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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 23:40

Wind of change




Il y a quelques jours je découvrais la musique de White Lies. "Un mix parfait de The Killers et d'Editors" écrivais-je alors sur ma page Facebook. Oui, en 2009, j'ai craqué, je me suis inscrit sur Facebook, mais essentiellement pour promouvoir mon travail, pas ma gueule ni ma bite. Quoique, si ça peut aider... Bref, je découvrais la musique de ce nouveau groupe anglais qui n'a pas inventé le fil à couper le beurre et ça me faisait repenser à ces propos que Matthew Herbert avait confiés à Brain Magazine : "Je veux que les gens aient une relation critique et engagée avec la musique. La musique n'est pas un produit fini, elle n'est pas faite pour te faire acheter une voiture, elle n'est pas faite pour te faire te sentir mieux." Des propos que j'aurais sans vergogne coller aux Killers, jusqu'à ce qu'ils ne sortent Day and Age.


Sur leur troisième album les Killers cassent leur image. Et pas seulement parce qu'ils quittent leur créneau stadium rock crâneur pour quelques incursions "dance" et "tropical" décontractés du gland, mais aussi parce qu'ils s'aventurent à poser des questions philosophiques dans leur premier single et qu'ils ferment ce nouvel album sur un long morceau sombre et mystique. En effet sur "Human" si Brandon Flowers ne cesse de répéter "Are we human or are we dancers ?" ce n'est pas pour faire joli. Il a emprunté ces mots à l'écrivain et journaliste gonzo Hunter S. Thompson, qui attaquait par là vertement l'Amérique pour élever une génération non pas de citoyens responsables mais de "kids définitifs", dirait Houellebecq. Et sur "Goodnight, Travel Well" le chanteur mormon se fait Pascalien en questionnant l'homme, son être et son devenir, face au "silence éternel de ces espaces infinis". Il y a aussi du Pink Floyd dans l'air : "Is there anybody out there ?"


"Je n'aime pas qu'on nous prenne pour des bigots ignorants" a déclaré Brandon au magazine FHM. Et : "Bientôt on remplira les stades à la place de U2". Avec leur charisme et leur look, ce n'est pas gagné. Et ce n'est pas leur virage musical sympathique mais un peu cheap, il faut l'avouer, qui va aider. Avec ce Day and Age produit par Stuart (Leader) Price, le rock du quatuor de Las Vegas (Parano) s'éloigne de l'évocation du bruit mât d'une portière de BM. Oui, c'est ce que m'a toujours évoqué leur musique ultra-référencée : le bruit et sécurisant d'une portière de BM. Une manière de dire que leur musique m'a toujours piégée par son côté régressif et glam plein de testostérone. Que j'ai bien voyagé, immobile, dans son savant alliage de U2, The Cure, Springsteen, Queen, New Order, Depeche Mode. Mais aujourd'hui, niveau design sonore pavlovien, White Lies bien pire. A coté The Killers c'est Godspeed You ! Black Emperor. Bref, tout cela m'a donné envie de voir ce qui se cache derrière ce groupe aux faux airs de tribute band gay friendly. Interview du guitariste, Dave Keuning, puis du batteur, Ronnie Vannucci Jr., le 10 novembre dans le te très chic hôtel Renaissance à Paris.




"Glamorous Indie Rock'n'Roll était une joke"


"Pendant un an on nous a qualifié de Bruce Springsteen

de poche, ça m'a rendu fou !"





Bonjour Dave. Je suis un peu embêté. Je vais avoir du mal à parler de votre nouvel album car comme tous les journalistes que tu vas voir aujourd'hui je n'ai pu l'écouter qu'une heure avant de te rencontrer. Et tu imagines bien qu'en si peu de temps je n'ai pas pu le digérer pour vraiment savoir qu'en penser. Mais l'impression qu'il m'a laissé c'est d'être assez différent de vos deux premiers disques, moins rock, plus varié. Que cherchiez-vous à faire avec ce disque ?
Je ne sais pas, je crois qu'on était ouvert à tout. C'est pour ça qu'on y trouve de tout : du rock estampillé The Killers, des morceaux dark, des ballades, du rock tropical...


Le rock tropical, c'est "Joy Ride" ?
Oui, pour moi c'est une sorte de mix entre The Clash et Duran Duran...


Tout ça n'est pas très "indie rock'n'roll" !
Non, mais on n'a jamais été un groupe d'indie rock. Enfin j'imagine que tu dis ça en référence à notre chanson "Glamorous Indie Rock'n'roll". Mais sache que ce morceau était juste une blague.


Une blague ?!
Oui, en quelque sorte.


Pourtant Brandon chante ça avec emphase, sérieux comme un paon et tout...
Il y a de l'ironie là-dedans. Certains la captent, d'autres non.


En France Les Killers ne sont pas connus pour leur ironie...
Si en France vous ne captez pas l'ironie de nos morceaux c'est, je crois, parce que le rock indé ne désigne pas le même genre de musique aux Etats-Unis et en Europe. Chez nous, le rock indé qualifie surtout le "college rock", un style très arrogant. Et nous ne jouons pas une musique arrogante. Ce n'est pas notre truc.


Ok. Vous avez choisi Stuart Price pour produire Day and Age. Il avait déjà remixé vos premiers singles et travaillé sur certains morceaux de Sawdust, votre compilation d'inédits et de faces B. Pourquoi l'avoir choisi pour produire l'entièreté de votre troisième album ?
Son travail de studio sur Sawdust a été marqué notre première collaboration réelle avec lui et comme il travaille vite, qu'il a notre âge et qu'il aime plein de styles de musiques, ça s'est tellement bien passé, qu'on a eu envie de tester cette alchimie de travail sur l'intégralité de notre nouvel album.

Concrètement que vous a-t-il apporté Day and Age ?
On n'écrit toujours nos chansons nous-mêmes, soit tous ensemble en session live, soit plus récemment en se mailant des démos par mails, ce qui est une façon plus structurer d'avancer. Sur Day and Age, Stuart est donc arrivé à la fin du processus d'écriture, une fois que nous étions en studio pour enregistrer les morceaux, et il nous a juste aidé à les faire sonner autrement que par le passé. Il a bidouillé pas mal de parties de guitares et de claviers avec son ordinateur. Techniquement, il nous a été d'une aide précieuse.


J'ai eu l'impression qu'il y avait moins de guitare sur ce disque...
Ce n'est qu'une impression ! Parce que si tu écoutes attentivement le disque au casque tu entendras beaucoup de guitares, à droite, à gauche. J'en joue autant que sur nos précédents disques c'est juste que sur certains morceaux les guitares ont été mixées un peu plus en retrait. On le faisait déjà avant, mais là on l'a juste fait un peu plus souvent que d'habitude. Tout ça pour te dire que sur ce disque il y a plus de guitares que ce que les gens croient. Regarde, beaucoup pensent qu'il n'y a pas de guitare sur "Human", or un riff de guitare traverse tout le morceau.


"Human" est le premier single de Day and Age mais son ancrage "euro dance" n'est pas représentatif du reste de l'album. Pourquoi ?
Aucun morceau n'est représentatif de l'album parce qu'il aborde plein de styles différents. Et c'était pareil sur Hot Fuss et Sam's Town. Pour le single de Sam's Town on a hésité entre "Bones", "Read My Mind" et "When We're Young". On a finalement opté pour "When We We're Young" parce qu'on pensait que c'était notre meilleur morceau, et je pense qu'on a eu raison, c'est une super chanson rock. Mais voilà on a toujours eu du mal à choisir notre premier single, d'autant plus que c'est un choix important. A travers ton premier single les auditeurs se font une certaine image de ton disque et par la suite ils peuvent te réduire à ça. Enfin c'était surtout vrai avant. Parce qu'avant Internet les gens achetaient un album sur la foi d'un single, maintenant vu qu'Internet offre la possibilité d'écouter un disque en intégralité avant même qu'il ne soit mis sur le commerce, ce n'est plus le cas et les disques sont donc achetés en toute connaissance de cause. Mais regarde ce qui s'est passé pour nous sur Sam's Town, on a donc sorti "When We We're Young" en single et comme certains ont trouvé que ça ressemblait à du Bruce Springsteen de poche, tout l'album a vite été catalogué comme du Bruce Springsteen de poche. On m'a répété ça durant un an, ça m'a rendu fou ! Parce que je suis désolé mais c'est faux, ce disque ne sonne pas comme du Bruce Springsteen. Springsteen est juste une de nos multiples influences, au même titre que New Order, Duran Duran, Depeche Mode...


En parlant de New Order, j'ai trouvé que la basse de "Spaceman" faisait très New Order...
Tout à fait. Si tu veux la décrire dans ton article comme une basse à la New Order, tu peux. Pas de problème.



(Suite.)


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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 14:45
Simple (man) ?




