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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 10:36
Love, wisdom & rock'n'roll




Dans la vie il y a deux types de personnes : ceux qui aiment tout Radiohead et ceux qui se contentent de sa triplette Pablo Honey / The Bends / Ok Computer. Les 5 lillois de Smile sont de ceux-là. Quand arrive Kid A, ils disent : "Stop, trop intello pour nous". Faut pas leur en vouloir, leur truc à eux c'est plutôt Oasis.




Et s'il y en a un qui est loin de leur en vouloir, c'est bien moi. Tout fan de Radiohead que je suis, j'adore Smile parce qu'avant de convoler avec Ok Computer j'ai sérieusement flirté avec la britpop. Pulp, Suede, ça vous dit quelque chose ? Et bien voilà, moi je n'étais de ceux-là. Ni Blur ni Oasis mais totalement dans le versant lyrique du mouvement. Durant la première moitié des années 90 ces deux groupes ont pondu quelques albums carrés et flamboyants qui s'écoutaient du début à la fin. Si je me suis aperçu après coup qu'Oasis en avait un - je vous laisse deviner lequel - je n'ai jamais trouvé l'équivalent chez Blur.


Bref, tout ça pour dire que le jour où Smile m'a proposé de m'envoyer son premier album, j'ai ouvert grand les bras. J'avais déjà jeté une oreille à leurs 11 titres sur Myspace et j'y avais trouvé mon compte mais ce n'était rien face au plaisir (en voie de disparition) de recevoir un disque, un vrai, avec son boîtier, sa pochette, son beau papier qui sent. Comme quoi ces mecs font les choses à l'ancienne. Et pas à moitié. Dans le livret du CD il y a même une note d'intention rédigée par leurs soins. Un truc bien mégalomane qui dit - excusez-moi j'ai la flemme de traduire : "If a band had the right to assert the heritage of anglo saxon rock, it would be Smile. The reason ? Songs, Fucking songs. Verse, Chrous, Bridge, Solo and that's it. Smille doesn't want to hide behind a lousy experimental stuff. Smile's songs can't lie. We're talking ‘bout music. Not ‘bout litterature."


Et les salauds, ils ne mentent pas. "I wanna be a star / Nothing to pretend / I just wanna bring fire in your head" Vous conviendrez avec que moi que ce n'est pas hautement philosophique, mais le morceau, "I wanna be a star", est à décorner les boeufs. Du pur rock où le chanteur crâne, où le batteur tabasse, où le gratteux ferraille. Dès que tu poses la galette, tout est dit, plié en 3 minutes. La dernière fois que j'ai ressenti ça c'était en écoutant Talia, un autre groupe rock français méconnu. A moins que ce ne soit Boris Laborde. Bref, des hymnes bourrés de testostérone à faire plier les stades, le premier album de Smile, Cafe on the left bank, en compte 11. Dont quelques délicieuses virées psychés millésimées Beatles post Rubber Soul avec sitar et zozio chantoyants. Et une ballade pour finir. Franchement, que demande le peuple ? "Love, Wisdom & Rock'n'Roll".


(Suite et fin.)


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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 01:04
Obok




"Personne ne peut contester que les femmes puissent être des créateurs"


"Sans muse, la vie serait une erreur"

 





Je repensais à Camille qui chantait l'intro du "Langage oublié" sur votre précédent disque. Avez vous suivi son explosion avec Le fil. Aimez-vous ce qu'elle fait maintenant ?
Non, moi ça me fait chier horriblement. Mais je comprends qu'elle ait cet univers en tête, un truc très personnel. C'est tout à fait respectable et au moins unique. Je trouve qu'elle chante très bien, j'aurais préféré qu'elle le montre.


Vous trouvez qu'elle fait trop l'idiote ?
Oui, le fait qu'il n'y ait pas vraiment de mots, qu'elle les zappe un peu. Voilà, c'est de la musique. Par contre, il y a un truc que je n'ai pas écouté, mais dont j'ai encore entendu parler dans le journal ce matin, c'est Grand Corps Malade. C'est quoi ce truc ?


Un jeune homme qui fait du slam.
Et alors, c'est quoi slam ?


C'est un style d'expression écrite et vocale qui se situe au confluent du hip hop et de la poésie parlée. Il s'agit de poser sa voix dans une mélodie parlée. Normalement, il n'y a pas d'instrument.
D'accord. Mais d'où vient cet engouement pour ce personnage ? Qui achète ça ? Parce qu'il n'était pas connu avant. Et puis du slam, si je comprends bien la définition que vous m'en donnez, Gainsbourg en a déjà fait. Tout le monde a déjà fait cette sorte de chanté parlé. (Je réponds à ses interrogations mais la réponse a peu d'importance. Manset feuillette Les Inrocks posé sur la table et scotche sur la photo de Pasolini illustrant l'article sur Morrissey.) Je n'avais jamais vu que Pasolini avait cette gueule-là. Elle n'est pas mal cette photo. Il ressemble à cet acteur américain qui faisait des rôles de western. Il a exactement la même gueule. Il avait quel âge-là ? Parce que je croyais qu'il était mort jeune, vers 40 ans ? Il s'est fait descendre sur une plage, je crois, par son petit ami ou quelque chose comme ça. Mais je croyais qu'il était plus jeune que cela. Là, il a bien 55 ans au moins.


Vous avez déjà lu ses écrits ?
Non. Moi, je suis très branché classiques.


Pasolini, ce n'est pas très récent non plus.
Oui, mais ça doit être un peu barré. Et puis c'est traduit forcément, Pasolini n'a pas écrit en français. Et je ne lis pas les livres traduits, tout du moins c'est très rare.


Je voulais vous montrer ça : un article de l'écrivain Marie Darrieussecq paru dans les pages Rebonds de Libé. Il y est question de la place des femmes dans la création artistique. A travers ces lignes Marie Darrieussecq répond à Jean-Marc Bustamante, un artiste contemporain qui pense que les femmes ne peuvent pas vraiment faire œuvre. Je me suis dit que ça pouvait vous intéresser, vous faire réagir.
Bah, c'est peut être de la merde ce que fait ce Jean-Marc Bustamante, je n'en sais rien. Mais ça m'étonnerait qu'il ait osé faire de telles généralités car c'est vraiment le genre de propos imbéciles. Je ne crois pas que quiconque ait pu jamais contester que les femmes puissent être des créateurs ou des artistes. (Silence. Il lit) Par contre, on peut quand même s'interroger sur cette phrase-ci qui n'est pas si con : "L'homme a besoin de conquérir des territoires, la femme trouve son territoire et elle y reste." C'est morphologiquement et physiologiquement évident. On peut dire que, par essence, une femme non déviante de sa nature féminine "trouve son territoire et y reste".


Mais notre particularité d'êtres humains n'est-elle pas de ne pas totalement être réductible à notre physiologie et notre genre sexuel ? D'ailleurs être artiste n'est-ce pas mettre cela en évidence ?
Je ne crois pas. Pas obligatoirement. Il y en a qui peuvent l'être. Comment dire ? Il y a une sorte de hiérarchie pyramidale. Quelque part, l'archétype de base, l'élément fondateur ou unitaire de l'artiste, pour un homme, c'est Zola, Picasso. Pour une femme, ça peut être la Comtesse de Ségur, ça peut être George Sand. George Sand, ce n'est pas parce qu'elle fume la pipe que ce n'est pas une femme. Je ne pense pas qu'elle ait été homosexuelle, peut-être vaguement bisexuelle à ses heures, mais pas déviante. Parce que pour moi il y a déviance à partir du moment où il y a focalisation extrême sur certaines choses. Zola, je ne connais pas sa vie sexuelle ou sentimentale, mais on imagine qu'on ne tomberait pas de son siège en l'apprenant. Aujourd'hui, on tombe de son siège pour rien, mais ça c'est autre chose. Pour en revenir à des gens comme Pasolini, il y a eu beaucoup d'écrivains homosexuels qui ont écrit des choses absolument magistrales, mais qui, pour l'essentielles, sont nées de leur condition d'homosexuels. Après, il y en a pour qui la question de l'homosexualité peut se poser de manière ambiguë. Parce qu'il n'y a rien de catégorique. Prenons Proust par exemple. Proust était homosexuel, mais peut-être était-il seulement timorée sur le plan sexuel. Enfin voilà, je crois que, par nature, 9 créateurs sur 10 sont des gens tout à fait sains. (Il continue de lire l'article. Il rebondit sur une phrase.) Ah, je trouve intéressant ce que Marie Darrieussecq écrit à partir de là. Elle conteste que la forme des organes sexuels puisse conditionner une pensée ! C'est incontestable. Bien sûr que ça forme en partie une pensée. Je pense que ça peut être amusant de développer ce thème. Par contre, je pense aussi que... C'est voué, non pas à l'échec, mais à la disparition.


Que voulez-vous dire ?
C'est-à-dire que ce que je viens de dire là n'aura plus de sens dans 15-20 ans. Ce sera terminé. C'était l'époque pré-modification génétique. Toutes les différences fondamentales qui étaient liées à la nature même des individus n'auront plus de raison d'être.


Vous ne pensez que tout cela n'est qu'une terrible utopie ?
Non, on va aller vers l'indifférenciation. On y va tout droit. On y est. Il suffit de regarder les voitures. Toutes les voitures se ressemblent, toutes les boissons se ressemblent, tous les boîtiers photos se ressemblent, la bouffe se ressemble. Tous les produits de consommation.


Dans tous ces objets identiques, Freud dirait qu'une pulsion de mort s'exprime...
Evidemment. Heureusement, je n'ai pas lu Freud. J'en ai lu juste un peu, mais ce que j'en connais, c'est magnifique. Ah, oui, c'est magnifique. Il écrit remarquablement bien.


D'ailleurs certains envisagent Freud comme un écrivain. Ils disent que son travail a force de littérature parce qu'il a créé des concepts qui, à l'instar de fictions, ont changé la vision qu'on a de l'homme et de la vie.
Exactement. On est d'accord. Je pense que c'est avant tout un écrivain et qu'il est parti dans une sorte de délire où il a inventé des trucs. J'adhère à cette position-là. Et en ce sens, il y a matière à écrire, il y a matière à développer la cervelle vers un autre bord. Moi je ne suis pas une sorte de simple vieux réac, je réagis quand je vois ça. J'aurais 35 ans aujourd'hui ou 30 ou 25, oui ça m'interloquerait et, Houellebecq ou pas Houellebecq, j'aurais envie d'écrire. Dans tout cela il y a beaucoup de choses à écrire. Il y a des tas de choses à dire sur ce monde nouveau. Parce que cette pulsion de mort ou d'indifférenciation Freudienne n'est pas négative en soi, bien que son mécanisme soit enclenché et qu'il soit irrémédiable. Il y a sûrement du positif, comme dans tout chose. Il y a sûrement une face cachée très lumineuse, pleine de nouvelles rêveries, j'en suis sûr. Une sorte de fiction. Une fiction qui ne sera pas obligatoirement Orwellienne. Je n'arrive pas à imaginer, pour conclure, que l'amour puisse être gommé de la surface terrestre. Il va avoir beaucoup de mal à en sortir vivant, mais il va renaître sous une autre forme. Il va vivre.


