, niveau français, il y a un groupe qui m’a bien plu c’est Da Brasilian. Ils sont de Saint-Lô et font une musique d’esprit folk. Il y a un bon vivier pop en Normandie. D’ailleurs récemment on a fait un festival là-bas. On a eu l’impression de revenir un peu à nos débuts parce qu’on a joué à deux heures du matin et toute la soirée on a vu défiler plein de gens qui nous on dit : "C’est vous qui nous avez donné vraiment envie de faire de la musique quand on vous a vu en 92". Aujourd’hui ces gens-là se revendiquent de l’esprit des Little Rabbits. Mais sans prétention.

Selon certains votre liberté de création a tout de même sacrément marqué la pop française des années 90. Certains vous considèrent même comme un groupe culte…
Federico : On n’a peut-être pas laissé une empreinte super appuyée mais on a été entendu donc ce serait con de se dire qu’on n’a eu aucun impact. Dans tous les cas c’est louable que des gens disent qu’on a laissé une trace. Je ne me rends juste pas trop compte quel genre de trace il s’agit.
Eric : Et puis je crois qu’on s’en fout un peu, on ne se pose pas ce genre de questions. C’est juste qu’on a quand même sorti 5-6 albums dans les années 90 et fait pas mal de concerts. Mais c’est sûr que tu te rends compte que tu as mis ta pierre à l’édifice quand des gens te disent qu’ils ont commencé à faire de la musique après t’avoir vu sur scène.
Federico : Et c’est vrai qu’on avait une espèce de liberté, on était un peu hors format, on ne vendait pas des milliards de disques mais on entendait quand même parler de nous à droite à gauche, parce que les gens s’amusaient à nos concerts, c’est peut-être ça qui a décomplexé les gens et qui leur a donné envie de faire de la musique à leur tour. Nous c’est pareil, des groupes nous ont donné envie de faire de la musique. Tout ça c’est des échanges en perpétuel mouvement.
Eric : Quand on a commencé à faire de la musique, on s’est un peu distribué les rôles au pif, excepté ceux qui savaient déjà gratouiller. On n’a pas grandit dans des familles de musiciens ou de producteurs, on n’a pas grandi dans un environnement…

Formateur et formaté ?
Eric : Voilà. C’est : tu vis à la campagne dans un tout petit bled, tu es entre copains et au bout d’un moment tu fais un truc donc c’est peut-être là que ça devient vachement singulier. On répétait du vendredi soir après le lycée jusqu’au dimanche soir avant d’y retourner. Quasi non stop ! Pendant plusieurs années. On a commencé à répéter en 88 et en 91 on sortait notre premier album sur une major. On avait vraiment la volonté de foncer tout droit en bande.
Federico : Oui on n’avait pas essayé d’autres groupes avant de se mettre ensemble. On a toujours marché ensemble tout droit… comme des havalina (rire) ! Donc oui, ça peut donner un sentiment de liberté particulier.

A propos de sentiment de liberté, Frederico peux-tu me parler de cette reprise de "Creep" que tu a mis sur le Myspace du groupe ? Cette vidéo est très décalée… est-ce un hommage, une critique ?
Federico : Ah non, je ne crois pas que ça puisse passer pour une critique. J’aime vachement cette chanson et en même temps je la trouve quasiment impossible à reprendre vu la façon sublime dont Thom Yorke la chante. C’est aussi pour ça que j’ai aimé la reprendre, parce que du coup tu es obligé d’en faire totalement autre chose. En fait, l’idée de cette reprise m’est venue une nuit et je l’ai réalisée en me réveillant au petit matin. L’idée c’était de la chanter avec deux voix différentes et donc d’avoir deux plans vidéos différents, un pour la vois grave, un pour la voix aigue. Et voilà, je l’ai mis en ligne parce que je trouvais le résultat assez beau.

Ta version de la chanson lui ôte tout dimension héroïque…
Federico : Radiohead l’interprète héroïquement mais ça n’empêche que cette chanson reste quand même méga dépressive, comme la plupart des chansons de Thom Yorke d’ailleurs.

Tu penses faire d’autres reprises en te filmant comme ça ?
Federico : Oui, possible. En fait je bosse beaucoup chez moi. J’ai souvent des idées dans le quotidien et j’aime bien les réaliser un quart d’heure après les avoir eues. Donc j’ai une caméra et un logiciel pour pouvoir aussitôt les faire en vidéo. En une heure le truc est fini, c’est pratique. Et comme je fais ça dans l’instant c’est souvent des auto-filmages parce que je suis la seule personne que j’ai sous la main à ce moment-là.
Eric : Je t’invite à aller voir un blog que Federico a animé tout l’été sur un magazine gratuit de Nantes qui s’appelle Kostar. De la même manière désossée qu’il a repris "Creep", il a repris Amy Winehouse.
Federico : C’est en lien sur notre Myspace.


