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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 01:28
Mémoires d'outre-manche

 

 

 




Ce soir mon cœur est d'outre-manche. Parce qu'une fille s'y trouve. Et qu'avec Maybe Everything Someday Comes Back, The Artyfacts m'y transporte. 







Zut, toute cette rétention d'eau des deux derniers jours anéantie par le premier album d'un petit groupe issu de "la scène teenage rock bordelaise". Ce groupe c'est The Artyfacts, cet album Maybe Everything That Dies Someday Comes Back. Il m'attendait au courrier après un week-end riche en émotions fortes. Comme un signe, genre "Vas-y garçon, paie ta larme."


Comment faire autrement à l'écoute de ces 10 titres ? D'un "Nebraska City" en clin d'œil au premier album solo de Springsteen à un "Yellow River" citant le "Knockin' On Heaven's Door" de Dylan en passant par un "Love Is Spain" aux faux airs du "Besame Mucho" des Beatles, quelle légèreté, quelle innocence, quelle justesse. Ces solos de la guitare, ces chœurs, j'allais dire : dentelle, féerie. Mais c'est les sixties, tout simplement. Ce ciel-là. Plus pop que rock, plus anglais qu'américain. "On A Carousel", "Anyway", "Sweet White Angel", on écoute ça en se laissant flotter comme si c'était "Learning To Fly" de Tom Petty, "Say It Ain't So" de Murray Head, "Sunday Morning" du Velvet, des vieilleries sans âge où s'engouffrent vent, soleil et ciel gris.


Avec "Chelsea Motel" et "Rory Gallagher, I Love You But You're Bringing Me Down", les gars lancent même deux piques garage-rock, mais en creux, toujours. Si je voulais faire la leçon, je dirais que cette poésie c'est tout ce que n'auront jamais les baby-rockers parisiens surbiberonnés en Rock & Folk. Mais je viens en paix. Si je voulais finir sur deux remarques, je dirai que The Artyfacts affiche une précocité géniale la Coming Soon et que vu leur style musical et la délicatesse de leurs écrins mélodiques on n'est pas étonné d'apprendre qu'un confrère du groupe Calc les a aidé à réaliser leur disque.


Mais quand on découvre un tel groupe on n'a pas envie trop en dire. On aimerait presque s'interdire d'en parler, et les garder pour soi comme un mouchoir sous l'oreiller, les prévenir des dérives du succès. Lose forever, love forever. Alors que je tape ces mots je réécoute l'album pour m'assurer que je n'ai pas rêvé. Ce soir mon cœur est d'outre-manche.


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3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 02:50
Manitoba ne répond plus





16 septembre. 15h. Manitoba ne répond plus, le 19e album de Gérard Manset est sorti hier. Dois-je préciser "studio" ? En 40 ans de carrière, Manset n'a jamais fait de scène. Ayant donc enfin écouté le disque, qui ne me plait qu'à moitié au bout de cette journée d'écoute, je m'en vais rencontrer l'auteur. Dois-je préciser "compositeur, interprète, producteur, photographe" ? Manset est Dieu.




Dans un article pour le Chronicart du mois de novembre (actuellement en kiosque donc), j'ai dit de Manset qu'il était "L'Anti-Johnny". C'était même le titre du papier, son concept, son "angle" comme on dit dans le jargon. Je ne sais pas s'il est bon, et ce n'est pas à moi de le dire, mais ce que je sais, avec le recul et au-delà du fait que c'est un bon titre et un bon angle, c'est qu'il est incomplet. J'aurais très bien pu l'intituler "L'Anti-Gainsbourg" ou "l'Anti-Bashung", voire "L'anti" tout court. Parce que l'idée qui se nichait derrière tout ça et que je n'ai finalement fait qu'effleurer (ce n'est pas son côté réac), mais que Manset se définit intrinsèquement et extrinsèquement comme "à part", celui qui est "hors de" (du showbiz, de la variété...), qui "n'est pas" (un artiste à message, une bête de scène...). Manset, le Grand Absent, le Grand Autre, le Grand Tout.


Je devais l'interviewer à l'hôtel Raphaël, "un endroit stupidement grandiose, avait blasphémé l'attachée de presse. Mais bon vous connaissez Manset." Oui et surtout son goût immodéré pour ne pas dire obsessionnel du retrait, du silence. Dois-je préciser qu'à l'instar d'un Thomas Pynchon, Manset est un des rares artistes de notre ère à avoir réussi à échapper aux écrans de contrôle médiatiques ? Et que du coup c'est comme s'il paraissait en dehors de toute modernité, comme s'il avait marché sur la lune, car ses disques semblent tomber du ciel comme des monolithes. Je devais donc l'interviewer à l'hôtel Raphaël. Mais au dernier moment, coup de fil. C'est en fait à l'hôtel François 1er, que je rencontrerai Manset.


16 septembre. 15h donc. Le lieu est baroque. Hors du temps. Je patiente au rez-de-chaussée. Dans sa chambre, à l'étage, Manset fini une interview. Le journaliste sort enfin en arborant l'air pressé-hautain du type qui n'a pas obtenu ce qu'il voulait. Dois-je préciser qu'il s'agit sûrement d'un type des Inrocks ? Voilà Manset. Furtive poignée de main. Nous empruntons un dédale de murs tapis de moquette rouge carmin et nous nous installons dans sa chambre pour parler de Manitoba ne répond plus. Et plus si affinités. Dois-je préciser qu'il y a eu "plus" ? Manitoba marque ma troisième rencontre avec le "maître". Troisième leçon ? En quelque sorte. C'est qu'on apprend beaucoup en sa compagnie. On apprend à le connaître. A se connaître. On voyage aussi, comme lorsqu'on écoute sa musique. Cette austérité magique.


Ce qui fait de Manset un poète c'est sa capacité à se dédoubler pour parler de son être, c'est cette empathie misanthrope qui lui fait créer ces fantasmagories que sont la nature, le cœur, l'être aimé. Tout cela me rappelle FenOmen, un poème que j'ai écrit il y a plus de dix ans. Car oui, fut un temps où j'écrivais ce genre de choses, notamment ce poème qui disait : "Poésie / Is for me / Homme ou femme / Faire l'amour avec moi-même." Je repense aussi à "Come Back To Camden" une chanson où Morrissey parle de son cœur et lui, de son désespoir et lui, de son corps et de son esprit emplissant toute chose. Enfin tout cela me renvoie au livre que je suis actuellement en train de lire, Bulles du philosophe allemand Peter Sloterdijk. Premier tome de sa trilogie Sphères, cet ouvrage dit en gros que nous sommes des êtres imparfaits (d'autres diraient déchus) et qu'en tant que tels nous cherchons toujours à consommer quelque chose de transcendant (par exemple l'amour, l'alter ego, l'âme sœur) pour former la dyade qui nous fera enfin nous sentir plein et protégé comme dans la bulle originelle. Ironie de l'histoire : ce livre m'a été prêté par mon frère jumeau.


Lors de l'entretien Manset jouera toutes les 5 minutes avec son téléphone portable pour tenter de se faire faxer la version définitive de l'annonce presse de Manitoba ne répond plus. Il n'arrêtera pas d'appeler l'hypothétique room service pour se faire servir des pâtisseries, des toasts et du thé. Mais malgré ces perturbations propices à reprendre ses esprits, j'ai l'impression qu'il y a toujours eu comme une bulle entre ses réponses et mes questions.


"Avec les années s'est forgée une espèce de classicisme de Manset"


"J'aurais voulu travailler avec Henri Salvador"






Bonjour. En 2006 le bonus de la version collector d'Obok était un petit recueil de textes explicitant chaque chanson. Aujourd'hui celui de la version collector de Manitoba est un petit recueil des textes que vous avez écrits pour d'autres. Pourquoi ce choix ?
En fait je dois sortir ces éditions spéciales parce que je suis en partenariat avec la Fnac. Ce sont des histoires bassement marketing mais quelque part ça ne me dérange pas parce que j'ai depuis toujours cette particularité d'avoir besoin d'un cadre pour m'exprimer. La Fnac ne m'aurait pas demandé l'édition limitée d'Obok, je n'aurais pas écrit ces textes. Donc voilà. Je me suis donc demandé ce que j'allais donner de différent cette fois-ci. Je n'allais pas refaire la même chose que j'avais faite pour Obok. Et je n'allais pas offrir un second CD de musique ou de vidéos comme font les autres car ce n'est pas trop mon truc. J'ai fini par trouver cette formule. Elle n'est pas mal et elle permet de rappeler un certain nombre de choses.


Vous dites qu'offrir des bonus musicaux n'est pas votre truc. La version collector de Manitoba comprend pourtant un second CD qui regroupe 5 versions instrumentales de "Vahiné ma sœur", "Quand on perd un ami", "Demain il fera nuit", "A quoi sert ?" et "Le pays de la liberté". Pourquoi ?
C'est parce qu'il y a une édition limitée générique qui comprend uniquement le second CD d'instrumentaux et il y a l'édition limitée spéciale Fnac qui comprend ce second CD et le petit recueil de mes textes en tant que parolier. En tout il y a donc trois éditions de Manitoba.


Grâce à ces 5 instrumentaux vos fans vont pouvoir vous reprendre en karaoké !
Ce n'est pas le but, j'ai simplement sorti 2-3 play-back que je trouvais pas mal.


Quelles sont ces choses que vous vouliez rappeler en publiant ce petit recueil de vos textes écrits en tant que parolier ? Vous vouliez montrer que vous collaborez avec d'autres musiciens, que vous n'êtes pas ce vieil ours asocial que certains imaginent ?
Non, parce que les gens savent que je suis aussi parolier, c'est juste que la plupart du temps ils ne connaissent pas les 10 chansons qui figurent dans ce recueil, ni les 16 chansons que j'ai écrites au total pour d'autres, mais seulement une ou deux. Et comme j'écris pour des artistes intéressants, je trouvais que c'était bien de donner à voir cette autre facette de mon travail, pour la connaître complètement.