Sans muse, la vie serait une erreur.
"Sans muse, la vie serait une erreur."

 

(Suite.)


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27 septembre 2008 6 27 /09 /septembre /2008 01:58
Obok




"On se revoit toujours courant comme dans La petite maison dans la prairie."


"Seuls le souvenir et le passé sont encore exotiques"






Parlez-moi un peu de vos musiciens...

Ça faisait très longtemps que je voulais tirer le merveilleux pianiste que j'ai du trou à rats où il bosse. Il s'appelle Vic Emerson, c'est un anglais, et c'est lui qui joue tout le temps sur Obok et sur Le langage oublié. Et ses pianos sont magnifiques. Je suis émerveillé par l'homogénéité de ces quelques musiciens. Ils ont une forme d'intelligence, de disponibilité et ce n'est pas n'importe qui, je les ai trié sur le volet, hein ! Ils ne viennent pas là pour prendre un cacheton. Quelque part ils sont très amoureux de ce que je fais, mais pas du tout, comment dire ?


Dévots ?
Voilà. Ils m'aiment bien, ils me connaissent depuis très longtemps, ils adorent ce que je fais, mais ils ne feraient pas n'importe quoi. Ils ne jubileraient pas sur n'importe quoi. Ils sont en quelque sorte comme mes fans : ils seraient les premiers à me critiquer si je me laissais aller à quelques facilités. Il n'y a jamais de facilité, à chaque fois c'est encore une marche de gravie. Par exemple, quand on a fait "L'enfant soldat", que j'ai joué trois fois, j'ai pris la douze cordes et à la fin du morceau il y a eu un silence, respectueux je ne sais pas, terrorisé je ne sais pas... Tout le monde s'est regardé, on m'a dit des trucs genre : "Gérard...". Un quart d'heure après : "Ce titre...". Voilà : rien. On ne savait pas quoi en dire. Tout le monde avait pris un pied comme c'est très rare, comme ça, en live.


Vous ne vous rendiez pas compte de la portée de ce morceau ?
Non, je ne me rendais pas trop compte, parce que je les connais mes morceaux, donc j'ai fait ma partie en ne me plantant pas trop, en réfléchissant, en chantant live. C'est très rare les albums que j'ai fait où je chante live, mais là j'ai fait tous les morceaux live. Et comme eux ils le découvraient en live en le jouant avec moi...Voilà, s'il y avait une claque à prendre, c'est là qu'ils l'ont prise.


D'une certaine façon vos musiciens sont les seules personnes à vous voir jouer live !
Exactement.


"L'enfant soldat", "Fauvette", "Ne les réveillez pas" sont trois chansons qui traitent chacune à leur manière du thème de l'enfance. Pour quelqu'un qu'on dit misanthrope, ronchon et vieillot, finalement vous êtes tout le contraire, très attiré par la part d'enfance.
On se revoit toujours en train de courir dans une sorte de prairie ensoleillée comme dans La petite maison dans la prairie.


Ce qui vous touche dans le thème de l'enfance, c'est votre propre enfance ?
Oui, c'est pour ça que j'ai mis mon école dans le petit livre 9 alternatives à Obok.


Cette enfance, c'est votre Eden, votre parc à jouets ?
Oui, "parc à jouets", c'est exactement ça. Et quand quelques fois, par un éclair de quelques secondes, on ouvre la porte comme je le dis dans "Ne les réveillez pas" et qu'on le voit, bien voilà, le lien est repris, le fil est retenu une seconde, un dixième de seconde.


On dirait que cette vision vous a presque électrocuté.
Bien sûr.


Le sommeil de ces enfants, ce moment "parfait", finalement il faut l'avoir perdu et le contempler chez l'autre avec une conscience aigu du temps qui passe pour le savourer pleinement, à rebours, après coup.
On est donc toujours dans l'œil, dont on parlait tout à l'heure. Et puis il faut aussi reconnaître qu'en dehors de ça le monde d'aujourd'hui est quand même en quasi totalité abjecte. Que peut-on dire de plus ?


Dans Obok on retrouve un autre thème qui vous est cher et qui n'est d'ailleurs peut-être pas sans lien avec celui de l'enfance, c'est celui de la Nature. On a l'impression que vous êtes un des rares artistes à encore chanter la Nature. Est-ce pour vous, si j'ose dire, la mission de l'Artiste ?
Voilà, c'est encore un mot qu'il va falloir reprendre, ce mot de mission. Voilà qui résume encore mon attitude. C'est vrai que je ne fais pas un album pour gagner je ne sais pas combien de centaines de milliers de francs.


Combien gagnez-vous avec un album ? Les ventes ne sont pas élevées, je suppose.
Maintenant elles sont encore moins élevées qu'avant.


Comment réussissez-vous donc à vivre de vos ventes de disques ?
En cumulant toutes les fonctions. Et puis il y a des époques où j'ai quand même vendu beaucoup d'albums, et comme je ne dépense pas - je suis quelqu'un qui vit avec un Levis, tout le monde le sait - ça n'a jamais été vraiment un problème. Mais c'est vrai que ça va finir par devenir un altruisme total. On va finir par ne plus gagner un rond avec un album. Parce que les gens n'achètent plus. Ils achètent Star Ac', des singles, d'accord. Mais le reste non. Moi, je suis très téléchargé hein, je suis totalement piraté.


C'est vrai ?
Evidemment. Je le sais, on le sait, tout le monde me l'a confirmé.


Et donc cette mission d'encore chanter la Nature, de louer ses charmes, sa fragilité et sa mort à petit feu, c'est quelque chose qui vous tient encore à coeur ?
J'essaie quand même d'être assez positif. Concret et positif. On me reproche ce coté noir...


Vous n'êtes pas vraiment noir, je dirai plutôt grave...
Grave, on est d'accord. Grave et sérieux. En ce moment, je relis Zola et bien Zola a dû écrire une trentaine de romans qui font tous 500 pages et chaque page est un chef d'œuvre, chaque ligne est d'une densité, d'une précision. Tous les romanciers actuels ou contemporains, tous ces fiers-à-bras d'aujourd'hui feraient un roman avec 25 lignes de Zola. Et lui ne parle que de ça, c'est tragique du début à la fin. Mais le monde n'est pas que ça, il y a des moments de lumière, de chaleur humaine, de bonheur extraordinaire qui traversent tout ça, mais on pourrait dire, comme on le dit pour moi, que même ces moments de bonheur ont l'air d'être un petit peu noircit ou sabotés. Et bien non, ils sont ce qu'ils sont, la vie est comme ça. Zola est un très bon exemple de ce que j'admire absolument, j'en parle souvent. Musicalement, on va donc dire que je suis un naturaliste, voilà.


Et le thème très Houellebecquien de l'invasion technologique et du devenir cyborg de l'homme que vous esquissez dans "Les jardins XXIe siècle", morceau de clôture du Langage oublié, c'est quelque chose qu'il vous intéresserait de prendre à bras le corps dans vos chansons, dans un album ?
J'ai un ou deux titres fiction comme ça, comme "La femme fusée" que j'ai fait il y a très longtemps... En faire d'autres ? Je ne sais pas. Si ça doit venir, ça viendra. Mais je suis rarement trop critique. Enfin, j'aimerais ne pas l'être. Si j'avais à être critique, je serai critique sur tout.


Avez-vous voyagé à l'étranger durant ces deux ans qui ont séparé la sortie d'Obok de celle du Langage oublié ?
Non, au contraire. Voilà aussi une des raisons pour lesquelles j'ai finalement mis en œuvre ce petit bouquin de 50 pages : c'est que voilà, j'en suis maintenant arrivé à un moment, ça fait d'ailleurs assez longtemps que j'attendais ça, où je n'ai plus besoin de parler de ça, des voyages...


De cet exotisme dont vous disiez déjà avoir fait le deuil dans l'album précédent ?
Oui, de l'exotisme. Je n'ai plus besoin de m'interroger à ce propos ni même de parler de ça parce que maintenant la chose a suffisamment mûri et macéré, pour que, absolument sans que j'y pense, elle ressorte et suinte par tous les bouts. Mais surtout cet exotisme n'a plus cours. Il n'y en a plus. C'est terminé. Rien n'est exotique, aujourd'hui. Il n'y a plus que le passé et le souvenir qui sont exotiques.


D'ailleurs, dans 9 alternatives à Obok vous parlez du sentiment d'appartenance au lieu de naissance. Vous dites qu'on a beau voyager, on ne se défait jamais du lieu où l'on a grandi. On ne se défait jamais d'où l'on vient et de comment ça nous a construit.
Oui, bien sûr. Mais tout ça sera des choses perdues dans pas longtemps. C'est une sorte d'espèce en voie de disparition. C'est normal. Enfin je ne sais pas si c'est normal, ça n'a jamais été le cas quand même. Tout le monde a toujours eu des grands aînés. Je parlais de Chateaubriand, de Rousseau, etc. Des grands aînés. Mais cette génération, en l'occurrence la vôtre, puisque vous devez avoir une trentaine d'années ou moins, la vôtre fout les grands aînés à la trappe. Il n'y aura plus de grands aînés, il n'y a plus le temps d'en avoir.


Les maisons de disques ne travaillent pas pour avoir les nouveaux Beatles qui nourriront demain leurs back catalogues.
Je parlais surtout de littérature là. Parce qu'en musique, il n'y avait pas de grands aînés avant. Je veux dire qu'il n'y avait pas de variété avant. (Une classe d'étudiants passe sur le trottoir à deux doigts de notre table.) Voilà l'image de l'époque à venir : c'est tout le monde dans une même tranche d'âge à trois ans près, allant d'un même pas vers une sorte d'abreuvoir commun.

 

(Suite.)