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10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 18:20
Cowboy après tout

Pas de proverbiale traversée du désert pour les ex-Little Rabbits. Depuis la fin du groupe il y a deux ans, ils n’ont pas chômé. En 2006, Eric, Gaétan et Stéphane formaient la Secte Machine pour accompagner Katerine dans ses délires scéniques en sous-pull rose tandis que Federico embarquait Helena Noguerra dans Bang !, un album de folk où elle était Dillinger Girl, où il était Baby Face Nelson. En 2007 Baby Face Nelson est de retour pour un autre album folk nettement plus psyché cette fois. Normal, sur Baby Face Was A French Cowboy, il est rejoint par Eric, Gaétan et Stéphane. De nouveau ensemble, les quatre membres fondateurs des "Rabbits" sont aujourd’hui French Cowboy. Federico Pellegrini et Eric Pifeteau nous disent tout de cette nouvelle aventure.



"On se balade en bande et on fonce tout droit"

"Etre French Cowboy, c’est faire le pont entre les deux cultures"


Bonjour Federico, bonjour Eric. Pour commencer, parlons un peu de votre label, Havalina Records. Apparemment c’est tout nouveau cette histoire parce qu'en me documentant sur le net je suis tombé sur une interview réalisée fin décembre où vous dites que vous ne vous sentez pas du tout de monter votre propre structure.
Federico : En fait, à l’époque, ce n’était pas encore formulé dans nos têtes et on avait peur de le faire. Peur de ne pas avoir les épaules assez solides. Il y a eu toute une période, avant que Laurent se mette dans le coup, où on n’était pas assez sûr de nous. En même temps, parallèlement, on était dans la recherche d’un label qui soit à notre mesure.
Eric : On est allé frapper aux portes des maisons de disques qu’on connaissait, genre Barclay, mais elles n’étaient peut-être pas à notre mesure…
Federico : Oui et puis avec elles on pouvait déjà se projeter, on savait ce qui allait se passer, et ça n'allait être pas être très palpitant…

Ça n’allait pas être une aventure.
Federico : Non, pas vraiment. Je me souviens qu'Eric avait demandé à Cyril du label T-Rec si ça l’intéresserait de nous signer et il avait dit oui, pas de problème. Mais il nous avait aussi conseillé de faire ça par nous-même. Pour lui qui avait monté son propre label c’était quelque chose de possible qu’on monte notre propre label. Cette idée a donc germé petit à petit conquis et sa concrétisation a été très vite dès lors qu'on a rencontré Anne et Laurent. Parce qu'au départ plein mal d'amis nous proposaient de nous soutenir financièrement mais pas de s’impliquer autrement. Or Anne et Laurent nous ont vachement aidé parce qu'ils avaient déjà travaillé dans des labels et qu'ils pouvaient donc faire tout le travail qu'on se sent incapable de faire. Parce que nous, on peut être utile, mais moi tenir une structure je m'en sens incapable. Donc voilà c’est toutes ces choses mises bout à bout qui font que tout à coup monter son label devient possible et qu’en quatre mois de temps on peut dire tout et son contraire (rires) !

En tout cas, à ce moment-là de votre histoire, pour ne pas dire carrière, il est normal que vous ayez envie de prendre votre indépendance, de bosser en famille, d'être vos propres patrons, ce qui implique de monter son propre label.
Federico : Oui, ça vient naturellement parce qu’avec le temps on a amalgamé pas mal d'expériences et on a envie de se frotter à autre chose. Et le truc capital c'est de ne plus avoir à se dire : "Merde, pourquoi on ne fait pas ça ?" A partir du moment où on est nous-même les décideurs, on sait pourquoi on fait telle chose ou pas et ça change tout.
Eric : Et puis on quand même assez autonome. A part le mix, on a enregistré ce disque par nos propres moyens, dans notre petit studio à Nantes.
Federico : Et puis un peu dans mon salon ! J'ai pu enregistrer pas mal de parties musicales seul chez moi. On est autonome. On a les logiciels. On se débrouille. On sait faire.
Eric : On a eu le temps d'apprendre en regardant bosser notre producteur, Jim Waters. Ça fait longtemps qu'on travaille avec lui et c’est quelqu’un qui n’hésite pas à prendre dix minutes pour t’expliquer comment il a fait tel ou tel truc. On a appris à se servir du matos de la même manière qu’on a appris de notre expérience avec les maisons de disques.

Que signifie Havalina, le nom de votre label ?
Federico : C’est le nom d'un cochon sauvage qui vit au Mexique et dans le sud des Etats-Unis (rires) ! En français on appelle ça un pécari. On a pris ce nom parce qu'il faut bien trouver quelque chose et puis à Tucson on en a côtoyé quelques-uns de ces cochons et je trouve qu'ils nous ressemblent.
Eric : C’est des sangliers nains qui se baladent en bande et qui vont toujours tout droit. Et nous on bande, tout droit !