Il semble que cette facette de votre travail s'est intensifiée ces dernières années. Pourquoi ? Vous avez enfin faim de collaborations ?
Non, je ne sais pas. C'est peut-être parce que aujourd'hui j'ai un peu plus de notoriété, que les gens me connaissent un peu plus, qu'on m'estime plus. Avec les années ou l'âge, maintenant il s'est peut-être forgé une espèce de classicisme de Manset, alors de temps en temps on m'appelle. Il faut dire qu'il n'y a plus beaucoup d'auteurs : Roda-Gil n'est plus là, Maurice Valet est dur à trouver et du côté des jeunes euh... je ne vois pas trop.


Est-ce vous qui proposez vos services aux groupes ?
Je suis demandeur mais ce n'est pas moi qui décroche mon téléphone. C'est plutôt des histoires de rencontres, des rencontres souvent induites par de tierces personnes qui me disent : "Gérard, untel sort un album, est-ce que tu aurais quelque chose ?" Parce qu'en général, les artistes eux-mêmes sont rarement demandeurs. Ce n'est pas eux qui feraient la démarche. D'ailleurs après coup, je lis souvent dans les journaux qu'ils n'auraient jamais essayé de trouver Manset ou qu'ils n'auraient jamais cru que j'aurais un titre pour eux. Ça veut dire qu'on me prend encore pour une espèce d'ermite. Sur plan professionnel je suis très sévère et j'ai un matériel un peu spécifique qui ne convient pas à n'importe quel artiste de variété, mais finalement ces gens se rendent compte que je suis très déconneur et très ouvert. Après ma particularité à ce sujet c'est que je n'écris pas vraiment pour d'autres parce qu'en général les chansons que je donne existent déjà.


Vous n'avez jamais véritablement écrit une chanson pour un interprète ?
C'était plus ou moins le cas pour Indochine, il avait la mélodie et il ne lui manquait plus que le texte mais c'est assez rare que ça se passe comme ça. Pour Julien Clerc c'était l'inverse, je lui ai donné des textes que j'avais déjà écrits et il a fait les mélodies. Pour le reste de mes collaborations, comme ce fut par exemple le cas pour Raphaël, je fais paroles et musiques.


Vous n'établissez donc pas de hiérarchie qualitative entre les chansons que vous donnez et celles que vous gardez pour vous ?
Non, comme je les donne à des artistes que je respecte, j'ai même plutôt tendance à faire l'inverse. C'est ce qui s'est passé avec "Comme un lego".


Vous aviez déjà enregistré votre version de "Comme un lego" lorsque vous l'avez donnée à Alain Bashung pour son album Bleu Pétrole ?
J'étais sur le point mais comme un an s'est écoulé entre le moment où je lui ai donné le titre et où il l'a sorti, entre temps moi j'ai fait mes séances et je lui ai dit que je l'enregistrais aussi. Et il s'en foutait parce que son album sortait avant le mien. Mais si je n'avais pas sorti d'album je lui aurais quand même donné ce morceau.


Vous êtes donc demandeurs de collaborations comme celles que vous venez de faire avec Bashung ?
Dans l'idée, oui. Dans l'absolu, oui. En rêve, oui. Si hier on m'avait dit : "Gérard, à quels artistes français aimerais-tu donner tes titres inédits ?", j'aurais dit Bashung évidemment.


Qui d'autres ?
Julien Clerc. Je viens de travailler sur son nouvel album. Julien, le grand Julien des années Roda-Gil qui a sorti son premier 45 tours en même temps que le mien en 68 et qui a 5-6 albums qui font date dans la musique pop française, parce qu'on ne peut pas vraiment dire que c'est de la variété. Le reste m'intéresse moins. Il y en a un avec qui j'aurais aimé travailler mais il a décliné. Il était encore de ce monde il y a peu. C'était Henri Salvador. J'ai été le voir en studio parce que c'est un copain qui faisait les séances et là c'est peut-être même moi qui avait fait les démarches. J'avais dit à mon copain : "Tu es en studio avec lui, dis-lui que j'ai un titre superbe pour lui. Il le prend il ne le prend pas, j'en ai rien à foutre, mais comme moi je veux l'enregistrer je veux qu'il l'écoute une fois." Comme il m'a dit ok, quelques jours après je suis venu au Studio de la Grande Armée, j'ai passé le titre à Salvador et il ne l'a pas pris. Il a rigolé et il m'a dit : "Très jolie chanson, faites-la vous-même." Ce titre, après, tout le monde m'en a parlé. C'est "Veux-tu ?". Il aurait fait ce morceau magnifiquement parce qu'il avait une voix absolument splendide. Oui, ce qui m'intéresse c'est surtout les gens qui chantent, qui ont un phrasé. Julien Clerc a un phrasé, très mélodique. Salvador pareil, il aurait pu chanter le bottin, il a une très belle voix, très mélodieuse. Il articule. Ce qui est révolu. Les jeunes d'aujourd'hui chantent un peu n'importe comment. Même ceux qui chantent très bien s'arrangent pour chanter mal. Ça je m'en méfie.

(Suite.)


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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 01:57
Spécial K


Mardi 28 octobre. 19h30. "L'époque est encore à la surproduction de la musique, aux chansons gonflées aux hormones, au chant emphatique, à l'émotion sur jouée ; traits par rapports auxquels j'entends, à mon humble niveau, me placer en porte-à-faux : c'est une véritable obsession chez moi, qui occasionne des discussions passionnées avec des copains musiciens, lesquels ne saisissent généralement pas très bien où je veux en venir. Eux ne désirent rien tant que d'entrer en studio pour enregistrer avec un "gros son", avec des effets sur tous les coins de la bande. Je désire pour ma part le son le plus brut qui soit, je veux jouer du contraste entre la distance du chant et le sentiment de proximité que l'absence d'effets provoque. (...) Lorsque j'écris des chansons, c'est la musique que je vise, avec ses jeux d'ombre et de lumière, son opacité ; c'est avec elle que j'ai envie de jouer. J'accorde cependant la primeur aux mots. Ce sont eux qui vont la légitimer, lui donner en quelque sorte le droit à l'existence. J'imagine que j'ai besoin de ce paradoxe pour susciter une tension à l'intérieur de la chanson, de manière que, même au diapason du texte, navigant dans les mêmes eaux, la musique puisse toujours faire reproche à celui-ci d'avoir sur elle droit de vie ou de mort ; et qu'elle instrumentalise, à tous les sens du terme, ce reproche pour reprendre l'ascendant. Lorsqu'elle est livrée à elle-même, lorsque aucun texte, même anodin, ne la porte, lorsqu'elle n'a pas à défendre sa place, sa solitude l'intimide. C'est comme un couple qui passe sa vie à se déchirer, mais dont on voit l'un totalement démuni quand l'autre s'en va. (...) Je ne me sens à l'aise qu'avec les chansons, lorsque de l'alliance ou de la friction entre des notes et des paroles surgit une matière dont l'intérêt se situe au-delà de la musique et du texte eux-mêmes."


20h00. J'étais en train de lire ça dans Un bon chanteur mort, le livre écrit par Dominique A pour la collection Carré de l'éditeur La machine à cailloux. Alors que je me rendais au concert de The Killers.


J'ai toujours cédé au charme des Killers. Un jour je vous expliquerai pourquoi. Là ce n'est pas le moment. Là c'est fête. Je suis au Nouveau Casino pour le concert privé que le quatuor de Las Vegas donne en l'honneur de la sortie le 25 novembre de son troisième album. J'attends que leur gros son m'emporte. La sono diffuse "Black Mirror" (Arcade Fire), "The Killing Moon" (Echo And The Bunnymen), "The Crystal Lake" (Grandaddy),"This Is Hardcore" (Pulp). De la brit-pop et quelques classic-rock. La petite salle se remplit doucement. Il y a des mecs en costard cravate. Le genre CSP+ j'aime U2/Muse/Coldplay. Ma nana/ma voiture/mon boulot. Le beauf dans toute sa splendeur. Ils sont au moins 5-6 comme ça, ce qui est beaucoup vu la taille de l'endroit. Il y a pas mal de filles aussi. Beaucoup d'asiates. Genre 5-6 là aussi. Et beaucoup de couples. Filles comme gars, je remarque globalement que les gens ne sont ni très beaux, ni très bien lookés. J'ai l'impression de voir (en plus jeune) le public que j'ai vu la dernièrement au concert de Bryan Adams (ce qui est pire). Oui, je suis allé voir Bryan Adams en concert, et alors ? J'ai très tôt cédé au charme de Bryan. Je m'en suis déjà vanté ici. Et oui, je n'ai que ça à faire : regarder les gens. Je ferai peut-être autre chose si j'avais de quoi me payer une bière (tiens d'ailleurs où est l'attaché de presse que je lui taxe un ou deux ticket conso ?), si je pouvais allumer une clope ou si j'étais accompagné, mais non, rien de tout ça alors je regarde les gens. Je regarde les gens du milieu aller avec les gens du milieu. Les cadres avec les cadres. Les amoureux avec les amoureux. Les pensées se former dans ma tête. Et j'en profite pour repérer les jolies filles. Il n'y en a pas 36 000. J'en trouve une. Me place derrière.




Sur le devant de scène trône un K en carton-pâte. Le K de Kellogg's ? De rock ? De king ? De viking ? Non, le K de Killers bien sûr. Et ce K m'intrigue. J'y vois un chromosome ou un cactus. Mais un chromosome ou un cactus tronqués parce que ce K est amputé de son bras droit. Du coup j'y vois les cornes coupées d'Hellboy. La castration, voilà.