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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 22:40
Obok






"Ne pas faire un bel opéra qui endort"


"Asséner le coup de marteau de la Sonate au clair de lune"





Parlons donc d'Obok. On sent que ce 18e album s'inscrit dans la démarche poursuivie avec la publication du recueil de textes 9 alternatives à Obok, à savoir que ses chansons sont elles-mêmes plus directes, plus humaines que celles de votre précédent disque, Le langage oublié.
Oui, c'était le but de l'opération. J'y suis parvenu car, sur le plan technique, j'ai géré autrement. J'ai été plus loin dans l'analogique et donc je retrouve un son des années 80 que je n'avais pas sur Le langage oublié et que je cherche depuis un certain nombre d'albums. Là, j'ai pu travailler avec la console analogique du Palais des Congrès et voilà, j'ai le son que je veux depuis au moins 10 ou 15 ans. Et puis, j'ai avec moi de superbes musiciens live, le batteur et le pianiste présents tout au long du disque. J'ai donc voulu tous ces sons très épais, très larges, très gras et par dessus j'ai mis une voix qui, sur la plupart des titres, est analogique. Je l'ai elle aussi reprise dans les conditions des années 80. On obtient donc des chansons plus grasses, plus Neil Young, quoi.


Plus "cul terreuse", si j'ose dire.
On est d'accord, on a quelque chose de plus campeur ou country et pas des chansons transparentes et creuses comme la plupart des sons d'aujourd'hui et comme ce son que j'avais regretté avoir sur Le langage oublié. Enfin regretté, j'étais à 50% du son que je voulais avec Le langage oublié. On va dire qu'avec l'album d'avant, Jadis et naguère, j'étais à 30% du son. Mais c'était immaîtrisable, hein, il n'y a pas un ingénieur qui aurait pu le maîtriser autrement. J'étais à 30% et j'ai réussi à le monter à 50 voire 60 % pour Le langage oublié. Et là, je suis à 95% comme pour Matrice. Celui-la, j'en suis satisfait. Les précédents, je l'étais moins. Je ne voudrais pas dire le contraire de ce qu'on disait tout à l'heure, mais d'un seul coup là le mec apparaît, il est dans l'album, voilà. Alors que ce soit moi ou pas moi, je n'en sais rien, mais au moins la voix existe. J'en avais marre d'avoir des voix qui étaient à 10% de mes possibilités. J'en avais marre !


Pourquoi étiez-vous seulement à 10% de vos possibilités ?
Là, c'est totalement une question d'ordre technique. Aujourd'hui, quand vous prenez une photo en numérique, elle a beau avoir des millions de pixels, elle est à 3% de ce qu'on a en analogique, avec un argentique. Il faut le pratiquer pour le savoir, mais c'est comme ça. Et pour le son, c'est la même chose. En numérique, il y a une sorte d'épaisseur, de chaleur, de profondeur qui n'est pas là. C'est comme s'il n'y avait pas de couches. Comment dire ? Tout à l'heure, je parlais des différentes interprétations que les gens ont de mon univers, interprétations qui sont comme des couches qui s'additionnent les unes aux autres. Et bien contrairement au numérique, l'analogique tient compte de ces couches qui font la vie d'un homme. Celui qui avait fait Animal on est mal en 68, n'avait pas toutes ces couches. Il est évident que s'il n'y avait que deux albums, celui de 68 et celui d'aujourd'hui, on mesurerait à plein de petits détails qu'il y a bien eu une vie entre les deux. Entre l'analogique et le numérique, il y a cette différence, cette sorte de vie épaisse, chargée, qui tient d'ailleurs à des tas d'erreurs sur le plan acoustique, électronique. Le numérique est parfait, vrai et inintéressant alors que l'analogique est faux et tout à fait grandiose sur le plan de la création artistique. Sur le plan pratique, l'analogique a par exemple plus d'harmoniques, des harmoniques qui, sans entrer dans les détails, n'ont pas la même forme que ceux du numérique. Et, qu'on le veuille ou non, on est sensible à ça.


On a l'impression que le coté "cul terreux" d'Obok est une réaction au coté "cathédrale" du Langage oublié.
C'est vrai.


On est plus "Ici, maintenant" ?
Oui, c'est ça. Et étant donné que c'est moi qui fait tout, là on a de vrais moyens de comparaisons, qu'aucun artiste n'a ou ne peut avoir. Que ce soit Johnny, que ce soit Bashung, que ce soit qui l'on veut, il y a toujours des producteurs différents, des paroliers différents, des musiciens différents. Or chez moi, l'analyse est absolument parfaite car ce sont les mêmes composants. Donc c'est bien un traitement différent qui fait qu'on entend des choses différentes. J'aurais fait Le langage oublié aujourd'hui, il est évident que je n'aurais pas pris les mêmes chansons. J'aurais fait "Un jet de pierre" sur Obok, il aurait été monstrueux.


Quand nous nous étions rencontrés pour Le langage oublié, vous m'aviez dit être très content d' "Un jet de pierre".
Ah oui, d'ailleurs il est très possible que je le refasse. Je ne sais pas pourquoi je n'y ai pas pensé avant mais voilà quelque chose qui pourrait m'amuser. Parce que maintenant, encore une fois, c'est strictement une histoire de matériel. Au Palais des Congrès, la console a été entièrement refaite et j'ai pu travailler avec alors que je n'avais pas pu pour Le langage oublié, pour lequel j'avais eu une console beaucoup plus médiocre. Il n'y en a plus à Paris de très belles consoles de l'époque Pink Floyd et compagnie. Donc oui, il n'est pas impossible que j'aille passer une journée sur "Un jet de pierre" que j'aime beaucoup effectivement. Ah, il faudrait que je refasse quand même la batterie. Enfin, ce n'est pas évident, elle sonnait bien tout de même. Donc il faudrait que je la repasse par la console, que je fasse une voix analogique, que je refasse une ou deux guitares et je me refais "Un jet de pierre", je le mets dans Obok et voilà il fait partie de la même histoire. Ah, partant de là, il y a quelques morceaux du Langage oublié qui pourraient faire partie de la même histoire. Il n'y en aurait pas beaucoup, mais il y aurait "Un jet de pierre", il y aurait "A quoi sert ?", qui serait très facile à remettre dedans. "Le langage oublié", non. Parce que c'est un thème trop long, trop barré, trop abstrait et trop épilogué. Ça fait partie de ces sortes de sagas que je fais parfois. Là, j'en ai voulu une. J'en avais deux, mais il n'en reste qu'une, c'est "Fauvette". Mais je l'ai voulu saga folk. Donc forcément, ça ne me fait pas partir dans des délires.


Oui, elle est un peu à part de l'album, comme l'était, je trouve, "Mensonge aux foules", le morceau reggae du Langage oublié. D'ailleurs son texte est aussi plus explicite et frontal que les autres textes du disque comme l'était celui de "Mensonge aux foules". Mais là le texte de "Fauvette" est un texte beaucoup plus long, dont la diction déborde carrément de la mélodie du morceau. A-t-il été dur à chanter ?
Pas du tout. Au contraire, comme il est musicalement top - volontairement cassé, mais très rimé - il y a une seule façon de le phraser et c'est de le phraser avec une sorte de sensation franchouillard qui s'avère très jouissive pour moi. Je suis très content de ce texte parce que c'est quelque chose que quasiment personne ne sait faire ici. Là, pour une fois que je suis fier de quelque chose, je peux le dire.


Ah... ça vous arrive d'être fier de vous !?
Je vous fais rire, mais c'est la vérité. Ce texte, c'est une sorte, peut-être pas de tour de force, mais de machine très compliquée à régler. Elle m'est tout de même venue instinctivement. J'ai coupé ensuite. J'en avais au moins quinze couplets !


Oui, on sent bien que ce texte a pu être très long, comme une grand fresque ample et minutieuse à la fois. Très descriptive.
Exactement. Et il y a les rimes qu'il faut là où il faut, il n'y en a pas trop, il y a le langage semi parlé, pas vulgaire mais très commun...


Réaliste.
Voilà. On est dans Zola, là. Exactement.


"Fauvette", c'est le seul morceau de bravoure d'Obok ?
Il y a aussi "Pacte avec mon sang". Mais "Fauvette" est un titre, comment dire ? Cabrel aurait peut-être rêvé d'en avoir un comme ça, voilà. Quelqu'un comme Capdevielle a une certaine époque, il aurait pu me faire "Fauvette". Je ne sais pas s'il aurait eu un texte aussi long, il aurait manqué certaines choses, mais il en était très proche, lui. Il avait ce phrasé, beaucoup plus voyou, on va dire, que Cabrel. Moins sage que Cabrel. Et donc avec ce coté un petit peu à l'emporte-pièce, taillé à la serpe qu'il a, Capedevielle m'aurait fait "Fauvette" absolument top. C'est le seul. Il n'y a pas d'autre artiste comme ça. Ce n'est pas même un Balavoine qui m'aurait fait "Fauvette". Balavoine l'aurait fait, ç'aurait été un peu gouailleur et déplacé. Je ne sais pas. Il y a des choses, ce n'est pas qu'il ne les aurait pas comprises, mais peut être qu'il ne les aurait pas ressenties, qu'il ne les aurait pas vu de la même manière. Capdevielle, je pense que si. Il avait un œil très acéré.


"Fauvette", est-ce morceau qui devait être rock et faire plus de sept minutes dont vous me parliez déjà à l'époque du Langage oublié ?
C'est possible, oui, parce qu'il était déjà fait. Il y a très peu de titres à moi que je prends plaisir à recréer in vivo, pour ne pas dire sur scène puisque je n'en fais pas, mais celui-là en fait partie. Chanter "Le langage oublié", ça m'emmerderait, je m'endormirai. Je l'adore, mais même quand je l'ai fait ça m'emmerdait. C'est tellement lent et narratif et lent. "Quand on perd un ami" aussi. Par contre "A quoi sert ?" j'aime la rejouer.


Malgré son aspect plus direct et folk, Obok contient tout de même quelques "titres lents et narratifs", notamment "Ne les réveillez pas".
Alors celui-là, par contre, j'adorerais le faire live. Parce que là, il y a un texte qui n'arrête pas. Voilà : peut-être que le problème avec Le langage oublié, c'est que moi-même je ne sais plus où j'en suis. J'exagère mais dans Le langage oublié, on se dit : "Où il va ce mec ? Il était assis, le voilà qui se lève, etc." Il se passe trop de choses si bien qu'on ne sait plus où l'on est. On a affaire à une sorte de très bel opéra, mais voilà on s'endort, comme dans l'opéra en général. On s'endort, bercé par la musique, mais on se fout de savoir ce que les mecs racontent. "Le langage oublié", c'est un peu ça. Tandis que "Ne les réveillez pas", non. D'abord, il y a moins de mélodie. Le texte est presque dit. C'est récitatif. Donc on a envie de le redire. "Ils sont dans leur sommeil comme de petits œufs / simples abeilles..." Les mots tombent tous les uns après les autres, boum, boum.