Comment est né le projet French Cowboy ?
Federico : Au départ ça part du split des Little Rabbits, que je décide moi. Parce qu'il faut que quelqu’un prenne la décision. Ça a été douloureux pour tout le monde mais il fallait que ça s’arrête. Ensuite les projets sont venus assez rapidement, sans volonté précise. Ce que je veux dire c’est que je n’ai pas arrêté les Rabbits pour dire derrière : "Je veux qu’on soit quatre Rabbits dans un nouveau projet." Je n’ai pas monté ce projet contre les deux Rabbits qui n’ont pas rejoint French Cowboy. Penser ça, ce serait être totalement à côté de la plaque. Les choses se sont fait naturellement, par synergies, par accidents. Moi j’ai passé le mois et demi qui a suivi le split à écrire des tonnes de chansons guitare-voix sans exactement vraiment savoir où j’allais. Il s’est avéré que c’était des chansons assez squelettiques qui ne demandaient pas les arrangements de six Rabbits. Parce que je voulais quand même quelque chose de neuf, en rupture. Après, comme on est un peu inséparable et qu’on sait surtout faire de la musique entre nous, voilà on s’est de nouveau retrouver entre ex-Rabbits.

A quel moment survient le délire cow-boy de cette affaire ?
Federico : Au départ le nom c’est Jim Waters qui le trouve. C’est toujours lui qui trouve les noms de toute façon (rires) ! Et le cow-boy ça allait bien parce que nos chansons étaient quasiment toutes en anglais et d’inspiration plus ou moins américaines. Donc ce n’est pas vraiment un délire, ça s’est imposé de soi-même. Mais comme on a plutôt tendance à s’amuser autour des choses, c’est juste qu’on a ensuite choisi de développer cet univers, du genre : on a le nom, les chansons, il ne reste plus qu’à avoir les costumes.

Pourquoi as-tu choisi le pseudo Baby Face Nelson ? Qui n’était pas un cow-boy d’ailleurs mais un gangster. Tu connaissais son histoire ?
Federico : Non, du tout. J’avais vaguement entendu parler de l’histoire de John Dillinger, gangster qui s’est fait choper une première fois dans l’hôtel de Tucson où on habite parfois quand on va enregistrer là-bas. Les toilettes sont tapissées de photos de lui et de sa clique. Et comme on était un duo avec Helena et qu’on cherchait un nom de duo qui ne soit pas Bonnie and Clyde, voilà on a trouvé celui-là : Dillinger Girl et Baby Face Nelson. Ce n’était pas prévu à l’avance. Mais c’est pareil que pour French Cowboy : tu te mets à trouver le nom, la musique et après tu t’amuses à créer quelque chose autour de ça, tu inventes une espèce de pseudo concept, un truc rigolo.

Au départ votre idée était de coupler l’album avec Dillinger Girl et l’album French Cowboys dans un double album. Aujourd’hui, possédant votre label, cela serait possible…
Federico : Oui, bien sûr. Inventer son monde c’est ça aussi : aller au bout de ses idées. Ce n’est pas se retrouver devant des murs d’incompréhension sur un truc. Et c’est ne pas craindre que les projets se bouffent parce qu’ils sont dans le même râtelier. Mais à la base c’était déjà le cas parce qu’Universal Jazz (chez qui est sorti Bang ! – Nda) et Barclay (chez qui devait sortir Baby Face Nelson Was a French Cowboy – Nda) c’était le même grand chapeau (Universal Music – Nda). Mais bon tant pis si ça ne s’est pas fait en même temps. C’est regrettable parce que je trouvais l’idée marrante mais on ne pouvait pas obliger les maisons de disques à faire autrement. Elles n’ont justement pas cette fantaisie. Et puis voilà, avoir sorti ces disques séparément a finalement fait que le disque de French Cowboy n’est pas celui qui devait être le pendant du disque avec Dillinger Girl. C’est-à-dire qu’il a aussi bougé. On a enlevé des morceaux qu’ils avaient en commu. A l’époque on voulait sortir les deux albums de front c’était parce qu’ils avaient 70% de chansons en commun donc c’était marrant d’en proposer deux versions. Après il s’est écoulé deux ans depuis donc French Cowboy a des chansons plus récentes et du coup il s’est affranchi des similitudes initiales entre ces deux CD. Ils n’ont plus que quatre chansons en commun.