20h30. A peine débarqué le groupe délivre une impressionnante collection de tubes issus de ses deux premiers disques. "For Reason Unknown" et "When We Where Young" ouvrent le bal. Et déjà la foule applaudit en rythme. Le riff de "Smile Like You Mean It" fait mal. La jolie fille devant moi en prend acte, ferme les yeux, ondule des hanches. Mince, qu'est-ce qu'elle est belle. Vrombissement d'hélicoptère. Basse funk montée sur ressorts. L'intro de "Jenny Was A Friend Of Mine" casse la baraque et met tout le monde à terre."Somebody Told Me" fait encore monter le truc d'un cran. Suant à grosses gouttes à force de s'agiter avec la frénésie coincée de Jimmy Sommerville/Franky Goes To Hollywood/Stephen Patrick Morrissey, Brandon Flowers, le chanteur, se défait de ses épaulettes moumoute. A sa droite, David Keuning, le guitariste qui dégaine des riffs estampillées The Edge, ne peut pas se défaire de sa figure de travelo mal dégrossi ni de sa chevelure de star du catch ni de son gilet tigré (pitié, il est nu en dessous). La vie est vraiment trop injuste. En plus il a l'air aussi raide que la chenille d'Alice au pays des merveilles. Non, sérieux, il fout les jetons. Au fond Ronnie Vannucci, le batteur, est quasi invisible. On voit juste dépasser son front de quatre mètres. Dans cette équipée improbable le seul à avoir un brin de classe c'est Mark Stoermer, le bassiste. Avec son veston, sa longue silhouette, sa barbichette et ses paupières tombantes, il a quelque chose de dandy. On dirait un Bee Gees sous Xanax. Bref, si les gars n'ont l'air de rien, musicalement c'est net, pro, carré. On sent que chacun prend plaisir à jouer. A part le bassiste, mais bon, c'est un bassiste et Flea est une exception. Ice on the cake : le chanteur assure même une bonne prestation vocale alors que franchement, pour l'avoir déjà entendu live, je m'attendais à un désastre comme le chanteur de Keane en est capable.


Un trompettiste et un deuxième guitariste-claviériste rejoignent le groupe qui se résout enfin à stopper un temps sa fonction "uke-box" pour livrer un nouveau morceau. C'est quand même pour ça qu'ils sont là : lever le voile sur Day and Age. Produit par Stuart "Leader" Price, aka Jacques Lu Cont des Rythmes Digitales, l'homme qui a remixé leurs plus gros singles ("Mr. Brightside", "When We Were Young") et accessoirement produit Confessions on a Dancefloor de Madonna, ce disque est naturellement pressenti comme un virage électro-dance floor. Ce que semblent faire tous les groupes rock anglais sortant leur troisième album : Keane, Kaiser Chief, Franz Ferdinand. Et "Human", le nouveau single des Killers, les fans ont pu l'écouter légalement sur le net depuis le 22 septembre et ils se sont donc rendus compte que celui-ci était effectivement très axé eighties-electro-dance. Ce soir tout le monde flippe donc un peu de la teneur des autres titres que le groupe va lâcher ? The Killers a-t-il renoncé à son statut de rocker de stade néo U2 ? J'ai pu écouter Day & Age hier une heure avant d'interviewer le groupe et si j'ai bien du mal à dire s'il s'agit d'un bon album (une écoute ne suffit guère et je me garderai bien de jugements hâtifs) ce que je peux dire c'est que le disque n'est pas électro. C'est juste que l'album est stylistiquement éclectique, c'en est d'ailleurs déroutant tellement ça part dans tous les sens (et donc d'autant plus dur de formuler un avis critique), qu'il y a moins de tubes fracassants et que sur la plupart des titres les guitares sont moins mises en avant.


Le premier nouveau morceau de la soirée s'appelle "Losing Touch". Le son reste costaud mais, le tempo est plus relaxe que les 5 tubes qu'on vient de s'enfiler. On est clairement dans un registre moins hymnique et tubesque auquel nous a habitué le groupe mais ça passe. "Une autre nouvelle chanson, si ça ne vous dérange pas", lance Brandon. C'est "Spaceman", un titre armé d'une super basse New Order qui tente de renouer avec les hymnes définitifs des débuts, mais qui ne donne que l'illusion d'y parvenir, sauver par un refrain accrocheur. Ça passe. Juste derrière "Read My Mind" et "Sweet Talk" sont envoyés en renfort en quête de réflexes pavloviens. Tout le monde tape des mains. Le trompettiste est de retour. Il tente d'insuffler une vibe pop/cheap/facétieuse à la "Close to Me" à "Bones", c'est pas mal, accrocheur quoique trop plein confus. N'est pas Cure qui veut."Encore une nouvelle chanson, préviens Brandon avec un certain embarras. Vous allez l'aimer ou la détester. Moi je suis fan." C'est "Joy Ride". Et là on n'est même plus dans la veine décomplexée du Cure de The Head On The Door. Non, cet hédonisme disco-funk tropico coco va clairement piocher du côté de chez Wham ! J'ai l'impression que le petit gars tombe le masque devant nous. Mine de rien. Coming out. A gay song. Bing. Et il souri en coin le petit gars, parce que bon, à part un petit engouement de façade, il voit bien que le public ne rentre pas trop dans le délire. Quoique... Qu'est-ce qui se passe ? J'en vois qui dansent. Des journalistes ! Mais les journalistes ne dansent jamais ! Est-ce que le cours de la valeur cheap est encore au sommet à la Bourse de la branchitude parisienne ? Ou tripe-t-on sur les Killers comme on tripe en regardant Short Break et Top Gun : en assumant consciemment ou pas son côté gay ? Any way. Débarque l'artillerie lourde de "Mr. Brightside". Peut-être le plus gros tube à ce jour. Intrépide. Rutilant. Théâtral. Et pompant sans vergogne le refrain du "Special K" de Placebo. Brandon plastronne : "But she's touching his chest now / He takes off her dress now / Let me go". Et là, la révélation, je ne sais pas. Mais j'ai l'impression d'enfin saisir le truc quand s'impose à moi l'idée qu'en fait dans cette histoire ce n'est pas le narrateur n'est pas jaloux du mec mais de la fille... 

 

 


Au rappel "Human" et son gimmick de scie euro-pop font fureur. Tout le monde reprend en chœur ce refrain dont le sens m'échappe : "Are we human ? Or are we dancers ?" Il faudra que je me penche sur les paroles. Suit "Neon Tiger", un cinquième et dernier nouveau morceau, quelque part entre Queen et Status Quo, avec l'armée pour point commun. Le fantasme du beau soldat conquérant. L'épique "All The Tings That I've Done" et son orgue gospel clouent parfaitement l'affaire.


Les fans s'arrachent les fleurs de la scène que distribuent fissa les videurs. "Je les mettrais sur mon bureau demain" dit l'une. Tout le monde a kiffé comme pas permis. "Le meilleur concert que j'ai jamais vu" dit l'autre.



Hier avant d'interviewer David et Ronnie des Killers pour les cuisiner sur les thèmes de tribute band, de rock chrétien et la symbolique oedipienne de leur nom de groupe, oubliant d'ailleurs (comment ai-je pu ?) de les questionner sur l'homosexualité latente de leur mormon de leader, je lisais Philosophie Magazine. J'y ai lu un édito pas con d'Alexandre Lacroix. Ça s'intitulait "Portrait de l'artiste en garagiste". Je vais finir là-dessus : "Pour ceux qui ne s'y connaissent pas en mécanique, il y a un petit détail agaçant dans les romans américains. Les personnages ne s'y servent presque jamais, pour se déplacer, d'une voiture, encore moins d'une automobile. Ils montent de préférence à bord d'une "Oldsmobile" (Jonathan Franzen), d'une "Plymouth" (Richard Ford), d'une AMC Matador (Rick Moody), quand ce n'est pas d'"une camionnette Dodge 300 de 76" (James Ellroy) ou d'une "BMW 750il", laquelle pourra même être équipée, avec un peu de chance, de l'"OMD III dynamic tuning system ou peut-être l'ORC II" (Bret Easton Ellis) (...) Le plus étonnant bien sûr, c'est que ça marche. Nous nous lasserions très vite si nous devions lire dans un roman une litanie de noms de marques coréennes ou polonaises, et néanmoins nous sommes charmés d'entendre répéter ces mots aux sonorités presque magiques - Dodge, Cadillac, Plymouth...Ce détail en dit long sur la fonction qu'occupe la littérature aux Etats-Unis. Par son réalisme, en effet, celle-ci est imbriquée dans la civilisation matérielle. Elle ne représente pas un ailleurs fantasmagorique ou spéculatif de l'espace social, elle en est au contraire l'un des miroirs ; elle participe à l'élaboration des mythes nationaux. Or, c'est précisément cette alliance de l'artistique et du commercial, du spirituel et du matériel, de l'idéalisme le plus pur et du pragmatisme le plus rude qui n'a de cesse de nous surprendre dans la culture américaine. Car celle-ci ne semble pas avoir repris à son compte le vieux dualisme que nous avons hérité tout à la fois de Platon, du catholicisme et de Descartes, et qui établit des frontières infranchissables entre les ordres - corps/âme, marchandise/art, argent/vérité, ambition/foi. Du coup, n'ayant aucun problème de compatibilité des logiques, les Américains se montrent moins timorés et réussissent à être tout à la fois plus matérialistes et plus idéalistes que nous."


Deux autres comptes rendus de ce concert ici et ici


(Suite.)



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24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 01:38
Couronne
de spleen















Il y a des soirées où l'on ne fait que boire et fumer. Rien ne se dit. Rien ne se passe. Et je ne parle même pas d'amour, d'attraction des corps, de tendresse. On rentre chez soi, penaud, avec une peine immense. Et parfois je ne sais pas, un alignement de planètes ou les bonnes personnes, la connexion se fait. Tout semble à nouveau possible. Rentré chez soi, on se dit qu'on a bien fait de sortir, de risquer foie et poumons pour ce moment passé hors de l'ordi(naire). Récemment, je me rappelle avoir vécu trois moments pareils. 


Il y a eu cette soirée d'anniversaire où cette fille m'a parlé de sa passion pour Adorno, cette soirée chez mon frère où ce mec m'a parlé de la sensualité chez Portishead, et cette soirée avec un couple d'amis adorateurs de Manset. Durant cette dernière j'ai même pu parler d'un thème qui m'est cher : la chronique musicale comme acte poétique. Vous me trouvez prétentieux ? Je pense juste qu'un disque peut tellement plaire, tellement le transporter et épouser un cœur, qu'il cesse sur le champ d'être un disque pour devenir comme une toile, un émanation, une muse. Alors vous n'êtes plus dans l'info, dans l'actu, mais dans l'amour, l'intemporel, l'émotion pure. Bref, il y a des mois que je veux vous parler d'Idaho. Plus précisément de son Forbidden EP & Alas (Special Edition), deux albums "non distribués en France à leurs sorties en 97 et 98" et "aujourd'hui remasterisés sur un seul disque". Pour moi le meilleur Idaho. Pour la même raison que le troisième Sigur Ros est pour moi le meilleur Sigur Ros : parce que c'est celui que j'ai découvert en premier.