La mélodie de piano m'évoque vaguement un célèbre morceau de musique classique.
C'est "La sonate au clair de lune" de Beethoven. J'avais besoin de cette cadence qu'a "La sonate au clair de lune". Et d'un piano parce que c'est quand même le seul instrument qui soit un orchestre en soi.


Quand vous avez écrit le texte les mots sont tout naturellement venus sur cette cadence ?
Non, parce que je l'ai faite à la guitare.


Ah oui, c'est vrai que vous parlez de la genèse de ce morceau dans 9 alternatives à Obok. Il vous vient alors que vous rentrez d'une soirée entre amis, chez qui vous avez été émerveillé de voir les enfants dormir bien au chaud dans leur chambre.
Oui, donc c'était à la guitare. Je l'avais en tête dans le taxi. Mais ce côté lancinant, répétitif et ce côté coup de marteau, il n'y a que le piano qui peut le donner. (Il chante le rythme répétitif du piano en tapant du poing sur la table.)

 

(Suite.)


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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 11:13
Obok




"Je vis dans une bulle fermée, vitale pour ma cervelle"


"J'ai plus d'yeux que d'oreilles"






La dernière fois qu'on s'est vu, vous me parliez de votre envie de livrer quelques clefs de votre univers. C'est cette envie que vous avez exprimée dans le recueil de textes 9 alternatives à Obok ?
Oui, parce que les années passant, je me suis aussi rendu compte qu'une sorte de Manset de moins en moins accessible se construisait, un Manset non pas de plus en plus distant, mais de plus en plus stratosphérique. Or non, Manset est comme tout le monde, il vit au jour le jour, c'est un déconneur de première. Pas toujours, bien sûr, car il aime écrire. Il écrit, et il a le droit de délirer sur ce qu'il a pondu en trois quarts d'heure sur le plan musical.


Vous avez envie de réagir par rapport à l'image qu'on a construite de vous ?
Exactement. Sur les quelques premiers albums, il n'y a pas d'image, mais tout de suite après, ça s'est installé et comme ça fait un paquet d'années que j'existe.


Mais cette image, ne l'avez-vous pas construite vous-même, par arrogance et par envie de marquer votre différence ?
Par envie de marquer ma différence, oui. Mais jamais pour paraître cette sorte de profil ténébreux et compliqué. Enfin, compliqué si. N'importe quel professeur d'université, de sciences exactes ou de mathématiques supérieures est compliqué. Mais compliqué, ça ne veut pas dire tortueux et ténébreux. On peut être compliqué et lumineux. Compliqué et clair. Or, très souvent, les propos qu'on ressortait de mes interviews devenaient des choses touffues, ardues. C'est pour ça que j'ai voulu m'exprimer par l'écrit, parce que je sais que j'ai quelques fois des circonvolutions problématiques, mais c'est à moi de les épurer et de les mettre en forme. Voilà, c'est chose faite avec ce petit bouquin qui accompagne le disque.


L'idée de ce recueil est-elle née en amont de la conception du disque ?
Non, elle est venue dès que j'ai envoyé l'album en fabrication. Parce qu'en recueillant les réactions des 2-3 premières personnes qui l'ont entendu, je me suis dit : "Ça y est, c'est reparti, il va encore y avoir des interprétations, ça va être n'importe quoi". Et donc voilà, en un week-end j'ai écrit ça.


En dehors des chansons vous écrivez d'autres choses ?
Oui, je ne publie pas, mais j'écris beaucoup. Ce matin, j'étais encore en train d'écrire. Ce week-end, j'ai écrit. J'écris énormément. Ce n'est pas que la musique ne m'intéresse pas, mais n'étant pas obsédé par le fait d'avoir des chansons à construire, étant occupé dans l'écrit littéraire ou d'autres aspects artistiques, elles viennent toutes seules et elles viennent tout le temps. C'est le problème de celui qui ne drague pas et toutes les filles lui tombent dessus. C'est exactement ça.


Quels sont ces autres textes que vous ne publiez pas ?
En fait, comme tous les écrivains, depuis longtemps je tiens un journal. J'y mets des histoires, des scènes, des croquis. J'y fait cette sorte de thérapie qui est la même pour tout le monde. Enfin moi, je suis quelqu'un de très structuré, mentalement.


Discipliné ?
Oui, relativement discipliné, un peu jésuite, donc j'ai besoin de cette sorte de carcan qui consiste à redéfinir les choses, à réécrire ce que j'ai vu et pensé.


De ce journal sort parfois des chansons ?
Ah ! ça je ne sais pas. Pas du tout. Non, c'est beaucoup plus fourni, beaucoup plus lourd et beaucoup plus complet que les chansons qui, elles, sont comme des pointillés, des petites plumes légères qui tombent à droite à gauche.


Mais des thèmes ou des idées de chansons doivent bien venir de certains écrits consignés dans ce journal ?
Ah ! jamais, non. Je dis jamais, c'est un peu vicelard parce que en réalité je sais très bien que c'est une sorte de gymnastique destinée à ça aussi. Ce n'est pas volontairement dirigé...


Mais c'est un substrat pour.
Exactement, c'est ça. C'est "un substrat pour", une sorte de gymnastique qui me permet d'être en forme.


En exergue de 9 alternatives à Obok figure une dédicace pour votre petit cercle d'initiés, que vous nommez les "fidèles d'entre les fidèles". C'était important pour vous de vous adresser directement à votre public ?
Oui, parce qu'il y a depuis longtemps des gens qui se manifestent, qui aimeraient que je sois quelqu'un de vivant, de charnellement vivant, de construit. Mais j'ai toujours cette sorte, non pas de fuite, ni de réserve, mais de nécessité absolue de me tenir un peu à l'écart de tout ça parce que parallèlement au fait d'être aussi un déconneur comme je le disais tout à l'heure, je suis aussi, et c'est vrai, un solitaire. J'ai besoin de me balader tout seul, de laisser la cervelle fonctionner toute seule.


Sans cela vos créations en pâtiraient ?
Je ne sais pas, mais c'est vital, comme l'obligation de se nourrir, de respirer. Voilà, moi j'ai besoin qu'un certain silence intérieur fonctionne en moi, mais ce n'est pas du tout un silence passif ou inactif, il est au contraire très constructif et très actif.


Très réceptif ?
Réceptif, je ne sais pas. Je crois d'ailleurs que je suis plutôt dans une bulle fermée.


Ce silence, cette solitude, ce n'est pas une forme de disponibilité à l'environnement ?
Non. Enfin je dis non, en fait c'est une connerie, parce qu'il y a toujours tout dans tout, forcément. Dans mon silence intérieur, il y a des yeux, mais il y a plus d'yeux que d'oreilles. C'est-à-dire qu'en fait je crois que je suis surtout très réceptif par les yeux. Je vois énormément de choses, mais je n'entends pas. D'ailleurs, très souvent des gens me parlent et je ne sais pas ce qu'ils ont dit. Souvent, je suis dans des soirées avec des amis, je n'écoute que d'une oreille, ce n'est une sorte de bourdonnement. Alors que je vois tout et c'est ça que je retranscris. C'est très étrange. Je ne m'étais jamais interrogé là-dessus.


Finalement, votre petite parcelle de public, n'est-ce pas pour vous la plus belle forme de "succès" ? N'auriez-vous pas pu imaginer mieux que ces quelques fidèles collés à vos basques ?
Un jour, oui, je trouve ça très chaleureux, très valorisant et puis le lendemain, je préfère oublier. C'est difficile d'avoir une opinion là-dessus, Je suis quelqu'un de différent de tous ces gens qui font ce métier et qui sont très heureux d'avoir des salles entières qui se lèvent. Moi je trouve ça très troublant, voilà. Ces fidèles à qui j'adresse la dédicace du petit livre, ce n'est pas mon public dans son sens large mais, oui, il me plait d'avoir ces fidèles. C'est-à-dire que je suis quelqu'un de l'individualité. Je suis quelqu'un du tête-à-tête. De cette réciprocité à deux. Alors quand j'envisage cette petite partie de public comme une sorte de tête-à-tête, oui, bien évidemment que je suis comblé. C'est le problème de la psychanalyse ou tout simplement de l'amour quelqu'il soit. Ça ne peut pas se faire à 40.


Avec 9 alternatives à Obok, vous vous montrez plus humain, plus "homme" mais, dans le même temps, dans la publicité d'Obok, vous tenez ce slogan : "Manset ; seule sa musique compte". D'un autre côté vous vous effacez donc totalement comme un Dieu derrière sa création ? N'y a-t-il pas là un paradoxe, un double discours ?
Il n'y a pas tout à fait de double discours, c'est-à-dire qu'il y a d'un côté le discours de la pub destiné à ceux qui ne me connaissent pas et pour eux, oui, seule ma musique compte, et d'un autre côté il y a ceux qui ont acheté mes précédents albums, et ceux-là, oui, ils attendent peut-être quelque chose de plus, parce qu'ils n'ont pas la même interprétation de mon univers, ils ne sont pas focalisés au même endroit et de la même manière.


Mais c'est troublant cette volonté de s'humaniser d'un côté et de se sublimer en création d'essence divine de l'autre
De toute manière, j'allais justement dire: "Arrêtons de parler de moi". Donc voilà, on est bien dans le même propos. Il faut arrêter de parler de moi. Je n'en ai rien à foutre de parler de moi. Aujourd'hui on est dans le culte de la personnalité dans tous les domaines.


La "peoplisation".
Oui, c'est du pipeau tout ça. C'est les produits finis qui comptent. C'est le roman, c'est le récit, c'est l'album. C'est les traces physiques qu'on laisse. Enfin, pas physiques, mais matérielles.


Obok c'est d'ailleurs un titre très stable et "physique" je trouve : ça sonne comme "rock" et avec ses lettres on peut écrire "book"...
On m'a cité des rapprochements sonores. On m'a dit Ubik, on m'a dit Amok. Mais on ne m'avait jamais dit ça.


Ce slogan, "seule sa musique compte", c'est vous qui l'avez choisi ?
N'entrons pas dans ces détails, c'est des histoires de staff, on est plusieurs à réfléchir à cela, il faut un message clair, voilà. On n'est pas dans la création artistique là.


Oui, mais cela a un impact sur la manière dont les gens vont percevoir et interpréter le "produit fini" ?
Ah, bah si je l'ai validé, c'est qu'il me correspond. A la limite, si on doit me réduire à une seule phrase, "Seule sa musique compte", ça me va.


Une dernière chose à ce propos de ce slogan : j'ai vu que dans Libé il était écrit ainsi : "Manset ? Seule sa musique compte" alors que dans Les Inrocks il était écrit ainsi : "Manset ; seule sa musique compte". Pourquoi ce changement syntaxique au profit du point virgule ?
En fait, j'ai choisi les deux. Au départ, j'étais d'accord avec le point d'interrogation et puis après j'ai dit : "On le vire, on met un point virgule" parce que d'un coup ce n'est plus le même sens. D'un coup, on ne laisse pas la place à l'interrogation.