C’est quoi pour vous être un cow-boy à la française ?
Federico : C’est avoir un héritage folk sans renier le fait qu’on invente les choses en tant que français, qu’on n’est pas des vrais baroudeurs américains. Ce nom est donc par hasard bien trouvé parce qu’il parle bien de la musique qu’on fait, quelque chose qui fait le pont entre les deux cultures. On a beau avoir écouté de la musique anglo-saxonne, on est né en France et ça change tout.
Eric : Quand tu es anglo-saxon, il suffit que tes parents écoutent la radio et dès ton plus jeune âge tu es baigné dans le folk. Nous quand la radio s’allumait à l’époque c’était plutôt RTL et Sardou !
Federico : On a donc une culture variée. Si on fait un concert aux Etats-Unis jamais les gens ne se diront : "Putain, c’est un groupe américain !" Enfin, je ne crois pas !

(Suite et fin.)

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28 décembre 2007 5 28 /12 /décembre /2007 12:02
Built to resist




"Nazis et fascistes ont cassé la langue allemande"

"Nous cherchons à faire tomber les majors"



Vous avez très trop été marqué par le dadaïsme. Peut-on faire du rock lorsqu’on est dadaïste ? Je veux dire : hier comme aujourd’hui, diriez-vous que vous faites du rock ?

Ma rencontre avec la musique remonte au début des années 80. J’ai grandi durant l’âge d’or du disque et du rock progressif. Il y a quelques disques que j’adorais à cette époque que j’aime toujours aujourd’hui.

Par exemple ?
La première période des Rolling Stones (Aftermath, Beggars Banquet, Let It Bleed), le Velvet Underground aussi bien sûr : ça peut sembler un peu convenu mais c’est ce que j’écoutais à l’époque, en plus des groupes allemands comme Neu, Can, Kraftwerk…

C’est étrange parce que les groupes allemands connus à l’international (ceux que vous citez en tout cas) sont des groupes qui, contrairement à vous, ne chantent pas en allemand. La langue allemande est-elle un obstacle pour un musicien ?
Non, la langue allemande n’est pas un obstacle, l’histoire allemande est un obstacle. Toute langue peut être chantée. Avant le IIIe Reich, il y avait une incroyable tradition de chants allemands mais les nazis et les fascistes l’ont cassé.

Pour vous est-ce donc important de chanter en allemand et pas en anglais ?
Quand j’ai commencé Neubauten je ne parlais pas d’autres langues que l’allemand donc je n’avais pas le choix. Mais même si je l’avais eu, je n’aurai probablement pas voulu faire autrement. C’est une question d’authenticité. Pour moi il a toujours été question de m’exprimer avec ce qui m’entourait, et ça valait pour la langue comme pour les instruments. Mais ce n’est qu’une façon de faire. Par exemple, Youssou N’Dour peut chanter en anglais et garder son âme. Très bien. Car c’est cela qui compte : l’âme.

Sur votre site j’ai vu que les paroles de votre dernier album étaient traduites en anglais. C’est important pour vous que le maximum de gens puisse comprendre vos textes ?
Oui, vraiment. Les langues de nos deux pays (la France et l’Allemagne) sont peu représentées à l’international. Et je ne considère pas Rammstein soit un groupe qui chante vraiment en allemand. Parce qu’avec tous ses "Rrrrra", Rammstein reproduit vraiment les préjugés qu’on a à l’encontre de la langue allemande. Ça me désole. Ça me rappelle ces acteurs juifs qui étaient contraints de quitter l’Allemagne et qui arrivaient à Hollywood où on leur proposait de jouer des nazis. Rammstein c’est pareil. Je ne veux pas soutenir ça. Le seul groupe connu internationalement et qui chante en allemand, c’est nous, Einsturzende Neubauten. D’ailleurs j’espère que notre musique va être reçue de la même manière que quelqu’un qui ne parle pas français peut aimer Serge Gainsbourg. Melody Nelson est l’un des plus grands albums que je n’ai jamais écouté, je trouve ça fantastique, pourtant je ne parle pas français. Je me dis juste : "Mince, j’aurais du apprendre le français à l’école." Voilà le type de réactions que j’aimerais susciter, que les gens se disent en écoutant Neubauten : "Merde, j’aurais du apprendre l’allemand à l’école." Si je suscite ça, j’aurais atteint mon but ultime. Il faut quand même se rendre compte combien Serge Gainsbourg a été un formidable passeur entre la France et l’international. "Je t’aime, moi non plus" avait beau être en français, ça été un hit mondial. Et même maintenant, 30 ans plus tard, les gens se réfèrent encore aux morceaux que Gainsbourg a écrits. Donc, oui, les paroles sont importantes. Elles ont un pouvoir.

Pour vous les mots sont d’autant plus importants qu’en marge de Neubauten vous écrivez d’autres textes, des poèmes il me semble…
J’écris des textes mais je ne pense pas que cela fasse de moi un poète.