Idaho, c'est Jeff Martin, un adonis "californien rescapé du slowsadcore". Il paraît qu'il n'en a pas toujours été ainsi, qu'à la base Idaho était un duo, qu'un temps ce fut même un vrai groupe. Mais sa musique sonne tellement comme la musique d'un type seul au monde que j'ai peine à croire qu'Idaho ait pu être autre chose qu'un projet solo. Mais qu'importe. Qu'importe pourquoi les autres sont partis (sans doute parce qu'une "poignée de fans transis" n'a jamais nourrit son homme et que tout le monde n'a pas l'art chevillé au corps), moi un homme ça me va. Un homme c'est parfait pour m'identifier. Surtout s'il est du style "cavalier seul", un pied dans ce monde, un pied dans l'autre. Jeff Martin, quand j'écoute cet EP "interdit", je l'imagine beau gosse au pied d'argile. Je le vois, oui. Sa Cathy l'a quitté. Un truc du genre. Il a le cœur las. Le derme en grève. Les plus belles femmes pourraient se jeter à ses pieds. Rien à foutre. Criblé de kryptonite, il fixe une courge, ses pieds. Quelle tranquillité.


Il y a du shoegaze chez Idaho, le grondement d'un Veder dans le coton d'un Slowdive. Voire Sigur Ros dont je parlais plus haut. Et c'est peut-être ça le slowsadcore. Une sorte de grunge sous morphine. Un grunge où c'est moins le jean que l'âme qui tombe en lambeaux. "Hold Everything", "Bass Crawl", "Scrawny", quelles vanités, quelles splendeurs, quelle vue d'ici. Une musique "inégalable de stupeur vaincue et d'abattement superbe" a dit Bayon. Et c'est ça. "Like a sunrise in the desert, Idaho's music exists in its own cinematic, if unnerving, universe" a dit le mystérieux CMJ au dos de l'objet. Et c'est ça. Torpeur vénéneuse, réverbération, mirage, cette musique c'est de l'air chaud qui vous passe dans les cheveux, les yeux, les narines, qui vous enveloppe (charnel) et vous échappe. Idaho m'a toujours évoqué le nom d'un paradis perdu. La vie a fait que j'ai perdu ce disque chez une fille que je ne reverrai pas. Ce n'était juste pas la bonne. Je lui souhaite quand même d'écouter cet album.


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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 23:37
L'intimité perdue




"J'aurais aimé jouer du hard"


"Pour moi la réalité c'est aussi notre part animale et innée"




A propos de Renaud, j'ai appris que c'est vous qui aviez arrangé "Mistral Gagnant", qui est un tube, comme un petit morceau d'éternité ! Vous devez en être fier, non ?
Oui, à chaque que je l'entends ça me fait quelque chose. La petite mélodie de piano de "Mistral Gagnant" c'est l'exemple typique du truc que j'ai trouvé sans me demandé si ça allait plaire ou pas. L'histoire de ce morceau est très simple : Renaud et moi étions à Los Angeles. Il avait fini d'enregistrer son disque et il me dit : "Tiens, j'ai cette chanson..." Il y avait le texte et la mélodie chantée. "Qu'est-ce que tu en penses ?" Et comme ça me plaisait on a bossé dessus et ça a été fait en deux jours. Comme à chaque fois il a juste fallu remanier un peu la chanson en changeant quelques accords et trouvant des passages instrumentaux pour la faire progresser. J'ai fait ça comme j'ai fait mon dernier disque : en essayant d'être le plus sincère possible, point final.


Vous touchez quelque chose à chaque fois que ce morceau est diffusé ?
Non, parce que je n'ai aucun droit d'auteur. Mais ça faisait partie du deal. Par contre je perçois de l'argent sur les ventes de disques.



Votre instrument de base c'est le piano. A quel âge avez-vous commencez ?
J'ai commencé à 10 ans, c'est-à-dire trop tard pour devenir un vrai virtuose. Et comme je n'étais pas suffisamment doué au bout d'un moment j'ai lâché...


Pourtant on se dit qu'avec des parents musiciens vous auriez pu commencer plus tôt...
Oui, mais mes parents ne voulaient bien que je fasse de la musique en loisir mais ils ne voulaient pas que j'en fasse un métier. Or moi, quand j'étais ado, c'était vraiment ma passion. Il n'y avait que ça qui m'intéressait.


Et le rock alors ? Sa découverte est sensée être un "choc" à l'adolescence...
J'aimais le rock. J'ai toujours aimé les deux, le rock et le classique. J'ai joué dans des groupes de rock avec des copains mais au bout de quelques mois je trouvais toujours ça frustrant parce qu'eux n'avaient aucune technique alors que moi je connaissais quand même 2-3 trucs...


Votre bagage classique était un handicap pour vous fondre dans un groupe de rock ?
Non, ce n'est même pas ça. Pour moi l'archétype du groupe de rock c'est les Stones. Eux ne cherchent pas midi à 14h, ils y vont à fond et ça passe comme ça, à l'énergie, à l'arrachée, et c'est ça que j'adore. Mon fils est fan d'AC/DC et je trouve ça super. J'aurais aimé jouer du hard rock. Il y aune telle sensation d'énergie et de défoulement là-dedans... Le son de la guitare électrique c'est quand même quelque chose, une vraie nouveauté à l'époque. Aucun instrument n'offre le champ de possibilités qu'offre la guitare électrique. D'ailleurs je trouve ça incroyable que la guitare électrique ne soit pas utilisée comme un instrument à part entière dans la musique classique.


Entre la fin des années 70 et le début des années 80 il paraît que vous avez été arrangeur et compositeur pour un groupe du nom d'Odeurs. C'était quoi Odeurs ?
Odeurs, c'était un groupe de pastiche rock mené par Alain Ranval, alias Ramon Pipin. Sur scène, c'état un peu Hara Kiri : quarante personnes déguisées, des décors kitsch, de la provocation, etc. Un groupe à des années lumières de ce que je fais maintenant.


Le rock est une musique sociale, matérialiste et tournée vers l'extérieur. Or votre musique est une musique de l'introspection, presque sacrée. Diriez-vous que votre musique est anti-rock, voire anti-matérialiste ?
Non, parce que même si je ne fais pas de rock, j'aime ça et dans ma musique j'essaie de retrouver une certaine énergie rock avec des instruments classiques. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai intitulé mon 4e album Rock de Chambre. Je ne dirai donc pas que ma musique est anti-matérialiste. Elle est anti-consumériste mais elle est matérialiste. Si on considère le matérialisme comme l'opposition au religieux alors ma musique est matérialiste à 200 % ! Moi ce qui m'intéresse c'est aujourd'hui, c'est l'instant. C'est pour ça que j'ai appelé ma société de production Pour l'instant.


Pour l'instant et Ici, d'ailleurs..., dans l'esprit et les termes, entre votre société de production et le label de Stéphane Grégoire, ça colle parfaitement comme un même carpe diem !
Oui, avec Stéphane on a parlé de ça dès qu'on s'est rencontré ! Ce n'est pas pour rien qu'il a appelé son label Ici, d'ailleurs..., ça veut dire qu'ici même il se passe des choses intéressantes, exotiques, et qu'il faut juste savoir observer, chercher.


De quoi parle le morceau "Le diverti se ment" ?
Le jeu de mot montre que je parle du divertissement au sens Pascalien. Ça fait aussi référence à une récente campagne de pub Universal dont les affiches disaient que "Le divertissement est un droit" en montrant quelqu'un sur une île déserte qui se fabrique un écran pour pouvoir avoir sa dose de divertissement.


Le message est vicelard...
Oui, parfois la pub n'est parfois pas loin de la propagande. C'est pour ça que je dis à mes enfants de couper le son quand il y a de la publicité. Parce que comme le message passe par le son et que les images ne font qu'illustrer ce qui est dit, sans le son on ne comprend plus rien. Je pense que tous les parents devraient faire ça, au minimum.


A propos de mots : au départ je n'avais pas fait attention, mais c'est vous qui signez aussi les textes de tous ces morceau. Quel est votre rapport au texte ?
Hé bien c'était la première fois que j'écrivais moi-même les textes de mes morceaux. En français en plus. Le texte n'est donc pas mon fort. Pour tout dire, au départ pour ce disque j'ai même essayé de trouver une alternative pour ne pas avoir à écrire mes propres textes. Comme j'aime lire des essais, par exemple ceux d'Edgar Morin et de Guy Debord, à un moment j'ai pensé mettre certains de leurs textes en musique. Mais comme ce que je recherche dans un texte de chanson c'est moins le sens que la musicalité, ça n'allait pas. Pourtant Debord écrit extrêmement bien ! Je connaissais mal ses livres, j'en ai relu il y 3 ans et ça m'a scotché. Quand on voit quand ça a été écrit et comment ça colle au monde d'aujourd'hui, on se dit que ses livres sont vertigineux. Et encore une fois, le style est superbe. Debord cite souvent un poète Persan, Khayyam. J'ai acheté des bouquins de Khayyam et pareil, c'est superbe.


Mais d'où venaient donc les textes de vos premiers disques ?
Pour mon premier disque j'avais pris des textes liturgiques. Je n'en étais pas conscient à l'époque mais je n'aurais pas dû. Il faut arrêter de reprendre des textes liturgiques, arrêter de faire des requiems, arrêter de faire des messes, sauf si on est vraiment croyant. Cet exercice de style est encore trop présent dans la musique contemporaine. On fait tout pour nous mettre la tête dans le guidon. Il faut lever le nez. Je veux dire : chacun reste chez soi, on est de plus en plus coupé de la réalité, quand je dis réalité c'est... comment dire ? Il y a un sujet qui m'intéresse énormément et dont on n'a pas parlé c'est l'éthologie.