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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 23:39
Obok


Obok me plait moins que Le langage oublié. Voilà ce que je me dis en 2006 à la réception du 18e album de Manset. Et je me le dis toujours deux ans plus tard alors que je viens découvrir son 19e, Manitoba ne répond plus. Ça m'apparaît même clair comme de l'eau de source. Je préfère nettement Manset quand il se fait moine que lorsqu'il se fait Johnny guitar. La prunelle de mes yeux pour ses morceaux "cathédrales". "Quand on perd un ami"  sur Le langage oublié et tout est dit. Comme avec "Dans un jardin que je sais" sur Manitoba dont on parlera bientôt. Des morceaux pareils, ça vous fait un album, peu importe le reste. Dans Le langage oublié il n'y a quasiment que des morceaux de ce rang. Dans Obok, une fois le tamis remué, je n'en ai trouvé que quatre : "Jardin des délices", "Ne les réveillez pas", "veux-tu ?" et "La Voie royale". Une moitié de disque. Mais quelle moitié ! Ce "Jardin des délices" encore une fois ça vous fait un album. Ça vous terrasse de la tête aux pieds. Le sol s'ouvre en deux. Le ciel s'ouvre en deux. Tout s'ouvre. 


C'est miraculeux un morceau "cathédrale". Un morceau piano. Recueilli. Meurtri. Priant. Et c'est ce que j'aime chez Manset. C'est ce que j'aime aussi chez Cat Power. Oui, par exemple quand j'écoute You Are Free de Cat Power j'ai beau trouver "Free" beau, accrocheur, sexy - et je ne parle pas de "Good Woman", rhaaa lovely - pour moi voilà rien n'égal "Maybe Not". "Maybe not", "Names". Là on entre dans une autre sphère. Loin de la médiocrité chaotique du dehors, on retrouve ici l'intimité d'une géométrie grandiose. Ce silence amniotique de la voûte céleste aussi cher à Sigur Ros.


Encore une fois, par-delà ses quelques relents folk-rock-boogie qui me font faire la grimace - trop daté - ce qui m'intéresse chez Manset - et ce que je considère être son coeur - c'est son côté anti-rock. Son côté anti-cool figé tremblant hors du monde. Sa poésie. Voilà, le mot est lâché. Ce qui me plaît chez Manset c'est sa poésie. Parce qu'avant le rock - et encore, je dis rock, mon groupe favori c'est Radiohead - pour moi, il y eu la poésie, Baudelaire, Rimbaud, écrire des poèmes, tout ça. Cela voudrait-il dire que Philippe Manœuvre a raison ? Qu' "on naît rock'n'roll ou qu'on ne l'est pas" ? En même temps il se peut que les deux se rejoignent. Un jour Daniel Darc n'a-t-il pas déclaré à Rock&Folk qu'il ne voyait aucune différence entre "Notre Père" et "Sweet Jane" ? Que pour lui rock, croyance, poésie, c'était idem ?


Là-dessus, en avril 2006, pour la sortie d'Obok j'accepte plus que volontiers de rencontrer Manset pour la deuxième fois. Le rendez-vous est fixé à deux pas de chez lui, dans le 16e arrondissement de Paris. A la lueur de ce que je viens dire, comme tout cela ressemble un peu à un rendez-vous avec moi-même, j'ai une nouvelle fois bossé dur pour que ma discussion soit idéale et que mes questions "pièges" mettent son âme en connexion avec la mienne. Mais autant la première fois je me sentais un peu intimidé comme un élève en face d'un prof à un oral d'exam, autant cette fois, rassuré par la réussite de notre première rencontre, je me permets d'être un peu plus joueur, retors.


A la fin de l'entretien, plus long que jamais, Manset me surprendra en étant curieux de ma personne. Il me demandera "A part ça, vous faites quoi dans la vie ? On peut gagner sa vie en écrivant ?" Sur le chemin du retour s'en suivra une petite discussion sur mes difficultés à faire mon trou dans le journalisme musical, Manset fustigeant les "vieilles carnes indélogeables" du milieu, mais croyant sincèrement qu'un type qui écrit bien à toutes ses chances parce qu'"il y a tellement peu de journalistes qui écrivent bien. On ne va pas s'emmerder à faire appel à un type parce qu'il est juste sympa ou qu'il sait se mettre en avant. Après c'est sûr, il faut décrocher son téléphone, passer voir les gens, c'est dur. Surtout qu'il y a plein de gens qui ont de la personnalité. Mais il ne faut pas miser que sur sa personnalité et sur son talent, il faut faire, parce que du talent il y en a à tous les coins de rue. Ceux qui réussissent sont ceux qui ont une personnalité et qui se battent pour l'imposer."


Ça, ce sera à la fin, après plus d'une heure passé à traquer la bête. Croiser le fer. En attendant, il est 11h en ce 20 avril 2006 et Manset râle parce qu'il vient de voir que le salon de thé où il avait prévu de faire l'interview bien au calme est fermé. Nous nous rabattons donc sur le bistro le plus proche et nous installons en terrasse puisqu'il fait beau. "Ah, on aurait été mieux dans la boulangerie, dit-il en s'asseyant. On n'aurait pas eu le bruit des bagnoles." Café pour moi, Coca pour lui. C'est parti.

 



"Je ne suis pas ce profil ténébreux et compliqué"


"Manset, c'est un déconneur"


 

 



On est gâté quand on reçoit votre nouvel album. Déjà, chose qui se fait de plus en plus rare, on a l'album dans sa version définitive, c'est-à-dire qu'on a l'artwork. En plus cette fois on a aussi un recueil de petits textes à vous, 9 alternatives à Obok. Et même j'allais oublier, un communiqué de presse écrit sous la forme d'une nouvelle qui fait oublier qu'on a affaire à un communiqué de presse. Ça fait un beau paquet.
C'est vrai, je le vois là, sur la table. Si j'avais mon boîtier, je prendrais une photo tiens. De ce carnet-là, qui n'est pas le mien. De ce stylo-bille. Et de ce café. Mais bon, je n'ai pas mon boîtier.


Pour cet album, avez-vous une nouvelle fois tout décidé en votre âme et conscience, jusqu'à l'idée du communiqué de presse signé J-M. Parisis ?
Oui, comme sur Le langage oublié. Comme toujours.


Qui est J-M Parisis ?
C'est un écrivain.


Que vous connaissiez ?
Je l'avais déjà croisé une ou deux fois dans Paris avec des amis communs. On avait juste échangé quelques mots. On s'estimait mutuellement, mais on ne s'était pas rencontré. Des gens que j'aime bien me l'avaient en plus chaudement recommandé. Donc voilà, c'était l'occasion.


Lui vous connaissait ?
Oui, forcément il me connaissait.


Aviez-vous préalablement discuté ensemble de cette idée de texte basé sur le dialogue d'un couple en phase de rupture ?
Ah, non ! Il avait carte blanche pour faire une sorte de brève nouvelle.


Le résultat vous a plu ?
La question ne se pose pas en ces termes, parce qu'à partir du moment où l'on définit un cadre et qu'on laisse travailler un écrivain...


Arrive ce qui doit arriver.
Oui, évidemment. Et ça correspondait tout à fait à ce que j'avais en tête, bien sûr.


C'est vrai ?
Oui, une petite anecdote, voilà.


Mais ce texte est tout de même étrange. Vous arrivez comme sujet de discussion dans le quotidien d'un jeune couple qu'on sent déjà usé par le poids de la routine et lui essaie de faire comprendre à sa nana son intérêt pour Manset, qu'elle ne connaît et qu'elle n'a semble-t-il pas franchement envie de découvrir. Et au bout du compte on n'arrive pas trop à savoir si cette discussion sans issue ruine ou sauve leur couple.
Exactement. On va peut-être plutôt parler de l'album.


J'y viens. Pourquoi vendre ce disque avec un petit recueil de textes, 9 alternatives à Obok ?
J'ai tenu à resserrer le spectre des interprétations de certaines de mes chansons. Parce qu'à mesure que les années passent et que les titres viennent s'ajouter les unes aux autres comme des couches, je me suis rendu compte que chacun s'était un peu recréer son "univers Manset". Bizarrement, je n'avais pas mesuré ça avant. Alors, avec ce petit livre, j'ai voulu remettre certaines limites. Après les gens font ce qu'ils veulent, mais voilà, moi aussi j'ai le droit d'avoir mon univers Manset et de dire ce qu'il est.


C'est pour prévenir n'importe quelle appropriation ?
"Prévenir n'importe quelle appropriation." Voilà, le terme est très bien défini.


Mais n'y avait-il pas aussi tout simplement l'envie de...
Bien sûr, il y avait l'envie d'écrire !


J'allais dire l'envie de plus communiquer avec votre public. De manière plus humaine, moins distanciée.
Oui, exactement. "De manière plus humaine, moins distanciée."

 

(Suite.)


Un reportage sur Manset dans Les enfants du rock

 


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20 septembre 2008 6 20 /09 /septembre /2008 02:17
Highway To Elle





Si je n'avais pas une lectrice occasionnelle dont l'adolescence a été bercée, comme la mienne, par les tubes de Bryan Adams, je ne risquerais pas ma crédibilité en vous narrant le concert qu'il a récemment donné au Zénith de Paris pour son grand retour en France après 16 ans d'absence. Mais au diable crédibilité et bon goût.





D'ailleurs, n'allons pas par quatre chemins. Si je vous parle de ce concert, c'est aussi pour moi. Mon adolescence a bien été bercée par Bryan Adams, notamment So Far So Good, son best of de 93. Dès 96 je me suis totalement désintéressé de Bryan et de sa musique après m'être acheté 18 Til I Die, mais il n'empêche So Far So Good a marqué ma jeunesse. Je mentirai si je disais donc que j'écris ces lignes pour une lectrice. Je mentirais... à moitié. Quelque part il y a toujours une histoire de fille quand on parle musique. Toujours une histoire de cœur. Même s'il s'agit de Bryan Adams. Surtout s'il s'agit de Bryan Adams.