S’il existe, quel est le lien pour vous entre rock et poésie ?
Je n’écris pas de la poésie, j’écris de la musique rock. Tout ce que j’écris, je l’écris pour chanter. Un jour j’ai discuté avec un poète et il m’a dit qu’il serait très heureux d’être dans ma position car il saurait pourquoi il écrit ce qu’il écrit. Je sais toujours pourquoi j’écris quelque chose : je l’écris parce que je veux le chanter, c’est ça la différence entre le rock et la poésie. Mes mots n’essaient pas d’habiter une page blanche ou de former un livre. J’aime la poésie, ce n’est pas le problème, mais je ne me considère pas comme un poète car je ne me focalise sur le strict travail du langage, ce qui implique d’autres contraintes, d’autres aspirations et d’autres critères de jugements. Je suis prêt à être jugé selon des critères musicaux, selon des critères musicaux ce que je fais est bon, mais si je m’aventure sur le terrain de la poésie je serai jugé selon d’autres critères et je me sentirais mal à l’aise.

Les critiques considèrent votre musique comme de l’avant-garde…
C’est ce qu’ils disent. "My army hide too much in the shadows."

Une partie d’entre elle considère aussi Radiohead comme un groupe d’avant-garde. Vous connaissez ?
Non, je n’ai entendu aucun de leurs disques.

Pas même Ok Computer ?
Je ne pense pas que cela m’intéresserait. Vraiment. J’essaie de me tenir au courant de la musique populaire promu par l’industrie du disque mais, même si je t’ai déjà fait part que mon bagage musical prenait initialement sa source dans des groupes de pop, je pense que Neubauten a très peu à voir avec la musique populaire. Pour Alles Wieder Offen, je ferai quatre podcasts pour aborder quelques thèmes-clés qui expliqueront comment Neubauten est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Ce sera un peu comme des émissions de radio destinées à un public un peu spécial. Mais je peux absolument et légitimement te dire que RIEN dans la pop musique d’aujourd’hui n’a quelque chose à voir avec ce que je suis en train de faire. Je vais le dire autrement parce que je ne peux pas parler au nom des autres membres du groupe. Peut-être qu’ils en ont dans le ciboulot, peut-être qu’ils exercent une influence sur ce que je fais, je ne sais pas, mais pour moi ce qu’a fait ou ce que fait Radiohead n’a aucune espèce d’importance. Je n’ai jamais écouté Radiohead, je n’ai jamais écouté Coldplay. Tu peux tous les citer, je n’en ai écouté aucun. Mais si tu plonges dans des sphères plus obscures, là j’ai écouté.

Un album comme OK Computer véhicule une noirceur et un sentiment de paranoïa non négligeable…
Ce n’est pas obscur, c’est signé sur une major. Ce qui est signé sur une major ne peut pas être obscur. Quelqu’un qui met un morceau en ligne sur Myspace, ça c’est obscur. Le CD n’a pas d’avenir, de même que les matériels qui l’ont précédé. Ils vont tous disparaître. Si on se revoir dans deux ans, le CD qui est là sur cette table sera devenu une pièce de musée. Et c’est très bien : question musique cela aura mis tout le monde sur un pied d’égalité. Il n’y aura plus de différences entre quelqu’un qui sort sa musique via Myspace et le groupe qui la sort via une major. Il n’y aura de différence qu’en terme de publicité.

C’est pour ça que vous êtes tant intéressé par Internet et que vous comptez beaucoup sur le site que Neubauten y a ouvert en 2002 ?
Oui, aujourd’hui c’est cela qui m’intéresse. On travaille sur une plateforme qui permettra bientôt de mieux utiliser les ressources de l’Internet et donc de concurrencer sérieusement le système de distribution et de consommation qui a encore la main mise sur la musique. Nous cherchons actuellement à faire tomber les majors.



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25 décembre 2007 2 25 /12 /décembre /2007 16:05

Built to resist




"Je suis intéressé par l’idée de performance"


"J’avance comme une émanation spirituelle de Dada"



 


Pourquoi ce titre, Alles Wieder Offen, qui signifie "tout est de nouveau ouvert" ?
C’est une référence au fait que c’est le premier disque qu’on fait en étant notre propre maison de disques et que cela nous met dans une situation économique où tout est de nouveau possible. On ne sait pas ce que ça va donner. Si on échoue, alors "rien ne va plus", mais si on réussit, hourra, on continue. C’est le public qui va décider et c’est vous aussi, les journalistes, parce que c’est vous qui informez le public.

Vivez-vous de votre musique ?
Aujourd’hui je n’ai plus besoin de travailler pour gagner ma vie. Je reçois de l’argent des back catalogues…

Assez pour vivre ?
J’aurais tendance à dire que oui. Donc je pourrais me tourner les pouces mais je suis toujours poussé au travail parce que pour moi la musique est plus une passion qu’un gagne pain.