Qu'est-ce, l'éthologie ?
C'est l'étude du comportement des animaux. A une époque, avec ma femme on avait fait un petit élevage de chevaux. Les animaux n'étaient pas dans des box, ils vivaient en semi liberté, on les faisait se reproduire et on observait. On voyait donc comment ils communiquent et on s'est rendu compte qu'entre eux ils y avaient un vrai langage, une hiérarchie, une éducation. Que comme chez nous, il n'y avait pas que de l'inné, mais aussi de l'acquis. C'est dur de ne pas poser ce regard anthropomorphique sur eux. Mais ce regard est utile le jour où tu as des enfants. Parce que c'est là que tu te rends vraiment compte qu'on a aussi une grande part d'animalité. Et donc pour moi la réalité c'est aussi cette part animale et innée qui est complètement gommée par nos vies d'aujourd'hui...


Manset me disait la même chose... à croire que c'est une réelle préoccupation de votre génération...
L'autre jour j'entendais un scientifique qui parlait de l'évolution et qui disait que pour qu'une mutation génétique soit durablement installée il faut à peu près 20 000 ans. En même temps il y a des cas qui disent totalement le contraire de ça : il y a des animaux qui sont capables de s'adapter super vite à des nouvelles conditions de vie si on les déplace. Mais en général c'est quand même assez lent donc ça veut dire que dans notre cerveau on a tout un tas de choses, tout un tas de fonctionnement pour s'adapter à l'homme préhistorique. Il faut tenir compte de ça, faire l'impasse là-dessus ça me parait être une erreur parce que l'évolution des choses va trop vite par rapport à notre évolution à nous. Il ne faudrait pas qu'on se retrouve comme certains cartoons dans les dessins animés et que l'on se retrouve tout d'un coup au-dessus du vide sans savoir ce qui se passe. Parce qu'il y a un moment où il faut se dire : "Bon, qu'est-ce qu'il se passe ? Ça est-ce que c'est encore viable pour nous ou pas ?" On vit trop dans la virtualité. On a besoin de réatterrir.



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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 00:17
L'intimité perdue




"dans le baroque, qui m'a toujours fasciné, on reste  debout, digne"


"mon but c'est de proposer de l'émotion, en cela je suis rock"




Parlez-moi un peu de la dimension baroque de votre musique, à commencer par ce contre ténor dont le chant frappe durablement l'oreille et l'esprit avec "Embarqués dans les pentes", le troisième morceau d'Aux Solitudes...
Alors les contre ténor et la musique baroque ça m'a toujours intéressé et fasciné. D'une part parce que cette musique correspond à une période où la musique savante avait encore une fonction dans la société, celle de faire danser les gens. D'autre part parce que cette musique correspond à une période où l'esthétique était différente de celle d'aujourd'hui. C'est-à-dire que la plupart du temps les sujets abordés dans la musique baroque sont tragiques mais ce n'est pas comme dans le romantisme où on se vautre dans son malheur, non, dans le baroque on se tient debout, on reste digne. Et ça je trouve que c'est tellement loin de notre façon de ressentir les choses.


On sent l'influence de cette musique sur la votre, parce que votre musique est triste mais toujours droite dans ses bottes, grave mais toujours désamorcée par des passages guillerets. En fait, tout est à cheval dans votre musique : à cheval entre l'acoustique et l'électronique, la tradition et l'expérimentation... On est tout le temps dans "L'intranquillité" de quelque chose d'hybride...
Ça me fait extrêmement plaisir d'entendre ça parce que ce qui m'intéresse c'est la dualité, l'ambiguïté. Je trouve qu'on est tous comme ça. On n'est jamais content à 100 %, jamais malheureux à 100 %, jamais en forme à 100 % (rires) !


Il n'en reste pas moins qu'Aux Solitudes n'est pas un disque qu'on écoute à la légère...
Je ne saurais pas dire. Et je n'avais pas envie de savoir comment les gens allaient pouvoir le recevoir. Ça fait partie de la liberté que je veux absolument avoir parce qu'elle me permet d'aller vraiment au bout de ce que la musique que j'aime, de faire qu'il y ait une nécessité organique à ce que la musique se déroule de telle manière plutôt qu'une autre. De toute façon je ne suis pas un martien. Donc si j'arrive vraiment à mettre le maximum de sincérité dans ce que je fais je me dis que ça va forcément toucher quelqu'un. Peu de monde sans doute, mais que ça instaura une vraie communication avec ces gens-là. Et c'est ce qui m'intéresse. D'ailleurs sur mon site je reçois régulièrement des témoignages de gens qui me racontent la manière dont ils ont ressenti mon disque et ça me fait très plaisir. C'est formidable de savoir que ce qu'on a voulu faire passer a été perçu. En plus, c'est des personnes de tout âge.


Le côté "classique" de votre musique n'attire donc pas que les gens de votre génération et au-delà ?
Non, et c'est un point important cette histoire d'âge dans la musique dite "classique". Je ne sais pas si il y a une vraie prise de conscience là-dessus mais maintenant quand on va à un concert de musique classique ce n'est plus le 3e âge qui est là, c'est le 4e âge. C'est 75 ans et au-delà. La programmation est donc faite en fonction de ce public bien précis et on a donc droit qu'à un répertoire connu. Or il n'y a pas que ça. Il y a la musique contemporaine. Bon, quand on écoute ce qui se fait en musique contemporaine généralement on est désemparé parce que c'est trop complexe. Les compositeurs n'ont pas encore brisé les liens avec les structuralistes. Mais j'ai entendu des compositeurs contemporains faire des choses magnifiques où on retrouvait la notion d'énergie et de tempo. J'ai assisté au concert donné en l'honneur des 50 ans de carrière de Michel Portal avec qui j'ai pas mal travaillé à une période et le spectacle était divisé en plusieurs parties. Il y avait une partie classique, une partie musique contemporaine, une partie jazz et une partie avec le DJ français le plus connu...


Laurent Garnier ?
Oui. Et ce qui a eu le plus de succès auprès du public c'était la partie musique contemporaine, un duo clarinette-basse du compositeur Bruno Mantovani. Il faut dire que c'était tellement bien écrit, tellement énergique. Ce n'était pas une espèce de truc complètement décousu, on arrivait à suivre le discours. Donc voilà il y a de bonnes choses dans la musique dite "classique" ou contemporaine. Il faut juste que ces compositeurs-là gardent le cap et qu'on les programme. Les mecs ne vont quand même pas continuer à faire de la musique dans les sous-sols de l'Ircam ! A quoi ça sert ? Dans la musique contemporaine il y a toujours ce poids des grands génies du passé. Se mesurer sans arrêt à ces figures de l'après première guerre, certains en sont capables, mais moi ce n'est pas mon propos. Adorno en a très bien parlé. Et puis les artistes qui font ça sont en fin de vie. Beaucoup sont déjà morts. Et nous qui sommes nés après la deuxième guerre on ne se sent pas concernés. Enfin moi je me sens concerné parce que mon but c'est de proposer quelque chose dans le domaine de l'émotion. Et c'est en cela que je suis rock. Il y a eu cette catastrophe du nazisme mais il faut qu'on surmonte ça. Je crois que c'est vraiment un des grands enjeux de la culture.


Je crois que c'est Adorno qui a dit cette phrase qui m'a toujours semblée bizarre : "On ne peut plus écrire de poèmes après Auschwitz"...
Oui, c'est lui. Il a dit parce que le nazisme est considéré comme l'échec de l'humanisme... Tout ça a pas mal cadré avec l'époque des trente glorieuses. Après 1945 on construisait, on promettait l'avenir radieux, on ne se posait pas trop de questions donc ça allait. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Aujourd'hui de grandes questions refont surface et il faut y faire face sans tourner autour du pot, sans partir dans l'abstraction. C'est pour ça que je trouve qu'il serait dommage de rester sur la position d'Adorno. Même Boulez a changé dans ses dernières œuvres, tout d'un coup il n'est plus dans la pure construction sonique, il passe a une sorte de plaisir du timbre qui à mon sens n'existait pas avant.


Revenons à votre disque. Il démarre de manière très intrigante avec "Prolégomènes n°1". Ce morceau de synthé me renvoie à quelque chose de très extraterrestre et futuriste genre X Files...
Ah oui ? C'est marrant. Parce que c'est fait avec des synthétiseurs mais sinon c'est aussi fait avec des bruits très concrets de la vie d'aujourd'hui. J'ai juste dramatisé un peu le propos pour faire ressentir cette espèce de tension sous-jacente qui innerve nos modes de vie.


Cette tension me semble plus explicite dans le morceau suivant, "Market Diktat Song". Ses saccades de violons m'évoquent vraiment tous ces stimuli qu'on subit au quotidien, comme une ambiance de travaille à la chaîne asphyxiante, déshumanisante. A propos de violons, une amie m'a dit que votre musique lui faisait penser à celle de Yann Tiersen.
Je pense que ce qui nous rapproche c'est le fait d'utiliser les instruments classiques d'une façon un peu rythmique. Donc la comparaison ne me dérange pas si c'est ça la question. En plus on se connaît et on est pratiquement dans la même maison de disques.


D'ailleurs ça ne m'a pas étonné de vous voir signé chez Ici, d'ailleurs... Ce label est connu héberger des projets atypiques. Dernièrement ils ont par exemple sorti Elephant People, l'opéra pop sublimement barré des français de The Married Monk. Un disque qui tenait en plus un discours intéressant sur le thème du monstre à l'ère de la télé réalité. Et vous, vous arrivez avec une sorte d'oratorio electro-acoustique sur le thème de l'ultra moderne solitude avec en toile de fond le retour du religieux et la catastrophe écolo... Donc voilà, je me dis que ce label ne peut qu'adorer !
Ça c'est Stéphane Grégoire. C'est quelqu'un de très critique et épidermique sur le monde d'aujourd'hui et il cherche à signer des artistes qui traduisent tout ça. Ce qu'il signe cadre donc difficilement avec les modèles marketing, mais je ne dirai pas que ce qu'il signe n'est pas vendeur. Parce que d'abord on n'est jamais à l'abri d'un succès et parce qu'ensuite le but n'est pas de vendre des millions de disques. Ce qui est complètement aberrant de nos jours c'est qu'on a perdu toute mesure dans les objectifs. Un musicien doit devenir Bill Gates. Il n'y a plus que ça qui est envisageable.