"en Union Soviétique j'ai découvert un monde incroyable"


"Si la Bible m'intéresse, c'est de la faute à Dostoïevski !"





Comment est née ta passion pour le russe et la Russie ?
A l'école. A 12 ans j'ai commencé à étudier le russe à l'école. Je suis allé en Union Soviétique en 1987 à l'occasion d'un voyage scolaire, on a visité des endroits très intéressants. Pour moi qui avais 15 ans ça a été une expérience majeure.


Tu n'avais jamais voyagé à l'étranger avant ça ?
Non, à part quelques voyages en France ! J'ai donc continué à étudier le russe à l'Université et j'ai étudié un an à Moscou entre 92 et 93. Ce fut une année de grands changements pour la Russie. J'y ai vécu plein de choses et je me suis fait de vrais amis.


Il paraît que c'est là-bas que tu as écrit tes premières chansons...
Oui, c'est possible.


Cette année ne devait donc pas être si idyllique parce qu'on écrit toujours sous le coup d'une certaine tristesse, surtout ses premières chansons...
Oui, mais aussi c'était une période positive car chaque jour je me levais en me demandant ce qui allait m'arriver. Parfois il m'arrivait de bonnes choses, parfois moins - je me rappelle par exemple d'une assez longue période de maladie passée au lit à lire Dostoïevski - mais c'était riche en émotions et en nouvelles expériences, ce fut sans doute l'année la plus stimulante de toute mon existence, donc ça m'a pas mal inspiré. Je peux même dire que ça profondément conditionné le restant de ma vie.


Qu'est-ce qui t'a fait tant t'intéresser à la Russie ?
C'est en partie dû à ce voyage scolaire en Union Soviétique en 87. Là-bas j'ai découvert un autre monde. Un monde sans publicités, c'était incroyable. Je me suis donc intéressé au communisme... J'étais aussi en Russie en 1990 quand les choses se sont mises à changer radicalement. Et j'y étais donc encore en 92-93. Voir tous ces changements était absolument fascinant. De même que lire tous ces livres que je devais lire pour obtenir mon diplôme.


Quels livres lisais-tu ?
J'étudiais la littérature russe de ses débuts jusqu'à aujourd'hui. Tout cela a fait que je me suis passionné pour la Russie dans son ensemble. Et quand j'ai quitté Unbelievable Truth en 2000 j'ai passé un master en histoire, politique et économie russe, qui m'a beaucoup plu.


Penses-tu que ta passion pour la Russie ait influencé ton univers musical ?
Peut-être mais je ne saurais dire comment... Si ce n'est que c'est peut-être de là que vient ce cette sorte de mélancolie et de sobriété qu'on retrouve dans ma musique !


Musicalement on s'aperçoit que sur Simple tu reviens nettement au parti pris musical très pop acoustique qui était celui d'Unbelievable Truth à l'époque de Almost Here...
Oui parce que musicalement je pense qu'on s'était perdu sur le second album en s'éloignant du son acoustique qui était le notre sur notre premier disque.


Pour toi c'était vraiment l'identité du groupe ?
Oui, pour moi le son était vraiment dans cette sorte de nudité et de sentiment d'espace que j'avais pu trouver, plus jeune, dans les albums de Talk Talk et de Mark Hollis. Je pense que c'est dans sur ce terrain-là qu'on donnait le meilleur de nous-même.


Pourquoi avoir donc dévié de cette voie pour le second album d'Unbelievable Truth ?
Je pense que c'est parce qu'on était assez frustré de la façon dont les choses se passaient. Oui, on était frustré, en colère, et on a donc pensé que ce serait bien de donner vie à ça sur des morceaux plus électriques comme "I Can't Wait", "Pedestrian" ou "Agony". Mais lâcher cette frustration ne s'est pas révélé être l'exutoire espéré !


Lorsque tu as quitté Unbelievable Truth tu envisageais toujours de continuer à faire de la musique et à sortir des albums d'une manière ou d'une autre ?
Non, parce qu'à l'époque j'étais un peu fatigué par tout ça. Je n'étais vraiment pas convaincu d'être assez bon pour m'y remettre un jour. J'ai donc sincèrement cru que la musique c'était fini pour moi, qu'on ne m'y reprendrait plus, mais comme tu le vois là aussi j'ai échoué !

De quoi parlent les chansons de cet album solo ? Abordent-elles les mêmes thèmes que les albums d'Unbelievable Truth ?

J'ai commencé à écrire ces chansons vers 2003-2004. J'avais quitté le groupe, je venais de rompre avec la personne avec qui j'étais depuis plusieurs années donc toutes ces chansons parlent d'essayer de se confronter à ce qui s'est vraiment passé, au pourquoi ça n'a pas marché, et à l'obligation de retrouver un équilibre dans ma vie. Une raison d'espérer. Il y a donc aussi des chansons optimistes comme "Simple". Tout cela donne un album assez personnel. Pour moi la musique l'a toujours été. J'ai commencé à écrire des chansons parce que ça m'aidait à comprendre ce qui se passait dans ma tête, comme une forme d'auto thérapie instinctive. Je n'écris jamais une chanson pour intéresser quelqu'un d'autre que moi !


J'ai souvent l'impression que tes textes parlent de foi. De quel genre de foi s'agit-il ?
(Soupir) C'est une question difficile... Disons que je suis en quête de réponses...


Tu cherches le sens de tout ça ? Une morale ?
(Soupir) Oui, je ne sais pas. C'est intéressant de voir que tout ça ressort parfois dans mes chansons. Pendant que j'écrivais ce disque il y a un moment où je me suis penché sur le christianisme, je lisais des choses...


La Bible ?
Oui !


Tu es arrivé au bout ?
Non ! Je n'ai malheureusement pas réussi !


Donc la religion t'intéresse ?
Oui, mais pas tout le temps, c'est par période ! Tu sais, certains des plus grands écrivains russes, notamment Dostoïevski, se sont intéressés au christianisme. Et pour eux c'était moins une religion qu'une source spirituelle. Les gens en proie à un certain désespoir y cherchent souvent des réponses. Donc voilà, tout ça m'intéresse. Et c'est de la faute à Dostoïevski !


Dans "Twist Of The Knife", un de tes nouveaux morceaux, tu chantes "I don't want the world to change". Que veux-tu dire ?
Attention ! Ne va pas croire que ça veut dire que je suis un ultra conservateur. De toute façon le propos de cette chanson n'est pas politique. ça fait un bail que j'ai abandonné l'idée d'écrire à propos de la politique parce qu'à chaque fois que j'ai essayé le résultat ne me semblait pas satisfaisant.


Par exemple, il parait que "A Name", issu du deuxième album de Unbelievable Truth, est une chanson politique...
Oui, j'ai écrit cette chanson pendant que nous étions en train d'enregistrer Sorrythankyou. A l'époque il y avait la guerre du Kosovo et cette chanson parle donc de Milosevic et de ce qui se passait là-bas à ce moment-là. La musique est de Nigel. C'est une bonne chanson. Mais j'ai arrêté d'écrire ce genre de chansons. C'est trop compliqué. Parce que tu dois dire les choses en passant par des chemins de traverses, et pas frontalement, sinon la chanson perd toute sa force. "Twist Of The Knife" n'est donc pas une chanson politique, mais au contraire une chanson personnelle. Quand je dis que je ne veux pas que le monde change, je veux dire que je ne suis pas prêt à faire face à tous les changements qui peuvent survenir dans la vie. On n'est pas loin de ce que je chantais déjà dans "Almost Here".



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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 02:09
Simple (man) ?



Il y a deux grands types d'hommes dans la vie, d'un côté les futuristes, les modernes, les fascistes, les cyborgs, les rock stars : ceux qui font l'éloge de la névrose, de la conquête, du pouvoir, de l'outil et n'acquièrent jamais satisfaction ; de l'autre les humanistes, moines : ceux qui font l'éloge du zen, du lâcher prise, du très peu pour moi, je vais bien ne t'en fais pas et tempèrent leurs moi. En gros il y a ceux qui veulent changer le monde, et l'homme, et ceux qui ne le veulent pas. Andy Yorke fait partie de cette deuxième catégorie d'hommes-là.


Comment pourrait-il en être autrement quand on a comme grand frère Thom-fut-un-temps-Paranoïd-Androïd-Yorke ? C'est ce que cette longue interview avec le petit frère cherche un peu à déterminer. Personnellement j'ai toujours été fasciné par Radiohead. Une autre façon de dire que j'ai toujours voulu être Thom Yorke. Enfin quand j'avais 17 ans. Et les murs (qui ont des oreilles) s'en souviennent. Mais aujourd'hui, je ne suis pas rock star, ni rock critic, je suis journaliste musique, et pas en haut de la pyramide, qui plus est sans pseudo fantasmatique ni quête esthétique visionnaire derrière laquelle me drapper. "Je suis un homme. Quoi de plus naturel en somme." Et je pense qu'entre autres raisons c'est pourquoi aujourd'hui l'œuvre du très Simon & Garfunkel Andy-je-ne-suis-pas-un-héro-Yorke a une place spéciale dans mon cœur.