Zénith de Paris, 22 septembre 2008, 20h. Je suis donc en train de souffrir à attendre que le groupe de première partie tire sa révérence. 20h30. Je souffre toujours à attendre que la sono cesse de passer du boogie blues rock de seconde zone. 21h00. Je n'en peux plus d'attendre que Bryan et ses zicos se pointent enfin sur scène. 21h03. Les v'là. Enfin LE v'là. Mais pas sur scène. Bryan prend tout le monde par surprise en arrivant par derrière. Oui, les deux écrans géants disposés de part et d'autre de la scène nous le montrent en train de traverser jovialement les couloirs du Zénith. Gros plan, noir et blanc, sur son mince visage buriné éclatant d'un sourire aux milles fossettes. On se croirait dans Avis de recherche de Patrick Sabatier. On a retrouvé le vieux pote qu'on avait perdu de vue. Et il s'élance vers nous avec une troublante sincérité. L'effet est garanti. La foule en délire. Bryan est bien la star next door qu'on a toujours imaginé à l'écoute de ses disques. Et hop, guitare en bandoulière, le canadien monte sur une petite scène installée entre la tribune et la fosse et nous lâche guitare-voix "Can't Stop This Thing We Started"  et "Please Forgive Me". C'est plus fort que lui, le public chante par-dessus. Mais au diable le côté karaoké. Je prends sur moi. "Souris mon gars", me dis-je. Et dingue, j'y arrive.


Le groupe apparaît sur scène et lâche "The Best Of Me". Bryan se met donc à traverser la fosse pour les rejoindre. Mais il prend son temps, cool raoul, et chante le morceau en serrant toutes les mains qu'il peut au passage. Par moments il chope même lui-même l'appareil photo des fans pour se prendre en photo avec eux. Il pose enfin le pied sur scène. Ovation. "Somebody". "Hearts On Fire". "18 Til I Die". Quel plaisir de retrouver ces solos de guitare FM, cette voix intacte et rocailleuse, cet enthousiasme à soulever des montagnes. C'est... Comment dire ? Là-dedans il y a quelque chose de Bruce Springsteen et de Joe Cocker. Un truc simple, épais, entier. Quelque chose d'éminemment fraternel. Et je ne sais pas si c'est donné à tout le monde de réussir à faire passer ça en musique. Bryan semble vraiment chanter comme s'il avait toujours 18 ans... alors qu'il en a 50 ! Et c'est ça la clef de son succès : il ne change pas. Oui, à part sa coupe de cheveux qui est devenue enfin décente, il n'a pas bougé d'un iota. Bryan c'est toujours Bryan. C'est ce que les gens aiment, c'est ce qu'ils veulent : un type qui chante toujours et encore la même chose sur l'amour, la jeunesse, l'amitié avec des mots bateau au possible. De belles histoires auxquelles on veut croire. Et ça marche. Je ne parle pas de tous ces couples RTL2 qui m'encerclent en se bisoutant . Non, je veux dire que cette musique, hymnes comme ballades, elle passe sur vous comme un engin tout terrain, un 4x4. Oui, elle ne fait pas de quartier en un sens, et rien ne l'illustre mieux qu'une roue de 4x4. La roue motrice des souvenirs intactes.


"Let's Make A Night To Remember". C'est dingue, comment se fait-il que même cette chanson guimauve me fasse encore de l'effet malgré tout ce que j'ai vécu et écouté depuis ? S'en suit "Back To You" et quand démarre "Summer Of 69", outre le fait que ça me remue vraiment, impossible de ne pas penser à son récent aveu, comme quoi la chanson ne parle pas de l'année mais de la position. Et du coup impossible de ne pas être saisi par une désagréable image mentale vu que mes amis n'arrêtent pas de me répéter que Bryan Adams est gay... Arrive enfin "Everything I Do (I Do It For You)", LE tube. Je m'en vais juste après, alors que retentissent les premiers accords de "Cuts Like A Knife". Une heure de Bryan, ça me suffit, j'ai ma dose. Et "Everything I Do" c'est parfait pour finir. Parce que ce morceau, quand j'y pense, c'est un peu ma Highway To Elle... et moi.

 

Ici deux vidéos du concert

 

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 00:20
Le langage oublié

 




"Brel et Ferré étaient des sortes de chamans, moi je suis un jésuite"


"Je crois à une sorte de damier de la création"

 

 

 


 




Tout à l'heure vous parliez de votre admiration pour l'inspiration féconde de Charles Trenet. Mais vous avez aussi dit que Léo Ferré vous plaisait beaucoup, que c'était un grand poète, qu'il ne s'agissait pas de savoir s'il était bon ou mauvais, mais qu'il fallait le prendre en bloc ou pas du tout parce que c'était un génie, un écrivain, un créateur.
J'ai dit ça il y a une dizaine d'années. Effectivement, Léo Ferré c'est quelqu'un dont j'admire l'expression scénique, vocale. La transe ! Parlons de transe, comme Brel, c'est une histoire de transe, une sorte de chaman. Mais c'est une sorte de mauvais rêve aussi, la transe, car lorsque l'on s'en réveille, au fond de la batée, question inspiration et création, il ne reste pas grand-chose. Brel a quelques chansons très belles, mais c'est surtout un homme de scène qui a effectivement pété les plombs, qui émouvait énormément dès qu'on le voyait mais dès qu'on sortait de la salle et qu'on se retrouvait dans sa bagnole pour rentrer chez soi, ça disparaissait, c'était un peu du vent, très peu de chose. Ferré, c'était un petit peu mieux parce qu'il y avait plus de texte. Mais il pêchait par son côté déclamatoire, répétitif et son côté fêlé. Moi, je me suis toujours méfié du côté fêlé, même si c'est l'apanage de tous les gens de ce métier, car dans le showbiz il faut être fêlé pour monter sur scène, chanter ses machins, lever le bras...


C'est pour cela que vous ne montez jamais sur scène ?
Simplement, je ne suis pas fait pour ça ! Je ne suis pas comme ça !


A quel niveau se joue votre transe ?
Ah ! Ma transe est strictement jouissive au premier degré, comme tout le monde, comme le pécheur de goujons qui va y arriver tout seul : il fout son asticot, il en voit quatre en transparence dans les dix centimètres d'eau, il balance son machin, putain le premier goujon, il voit l'asticot qui disparaît, il monte... voilà ! C'est simplement ça. Dans cette histoire, il n'y a pas de côté créatif, mais il y a quand même une sorte de cadre, de panorama où il faut respecter un certain nombre de paramètres : de la lumière, de l'heure, de la solitude... Et il faut le trouver ce coin ! Dans cette recherche du goujon, il y a une sorte de débusquage de l'inspiration. La jouissance vient du fait de débusquer une sorte de gibier qui serait l'inspiration. Ça, c'est le cas d'une bonne partie des auteurs.


Y a-t-il une dimension artisanale dans cette quête de l'inspiration ?
Non, là on n'est pas dans l'artisanat, on est dans la magie, on est dans le chamanisme dont je parlais tout à l'heure, sauf que moi je suis un chaman très froid, je ne me laisse pas du tout aller à cette transe.


C'est une transe austère.
Oui, austère, on est d'accord. Je suis plutôt jésuite que chaman.


On parle beaucoup de chamanisme en ce moment. J'y vois comme un fantasme d'ouverture totale, à l'autre, à soi, à la Nature. Comme l'utopie d'un retour à une communication totale et primitive. Comme quoi il y a manque terrible de communication dans notre société dite "de communication"...
Les gens ne vivent plus, on leur a tout retiré, mais ça c'est votre génération. Tout le monde accepte, c'est votre problème d'accepter.


Vous cherchez à remédier à ça ?
Non, je ne cherche rien. Moi, je suis un vague témoin, c'est une sorte d'aspirine ce que je fais, une sorte de remède pour ceux qui ont le désespoir qui leur colle aux basques, qui ne comprennent pas la marche en avant de ce monde qui va au fiasco le plus complet sur le plan de la communication. Je suis pour ces gens qui, dans leur petite solitude, seront peut-être rassérénés de trouver quelqu'un, non pas qui leur explique le pourquoi ou le comment, mais qui témoigne que ça n'a pas toujours été comme ça.


Vous mettez une forme d'espoir ici...
Peut-être. Tant mieux si on le prend comme ça. Est-ce qu'il y a de l'espoir dans ce que je fais ? Si c'est le cas c'est indépendant de ma volonté et il peut en effet résider dans le fait de dénoncer clairement que le monde n'a pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Alors, on peut peut-être avoir l'espoir qu'il redevienne un jour comme il a été. Je ne sais pas par quel cataclysme, quel raz-de-marée, quelle décennie ou quelle nouvelle génération ça peut arriver, mais en tout cas voilà : ça n'a pas toujours été comme ça, il y a eu un monde sans politique, sans déclarations permanentes, sans démagogie, sans communication, sans business et sans profit !


C'est ça aussi le "langage oublié" ?
Avant on mettait 6 mois à conclure, pas 15 minutes. Il n'y avait pas de goujateries, de vulgarité, de business et de pognon. Je me sers donc de ce "langage oublié", qui est une sorte de langage galant et délicat vis-à-vis de la femme, pour dire comment le monde a changé. On pourrait décliner ça sous toutes ses formes car cette sorte d'approche sensée, était dans tout : les sciences, les arts, la famille, la société...


Vous dites que cet album n'est pas exotique pourtant j'ai l'impression qu'il parle pas mal d'amour et de sensualité, thèmes que vous avez, je crois, peu abordé avant et qui sont donc des éléments un peu "exotiques" dans votre œuvre. (Pour ne pas dire "exotiques" tout court au vu nos vies, du monde d'aujourd'hui.) D'ailleurs en écoutant ce disque j'ai pensé à des toiles de Gauguin...
Ah ! Gauguin oui, c'est aussi un de mes maîtres à penser ! Mais Gauguin était quand même une sorte de fou furieux lâché dans la nature, éminemment sensible, productif et créatif, inventeur d'un univers pictural unique, qu'il a défriché lui-même. Il a refusé le monde pour se trouver. De nos jours, il serait tout sauf politiquement correct. Je ne sais même pas si, aujourd'hui, il pourrait s'exprimer.


Comme Rimbaud ?
Pire que ça. Parce que Rimbaud, à la limite, n'aurait personne à ses basques, tandis que Gauguin, pour quantité de raisons, n'aurait même pas le droit de cité.


La pochette de cet album reprend une toile de Magritte, "Mesdemoiselles de L'îsle Adam". Pourquoi ce choix ?
Magritte est un surréaliste auquel j'ai souvent pensé... J'ai pris cette toile parce que je voulais quelque chose de très doux, très poétique, pour poser sur un album que je pensais être un peu plus hard qu'il ne s'avère être... Et puis Magritte a titré toutes ses toiles avec des noms qui pourraient être des titres de mes chansons. D'ailleurs je suis plus dans ce registre d'exposition de peintures, tous mes titres étant comme des toiles différentes, à la Magritte justement. Une sorte de diaporama dans lequel on entre.