D'où l'intérêt de ne pas chercher à vivre de votre propre musique...
Oui. En plus, le fait d'avoir bien scindé mon rapport financier à la musique avec d'un côté ma musique et d'un côté mes travaux de commande me permet de mieux vivre mes travaux de commande parce que je ne cherche plus à y mettre ma vraie personnalité. Maintenant je fais donc beaucoup plus facilement le taxi.


Vous dites ça comme ça : faire le taxi ?
Oui ! Parce que je vais simplement où on me demande d'aller. Par déontologie, je refuse juste de travailler pour certaines marques. Ce fut le cas pour Areva. De la même manière, je refuserais de faire une musique pour un parti politique avec lequel je ne suis pas d'accord. Mais je n'ai pas toujours scindé ces deux activités. Je ne me suis mis à fonctionner ainsi qu'à partir de 1985. Au moment où je me suis lancé dans l'aventure de faire mes propres disques.


Avant vous travailliez pour des chanteurs de variété...
Oui, pour des gens comme Renaud, Dick Annegarn et travailler avec des personnes comme ça c'est vraiment intéressant, enrichissant, mais en dehors de ces quelques personnes que j'admire comme Christophe, Bashung, Souchon et Voulzy, la variété c'est une catastrophe parce que seul compte le critère de séduction. Ce constat m'avait un peu démoli à l'époque.


(Suite et fin.)


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12 octobre 2008 7 12 /10 /octobre /2008 09:23
L'intimité perdue




"J'ai eu ma grande période Manset..."


"J'ai découvert Radiohead..."



Aujourd'hui vous n'êtes plus signé chez l'éditeur avec lequel vous avez sorti vos 4 premiers albums, mais chez Ici, d'ailleurs... Que s'est-il passé ?

Quand je lui ai proposé Aux Solitudes il a trouvé que j'allais trop loin et il m'a lâché. En fait, depuis 2004 il ne comprenait plus trop ce que je voulais faire. Déjà depuis quelques temps je voulais impérativement que toutes les musiques que j'enregistre soient jouables sur scène. Même au début je refusais le métronome. Tout était fait live, avec ses imperfections. C'était vraiment une musique telle qu'elle a été jouée dans un lieu donné à un temps donné. Par la suite j'ai accentué ce parti pris. J'essayais que ma musique colle de plus en plus au quotidien, dans l'énergie, et ça perturbait mon éditeur. Il n'était pas très réceptif à ce genre de questionnements.


Contrairement à Stéphane Grégoire d'Ici, d'ailleurs...
Oui, entre nous il y a eu une vraie rencontre. C'est un distributeur que j'avais démarché sur Internet qui lui a donné mes coordonnées et il m'a tout de suite appelé. On est resté deux heures au téléphone. On s'est vu deux jours après. Je suis extrêmement content de l'avoir rencontré. Parce qu'au-delà du fait qu'il m'est permis de sortir ce disque, c'est quelqu'un avec qui j'ai de vrais atomes crochus. Je travaille de nouveau avec des gens qui me comprennent.


Avec eux, j'imagine que vous n'avez pas eu à vous prendre la tête pour trouver la bonne manière de décrire votre musique...
Non, c'est vrai et heureusement ! Me demander quel style de musique je fais, c'est la question qui tue. Je peux vous dire ce qu'elle n'est pas, mais je ne peux pas vous dire ce qu'elle est par rapport aux critères de l'industrie. A la Fnac j'ai fait à peu près tous les rayons. Depuis pas mal d'années maintenant je suis classé en musique contemporaine, mais ça n'engage qu'eux.


Rock de Chambre, qui est le titre de votre quatrième album n'est-il pas une bonne façon de décrire votre musique ?
Si, d'ailleurs j'étais content de ma trouvaille.


Mais comme titre, c'est nettement poétique que, par exemple, La Divine nature des choses.
Ce titre vient de quelques mots que j'ai tiré Des Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar. Je me souviens avoir adoré ce livre. Elle y parle de tous ces maux qu'on ne peut pas ne éprouver dans une vie et qui témoignent de notre nature divine. D'ailleurs, en y repensant, je crois que c'est en réfléchissant sur cette divine nature des choses qu'est venu progressivement le sujet central d'Aux Solitudes. Enfin pour moi c'est son sujet principal mais on peut écouter ce disque sans y prêter attention. Parce que je ne suis pas un intellectuel. Ni même un créateur de formes. Ça fait des années que j'ai abandonné l'idée de marquer l'histoire de la musique. Non, quand on écoute ma musique ce que je veux absolument c'est qu'on ressente une émotion. C'est tout.


Oui mais votre musique s'articule tout de même sur un propos très existentialiste, qui nous plonge au coeur de la condition humaine...
Oui, parce que c'est ce que je ressens... Par exemple en ce moment on parle beaucoup du retour du religieux. De plus en plus de personnes se tournent vers la religion alors qu'il y a 10-15 ans elle était en pleine déliquescence. Moi, vu notre histoire, je perçois ça comme un malaise. Aujourd'hui il y a des enjeux extrêmement importants, globalement dû à la surpopulation, à la dégradation de l'écosystème, aux facilités de transport, aux pertes de repères culturels, à cette espèce d'ubiquité permanente que permettent les nouvelles technologies. Ce monde est facilement angoissant. Je comprends que certaines personnes aient alors besoin d'un schéma, qu'on leur dise que les choses marchent comme ça et pas autrement, comme ça ils peuvent poser leurs valises et continuer à bourriner. Mais cet aveuglement est catastrophique. Nous vivons un moment de transition capital. Il ne faut surtout pas passer à côté.


En quoi La Divine Nature Des Choses a-t-elle jeté les prémices du sujet central d'Aux Solitudes ?
Je ne sais pas... Je me rends compte que dans le répertoire classique j'ai toujours été très sensible à la musique religieuse, même si la religion ne m'a jamais convaincu. Aujourd'hui je suis convaincu du contraire.


Vous voulez dire que vous vous êtes vous aussi tourné vers la religion ?
Non, je ne peux pas dire que j'ai évacué cette question, mais maintenant que j'y ai bien réfléchi et que j'ai beaucoup lu sur le sujet j'y ai trouvé quelques éléments de réponse qui me conviennent. D'où le sujet d'Aux Solitudes. Je pense qu'il est urgent que l'athéisme revienne pour qu'on retrouve notre responsabilité sur terre. La religion infantilise et déresponsabilise les hommes parce qu'elle leur fait croire qu'il y a toujours quelqu'un au-dessus. A l'occasion d'un travail de commande, je me suis penché sur ce qu'on appelle "le travail de deuil ", qui comporte 5 phases, et je me suis rendu qu'à l'échelle de l'humanité nous en étions au stade du déni. Voire au stade de la colère pour certains. Enfin je dis ça, ma vision des choses est assez naïve. Elle n'engage que moi, mes petites connaissances et surtout mon ressenti.


Quel est le lien entre ce travail de commande et cette théorie sur "le travail de deuil" ?
En fait, en 2004 j'ai proposé à l'orchestre de Bretagne ce qui allait devenir un concerto pour clarinettes et je l'ai composé en m'inspirant de la définition du travail de deuil selon Freud. Parce que voilà on entend toujours parler du travail de deuil mais on ne sait pas ce que ça veut dire. Il y a 7-8 ans j'ai vraiment appris ce que ça voulait dire. Freud a défini 5 phases dans le travail de deuil : le déni, la colère, la régression, la dépression et l'acceptation. Quand on perd quelque chose, pour pouvoir dépasser ce sentiment de perte, il faut aller au bout des 5 phases du travail de deuil. Tout ça me parlait, et j'ai donc eu envie d'essayer de l'illustrer à ma façon.


Comme le thème de La Divine Nature Des Choses, ce thème du travail de deuil ne semble pas sans rapport avec le sujet central d'Aux Solitudes.
En effet, c'est un vaste sujet que je n'ai épuisé en travaillant sur ce concerto. J'avais envie d'y revenir. Aux solitudes reprend donc ce thème de manière sous-jacente. Le problème quand on fait de la musique avec un thème sous-jacent c'est qu'on ne sait jamais si les gens perçoivent la chose telle qu'on l'a voulue. Pour eux ça va peut-être représenter la sensualité alors que je n'ai jamais eu cette approche de la musique.


Vous n'avez jamais abordé la sensualité en musique ?
Non, et je m'en suis rendu compte récemment, très naïvement encore une fois.


Ni l'amour, ni les femmes ?
Non, ce sujet ne m'a jamais inspiré une musique.


Vraiment ?
Oui, je suis très mal à l'aise avec ça. C'est quelque chose que je ne sais absolument pas faire. Et avec Renaud justement on se rejoignait sur ça, sur une espèce de mélancolie. Renaud n'a jamais fait de chansons dansantes ni de chanson sur l'amour sensuel. Quand il parle d'amour, il parle de ce sentiment que le mec éprouve seul dans son coin.


Je me rappelle avoir parlé de ça avec Manset, comme moi il avait lui aussi écrit peu de chansons sur l'amour sensuel.
Ah Manset c'est vraiment quelqu'un de métaphysique. J'ai eu ma grande période Manset. La Mort d'Orion quand c'est sorti, c'était quelque chose. Toutes ces orchestrations. Et puis ses textes aussi, sa voix. Je ne l'ai jamais rencontré. A un moment je voulais mais on m'a tellement dit qu'il était dur à aborder... Enfin voilà, tout ça pour dire qu'encore une fois, la musique qui me plait le plus n'est pas la musique de distraction mais la musique religieuse. La musique qui me plonge dans des états où je me pose de vraies questions. J'ai toujours aimé ça. Je me souviens que lorsque j'étais jeune et que j'allais dans les messes, j'étais impressionné par le fait de chanter des cantiques en petite assemblée. Là-dedans, il y avait comme une plainte, une espèce de cri de détresse lié au fait qu'on est là et qu'on ne sait pas pourquoi.


A part cette musique qu'écoutez-vous en ce moment ?
J'écoute assez peu de disques. Je préfère aller à des concerts. Mais je suis toujours à l'affût de nouveaux venus, de personnalités, d'auteurs. Ça, ça m'intéresse. Par exemple, récemment j'ai un coup de cœur pour Red House Painters et Godspeed You Black Emperor. J'ai aussi flashé en découvrant Radiohead via un concert télévisé.