J'ai rencontré l'ex-leader d'Unbelievable Truth durant l'été 2007. Le temps a passé. Je ne sais plus si c'était avant ou après son concert du 25 juillet au Divan du Monde. Concert ouvert par le folk divin des sœurs jumelles de Taxi Taxi ! dont j'attends toujours le premier album. Je me revois marcher jusqu'à l'hôtel d'Andy. Un hôtel tout ce qu'il y a de plus simple comme moi j'aurais pu en louer avec mes maigres revenus si j'avais fait halte dans une ville étrangère. Je me revois écraser ma clope, repenser à quelques souvenirs perso liés à la musique de ce trio pop-folk qu'Andy formait avec Nigel Powell (batterie, claviers, choeurs) et Jason Moulster (basse, choeurs). La douce mélancolie de leur premier album arrivée en 98 à point nommé après la bourrasque Ok Computer. Leur concert un an après à L'abordage d'Evreux. Les gens rentrant chez eux comblés en chantant tout haut le refrain lancinant de "Buildingt" ("Say what you want, say what you want..."). Et moi pareil, dans ma tête.


Je me revois écrasé ma clope et regarder cet hôtel bête comme chou. Il faisait assez terne ce jour-là. Froid presque. Je me rappelle. On était en juin. Bizarre. Du froid en juin. Oui, c'était même précisément le 24 juin 2007. La veille Andy était déjà venu une première fois sur Paris pour présenter ses nouvelles chansons au Trabendo. Ce soir-là je n'y étais pas. J'avais loupé un chouette groupe que j'ai découvert depuis : Au Revoir Simone. Et donc voilà, après avoir échangé quelques mails et textos avec lui, j'étais venu le cueillir dans son hôtel le lendemain de son concert, juste avant son retour à Londres, pour lui poser quelques questions sur son premier album solo, Simple, qui sortira finalement un an plus tard, le 14 juillet 2008, mais aussi sur lui, tout simplement. Je le revois parler lentement, avec plein de silence dans la voix, monacal, et un peu de gène. Comme moi du coup.












"du mal à me croire capable de devenir un vrai songwriter"


"très heureux de ne pas avoir choisi entre le russe et la musique"



Bonjour Andy. A qui dois-tu ton premier contact avec la pop music ?
Pour tout dire à mon frère parce qu'il a 4 ans de plus que moi !


Tu lui empruntais ses CD ?
Oui, j'ai fait ça pendant un certain temps jusqu'à ce qu'ils me disent qu'il était temps que j'achète mes propres CD ! Petit à petit j'ai donc développé mon propre rapport à la musique. Peut-être que j'aurais découvert la même musique sans lui et que je me serais aussi mis à en faire par la suite, mais quand j'étais jeune c'est lui qui m'a insufflé le truc.


Tes parents écoutaient de la musique ?
Non, pas vraiment. Je ne peux pas dire qu'il y avait de la musique à la maison.


Alors, quels groupes as-tu découverts en piochant dans la discothèque de ton frère ?
REM et Tom Waits. Et en 1987 mes deux premiers vrais concerts c'était eux : REM et Tom Waits. J'ai vu REM avec un ami et Tom Waits avec mon frère.


Deux grands souvenirs ?
Oui, fantastiques. Prendre le bus à 15 ans pour voir un concert à Londres est une expérience formatrice. D'un seul coup tu te sens grand ! En plus j'ai la chance que ces deux groupes soient devenus des "classiques". Pour commencer, il y a pire comme concert !


Et vu que ton frère était déjà un vrai passionné de musique, pratiquant qui plus est, ça n'a pas été pas dur pour toi de développer ton propre rapport à la musique ?
La musique m'a très tôt intéressée, j'en écoutais beaucoup, je me nouais d'amitié avec de vrais fans de musique, mais je me suis mis à écrire mes propres chansons sur le tard. Et là-dessus je dois beaucoup à mon ami Nigel. Lui compose depuis qu'il a environ 8 ans, il a senti que j'avais un talent de songwriter qui ne demandait qu'à sortir et il m'a toujours poussé dans cette voie. J'ai appris des rudiments de guitare rythmique quand j'étais à l'école primaire mais ça ne suffit pas si tu veux te lancer à écrire tes propres chansons. Je me suis donc mis à tout réapprendre proprement depuis le début. Mais j'avais du mal à me croire capable de devenir un vrai songwriter. Et c'est vrai que c'est sans doute dû en partie au fait qu'à ce jeu-là mon frère était déjà loin loin devant moi.


Thom devait être plus confiant en son potentiel musical. Il parait qu'il a très tôt rêvé de devenir une rockstar...
Je ne sais pas... Enfin je ne peux pas parler pour Thom mais je ne pense pas qu'il souhaitait particulièrement devenir une rockstar...


Toi, tu n'as jamais eu ce genre de rêve ?
Non. J'ai toujours voulu composer de la musique, ma musique et je ne sais pas si... Encore aujourd'hui je me demande pourquoi j'ai quitté le groupe et pourquoi je continue à faire de la musique.


Justement, pourquoi avoir arrêté l'aventure Unbelievable Truth en 2000 ? Est-ce à cause du manque de succès ou de problèmes internes au groupe ?
(Soupir) Le manque de succès n'a évidemment rien arrangé, mais en fait tout cela est plus dû au fait que j'avais l'impression de ne plus avoir les choses sous contrôle et j'ai pris peur.


Il paraît que tu avais déjà quitté le groupe en 96, avant la sortie du premier album, parce que tu avais peur de t'engager pleinement dans ce qu'impliquait la vie de groupe...
Oui, c'est pour ça que je suis en grande responsable de la fin du groupe. Les gars auraient bien aimé que je sois plus fort, que je prenne les choses en main comme un vrai leader sait le faire, mais je n'en étais pas capable. Aujourd'hui, je suis plus à même de faire face à ces responsabilités parce que j'ai mûri et que j'évolue désormais sous mon nom. En plus aujourd'hui, j'ai un vrai boulot. Du coup je ne suis pas obligé de réussir musicalement. Aujourd'hui la musique ce n'est que du bonus.


C'est un atout pour toi de ne pas consacrer tout ton temps à la musique ?
Musicalement, pas vraiment, parce que je serais plus productif si j'y consacrais tout mon temps, mais ça me permet d'allouer du temps à mon vrai travail qui est directement lié à mon autre grande passion : la Russie.


Quel est ton vrai travail ?
Je suis consultant Russe au Royaume Uni. En gros, je donne des conseils à des sociétés internationales désirants faire du business en Russie. Je fonctionne donc comme si j'avais deux carrières et je suis très heureux de ne pas avoir choisi entre le russe et la musique. Je trouve mon équilibre là-dedans.


(Suite.)



Merci au fan-site Found The Road


Unbelievable Truth sur Deezer


Mon premier article sur Andy Yorke




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19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 03:50
Sex appeal















Avoir de bonnes chansons c'est bien. Avoir en plus l'identité de groupe c'est mieux. C'est ce qui a toujours manqué au quintet pop Bellegarde. Mais le 15 janvier, en concert à l'OPA sous le nouveau nom imprononçable de Temporary January, les parisiens ont montré qu'ils avaient trouvé la solution : revenir en format guitare-basse-batterie avec à bord une femme fatale au nom tout aussi imprononçable.


Il n'y a parfois rien mieux qu'un trio guitare-basse-batterie. J'en refaisais récemment l'expérience. Un ami me faisait découvrir ce groupe, Little Barrie. Quelle joie ce groupe ! Juste guitare-basse-batterie donc, chant et chœur, mais quel pouvoir ! Quand les bons ingrédients se rencontrent, quelques gouttes suffisent. Ils ont le son, la voix, les accroches mélodiques, tout roots, sixties, garage. Le trio, voilà, indémodable, les fondamentaux. D'ailleurs en 2008 quels CD ont particulièrement trusté ma platine et continueront en 2009 ? Le premier The Subways, le premier BRMC (et Rhesus aussi, Talia aussi, si, j'insiste), inexorablement. Rien de révolutionnaire, mais deux trio guitare-basse-batterie qui vont droit au but. Mais bon l'alchimie de groupe ne se trouve pas dans les paquets Bonux. Longtemps, pour cette raison, je n'ai jamais su trop quoi dire de Bellegarde. J'aurais aimé : leurs chansons étaient classes, leur leader un ami. Mais ça ne sortait pas. Et je ne compte pas la maigre chronique de leur premier EP que j'avais réussi à placer en 2007 dans le magazine Longueur d'Ondes. Cette histoire de "Cure avec un stetson sur le crâne", hum, pas fameux. Je n'avais pas de déclic de plume parce qu'il leur manquait ce truc clé : l'identité de groupe. "Ses ailes de géant l'empêchent de marcher" dit Baudelaire dans L'albatros. Bellegarde c'était ça. Trop de monde à bord pour l'envol. Depuis des têtes sont tombées et ça leur va bien.


