Quels sont les autres peintres qui vous plaisent ?
La peinture s'est écroulée après Picasso. Quelqu'un comme Combase, je suis assez étonné par sa quantité d'invention, sa permanence dans l'inspiration, je trouve ça très bien, mais on est plutôt dans la BD, dans la pub, dans l'art graphique, on n'est pas du tout dans la démarche picturale d'un Poussin par exemple. C'est peut-être révolu tout ça, mais le reste ne m'intéresse pas. Je crois à une sorte de grille artistique, de damier de la création dans lequel il y a des cases à remplir. On dirait : "Les nourritures terrestres ?" Un mec lève le doigt, c'est Gide : "Je l'ai". On dirait : "Les filles de feu ?", Nerval au fond : "Je l'ai". Et la case est remplie, on n'y reviendra plus. Voilà, moi j'avais une case, c'était Le langage oublié et je l'ai fait. Et il n'y a jamais eu ça sur des Nougaro ou des Léo Ferré, je suis sur un autre registre.


Vous êtes sur un autre registre que Léo Ferré ?
Oui, bien évidemment, parce qu'ils ne font pas partie de l'univers absolu de la création, de la grille finie. Moi, oui. Je suis du sang des Nerval, des Rimbaud, des Bonnard, je le sais maintenant. Mais écrivez-le avec parcimonie. Parce qu'il y a un truc que vous ne visualisez pas (c'est normal, c'est une question d'âge et de génération) c'est que vous êtes abreuvés en permanence par des sortes d'amalgames, ce qui n'avait pas lieu d'être avant. Avant un professeur d'Académie c'était un professeur d'Académie, un orchestrateur c'était un orchestrateur. On ne va pas confondre Daniel Barenboïm avec Air. Maintenant on confond Barenboïm avec Air. On donne la légion d'honneur aux deux, on leur parle de la même manière. On met tout dans le même sac. Barenboïm non plus n'est pas dans le registre de l'univers artistique absolu avec un grand A. Pas plus que Air. Or il se trouve que moi, aujourd'hui ça y est, j'y suis.


Maintenant, pas avant ?
Oui, c'est récent. C'est avec le recul que je vois ce que j'ai fait, ce qui s'est passé, je le vois de l'intérieur. Mais je n'en suis pas plus fier pour autant, c'est un fait, comme si j'avais une bosse ou une troisième jambe. J'en suis très content parce que je le vis, c'est comme si j'étais dans la peau de quelqu'un d'autre. Je le vis de l'intérieur, donc ça m'amuse de le vivre, mais en même temps il est probable que tout ça n'ait malheureusement pas de destinée. C'est ça "le langage oublié", c'est-à-dire que c'est fini : il n'y a plus de peinture après Picasso, il n'y a plus de musique après Brahms, il y a peut-être Dvorak et encore c'est peut-être déjà une sorte de clone. Il n'y a plus de musique. Par contre on a eu des figures qui ont beaucoup compté. par exemple, on a eu Lennon. Avec ses 10 années subversives, il a rempli une case. Le Rimbaud de notre génération c'est Lennon, ce n'est pas Mc Cartney, qui a produit trois fois plus, et qui va continuer encore...


(Suite.)

 

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 22:50
Le langage oublié

 

 




"La chanson, ce n'est pas de la littérature, mais chez moi, oui"


"Mon album 2870, c'est une face entière de techno avant la techno"

 

 


 





On a l'impression que depuis Animal on est mal, votre premier album sorti en 1968, vos disques sont toujours les mêmes, qu'ils abordent les 2-3 même thèmes...
Oui, mais enfin est-ce qu'une page de Céline prise dans n'importe lequel de ses ouvrages est différente ? Est-ce qu'on ne peut pas inverser les pages ? Oui, tout est pareil, c'est normal, tous les auteurs ont une personnalité, ils ne font que rabâcher, avec un petit peu de couleurs... Par exemple, toutes les toiles de Bonnard sont les mêmes. On peut les mettre les unes à côtés des autres, c'est la même toile qui continue.


Comment se fait-il que vous fassiez tout le temps "le même album" sans que l'on vous le reproche, et sans que ce soit un mauvais album ? Auriez-vous touché au but dès le départ ?
Non, ça n'est pas ça. Avec la chanson, on est dans un registre très bas de gamme, donc, la plupart du temps, on me compare avec des choses qui n'ont aucun intérêt. Joe Dassin, Magma, Bashung ou Manset, tout ça est recouvert par la même appellation, c'est-à-dire showbiz, chanson, variété, ce que l'on veut.


Mais vous dites justement ne pas faire de la variété.
Oui, moi je le dis. Mais les gens le lisent comme ils l'entendent. Quand ils ouvrent un journal, c'est écrit "une chanson", ils n'ont pas à savoir le travail qu'il y a derrière.


Ils n'ont pas à le savoir, mais ils le sentent, en tout cas vous voulez qu'ils le sentent, non ?
Oui, je le veux, c'est la moindre des choses, que je me défende, que je me débatte là-dedans. Mais ce genre de message passe difficilement. D'ailleurs, il n'a peut-être pas à passer. On n'est pas dans un registre littéraire. Moi je pense y être, mais comme ce métier n'est pas dedans, je suis avalé par l'ensemble du reste. Quant au fait de dire que je fais le même album, alors oui, si c'est dans le sens laudatif. Trenet a toujours fait le même album. Seules les chansons diffèrent.


On entend parfois dire que le meilleur album d'un artiste, c'est son premier...
Ça ne veut rien dire. Et puis il n'y a pas de point de comparaison. Je vais remettre les pendules à l'heure : j'ai fait 3-4 albums totalement hors normes, qui sont La mort d'Orion, Animal on est mal, Y'a une route et Long long chemin. Les quatre premiers sont totalement hors normes, avec des erreurs, des approximations, avec énormément d'inspiration et beaucoup de risques pris, seul, sans équipe. Ensuite, pendant quelques albums, Royaume de Siam, Comme un guerrier, L'atelier du crabe, 2870, il y avait toujours de l'inspiration, des choses très novatrices (2870 c'est une face entière de techno avant la techno et puis c'est très british, je l'ai gravé à Londres, les mecs étaient à genoux dans le studio), mais ensuite, j'ai joué un peu une sorte de showbiz pendant 4-5 albums. Ceux-là sont moins uniques. C'est un choix. J'avais 30-35 ans, je déconnais, je voyageais beaucoup, je m'éclatais...J'ai fait des choses moins prise de tête parce que j'étais à une époque plus légère. Et puis j'ai fait quelques petits titres au format radio, comme "Marin' bar", "L'atelier du crabe" et "Le train du soir" qui ont beaucoup été diffusées. À l'époque, je passais en radio parce que j'avais des titres de quatre minutes un peu plus légers. Pas à 9h du matin, mais ces titres passaient. Il n'y avait pas les contraintes d'aujourd'hui.


Mais selon vous, vous ne donniez pas le meilleur de vous-même ? Vous n'étiez pas totalement dedans ?
Non, c'était simplement une part de moi que j'ai laissé s'exprimer et dont je suis très content. Dans mon univers, si je laisse une chanson sortir c'est que je la valide. Je choisissais tout simplement dans mon inspiration les choses les plus immédiates, les plus pêchues, où la musique était plus rock, plus accrocheuse, moins introvertie, moins réfléchie, moins nostalgique... Mais j'avais malgré tout des "Marchand de rêve" de dix minutes ! Je partais dans un délire ou je mélangeais un peu tout. Mais depuis Lumières, Prisonniers de l'inutile, Matrice, Revivre, ça y est là : j'ai largué les amarres, je suis absolument inaccessible pour tout le monde dans le showbiz !!! Personne n'aura jamais cette inspiration, ce travail de studio, ce travail d'orchestration. Ils font autre chose peut-être, ce n'est pas le problème, ils font de la scène, mais c'est à des années lumières de tout ce que les auteurs-compositeurs les plus féconds ont pu faire. Nougaro vient de disparaître. C'est quelqu'un que j'estimais beaucoup, mais finalement il a écrit des textes, pas tous, mais il n'a jamais écrit de musique, ou quasiment pas.


A sa mort, les journaux titraient : "La mort d'un poète". Pour vous c'était un poète ?
Evidemment que c'était un poète. Il a fait de très beaux textes. Mais sur le plan de la quantité, sur le plan de la démarche, encore une fois on est à des années lumières. Il a fait 5-10 textes très beaux, d'ailleurs il a eu beaucoup de succès. Mais sur le plan de la fécondité et de l'inspiration, le seul à qui on pourrait me comparer (mais il vient d'une autre époque et n'a jamais fait d'orchestrations, n'a jamais joué ce travail d'auteur axé plutôt littéraire) c'était Trenet. C'est le seul, je n'en vois pas d'autres.


Mais tout le monde n'a que 24 heures par jour et l'on ne peut peut-être pas en même temps faire de la scène et...
C'est vrai, c'est tout simplement ça. Et puis peut-être est-on plus ou moins prédestiné à une chose ou à une autre. Tous les gens peuvent prendre un pinceau, ils ne sont pas tous Bonnard et puis ils peuvent tous écrire, ils ne sont pas tous Céline. Simplement, il arrive un moment où l'on se rend compte qu'il y a pas de secret là-dedans : il y a une quantité d'informations artistiques colossales. C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'écrire un roman de 150 pages et puis d'attendre une certaine notoriété, puis d'en écrire un autre 4 ans après et un autre 5 ans après. Tous ceux qui ont eu un nom dans la littérature ont écrit 250 bouquins de 500 pages. Et ils écrivaient toute la journée. De la même manière, moi je suis d'une époque où il y avait beaucoup d'auteurs-compositeurs qui étaient infiniment plus féconds que ceux d'aujourd'hui. Il m'est arrivé d'être derrière un bureau et de produire, et quand quelqu'un arrivait, il n'avait pas juste 4 titres : il avait 25 ans et 80- 90 titres terminés !


Pour vous, la quantité est un gage de qualité ?
Oui, bien évidemment. C'est Victor Hugo. Chez lui, il y a un million de pages !


Vous dites compter uniquement sur l'inspiration. Pour Nick Cave, par exemple, il ne croit pas à "l'inspiration". Chaque matin il dit se forcer à s'asseoir à son bureau et écrire, écrire jusqu'à temps que quelque chose sorte.
Moi, ce n'est pas mon cas. J'ai toujours dit : "Moi, je suis Jeanne d'Arc, ça pleut, ça pleut en permanence !" Mais bon, il n'y a pas de règle. Moi, j'ai juste beaucoup de chance de ce côté-là. Dans Picsou, je suis Cousin Gontrand, le mec qui a du pot. Gontrand il sort dans la rue, il se prend une brique, la brique se pète, il y a trois diamants dedans, voilà. Au niveau de la création, de l'inspiration, ça tombe.