Radiohead qui comme vous utilise les ondes Martenot...
Oui, d'ailleurs à ce concert Christine Ott qui en jouait. Elle est aussi ondiste pour Yann Tiersen. Elle est super. Et en voyant ce concert de Radiohead je me suis aperçu que leur musique n'était pas du tout axée sur la sensualité mais sur une plainte qui du coup la rapproche un peu de la musique sacrée. En plus, j'ai trouvé qu'ils avaient une vraie dignité sur scène, une sorte de retenue. Contrairement à certains de mes amis je trouve ça ni froid, ni intello. Ces types sont de vrais auteurs et quand on rencontre de vrais auteurs c'est toujours un peu mystérieux.


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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 01:27
L'intimité perdue















Certaines rencontres - croit-on - ne se font pas tout à fait par hasard. Le jour où j'ai reçu Aux Solitudes de Jean-Philippe Goude je venais tout juste de sortir - m'extirper serait plus juste - de Théorie de la religion, de George Bataille. Un livre étrange, ardu, profond articulé autour de différentes notions - animalité, être suprême, monde des choses, sacré, sacrifice, fête, profane, monde divin - dont celle clef d' "intimité perdue". L'essence de la religion dit l'ouvrage "est la recherche de l'intimité perdue".


Dans ce livre Bataille en appelle à d'autres termes pour qualifier cette notion d'intimité perdue, dont celui de "vie divine". Je ne vais pas vous citer un extrait du livre pour vous éclairer là-dessus, ça prendrait trop de place et sans doute que ça vous donnerait mal au crâne. Je vais plutôt vous inviter à écouter la musique de Jean-Philippe Goude. Elle ne parle que de ça. N'exprime que ça. La vie divine. L'intimité perdue. D'ailleurs - est-ce un hasard ? - son troisième album s'intitule La Divine nature des choses. Aux Solitudes, son cinquième, enfonce le clou. C'est Théorie de la religion de Bataille faite musique - classique, contemporaine, abstraite, appelez ça comme vous voulez. Et quoi de plus normal : rechercher l'intimité perdue n'est-ce pas avant tout l'essence de l'Art ?



"la seule façon de sortir de l'horreur, c'est d'affronter sa solitude"


"un escalator en train de rendre l'âme, une sonorité  magnifique"




Bonjour Jean-Phillipe. Votre bio mentionne Sufjan Stevens à deux reprises, signalant que ses fans pourraient être touché par votre musique. Cela veut-il dire que la musique de Sufjan Stevens vous touche ?
Oui. Je l'ai découvert avec son disque intitulé Come On Feel The Illinoise. Puis je me suis procuré Songs for Christmas, un coffret de 5 disques rassemblant des morceaux qu'il avait composé pendant la période de Noël, parce qu'il dit qu'il n'aime pas les fêtes de fin d'année alors à chaque fois pendant ce temps-là il compose plus que jamais. D'ailleurs dans les photos de ce coffret on le voit avec sa petite famille, il y a un arbre de Noël derrière et lui, il a une espèce de visage complètement absent, sans aucune expression, un peu comme ces visages sur les illustrations de la grande époque du communisme...


Pour la sortie d'Aux Solitudes, en plus de la bio, vous avez mis à disposition des journalistes un document explicitant la raison d'être de ce titre, Aux Solitudes. Pourquoi ?
Les titres ont toujours eu beaucoup d'importance dans mes disques parce qu'ils évoquent des idées assez précises que j'ai du mal à dissocier de la musique. Au début je voulais l'appeler L'Homme Dévasté et puis j'ai découvert les tableaux de Susanne Hay et je me suis dit que ce serait parfait pour ma pochette de disque. Parce que dans le propos - ce côté figuratif - et la facture d'exécution - elle utilise des huiles et moi des instruments classiques donc tout cela renvoie à une certaine tradition - j'ai trouvé qu'il y avait une espèce d'adéquation avec mon disque. Et comme la toile que j'ai choisi montre un homme je ne pouvais plus trop appeler mon disque L'Homme Dévasté. Ça voulait trop dire ce que ça voulait dire. Je me suis donc dit que l'appeler Aux Solitudes serait plus judicieux par ce que ça dirait la même chose tout en étant plus intrigant et en faisant au passage un clin d'œil à O Solitude de Purcell.


Cette image d'un homme nu plié en quatre dans un caddie n'est pas très accueillante. Je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir une métaphore d'un juif dans un train en route pour Dachau.
Oui, il y a de ça... Pour moi la seule façon de sortir de l'horreur, quelle soit nazi ou consumériste, c'est d'affronter sa solitude et d'en tirer parti. Je déplore que cette solitude ne soit pas une valeur actuelle.


Vos précédents disques s'appellent De Anima (1992), Ainsi De Nous (1994), La Divine Nature Des Choses (1996) et Rock De Chambre (2001). En quoi différent-ils d'Aux Solitudes ?
Ce disque est en rupture par rapport aux précédents. Mon premier album correspondait déjà à une rupture, un tournant dans ma vie. C'est-à-dire qu'à l'époque j'avais décidé qu'il fallait absolument que je me mette au travail, que je propose quelque chose. Parce que j'entendais toujours des musiciens râler contre une certaine médiocrité mais ils ne faisaient rien d'autre, ils continuaient à servir cette médiocrité. Et moi comme ça faisait un moment que je travaillais dans ce milieu en tant qu'arrangeur pour des artistes de variétés - Dick Annegarn, Odeurs, Renaud - et en tant que compositeur de musique de pub, j'avais tout en main - un réseau, du matériel, des techniques - pour pouvoir faire quelque chose en toute liberté. Je me suis donc dit que j'allais investir une partie de ce que je gagnais via mes travaux de commande pour la pub ou les génériques télés pour produire une musique qui me soit propre. Une musique sans aucune contrainte extérieure. J'ai mis 5 ans à écrire ce premier disque. Ça a été une plongée assez dure. Parce qu'une fois qu'on arrête de rêver à ce qu'on pourrait faire et qu'on se met vraiment au travail, on est confronté à ses propres limites. Mais au bout du compte c'est génial. J'aime tous mes albums mais j'ai d'ailleurs une affection spéciale pour le premier parce que c'est un premier jet où il y a une sorte de spontanéité...


Et d'innocence dans le rapport à soi parce que c'est la première fois qu'on plonge aussi loin en soi-même...
Oui, on se découvre vraiment donc c'est un moment à part. Je me souviens que la première fois que j'ai entendu tous les morceaux de mon premier disque mis bout à bout ça m'a fait un drôle d'effet. "Alors voilà, me suis-je dit, c'est ça que j'ai à proposer". Curieusement j'étais en même temps fier, content et déçu. J'aurais aimé que ce soit tellement mieux que ça.


Et donc en quoi ce nouvel album est-il en rupture - et peut-être mieux - par rapport aux précédents ?
En fait, mon premier album allait dans deux directions différentes. Il y avait d'un côté une musique classique composée en petite formation, mélodique et rythmée, facile à écouter dans la droite lignée de ce que j'avais pu faire pour le générique de l'émission Caractères animée par Bernard Rapp. Et de l'autre côté il y avait une musique plus expérimentale. Parce que j'aime bien, par exemple, donner une valeur musicale à des bruits que j'insère en arrière plan. Je me souviens qu'un jour au hasard d'une promenade nocturne j'étais tombé sur un escalator en train de rendre l'âme dans le métro. Il grinçait atrocement mais je trouvais cette sonorité vraiment magnifique et heureusement j'avais un des premiers magnétophones numériques portables sur moi donc j'ai pu l'enregistrer en plaçant des micros au ras des marches. On entende donc bien la pulsation de la mécanique et de temps en temps on entend même une espèce de plainte, une sonorité très cuivrée, qui s'apparente à celle d'un trombone. A partir de ça j'ai écrit des parties de violons et ça a donné un morceau assez expérimental. C'est un disque qui a beaucoup été entendu sur tout ce qui est service public mais avec le recul je regrette cette double direction. Disons qu'à l'époque mon éditeur m'aiguillait plutôt vers les choses plus faciles, agréables, exploitables, intemporelles.


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9 octobre 2008 4 09 /10 /octobre /2008 23:40
L'intimité perdue



















Le sacré se niche parfois dans de drôles d'endroits. J'en parlais récemment avec une fille - jolie vous vous en doutez. Ado, elle trouvait le sacré dans les elfes, les fées, une certaine vision du catholicisme. Moi, c'était dans le basket-ball, une certaine vision de Michael Jordan en Nijinski pop. Après, comme vous le voyez, il y a eu la musique, l'écriture. La répétition du même dans un autre objet, obscur bien sûr. Mais le basket, tous ces gestes répétés, j'en rêve encore. Mon corps et ma tête y sont irrémédiablement perchés.


Donc voilà : au commencement était le sacré. La sensation d'entrer dans une église. Et cette sensation se niche parfois dans des disques. J'en ai refait récemment l'expérience en écoutant Aimer ce que nous sommes de Christophe. Sur ce disque deux morceaux m'ont particulièrement émus, presque aux larmes : "Mal Comme" et "It Must Be A Sign". Rien que d'en parler j'en ai les glandes qui se réveillent.


Mais ce que je tenais à vous dire c'est que dernièrement ce sentiment particulier je l'ai aussi éprouvé avec un disque dont les médias parleront moins. Ce disque c'est Aux solitudes de Jean-Philippe Goude - on dirait un titre à la Manset. Sans doute que ce nom ne vous dit rien. Pourtant ce compositeur vous a déjà touché en plein cœur. Les arrangements de "Mistral Gagnant", c'est lui ; le générique de l'émission Caractères, lui ; celui d'Un siècle d'écrivains, lui ; d'Un livre des livres, lui. J'arrête là ? Le générique de Giga, c'est encore lui.


Mais bien sûr tout ça est loin d'être de l'Art puisqu'il s'agit de travaux de commande et comme ce pianiste a la musique en haute estime depuis sa plus tendre enfance et qu'il ne souhaitait pas croupir comme arrangeur D.A. dans la "variété de qualité", en 1985 il décida de trancher. D'un côté ce sera la musique pour manger (la pub, l'audiovisuel), de l'autre le grand sa(l)ut : la musique pour lui. Sacrée.