C'est ce que je me dis ce 15 janvier en m'avançant vers la scène bière à 5 euros en main (vive l'OPA). Leur nouveau nom sonne mal (Temporary January, essayez de prononcer ça pour voir) mais sur scène, devenu trio, les ex-Bellegarde font désormais corps. C'est bien simple, de tout le set, je n'ai pas pu détourner mon regard de la scène. Je n'arrêtais pas de taper du pied et de trépigner de la tête. Entre les morceaux j'hasardais un regard vers des amis, genre pincez-moi je rêve ! Elise : "Ils jouent comme s'ils réinventaient la pop !" Greg : "On dirait un mélange de Pixies et de Steely Dan !" Mathieu : "Ce "Last morceau" est très Daft Punk !". Je ne rêvais pas. Jérôme "Scott Of The Antartic" Pichon, jeu de gratte et voix de velours nickel, a été égal à lui-même : tout en tension intérieure indie rock / no-wave. Trop en retrait ? C'est tout lui : il a beau être le chanteur-guitariste, le songwriter majeur, l'instigateur du projet, il n'assume pas à fond le leadership, comme s'il avait peur de faire l'Artiste. C'est le genre à vous annoncer une cover de Crystla Skulls, superbe, comme s'il annonçait le décès de son chien. Mais maintenant ce n'est plus un vrai problème pour nous car dans un trio ces charges-là sont mieux réparties et question soutien, il est soutenu. Limite joyful derrière ses fûts, ce soir Stéphane "Ricky Hollywood" Bellity c'était Ricky ou la belle vie : le liant, le chef d'orchestre, la touche de lait pop. Et puis last but not least, il y a eu Sylvia Hanschneckenbühl. Ah, cette Sylvia Hanschneckenbühl : basse véloce, œillade Albator derrière cheveux noirs de geai et chant dominateur aux accents germaniques, clairement this is the girl. Transfuge de La Féline, son sex appeal mi D'Arcy mi Kim Deal cartonne dans Temporay January.


















"I Can't Breathe", "Celebration Time"... Leurs compos sont sculptées, magnifiées par le parti pris guitare-basse-batterie. Et avec cette bassiste, Sylvia, c'est con à dire, mais elles vont d'autant plus me rester dans le crâne. Son interprétation charnelle, tellurique et distanciée de "God Sent Me Back", ça ne s'oublie pas comme ça. Elle a fait monter le mercure. Après la demie heure de set, devinez sur quoi portait le premier commentaire de mes potes ? Pour ceux que ça botte, la miss sort un album en mars, Sylvia Does Not Sing Christmas. Un titre est en écoute sur son Myspace. Ça parle de boules, mais toujours pas de Noël. Cette bassiste au nom maléfique (on s'étrangle à tenter de le prononcer) n'écrit pas que d'"ultra violent love songs". Elle est aussi "vaguement photographe". Peu fan de portraits (vous avez dit misanthrope ?), elle prend plutôt des bâtiments industriels lorrains laissés à l'abandon. Bâtiments dans lesquels elle voit des sortes d'églises. Bref, tout ça pour vous dire que ce groupe a beau venir de mon entourage (et cette proximité, question rêve, c'est plus un inconvénient qu'un avantage), il me procure une étincelle de rêve. J'ai envie de tenir son album dans mes mains, de voir ce qu'ils vont raconter sur 12 titres, les pépites enchaînées, l'univers développé. Je prie le trio de rester dans cette voie. Soudé. Temporay January donc. (Ex-Bellegarde). Mais ne retenez pas ce nom, ils vont bientôt en changer.



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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 00:38
Manitoba ne répond plus










"moi et le cinéma... "



"Jeune et con, c'était bien..."




Une dernière question. La dernière fois que nous nous sommes entretenus c'était à la sortie d'Obok et vous m'aviez dit que vous étiez plus réceptif des yeux que des oreilles.
C'est vrai.


Du coup je me demandais si vous aviez déjà pensé faire un film.
Alors, d'abord je suis dans l'image depuis très longtemps, photos et images animées, parce que je suis de l'école colleuse, monteuse, chutier et tout ça, mais voilà je ne suis pas écrivain. Je suis partiellement écrivain parce que j'ai acquis une très belle langue fertile et que je maîtrise complètement au niveau du style, mais je n'ai pas cette maestria des Stendhal ou des Zola qui eux sont à fond dans le narratif et racontent de grandes sagas avec des personnages et tout. Les histoires me passionnent mais je n'ai pas cette composante pour en pondre. D'ailleurs tous les écrivains ne l'ont pas. Aragon, par exemple, écrivait très bien, et des textes assez longs, mais il ne se passe rien dans ses textes. Pareil pout Robbe-Grillet ! Il écrit très très bien, c'est très classique, très beau, mais bon, quid de ce qu'il y a à l'intérieur.


Et donc vous et le cinéma ?
Et donc moi et le cinéma. Oui, j'y ai souvent songé. Je suis un très bon cadreur, je saurais très bien diriger les comédiens, je sais exactement quels angles de vues je veux, le montage, j'ai tout dans la tête. J'ai tout sauf l'histoire. Voilà, de la même manière qu'aucune idée de roman ne me vient aucune idée de scénario ne me vient. Ce qui est un peu gênant. Et je ne lis pas vraiment des trucs qu'il m'intéresserait de tourner ou de mettre en scène, donc voilà. Mais là, récemment, je suis tombé sur un ouvrage, je ne vais pas dire le titre, mais c'est la première fois où je me suis dit : "C'est trop exactement ce qu'il faudrait que je mette en scène." Tiens, je vais d'ailleurs te donner cette l'info comme tu en auras une inédite : dans mes proches, dans les gens que j'aime bien et qui m'aiment bien il y a Enki Bilal.


Qui avait fait la pochette du tribute album Route Manset...
Exactement. D'ailleurs ça me rappelle qu'il faut que je lui envoie mon nouvel album, à moins qu'il ne l'ait déjà. Et quand je suis tombé sur ce roman qui est un texte très peu connu d'un auteur connu, je me suis vu le tourner. Je voyais où le tourner, pas dans la ville mythique dans laquelle l'histoire prend place mais dans une autre un peu moins mythique, un peu moins connue mais qui a je crois une configuration géographique similaire à ce qui est décrit dans le livre. Donc je me suis dit que j'allais peut-être parler de tout ça à Bilal. Je ferais bien ça avec lui pour obtenir un truc à la limite entre le dessin et le tournage. Tu vois ? Je ne vois pas trop quelle collaboration on pourrait avoir mais il est très proche de moi par certains côtés, par sa vision esthétique, son trait abrupte et peut-être aussi son côté slave, cette sorte de secret, de froideur. Donc voilà j'ai ça en tête. J'aurais 20 ans de moins, je serais déjà en train de le tourner. Mais faire un film c'est des années de travail, c'est débloquer des budgets auprès d'untel et d'untel... En même temps, ce texte est tellement beau, tellement inconnu ! Les scènes sont un tel nectar ! Les personnages m'émeuvent tellement et c'est tellement la démonstration de tout ce qui n'est plus enseigné, de tout ce qui va disparaître, que voilà.


J'allais oublier : connaissez-vous Saez ? Je vous parle de lui parce que dans son dernier album, Varsovie / L'Alhambra / Paris, est un triple album et qu'il y a dessus un morceau intitulé "Je suis le Christ". Donc voilà, ça m'a fait penser à vous et votre inaugural "Je suis Dieu" à l'époque d'Animal on est mal. Je me suis dit : peut-être que Saez œuvre dans une monstruosité qui était la votre à vos débuts, et que donc peut-être que cet auteur-compositeur-interprète vous intéresse. Tenez, voilà le disque en question.
Je n'ai pas écouté cet album-là mais je connais son premier truc. Mais oui, ce Saez, je pense que c'est un auteur qui a du matos. Et ce disque, c'est comment alors ?


Je ne dirai pas que je trouve ça fantastique mais comment dire, je ne dirai pas que c'est nul. Il y a indéniablement de la maladresse chez Saez, beaucoup même, mais je trouve qu'à certains moments, il y a des trouées, des fulgurances que peu atteignent, ce genre de trucs qui font que je n'arrive pas à ne pas m'intéresser à lui.
Musicalement c'est comment ?


Là, très folk acoustique, très nu.
Et les chansons sont bien ?


Il y en a quelques-unes 6-7, pas plus.
Ce n'est pas Murat, quoi.


Murat ?
Oui, parce que Murat a de bonnes chansons. Saez, il a quand même l'air d'avoir de l'inspiration. "Jeune et con" c'était beau. Là, c'est moins beau ?