Par le passé vous avez déclaré : "Pas de beauté sans danger" et c’est devenu le credo de Neubauten. C’est toujours le cas aujourd’hui ? La musique est pour vous une nécessité, une forme de danger ?
C’est définitivement une nécessité. Je me sentirai très pauvre si je ne pouvais pas en faire. Un danger ? Je ne sais pas. Je ne suis pas vraiment attiré par le danger, je suis plutôt intéressé par l’idée de performance.

Parlons un peu des morceaux de ce disque. "Die Wellen", qui l’ouvre, est très tendu et très mélodique dans le même temps…
Ce morceau vient d’un morceau piano-chant issu des Musterhaus series. La mélodie de piano imite le style hypnotique à base de drones de Charlemagne Palestine, un musicien minimaliste américain en activité depuis les années 60. Il était également connu pour être le pianiste de John Cage. J’aimais tellement cette partie de piano que j’ai pensé qu’on devrait l’intégrer à quelque chose de plus dense en la jouant avec tout le groupe. Ce qu’on a fait et je trouve que ça ouvre bien l’album.

Le single "Weil Weil Weil"…
Oui, mais ce n’est pas vraiment un single parce qu’aujourd’hui il n’y a plus de single à proprement parler. Il s’agit donc plutôt d’un single téléchargeable. D’ailleurs sur notre site tu peux trouver cinq remix de ce morceau, chacun réalisé par un des membres du groupe. Ils sont tous très différents les uns des autres, notamment de la version album qui est très dance.

De quoi parle le morceau "Let’s Do It A Dada" ? De dadaïsme ?
Oui, ça parle précisément du dadaïsme. Tout le texte en parle…

J’ai justement sur moi Lipstick Traces, un livre de Greil Marcus où il est beaucoup question de dadaïsme et où Neubauten est cité dans un passage…
Je sais, j’ai lu ce livre et j’ai rencontré Greil Marcus.

Ok.
Et bien tu dois donc savoir que les origines du mot Dada sont obscures. Si tu regardes dans Wikipedia ou dans un livre sur l’histoire de l’art, tu liras que le mot Dada a été tiré du dictionnaire…

Une autre version de l’histoire dit que le mot a été tiré d’une marque de shampoing…
Oui, et un journaliste que j’ai vu hier m’a dit qu’un dada était aussi le mot enfantin pour cheval. Mais en fait aucune de ces histoires n’est vraie. Il y a quelques années, la vérité a été découverte.

Il y a une vérité à ce sujet ?
Il y a une vérité. Il y a un fac-similé de l’idée originale. J’ai appris ça il y a dix ans en lisant un journal en Allemagne et ça m’a remis en tête ma vieille fascination pour Dada. J’ai trouvé ça intéressant. D’autant plus intéressant que malgré tout, dix ans après, les légendes sur les origines de Dada circulaient de nouveau. Je me suis donc dit que j’allais faire une chanson sur ce mystérieux phénomène et que j’allais parcourir le monde pour en discuter avec des journalistes et leur demander si quelqu’un a retrouvé la véritable histoire de Dada.

Vous n’allez n’ont pas me révéler la véritable histoire de Dada ?
Non, c’est une quête. Et j’attends de savoir quel journaliste va être le premier à rétablir la vérité. La vérité va inévitablement refaire surface. J’attends. Cette énigme a le pouvoir de changer les choses parce qu’elle excite les gens. Moi dans ce morceau j’avance comme une sorte d’émanation spirituelle de Dada. Je suis un fantôme qui cherche à cacher les véritables origines du mot Dada pour que son sens change et insémine à jamais les consciences. J’ouvre le morceau par un cri : "Ba-oommpff !". Greil Marcus en parle dans Lipstick Traces, c’est le cri que pousse Hugo Ball dans un de ses carnavals. C’est un bon livre, de même que le CD qui est vendu avec.

Il y a un CD vendu avec ? Ce doit être un bonus de l’édition allemande, nous en France nous n’avons qu’un livre…
Cherche le CD de Lipstick Traces sur Internet, il y a de bonnes choses dessus, des choses étranges que tu ne trouveras nulle part ailleurs. C’est important. Aujourd’hui, j’ai un peu de mal à prendre véritablement au sérieux quelqu’un qui est motivé par ces idées dadaïstes mais quand j’avais 15 ans, j’aimais vraiment ça : j’avais des reproductions de dessins de Georges Grosz dans ma chambre. Aujourd’hui tout ça reste en moi, j’ai simplement dépassé le sentiment de fascination que ça m’évoquait.

 


(Suite et fin.)