Entre 1992 et 2001, 4 disques sortirent de cette intransigeante démarche. Paru fin août chez Ici d'ailleurs..., Aux Solitudes est le dernier en date. Celui où son style affirme sa pleine singularité. Il y a de l'onde Martenot et des violons rythmiques mais ce n'est pas du Tiersen ; des élans pop symphoniques mais ce n'est pas Sufjan Stevens ; le lyrisme tragique d'un contre-ténor mais ce n'est pas un oratorio ; des interludes de synthé parano-mystiques mais ce n'est pas la B.O. d'un Lynch ; des passages guillerets mais ce n'est pas du baroque ; des instruments classiques mais ce n'est pas de la musique pour vieux.


Aux Solitudes, c'est un peu tout ça à la fois et comme c'est un vrai voyage (de Fantasia à X Files, de La Question Humaine à Requiem For A Dream, d'Antoine Volodine à Valère Novarina), c'est impossible à décrire. Tout ce que je puis dire c'est que c'est étrange et touchant, et qu'il y a là des instants de grâce sans nom. Des moments sacrés, où une voix immense vient planer au-dessus du carnage. Apparition divine. Eplorée.


Découvrir un tel diamant noir dans le flot médiocre de l'actu CD, c'est comme d'allumer sa télé par une nuit d'insomnie, de tomber tout d'un coup sur une émission bizarre et fascinante perdue dans les fabysses de la grille des programmes et de rester happé. C'est découvrir qu'il y a toujours une quatrième dimension quelque part. Une rencontre du troisième type qui vous attend. Allez savoir où, le sacré se niche toujours dans de drôles d'endroits.


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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 01:00
Tous à la brit !











Appâté par un superbe premier album tout en déférence britpop , le 18 septembre je me suis rendu au Cleub pour voir Smile en live. Après le show j'en ai tiré une interview en mode freestyle bourré.


L'entretien n'était pas prévu. Auparavant Smile et moi avions juste sympathisé par mail. Ils m'avaient envoyé Cafe on the left bank, leur premier album. J'avais aimé. Leur avais dit que j'irai les voir au Cleub et qu'après ce serait pas de refus si on pouvait tchatcher autour d'un verre ou deux. Le concert fut top. Le son balèze. Exit la tendresse pysché de "Fires Of Frustration", "Falling stars" et "Let It Go". Ils n'ont joué que leurs titres bourrins/bourrus, ceux qui ont "Live Forever" et "I Wanna Be Adored" en ligne de mire, dévoilant pour l'occasion des titres de leur prochain album. Après le concert Denis (guitare), Guillaume (guitare), Max (basse), Laurent (batterie) et David écouteront religieusement leur prestation enregistrée par Basile, alias Juan Trip. Moi je ne pourrais m'empêcher de fredonner en boucle "You're A Junkie" et de repenser à la prestation primate/primale d'un David troublant de mimétisme avec un certain Liam. Ce lad disait : "Lennon de prenait pour Jésus. Je ne vois pas pourquoi je ne me prendrais pour Lennon." Le lillois doit donc se dire : "Liam se prenait pour Lennon. Je ne vois pas pourquoi je ne me prendrais pour Liam." D'ailleurs je crois que c'est ce qu'il a dit. Ce dont je suis sûr c'est que c'est lui a cherché l'interview. "T'es journaliste oui ou merde ? Alors pose-moi des questions." Bravant les jets de bière mon dictaphone a enregistré ce qui suit.









"Oasis est mort en 99"


"On cherche juste à sonner classique, et le classique est intemporel"



David, que veux-tu dire au public ?
David : Bonsoir, on est le meilleur groupe du Nord de la France, minimum.


Aucun groupe du Nord ne vous arrive à la cheville ?
David : Attend, je réfléchis deux secondes. Non, il n'y en a pas.


A quoi ressemble la scène rock lilloise ?
David : Bah c'est nous. Mais par principe on ne joue pas à Lille.


Pourquoi ?
David : Là-bas on a déjà fait tous les troquets, tous les estaminets, toutes les baraques à frites.


Combien de concert à votre actif ?
Denis : 80-90.
David : Si on compte les concerts de merde on doit être a une grosse centaine.


Et ce soir au Cleub c'était un concert de merde ?
Tous : Non, c'était un très bon concert.


Pourquoi ?
Denis : Le son était bien. Et le Cleub est un lieu vachement rock'n'roll. Bon ça a juste manqué de groupies. Il parait qu'il y en avait mais moi je n'en ai pas vu l'odeur !


Votre musique est déjà passée sur les ondes ?
Denis : Oui, sur Radio Campus.
David : Et sur une grosse radio belge qui s'appelle Classic 21.


Smile c'est 5 mecs...
Denis : Bah ouais parce que ça fout la merde les meufs !
David : Il y en a tout le temps un qui a envie de la baiser et ça capote !
Denis : D'ailleurs tu remarqueras aussi qu'il n'y a aucun gai dans le groupe.


Comment le groupe s'est-il formé ?
Denis : Bah à la base c'est juste moi. J'ai rencontré David sur un forum d'Oasis. Guillaume et Laurent sont venus par petites annonces. Et Max nous a rejoint récemment parce qu'il a gagné un tremplin rock local dans lequel on était jury. Je crois qu'on tient enfin le bon line up.


David, ça ressemble à quoi tes débuts dans la musique à part squatter le forum d'Oasis ?
David : Bah je faisais de la guitare chez moi et je me suis dit : "Tiens, si j'étais chanteur ?" Et voilà un jour Denis m'a dit qu'il en cherchait un et j'ai dit : "Banco". Au début j'étais un peu flippé. Mais maintenant, c'est ok. Les autres stressent mais pour moi jouer à New York ou Paris c'est pareil. Je ne change pas mon style.


Sur scène tu chantes et joue du tambourin comme si tu étais Liam Gallagher...
David : Euh oui, mais en mieux. Avec de la voix, quoi.


Ah ?
David : Bah oui parce qu'Oasis est mort en 99. Oasis j'ai arrêté en 99.


Maintenant tu es donc passé à quoi ?
David : Bah à Smile ! T'es con ou quoi ?


Et tu apportes quoi au groupe à part ta voix et tes frétillements de tambourin ?
David : La putain de classe.


Je veux dire : tu composes aussi ?
David : Oui. D'ailleurs il y en aura peut-être un ou deux compo à moi sur le prochain album. Les meilleurs. En toute simplicité. Mais pourquoi on n'est pas signé, bordel de merde !?


En France, l'industrie du disque chouchoute les groupes qui chantent en français. Surtout quand ils font de la chanson. Or vous, vous faites de la pure britpop, chant anglais inclus.
David : On est britpop mais en mieux. Si on était anglais on serait signé tout de suite.


Parlons de votre premier album, Cafe on the left bank. Déjà d'où vient ce titre ?
Guillaume : C'est le nom d'une chanson de Paul Mc Cartney.


C'est quoi ce décor d'usine désaffectée sur votre pochette ?
Laurent : C'est ce qu'il y a au-dessus de notre studio à Roubaix. On a une belle vue hein ?


Ça veut dire quoi votre slogan "Love, Wisdom & Rock'n'Roll" ?
Denis : C'est juste les choses les plus importantes dans la vie : amour, sagesse et rock'n'roll. L'amour ça va, le rock'n'roll ça va, la sagesse c'est plus dur.


La sagesse ce n'est pas incompatible avec le rock'n'roll way of life ?
Denis : Mais la sagesse c'est en tant qu'individu qu'on cherche à l'atteindre, pas en tant que groupe de rock. Et c'est plus dur d'être sage que de se conduire en parfait connard.


Ce que tu dis là c'est loin de l'arrogance britpop !
Denis : Mais on n'est pas britpop...


Bah si. Son, photos : tout chez vous ramène à 1994. Pourquoi restez-vous scotchés sur les nineties au lieu de vivre avec votre temps ?
Denis : Si être de son époque ça veut dire porter des mèches débiles assorties de slims et de cuirs H&M, franchement on préfère rester bloqué dix ans en arrière. Et puis tu dis qu'on est britpop mais nous en fait on se fout des périodes. Perso je me sens plus proches des 60's mais ce n'est pas de notre faute si des groupes ont réussi la parfaite synthèse des 60's et des 70's dans les 90's. On cherche juste à sonner classique, et le classique est intemporel. On essaie de casser des barrières !


Lesquelles ?
Denis : Les barrières de la britpop justement. Oasis, quand on n'arrêtait pas de les bassiner avec l'étiquette britpop ils disaient qu'ils faisaient juste du rock. Et bah nous c'est pareil, on fait juste du rock. Tu prends nos morceaux, genre "Give It Back" ou " In My Mind", ce n'est pas de la britpop.


Oui mais ça ce sont vos nouvelles compos. Là on parle du premier album. Avec Cafe on the left bank on est en plein dans les hymnes rock anglais de 94-96. On a limite l'impression d'avoir affaire à un tribute band britpop !
Denis : Ce n'est pas faux ! Mais c'est normal parce que le premier album c'était plus mes compos persos et à l'époque j'étais beaucoup Oasis donc voilà ça ressortait. Mais notre deuxième sera plus varié parce que maintenant tout le monde compose et on a des goûts différents. Par exemple, Max écoute plus de blues-garage, genre BRMC, etc. Voilà Smile c'est un vrai groupe, une vraie rencontre !


Alors à quoi ressemblera le deuxième album de Smile ?
Denis : Alors attention. Sur le premier on a démontré qu'on savait écrire 11 tubes. Sur le deuxième on va donc partir dans un délire plus atmosphérique, groovy et sexy.
David : On va se rapprocher un peu plus des Dandy Warhols. Mais en mieux.


Votre but, ça va rester les tubes ?
David : Bah oui, parce qu'on veut que tu sifflotes nos morceaux quand tu vas sous la douche !
Denis : Un de nos nouveau morceaux s'intitule "It Ain't No Fun" et ça parle du fait d'être toujours sur la route à faire des concerts sans gagner une thune mais aimer ça quand même. Tu rames mais tu sais pourquoi. Ça c'est ce premier morceau qui représente le plus le nouvel esprit de Smile.


Quelle est l'ambition de Smile ?
David : Conquérir le monde. Comme Minus et Cortex.


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