Il y a du déchet. Et c'est moins rock que "Jeune et con".
En gros, il aurait dû faire un seul album avec ces trois-là.


Sans doute. Je ne sais pas.
Et la voix est bien ?


Très geignarde, affectée.
Ah bon ? C'est dommage. C'est ce qu'on m'a dit d'ailleurs.


L'album, je vous le laisse si vous voulez. Je l'ai en double.
Merci, je suis assez curieux. C'est un des rares auteurs qui me rend un peu curieux. Parce qu'il est atypique. "Jeune et con" c'était bien, ça rentrerait dedans et puis le mec ose faire un triple album, il faut le faire. En plus il avait déjà fait un double album avant, non ?


Oui. Vous vous avez travaillé comme parolier pour Raphaël. Et c'est marrant - je pense à ça, là - parce que Saez et lui ont débarqué en même temps avec le même genre d'univers pop-rock rebelle...
Oui, c'est vrai que c'est sorti en même temps que Raphaël.


Mais ensuite tous deux ont pris des voies différentes. Raphaël a rencontré le succès en virant plus folk, chanson, soft et Saez s'est marginalisé en virant plus rock, expérimental, mégalo. C'est un peu comme s'ils étaient devenus l'envers l'un de l'autre...
Ce qui me dérange chez Saez - je le vois là en regardant les photos de l'album que tu m'as donné - c'est son rapport à l'image. Autant la photo où il baisse les yeux ça va encore, autant celle où il regarde fixement l'objectif, non, ça ne va pas. Et toi sinon, tu arrives à t'en sortir ?



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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 23:14
Manitoba ne répond plus









"Batman n'arrive pas à la

cheville d'Hergé !"


"depuis qu'on sait qu'il n'y a

rien sur Mars on n'a plus que nos yeux pour pleurer"



J'ai lu dans Rolling Stone que vous vous étiez récemment aperçu que vous aviez fini par rentrer vous-même dans votre univers...
Ça peut sembler à souligner, à mettre en gras, avec des ricanements du lecteur peut-être, mais oui, c'est vrai que maintenant je suis assez admiratif de mon oeuvre et de mon parcours. Je suis mon premier fan, non pas de la musique parce que je ne sais pas si j'aurais acheté mes albums et si j'aurais vraiment apprécié ce genre de trucs un peu complexes, mais je suis quand même aficionados du personnage, oui, de l'itinéraire, de son côté pur et dur, irréductible...


Gaulois ?
Non, teuton. Parce que c'est plus sévère. Et puis gaulois ça a été tourné en grotesque. Voilà quand on a remplacé Tintin par Astérix c'était déjà le début de la fin. On le sait, bon.


C'est-à-dire ?
C'est-à-dire que la BD emblématique d'aujourd'hui c'est Astérix. Les films qui on coûté on ne sait combien de centaines de millions de dollars c'est Astérix, qui, comparé au raffinement des images et des aplats de couleurs d'Hergé, est d'un populisme, d'une vulgarité et d'une pauvreté... Tenez, puisque vous faites un long article et que vous avez la place, j'aimerais que vous ayez le temps d'aller chercher sur Internet la reproduction de la couverture de la deuxième BD de Jo et Zette intitulé Le Manitoba ne répond plus. L'avez-vous vu ?


Oui.
Elle est stupéfiante ! J'en ai écrit un texte de deux pages que je pensais mettre sur le communiqué de presse du CD mais finalement je ne l'ai pas mis. On voit les deux gosses de dos, tous les deux en socquettes et il y a le robot fou qui se lève et puis le savant à terre, c'est d'une poésie narrative et d'un ésotérisme que tous les Batman d'aujourd'hui n'auront jamais ! Ni même les imbécillités d'Harry Potter ! Tout ça, en terme de poésie, ça n'arrive pas à la cheville d'Hergé !


Vous lisez des BD ?
Non, j'en vois juste quelques-unes. Il y a de très bons dessinateurs mais en général ils ne sont pas tout jeunes, ils sont tous à peu près de ma génération. C'était Sempé par exemple. Ce qu'il fait ce n'est pas de la BD mais quand même. Kiraz aussi, quelle élégance.


Dans un autre style, de cette génération, il y a Siné qui vient de lancer Sine Hebdo...
Siné je suis beaucoup moins fan. Moi j'ai toujours été contre Charlie Hebdo. J'ai horreur de tout ça, c'est l'univers de la communication, de l'opportunisme, ça ne m'intéresse pas du tout. Là on parlait de BD, on parlait d'une sorte de création d'oeuvre.


D'ailleurs, à propos de BD, votre oeuvre est traversée de références SF. Quel est votre rapport à cette littérature ?
Là encore, je remercie mon frère aîné. Il faudra lire Les Petites bottes vertes, j'y parle beaucoup de mon frère qui est quelqu'un d'assez magistral. C'est mon aîné de quatre ans et je l'ai toujours regardé avec une espèce de distance admirative. Il jouait au bridge, tous ses copains jouaient au bridge. Il sait tout sur tout mais ce n'est pas Monsieur Je-Sais-Tout. Il sait tout quand on le lui demande et il sort le truc en ricanant, en déconneur : il est brillant. Eminemment brillant. Et bonhomme en même temps. Gentil. Et de la même manière qu'il m'a abreuvé de musique classique parce qu'on était dans la même chambre et que j'étais donc bien obligé d'écouter les trois plombes de Tchaïkovski ad libitum et bien il m'a malgré lui initié à la science-fiction. Parce qu'il avait toute la science-fiction de l'époque, la collection Fleuve noir qui était un petit peu grand public et une autre qui s'appelait Rayon fantastique avec des textes sublimes d'Isaac Asimov jusqu'à Dune. Dune était un très beau texte mais à mon avis il a marqué la fin de cette double décennie de fiction qui avait cette ingénuité que tu m'attribuais tout à l'heure, c'est-à-dire cette sorte d'infantilisme...


Cet art de la parabole ?
Oui, c'est-à-dire que ces écrivains disaient des choses en y croyant alors que c'était des choses d'une imbécillité, enfin d'une simplicité qu'on n'oserait plus aujourd'hui. Leurs livres sont tout du long teintés d'une grâce, d'une intelligence, d'une poésie, justement parce qu'il y a cette innocence de la non connaissance. Je reviens aux Petites bottes vertes que tu n'as pas lues. A deux-trois endroits j'y dis que c'était des époques d'opacité contrairement à la transparence d'aujourd'hui. C'est cette transparence qui fait beaucoup de mal Le fait de savoir dans beaucoup de domaines tue tout. Cette science-fiction nous faisait rêver parce qu'elle ne savait rien sinon les monstres à tentacules, les robots et les planètes spongieuses bouffeuses d'hommes. Or maintenant on sait qu'il n'y a rien sur Mars et sur la Lune il n'y a rien. On n'a plus que nos yeux pour pleurer.


Vous aimiez aussi des dessinateurs de SF ?
Oui, il y avait Forest, immense illustrateur qui dessinait des filles merveilleuses ! J'ai d'ailleurs écrit un très beau titre qui raconte une sorte d'histoire d'amour entre un homme et une vénusienne. Ça s'appelle "Sur la lune on danse". Je l'avais faite avec des samples. Je la filerai peut-être à Alain. Oui, je lui filerai "Sur la Lune on danse", il m'en ferait un truc extraordinaire !


Il n'y a pas longtemps je l'ai vu en concert dans un festival et quelle allure, quelle présence !
Ah oui, moi je l'ai vu à l'Olympia de Paris et c'était phénoménal ! Phénoménal !


Il démarre avec "Comme un lego" et ça y est, on est à genoux.
Ah mais je vois que tu es un fidèle parmi les fidèles, ça y est, c'est bien. Mais alors un fidèle qui n'a pas lu Les Petites bottes vertes ! C'est peut-être juste parce que Gallimard ne te l'a pas envoyé. Ou peut-être aussi que, comme tu l'as si bien dis tout à l'heure en parlant de paraboles, tu n'as tout simplement pas envie d'entamer certaines choses. Mais rassure-toi je reste tout de même elliptique dans Les Petites bottes vertes.


(Suite et fin.)


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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 00:03
Noirceur âme sœur




"plutôt l'excès des poètes maudits que la tiédeur des chanteurs du quotidien"


"La tristesse durera peut-être toujours, mais pas le malheur"




Sur Perdition tu te fais très sérieux, premier degré et maniéré dans ton approche de l'échec des relations humaines. Ne t'es-tu jamais dit que tu allais parfois trop loin dans le côté "poète maudit" ?
Je m'en tape. J'ai mis beaucoup de recul dans ces chansons, simplement pour ne pas devenir complètement fou, mais aussi pas mal d'impudeur dans les sentiments pour faire l'album le plus sincère possible. J'aurais été "acteur" si j'avais chanté autre chose, ou si je l'avais chanté autrement. Je préfère de toute façon l'excès des "poètes maudits" à la tiédeur des nouveaux chansonniers du quotidien : les premiers m'exaltent, les seconds m'emmerdent.