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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 11:03

Built to resist















Après 27 ans d'existence, le groupe germanique fondateur du rock indus est toujours là. Encore plus actif et plus fort que jamais. A l'occasion de la sortie d'Alles Wieder Offen, leur quatorzième album studio, on s'est longuement entretenu avec Blixa Bargeld, leur leader. Statut culte de Neubauten, rapport contrarié à la culture pop, discipline de création, origines mystérieuses de Dada, importance de la langue allemande, différences entre rock et poésie, déclin des majors, Blixa fait front sur tous les sujets. A noter : Neubauten sera au Divan du monde à Paris le 16 janvier, au Trasbordeur de Lyon le 11 mai et de retour à Paris au Bataclan le 12 mai.


L'été dernier je vous parlais en long en large et en travers des canadiens d'A Silver Mt. Zion. Et bien quelque part les allemands de Neubauten ont beaucoup à voir avec les punks post rock du label Constellation : même volonté farouche de produire un rock réfractaire aux canons en vigueur, un rock intense, noir et nerveux se nourrissant de folklores ancestraux ; même indépendance économique gagnée à la dure en montant leur propre label en marge de l'industrie du disque ; même façon de présenter leur musique comme une espèce d'art architectural ; à cette différence que Neubauten a remodelé dès 1980 l'histoire du rock en injectant la réalité industrielle de Berlin Ouest dans le ronron bobo de la modernité. L'album s'appelait Kollaps, un concentré de musique bruitiste et avant-gardiste qui faisait "virevolter des outils contre du matériel industriel par-dessus un tapis de synthétiseurs gothiques" comme l’écrit Greil Marcus dans le monumental Lipstick Traces. Ce qui n'empêchera pas la culture pop de recycler ses trouvailles en accouchant dix ans plus tard de groupes comme Nine Inch Nails et Marilyn Manson. C'est dire si cet homme compte. Il possède assez d'anecdotes sous le coude pour parler durant des heures. Il le sait et c'est sans doute pour cela qu'il m'accueille avec une bouteille de vin blanc. Quitte à passer près d'une heure à deviser avec un énième journaliste autant le faire en buvant quelques verres histoire de prendre du bon temps et de s'anesthésier juste ce qu'il faut pour ne pas cogner l'interlocuteur à sa première bévue. Berlin, Cologne, Amsterdam, Anvers et maintenant Paris : le 12 septembre ça fait cinq jours que Blixa assure la promo du nouveau Neubauten. Il n'est pas là pour rire. Son disque n'a rien d'une savonnette. Il a l'air tout aussi courtois que menaçant. Vais-je m'en prendre une ?
 

 











"Ouvrir notre studio aux fans nous a permis de nous surpasser"


"Neubauten c’est arrivé"




Ayant votre propre label, vous n’avez personne au-dessus pour vous forcer à suivre tel ou tel plan promo…
Et donc je ne dois pas faire de promotion ?

Non, ce que je veux dire c’est : quelle importance assignez-vous à cette période de promotion ?
Pour moi c’est un plaisir de faire de la promo. J’ai passé beaucoup de temps en studio pour ce disque. Je l’ai achevé fin juin, après un mois passé à finir d’écrire et de chanter les textes. Là-dessus, j’ai quitté Berlin et ça m’a pris un mois pour prendre du recul et me rendre compte de ce qu’on avait fait, de la même manière que Rembrandt voyait enfin son tableau lorsqu’il s’en éloignait après avoir travaillé dessus sans relâche. J’ai donc une petite idée de ce que je viens de créer quand je rencontre les journalistes, qui ont le privilège d’écouter le disque avant tout le monde. Pendant plusieurs jours, ils me poussent à réfléchir à ce que j’ai fait ou voulu faire avec ce disque et au bout du deuxième ou troisième jour, au vu des questions qu’on m’a posées, je réalise pleinement ce qu’on a fait. C’est pour cela que j’aime faire de la promo. Enfin, durant dix jours maximum, au-delà je sature. Ce n’est pas de tout repos de s’asseoir en face d’un journaliste et de parler de son disque plusieurs fois par jour. D’autant que je suis connu pour être difficile avec les journalistes. Je n’en suis jamais venu aux mains mais plusieurs m’ont déjà forcé à arrêter l’interview pour que j’aille calmer mes nerfs ailleurs. Parce que les journalistes posent souvent de mauvaises questions. Mais continue, je t’en prie, pour l’instant ça va. Et ne soit pas trop prudent.