C'est une question de sensibilité ?
Ça, c'est être un artiste ou pas. Des gens sensibles il y en a, ce n'est pas pour autant qu'ils arrivent à créer. J'ai connu beaucoup de gens qui avaient toutes les compétences de sensibilité, et qui n'arrivaient pas à pondre plus d'une page. C'est d'ailleurs un des grands marasmes de l'époque : on les entretient dans cet état-là avec toutes les aides, toutes les subventions depuis Malraux et ses Maisons de la Culture. Moi, j'ai toujours été partisan de l'idée qu'un créateur n'a besoin de personne. Au contraire, plus les conditions sont difficiles mieux c'est. Sans ça il dégage. Aujourd'hui, s'il y avait un Rimbaud, il dégagerait. Il serait plus là.


Il ne passerait même pas par la case poésie ?
Non, il ne passerait par aucune case sociale d'aujourd'hui, il serait rebelle avant d'être auteur et il aurait dégagé, il serait en Somalie dans une ONG quelconque. Définitivement, à 20 piges, il serait parti. Mais moi je suis de la génération d'avant, j'ai donc pu m'exprimer quand j'avais 20-30 ans à une époque où le monde ne s'était pas encore cristallisé sur toutes ces imbécillités culturelles récurrentes. Donc, je continue. Mais j'aurais 25 ans aujourd'hui avec Animal on est mal, je finirais en Somalie !


(Suite.)

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 00:37
Le langage oublié

 

 




"Jusqu'à ce que je crève je continuerai"


"J'exècre ce monde"

 

 

 


 

 

 



Vous écrivez pour d'autres : Raphaël, Indochine, Jane Birkin, Juliette Greco... Qu'est-ce qui vous a donné envie de sortir un nouvel album, d'exister encore en tant que Manset, auteur, compositeur, interprète ?
Ça peut paraître un peu abstrait, fantasque et inimaginable, mais c'est parce que j'ai des contrats. Jusqu'à ce que je crève, je continuerai, il y aura des albums qui sortiront parce que j'ai installé des contrats en amont. Et je remplis mes contrats. Alors les albums, je les retiens ou je les lâche, mais il y en aura, toujours.


C'est une manière de vous fixer des deadline ?
Non, parce que malheureusement je me suis ménagé quantité de choses qui font que je n'ai aucune obligation. On s'interroge sur la légitimité de la création artistique : pour quelles raisons va-t-on sortir un album ? C'est du nombrilisme, de l'ego : on a largement assez de matériel artistique pour ne pas encombrer le panorama. Je dis ça pour moi, je dis ça pour tous ceux de ma génération, aujourd'hui. On n'a pas besoin d'auteurs, on n'a pas besoin de compositeurs, on n'a pas besoin d'artistes plasticiens, encore moins que jamais de ceux-là, mais bon... Alors on est dans ce processus un peu privilégié de pouvoir s'exprimer, de s'interroger sur son nombril, de se regarder dans la glace, de se demander si, quand on prend un crème, ça va donner un roman, un ouvrage, un texte... Donc légitimité : point d'interrogation. La motivation ça peut donc être l'argent. Mais dans mon cas ce n'est pas l'argent, en ce sens que je n'ai pas besoin d'avion, pas besoin de Maserati, pas besoin d'acheter un club de football. Avant, avec cinq dollars, le bout du monde, on pouvait encore, c'était le paradis partout. Plus maintenant !


Alors c'est l'envie de dire quelque chose qui vous a motivé ?
Ah, non. Ça pourrait être l'envie de parler, de s'exprimer, de polémiquer, mais non pas de message. C'est un peu le cas de tous ceux qui font de la scène aujourd'hui, qui ont toujours une sorte de message, en général c'est toujours le même, on le connaît.


Vous dites ne pas avoir de message...
Non, je n'ai pas de message. Moi, mon message (ma langue, pour ne pas parler de message) c'est simplement la poésie, la sensibilité, la lumière, des trucs de tout temps. Ce n'est pas une revendication quelqu'elle soit, ni sociale, ni politique. Ce monde m'exècre, enfin j'exècre ce monde. Donc ma motivation n'est pas le discours. Ça pourrait être la femme, enfin l'amour, une preuve d'amour : de tout temps on a fait des folies pour une blonde, une brune, une grande, une petite, une mince, une maigre...


Sur ce disque, "Mensonge aux foules" semble l'exception qui confirme la règle car le texte de ce morceau a un sens très apparent, très moralisateur...
Oui, mais je n'ai pas voulu non plus faire une sorte de message ou quoique ce soit...


Quand même, quand vous dites : "Sur les écrans la haine a le goût du pain / Les rejetés sont légions / Et plutôt que de chercher l'absolution / dans l'amour, l'évangile, la compassion / On préfère laisser le sol en friches..."
Bon : j'ai quelques textes polémiques comme ça que j'ai mis dans les coffrets, "Artificier du décadent", par exemple. Ça m'a amusé de mettre celui-là sur ce disque parce que j'ai voulu chercher des chansons plus anciennes que je n'avais pas encore enregistrées. Cette chanson a au moins 15 ans !


Et elle est encore d'actualité.
Bien sûr, c'est éternel ça. Pour la chute de Rome, ce texte cadrerait tout à fait, les "rois fainéants", la nuit de la Saint-Barthélemy, tout est comme ça.


La musique reggae qui l'accompagne, vous l'avez pensée comme une sorte de décalage ?
Elle est venue directement comme ça, mais pas comme une sorte de décalage, juste comme un moyen un petit peu décontracté de faire passer des choses plus dures...

 

Pour ce disque aviez-vous envie de dénicher un concept, un terrain, un imaginaire commun où il pourrait s'ancrer pour que ce ne soit pas un album comme les autres, qu'il y ait quelque chose de nouveau...
Là, c'est autre chose, c'est-à-dire qu'à partir du moment où je suis dans le mouvement, qu'il faut que les albums sortent... D'abord, il y a des gens qui les attendent ces albums parce que forcément, avec le temps, ce que je dis aujourd'hui est devenu unique. Ce n'était pas encore un matériel totalement unique, il y a 8, 10 ou 15 ans, à l'époque de Royaume de Siam où j'aurais pu disparaître de la circulation, mais ça l'est devenu. Donc aujourd'hui, je suis un peu piégé par ça, j'ai quand même des scrupules... Ce que je fais est devenu lisible au premier degré.


Quelle guerre avez-vous encore à mener avec vous-mêmes pour devoir faire un nouvel album ? Il y a bien une envie personnelle qui est à l'origine de cet album, non ? Dans vos chansons, une sensibilité s'exprime encore...
Il y a toujours eu l'envie, il y a toujours eu la spontanéité, la création instantanée, très féconde, toujours, je remercie le Seigneur ; je touche du bois, je ne sais pas d'où ça me vient... C'est toujours venu instantanément, tout de suite, beaucoup. La seule chose qui change, c'est qu'avec l'âge, j'ai accumulé comme tout le monde des sensations différentes, des déceptions, des plaisirs, des bien-être, des visions, des regards personnels, qui font que tout cela se manifeste sous la forme d'une création légèrement différente, beaucoup plus affinée dans le texte, beaucoup plus exigeante...


Vous sentez que vous arrivez encore à vous étonner et à vous amuser ?
Oui, heureusement, sans ça je ne le ferais pas. Dans cet album, "Un jet de pierre" est un texte miraculeux. "Le langage oublié" est beaucoup plus classique, à la limite ce serait celui qui m'étonnerait le moins, celui qui serait peut-être le moins signé, à part 2-3 endroits... Moi, je peux analyser mes textes de l'extérieur. Par exemple, un jour Cabrel avait repris, dans un CD qui s'appelait Route Manset, "Prisonnier de l'inutile", et je m'étais dit un moment : "C'est magnifique, il aurait pu la faire." Mais non, parce qu'il y a un ou deux mots qu'il n'aurait jamais pu sortir. Je n'ai donc pas besoin de signer la plupart de mes textes parce que personne n'aurait cette sorte de volte-face à un moment ou un autre. Dans cet album, il y a "Quand on perd un ami", une chanson relativement conventionnelle que d'autres auraient peut-être pu écrire, qui serait un très bon matériel d'auteur-compositeur, mais dedans il y a par exemple les mots "fakir embaumé" et d'autres endroits où il y a la "paire de baffes". Et cette "paire de baffes" dans le texte, personne ne l'a !


Cette chanson se réfère-t-elle à un ami particulier ?
Non... Un jour, je livrerai quelques traces sur certains titres, je remonterai la filière, je donnerai quelques clés. Parce qu'il y a quand même beaucoup de chansons dont j'aimerais parler, oui.


C'est vrai ?
Ah oui ! J'aimerais donner les clés de certains trucs, forcément. Rien n'est anodin. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai un public aussi fidèle qui, après 5 ou 6 ans d'absence, s'est rué chez les disquaires. Je vends beaucoup d'albums, enfin proportionnellement, parce que les ventes ont quand même énormément chuté par rapport à il y a 10 ou 15 ans. Mais pour quelqu'un qui ne fait ni scène ni télé, je suis très bien placé dans les ventes.


Vous avez quand même fait une télé récemment avec l'émission CD'aujourd'hui.
Mais je n'ai rien fait moi. On a fait ça sur le titre "Le langage oublié" et moi j'étais derrière. Le directeur de l'émission est quelqu'un qui aime beaucoup ce que je fais et il a voulu absolument que l'on trouve une formule. Donc j'ai dit : "Il n'y a pas de problèmes, sur cette intro il y a une fille qui parle, on va la montrer elle et puis pour le reste la caméra va se balader en studio". Je suis tombé sur une équipe nickel, un très bon réalisateur, un monteur impeccable, des gens compréhensifs et ça s'est fait tout seul. Dès que l'on parle avec les gens, on voit bien que c'est très simple de mettre en chantier des choses qui, à l'origine, semblent paradoxales.


Sur le disque, qui est la jeune femme qui chante l'intro sur "Le langage oublié" ?
C'est Camille, une artiste. Elle ne chante pas d'ailleurs, elle parle. Elle a une très belle voix. J'ai toujours beaucoup de difficultés quand j'essaie de travailler avec d'autres personnes sur mes propres disques, ce n'est jamais ce que je veux, jamais ce que j'ai en tête, on part toujours ailleurs. En ce qui concerne "Le langage oublié", il y a même des moments dans la chanson où j'aurais dû garder ses interventions et finalement je les ai enlevées. Pour tout le monde, ça aurait été très bien, mais pour moi non, je suis un emmerdeur... c'est tout, c'est comme ça. Mais je suis aussi exigeant pour moi, depuis longtemps.

 

(Suite.)


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