A propos de poètes, sur Myspace un internaute t'a comparé à Lautréamont. Ça va quand même cherche loin là, non ?
Oui, parce que je ne suis pas un poète, je fais des chansons, et c'est un art mineur, comme dirait l'autre. Et puis (honte ou gloire à moi ?) je n'ai pas lu Lautréamont ! Si tu le connais, peux-tu lui demander de m'envoyer son disque ? Non, sans blague, il faut vraiment que je lise Maldoror.


Dans Poésie I, Isidor Ducasse aka Lautréamont écrit : "Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme garde malade. C'est le poète qui console l'humanité ! Les rôles sont intervertis arbitrairement. Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur." Que cela t'inspire-t-il ?
Pour ce qui est de "poser", je viens de répondre. Pour le reste, je suis à moitié d'accord. Le poète console l'humanité car ce qu'il chante peut servir de baume à tous ceux qui ressentent des forces comparables, à tous ceux qui voudraient les exprimer pour s'en libérer mais ne savent pas les mettre en mots ou en musique. Mais l'humanité console le poète, de par le simple écho qu'elle lui renvoie. Ou alors il faudrait être Chateaubriand, peintre sans coeur de sentiments exaltés qu'il ne ressentait pas. Mais le plus souvent, le poète ressent ce qu'il écrit, et si le lecteur, l'auditeur, reçoit ce message, il va vers le salut. Ou pas.


Dans Poésie II, à fond dans sa croisade anti-poésie, Ducasse dit aussi : "La science que j'entreprends est une science distincte de la poésie. Je ne chante pas cette dernière. Je m'efforce de découvrir sa source. A travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs de billards distingueront le développement des thèses sentimentales. Le théorème est railleur de sa nature. Il n'est pas indécent. Le théorème ne demande pas à servir d'application. L'application qu'on en fait rabaisse le théorème, se rend indécente. Appelez la lutte contre la matière, contre les ravages de l'esprit, application." En tant que biochimiste, cette conception scientifique de l'art (ou artistique de la science) te parle-t-elle ?
Ouch ! Je dois m'avouer beaucoup plus organique que ça. Mais j'irai plus loin que Ducasse dans cette analyse : pour moi, en musique, le théorème n'existe pas (je m'engueule assez souvent avec mon guitariste à ce sujet). Je ressens une émotion, je laisse venir les mots et la musique, puis je les organise tant bien que mal pour qu'en rayonne le plus de beauté possible, même au cœur de la laideur, selon un procédé qui m'échappe, et qui ne fait en tout cas appel à aucune science. Ceci dit, j'utilise peut-être un théorème sans le savoir. Oui, en fait, c'est ce que Marc se tue à me dire. En tout cas, je ne m'efforce pas de découvrir quelque source que ce soit, ni de réfléchir aux théorèmes de l'art et à leurs applications, je veux rester beaucoup plus instinctif que ça. Ma convergence entre science et art, je la place ailleurs, d'abord dans les métaphores scientifiques que la vie ne cesse de m'envoyer dans la gueule et que je mets donc forcément dans mes chansons, ensuite dans un projet scientifico-mystico-artistique que je garde dans un coin du cerveau, et que je bâtirai... aux jours meilleurs ?


Ta bio rapporte qu'à 25 ans tu étais "plus écartelé que jamais entre tes obsessions musicales et bio moléculaires". Mais finalement n'y a-t-il pas pour toi de vrais atomes crochus entre rock, poésie et biochimie ?
Oh que oui ! Conceptuellement, visuellement, la biochimie est poétique. Et puis mes premières amours étaient de belles biochimistes ! De toute façon, nous sommes faits de biochimie et la musique, pour aller au-delà du rock, doit transcender ça, nous faire oublier que nous ne sommes faits que de ces ondes, ou nous aider à découvrir des ondes que la science ignore encore.


Dans mon esprit la biochimie se rapproche d'un univers ou d'une pratique alchimique. J'y vois du morbide et du métaphysique (regarder au microscope des cellules faner comme des fleurs) mais aussi du miracle et du sentiment de toute puissance (dans ce détachement dans l'observation du vivant). Est-ce cela qui te plait dans la biochimie ?
Ecoute, ça devient flippant de voir que tu connais tout ça de moi. Tu me diras, je n'avais qu'à pas mettre ces infos sur mon site. Pour te répondre quand même, non, ce n'était pas ça qui m'a poussé dans les bras de la biochimie, c'est un élan plus humaniste. Je voyais là un moyen de guérir tellement de choses. J'y crois encore, même si certaines illusions adolescentes ont, pour le coup, fané. Je dis donc "non" pour le côté morbide et le sentiment de toute-puissance, mais "oui" pour le côté métaphysique, parce que la connaissance de ces mystères-là vous en ouvre d'encore plus grands.


Avec Perdition, dit ta bio, tu aurais construit un "monument définitif" à cette tristesse qui "recouvre tout". Et tout à l'heure tu as dit que ce disque t'avait "achevé". En même temps, comme l'a dit Van Gogh, "La tristesse durera toujours." Aura-t-on donc à coup sûr un successeur à Perdition ?
Pour la première fois, je ne me projette pas dans un prochain disque. Sincèrement, je suis vidé, d'ailleurs je n'arrive plus à écrire pour moi, ce qui ne m'était jamais arrivé, et j'écris un peu pour les autres, ce qui ne m'était jamais arrivé non plus.


On peut savoir pour qui ?
Non, je peux juste révéler qu'il ne s'agit pas d'un travail d'auteur-compositeur complet, juste de la musique pour quelqu'un, juste des textes pour quelqu'un d'autre. Donc voilà, pour le moment, j'attends surtout d'en découdre sur scène, j'ai fourbi les armes, il faut qu'elles servent. Et surtout cet album te paraît noir, je n'ai rien fait pour empêcher qu'il le paraisse, mais il est gonflé d'espoir. Il parle presque autant de rédemption que de perdition. De délivrance autant que d'enfermement. De retrouver l'innocence perdue. De construire des palais. De faire revivre des fantômes. De trouver de l'or ensemble. De faire valser les pleurs. De faire pousser des fleurs sur les fumiers aux cadavres. Tout ça... La tristesse durera peut-être toujours, mais pas le malheur. Hugo disait, lui, que la mélancolie était le bonheur d'être triste : on peut d'ailleurs être triste et heureux, et cette mélancolie-là, je l'aime.



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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 01:56
Noirceur âme sœur



"
Même en caleçon, Robert
Smith resterait un mythe"


"
Love will tear us apart, c'est
sûr, l'Amour ne fait que ça"


Si on se penche maintenant du côté anglo-saxon il est clair que ton premier amour musical est The Cure. Perdition en porte encore les traces. Tu ne te résous pas à ne plus creuser cette "veine" ?
Disintegration me hante depuis bientôt vingt ans. J'aurais beau essayer de m'en détacher, ce son, cette atmosphère, me reviendraient toujours dans la gueule comme un boomerang. J'y incorpore des sonorités et une littérature que les Cure n'ont jamais explorées, mais je ne m'en remettrai jamais, je crois. Mais ce n'est pas grave, Gainsbourg ne s'est jamais remis de Chopin et de Vian.


Es-tu un tel fan des Cure que, comme Nicolas Sirkis, tu ne voudrais pour rien au monde voir Robert Smith en caleçon ?
Bof, Sirkis a dit et chanté tellement de conneries. Même en caleçon, Robert Smith resterait un mythe. Je lui demande d'ailleurs solennellement de se mettre en caleçon, pour prouver ça au monde, et pour faire chier Sirkis.


Sur la pochette de Perdition tu figures pleine face en noir et blanc comme une sorte de vampire ou de junkie en manque. Le modèle c'est encore une fois le Bashung goth et monacal de L'Imprudence ?
Disons que la pochette du Bashung est un chef d'œuvre. A côté je fais un peu Pokemon.


Le recto de la pochette d'Aux Jours Meilleurs montrait des baraquements pittoresques. Le verso de la pochette de Perdition montre encore des façades de bâtiment. Certaines de tes chansons portent même des noms de villes étrangères. Tu sembles donc accorder beaucoup d'importance aux lieux, comme si tu revenais sur les lieux du crime flairer des souvenirs de présence humaine...
Oui, il y a de ça. Il m'arrive de voyager et de marcher pendant des heures dans des villes que je ne connais pas, dans des quartiers bizarres, qui m'inspirent en tant que tel ou cristallisent des inspirations. Si en plus ils correspondent esthétiquement à l'ambiance musicale d'un album, j'aime que ces lieux illustrent la pochette et le livret.