Vous dites que les journalistes sont les premiers à écouter votre nouveau disque, mais certains de vos fans ont déjà entendu des bribes parce que, via un système de webcams, vous leur avez permis de vous observer en train de travailler dans votre studio. Quel impact cela a-t-il eu sur votre processus de création ?
Un studio d’enregistrement est normalement un lieu où tu te retranches pour te couper du monde. Je ne suis pas contre cette façon de faire mais encore aujourd’hui Einsturzende Neubauten est un groupe qui travaille selon des méthodes classiques, on joue tous en même temps dans la même pièce, on est donc devenu un très bon groupe de scène. Le fait d’avoir par moments ouvert notre studio aux fans grâce à des webcams nous a permis d’en tirer profit en créant une atmosphère tendue, une tension saine qui nous a donné envie de nous surpasser. Du coup, on n’était plus isolé dans notre studio, on avait vraiment l’impression de jouer live. En 1968, The Jimi Hendrix Experience avait fait de même pour rompre avec l’atmosphère parfois pesante qu’il peut y avoir en studio. Ils avaient invité des gens et enregistré live devant eux la dernière plage d’Electric Ladyland. C’est pour ça qu’on entend des applaudissements à la fin de "Voodoo Child (Slight Return)". Cette idée n’est donc pas nouvelle, seul le procédé utilisé aujourd’hui l’est : avec les webcams on peut jouer devant 700 personnes sans avoir ce public physiquement présent dans le studio. Ce n’est pas dur à mettre en place. Mais à mon avis il n’y a pas beaucoup de grands groupes de rock avec qui cette expérience pourrait se faire parce qu’aujourd’hui la genèse d’un disque n’implique plus que les membres du groupe jouent ensemble et en même temps dans la même pièce. Aujourd’hui c’est presque révolutionnaire de fonctionner ainsi.

Le dernier album de Neubauten adressé au public est sorti il y a presque quatre ans de ça. Mais entre temps vous avez sorti de nombreux autres albums…
Depuis qu’on a commencé produire des albums en fonctionnant sur le principe de souscriptions (le groupe fait financer ses albums en amont par les fans - Nda), on a fait trois albums, un en partie pour le public, un uniquement pour les souscripteurs et un accessible à tous, celui que tu as là sur la table. Mais à côté de ça, on avait aussi lancé une souscription pour pouvoir sortir un travail plus expérimental intitulé Musterhaus series, ce qui signifie maison témoin. En tout on a donc sorti huit albums. C’est bon pour nous d’enchaîner les albums en segmentant les projets selon leurs genres, ça nous permet de nous changer les idées. D’ailleurs, en plus des albums, chaque mois on crée une chanson inédite à mettre en téléchargement sur notre site. Tout ce travail a bien évidemment nourri notre dernier album.

Cette discipline vous permet de vous "réinventer" en permanence ?
Je pense qu’il n’est plus nécessaire pour nous de sonner "nouveau". Et peut-être est-ce une bonne chose. A chaque nouvel album, les autres groupes disent qu’ils ont exploré telle autre voie, tel autre instruments, etc. Nous, on a commencé à travailler avec des sirènes de police, on a déconstruit et reconstruit de nouvelles machines et puis nada, plus rien. Pas de nouvelles machines. Tout le matériel utilisé sur ce disque vient du bon vieil équipement de Neubauten. Tout ce qui est sur ce disque c’est ce que nous cherchons à atteindre depuis maintenant plus de 20 ans. Nous jouons les mêmes choses qu’à nos débuts avec seulement un peu plus d’expérience et "de finesse". Nous n’avons rien de neuf ou de plus intelligent à donner. Ce disque est donc sûrement une façon de dire "Au revoir" à l’idée que nous ayons quelque chose de neuf à donner. De toute façon l’idée de nouveauté n’existe et n’a de sens que si l’on se place sous l’égide de la pop culture. La nouveauté est un concept pop par essence, une culture qui exige son taux de nouveautés chaque semaine. Nous, on dit au revoir à ce concept. On ne délivre rien de nouveau : "Neubauten c’est arrivé".

En 1980, votre groupe a produit une musique innovante qui a très vite été reconnue et caricaturée par le milieu rock en étant baptisé de "rock indus". Comment vivez-vous cette paternité qu’on vous attribue ?
Tu sais, après tant de temps passé à faire de la musique, on se sent un peu récompensé d’être connu comme tel et richement cité dans divers articles. Google a une fonction intitulée "Google alerte" qui te permet de recevoir des emails dès qu’un internaute a écrit quelque chose sur le sujet que tu avais indiqué. Et bien j’ai posé une Google alerte sur Neubauten et je reçois des nouvelles du monde entier dès que quelqu’un écrit Einsturzende Neubauten quelque part sur le Net. Et la plupart de ces alertes me montrent que ce sont des artistes qui parlent de nous. Ils nous citent au rang de leurs influences. Et en un sens, on n’en attendait pas moins après tout ce temps. C’est gratifiant de savoir qu’on a profondément touché des gens, ça veut dire qu’on a un peu changé leur vie. Et ça, c’est plus gratifiant que de vendre 10 000 disques.

A l’époque de votre premier album vous rendiez-vous compte que votre musique était à ce point importante ?
Non. Tu as d’autres questions sur notre nouvel album ?

Oui.
Alors vas-y. 

 


(Suite.)



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