Le clip du premier single de Perdition, "Fucking Shit", a été tourné en Roumanie. Pourquoi ce lieu ? Pour l'humeur et la Kundérienne beauté très "post-coïtum animal triste" qui s'en dégage ?
C'est un concours de circonstance qui m'a amené en Roumanie, doublé d'une idée lumineuse du génial François Nemeta qui a scénarisé et réalisé le clip, ce n'était donc pas complètement un choix de ma part. Mais je dois avouer que tourner ce clip dans ce pays, le plus abîmé des ex-satellites soviétiques d'Europe de l'Est, celui qui a le plus de mal, avec la Bulgarie, à se relever, à se libérer des mafias, avait une cohérence parfaite avec l'ensemble de l'aventure. Et que j'y ai ressenti les impressions que tu décris. Même s'il fallait racler une épaisse couche de laideur pour voir la beauté de la chose. Là-bas, plus que "post-coïtum animal triste", on peut dire "ante-coitum animal triste".


Pourquoi avoir choisi "Fucking shit" comme premier single ? Parce que tu t'es dit que son élan rock et son refrain ordurier allait lui faire de la publicité ?
Non, vraiment, non, pas du tout. Cette chanson est née au beau milieu des autres, dans le même état d'esprit que les autres. Elle s'est trouvé avoir peut-être un refrain plus accrocheur, voilà pourquoi elle a été choisie comme "single", mais elle n'a pas été arrangée de manière spéciale pour "sonner single", ou quoi que ce soit dans le genre. Et puis je ne crois pas que ce soit le titre le plus rock de l'album, loin de là. Ni qu'elle soit ordurière. C'est un "Fucking Shit" de dépit, que je rabâche, pas une invective. C'est une chanson très romantique, je t'assure.


Il y avait du second degré et des jeux de mots sur Aux Jours Meilleurs, une floraison de goûts et de couleurs. Tu y causais mandarine, asperge et framboise, "encre mauve des papilles", "mauve essor", "or des vignes", de même qu'"étoile rouge", "herbe verte" et "vents salins d'Iroise". Sur Perdition, il n'y a plus qu'or et merde, minéraux éternels et matière putréfiée. Tu as voulu faire un album avec un univers clos sur lui-même, comme le Cheyenne Autumn de Murat et le Without You I'm Nothing de Placebo ?
Mmmmh, pour Cheyenne Autumn, je ne suis pas trop d'accord, j'y vois justement encore le Murat "qui se cherche". L'univers clos sur lui-même, je l'entends plutôt dans Dolores. Pour le Without You I'm Nothing de Placebo, oui, j'agrée la comparaison. Mais bon, cet album ne parle pas que d'or et de merde, il est aussi dédié au vivant, à la chair, au sang, et à sa sublimation en air et en alcool.


Dans tes chansons reviennent souvent les mots "anges" et "diluvien". Des restes de Murat ?
Non, c'est que je n'ai pas trouvé de meilleur mot qu'ange pour peindre la pureté que m'évoquent certaines visions d'êtres humains aimés, et que diluvien pour dire l'éternité et le flot impossible à interrompre des sentiments qu'ils m'inspirent.


"J'ai fait l'amour avec un fantôme", chantes-tu sur le refrain de "O". Ça veut dire quoi faire l'amour avec un fantôme ?
Là, ça devient un peu trop intime, Monsieur... Sachez juste qu'un fantôme est censé être irréel et mort : mais certains sont "trop vivants pour être vrais", réels, donc. Mais comme ils disparaissent aussitôt, vous pouvez en arriver à douter de votre propre santé mentale.


"O, comme ta vie s'informatise" sont les premiers mots que tu chantes dans "Echolalie". Cette phrase m'a frappée d'emblée, mettant le doigt sur cette réalité qui nous touche tous : oui, nos vies s'informatisent, et en quoi est-ce un fléau, en quoi cela nous reformate-t-il ? Cela m'a fait repenser à ce qu'avait répondu Pedro Winter, le manageur des Daft Punk, aux deux questions que lui avait posé le magazine Technikart en mars 2006. A la première question, "Comment jugez-vous l'évolution dans votre domaine ces dix dernières années ?" il avait répondu "Le courriel électronique" et à la seconde, "Comment vous êtes vous intégré à cette évolution ?" il avait répondu "En cliquant sur "relever" toutes les deux minutes, tous les jours, depuis dix ans et pour les cinquante prochaines années de ma vie." J'ai trouvé ça d'une ironie superbe car c'est on ne peut plus vrai. Voilà notre réalité à beaucoup. Cette phrase m'a aussi rappelé le devenir des relations humaines tel que Houellebecq les dépeint dans La Possibilité d'une île, tous ces individus isolés à vie et coupé du monde derrière leur ordinateur. Est-on condamné à ces rapports épistolaires par emails ? Aux amours fantômes informatisés ?
Ce livre est fantastique. Il devrait nous ouvrir les yeux. Oui, nous sommes condamnés, mais pas forcément à ça. Pour reprendre tes termes, le Daniel de Houellebecq s'est débarrassé de la merde, mais il a aussi perdu l'or. Nous sommes peut-être, simplement, condamnés à la putréfaction générale, à perdre juste l'or. Si on pouvait parvenir à l'inverse. En tout cas, le sens d'"Echolalie" est qu'il faut laisser un peu souffler les cœurs, les vents, et même la folie et les maladies mentales, parce qu'à trop se sécuriser, on s'étiole, c'est inéluctable.


C'est quoi au juste cette Perdition qui donne son nom à l'album ? Quelque chose lié à la désillusion amoureuse, genre "Love will tear us apart" ?
La plupart de mes titres ont 3, 4, 5 sens. J'en réserve toujours un à l'auditeur : il peut toujours donner au Mot le sens qui correspond à sa propre sensibilité, à son propre vécu, j'en ai des preuves tous les jours. C'est le cas de Perdition. Pour moi, c'est un barbarisme pour dire La Perte, de l'innocence, des illusions, et surtout de la présence de l'être aimé. C'est aussi la Perdition au sens propre du terme, les femmes Perdues, les lieux de Perdition où on peut s'oublier, Se Perdre, se laisser glisser vers les bas-fonds, pour voir ce qu'il y a vraiment au fond, puisque plus rien ne vous intéresse à la surface. C'est enfin pour moi aussi l'image d'un navire en Perdition, paumé en haute mer, ballotté par des vagues trop hautes pour lui, mais qui s'énerve et arme ses canons. Toi, tu peux y ajouter la désillusion amoureuse, moi pas. "Love will tear us apart", c'est sûr. L'Amour ne sait de toute façon faire que ça, déchirer. Mais ce qu'on peut vivre avant la déchirure vaut d'être vécu, et l'espoir de recoudre justifie à lui seul de continuer de vivre.


(Suite et fin.)


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10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 19:36
Noirceur âme sœur















Je suis content. Un attaché de presse m'a retrouvé pour me faire part de cette bonne nouvelle : SvenSson, un de mes chouchous au rayon chanson pop française méconnue avec Jérôme Attal et Alexandre Varlet, s'apprête à sortir son troisième album : Cyprine.


Justement j'y pensais à SvenSson. Je me demandais ce qu'il devenait. Noir, rock, romantique, son deuxième album, Perdition, m'avait retourné. Je suis allé sur Myspace. Le mec n'a pas chômé. Prenant acte du rejet qui frappe les poppeux de sa trempe, Marc (guitare), Renaud (batterie), Emilie (violoncelle) et lui sont allés voir ailleurs. Fin 2007 ils ont joué au pays des kangourous. Ils y retourneront en 2009, ainsi qu'au Japon, en Suisse, au Canada, en Belgique. C'est d'ailleurs en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Asie que sortira en avant première, le 23 février, la suite des aventures de ce toulousain biochimiste. Ça fait plaisir de le voir faire son trou là-bas. De ne pas attendre la reconnaissance hexagonale. Sûr que notre beau pays reviendra ramper auprès de lui comme un bon toutou une fois qu'elle les autres pays auront reconnu sa valeur. Chez nous Cyprine sortira en mars ou en avril. Ça lui apprendra, la France, à ne pas reconnaître ses talents qui comptent.


En attendant ma nouvelle dose de noirceur âme sœur, je me passe les quelques nouveaux titres en ligne sur sa page. Ils promettent (beau l'étourdissant et tubesque Gô-Nô-Gô). Toujours dans cette veine de vilain petit canard "french new-wave", de Cure au sang slave et à "la langue de cobra". On peut y découvrir "Initials PJ" son habile mash-up d'"Henry Lee" et d'"Initials B.B.". Son troisième, après le mash-up de "Subway Song" avec "Seven Nation Army" et de "Just Like Heaven" avec "Starlight" ("Starlight Like Heaven"). Ces exercices de style habités donnent un bel aperçu de son ADN. Un génome que le jeune homme a transcendé en 2007 sur Perdition. C'est là que je l'ai interviewé, par mail. Et son disque m'a tellement plu que je l'avais alors quelque peu poussé dans ses retranchements. Troublé qu'on puisse avoir « un peu trop bien compris où sa musique voulait en venir », le toulousain Steve Besset, aka SvenSson, s'était alors longuement livré, aidé en cela de quelques gorgées de whisky. Nous y voici.






"L'Imprudence et Fantaisie Militaire sont pour moi des monuments"


"Perdition est un album achevé, je dirais même qu'il m'a achevé"




Bonjour Steve. D'où te vient ce surnom de SvenSon ?
C'est assez banal. Quand j'avais 13-14 ans des copains d'enfance m'ont rebaptisé Stevenson, puis ont contracté ça en Svensson. Les deux "S" majuscules sont un artifice esthétique.


Quand on écoute Perdition, on se dit que de toute évidence, tu as été marqué par la chanson française sombre et rock qui court de Manset à Daho en passant par Bashung, Daniel Darc, Murat et Dominique A. Peux-tu me parler de tout ça ?
J'apprécie tous les artistes cités, avec un bémol pour Manset, que je n'ai jamais vraiment écouté : Il Voyage En Solitaire a bercé mon enfance, mais vraiment ma toute petite enfance, et je n'ai jamais cherché à en savoir plus sur son œuvre ensuite. En revanche, je place L'Imprudence de Bashung, et même Fantaisie Militaire, au sommet de la variété française : les textes filent le frisson, la voix et le son sont démoniaques, ce sont des monuments, et ce gars-là a eu le mérite de faire des albums toujours meilleurs au fil du temps, c'est rare. J'ai partagé un concert avec Daniel Darc, je l'ai vu sur scène, c'est d'une intensité terrible, vraiment poignant. Murat, je décroche depuis quelques années, mais j'ai adoré Mustango, Venus, et surtout Dolores, un album gigantesque. J'étais fan de Daho quand j'étais ado, et je dois avouer humblement que... je continue de l'être un peu ! Enfin, Dominique A fait aussi partie de mon panthéon : je l'ai vu deux fois sur scène, c'est renversant, et, si j'aime moins les albums de son début de carrière, j'écoute souvent tous les albums qu'il a produits depuis Remué, qui est celui qui me touche le plus. En tout cas, ajoute à tout ça Benjamin Biolay, et tu as fait le tour des artistes français pop modernes qui me touchent.


Connais-tu les auteurs-compositeurs-interprètes plus confidentiels que sont Jérôme Attal et Alexandre Varlet ? Ton âge, ta musique et ta culture rock sont, je trouve, proches des leurs...
Je connais peu Jérôme Attal, j'ai été un peu agacé par le côté frimeur et poseur de ce que j'ai entendu, mais il faudrait que je l'écoute (et que je le lise) plus attentivement. Quant à Varlet, j'étais tombé sous le charme d'une de ses chansons il y a quelques années, ça devait être à l'époque de l'album Dragueuse de Fond : je ne connaissais pas, et je me rappelle avoir appelé la radio (c'était le Mouv', je crois) pour leur demander qui c'était. Et puis j'ai oublié d'acheter l'album. Et puis on n'en a plus tellement parlé alors voilà. Mais j'aimerais bien me replonger dans son œuvre. Il en fait des tonnes, mais c'est très bon.


A propos d'auteur-compositeur-interprète de ta génération, à la sortie de ton premier album, Aux Jours Meilleurs, on t'a comparé à Florent Marchet. As-tu écouté son deuxième album, Rio Baril. Si oui, qu'en penses-tu ?
J'ai juste entendu un titre qui passe souvent sur les ondes d'une radio du service public. La chanson parlait d'un village avec un Crédit Agricole, avec des relents quasi Benabaresques qui m'ont un peu saoulés. Mais bon, je sais que Florent Marchet sait faire des chansons bien plus intéressantes, le reste de l'album doit valoir le coup.


Perdition sonne plus rock et plus jeune qu'Aux Jours Meilleurs. Que s'est-il passé ? Un coup de sang ? Une seconde jeunesse ?
Ce qui s'est passé, dans le détail, ne regarde que moi. Et en même temps regarde tout le monde, parce que j'en ai fait des chansons. Ceci dit, pour te répondre quand même, ce que j'ai vécu, je l'ai plutôt perçu comme une perte de l'innocence, doublée d'une perdition au sens propre du terme, une plongée dans les abysses, et finalement une rupture avec ma prime jeunesse. En même temps, cet album a été conçu avec une telle spontanéité, un tel autisme, une telle indépendance par rapport à l'environnement, aux conseils, aux modes, que j'ai dû retrouver une forme de jeunesse, ou plutôt d'enfance, en le produisant. Oui, je me suis senti redevenir un enfant, mais prématurément vieilli.


Aujourd'hui quel regard portes-tu sur Aux Jours Meilleurs ?
Je crois qu'il contenait beaucoup de bonnes chansons, mais que mon univers littéraire et musical n'avait pas tout à fait fini de prendre forme. Et puis, comme c'est souvent le cas sur le premier vrai album (avant j'avais produit un album démo enregistré sur 4 pistes dans la cave de la maison de mes parents), j'ai voulu céder à certaines sirènes qui me disaient "Cette chanson-là fait bouger le public quand tu la joues sur scène, et puis elle est dans la mouvance Cali/Machin/Truc, c'est à la mode, fais-en un tube", si bien que certaines chansons sur cet album le défigurent. Ces chansons-là, ce n'était pas vraiment moi. Enfin, la production était celle d'un faux riche, on s'était payé 15 jours de studio pour enregistrer à Toulouse, et 15 autres jours de studio pour mixer aux Forces Motrices de Genève, mais rien n'était maîtrisé, j'étais tellement énervé que je n'arrivais pas à chanter. Bref, ce n'était pas un album véritablement achevé. Au contraire, Perdition me ressemble à 100%, et c'est un album complètement achevé, pour le coup. Je dirais même qu'il m'a achevé.


D'où vient donc ce regain de force et de cohésion qu'on sent sur Perdition ? De la vie intense que tu as eu en faisant de la scène ou du travail de production en studio ?
C'est vrai que le travail de production a joué (la prise de son et le mixage ont été directement choisis pour garder toute l'intensité de la matière musicale amorcée sur scène, et même de la magnifier si possible) mais comme la production découle du vécu scénique et personnel, je dirai que Perdition a surtout été façonne par l'impact de la scène. Elle m'a permis de rassembler mon univers, de me rendre compte que certaines chansons d'Aux Jours Meilleurs m'étaient devenues insupportables, et que d'autres resteraient éternelles, comme "Etoile Rouge" ou "On Better Days". Et puis cette vie intense dont tu parles, cette envie de cracher sa haine et son amour en même temps au public, et de recevoir de la haine et de l'amour en retour, donne une vraie force pour écrire quand on rentre chez soi après une tournée. Rien ne peut plus être mièvre.


Ton premier album ne s'est pas vendu à des millions d'exemplaires, mais il a plu à un cercle non négligeable d'auditeurs et de journalistes. Je me suis donc dit que sur ton prochain album tu la jouerai peut-être moins "poète maudit". Il n'en est rien. Perdition est encore plus triste, grave et noir. Comment cela se fait-il ?
La matière de la musique, c'est la vie, pas les ventes d'albums ou les critiques. J'ai été très touché par l'accueil chaleureux réservé par certaines personnes à mon premier album, mais à l'arrivée, ça ne pèse pas lourd par rapport à la dureté de la vie dans son ensemble. Et je me console de moins en moins de la dureté du monde.


(Suite.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 01:27
Manitoba ne répond plus









"dans les 50's la vie d'un gosse était plus shootante"


"je suis gêné de devoir continuer à créer cette beauté"


 


Vos fans vous décrivent souvent comme un artiste "lucide" et vous-même dites souvent que vous êtes un artiste "clairvoyant". Or j'ai l'impression qu'il y a là une sorte d'imposture magnifique. Je veux dire : votre propos sur le monde qui sombre dans la médiocrité la plus totale, toute cette thématique du paradis perdu, du "c'était mieux avant", j'ai le sentiment que c'est plus une belle fable qu'une vérité en soi. En cela je vous vois donc plus comme un marchand de rêve qu'un artiste du réel.
C'est difficile ce que vous me dites. Vous pouvez me refaire la démonstration ? J'ai dû sauter une étape-là.


N'est-ce pas être un rêveur, un idéaliste que de croire que ça a toujours été mieux avant ?
Non, non, c'est cette phrase qui manquait dans votre démonstration, c'est pour ça que je ne l'ai pas compris. Ce n'est pas du tout une vision idéalisée ! Les choses étaient infiniment mieux avant. Infiniment.


Elles étaient mieux comparées à votre époque, mais ça ne veut pas dire que tout était mieux avant. J'imagine qu'il y a eu des époques aussi médiocres que celle que nous traversons en ce moment...
Je suis d'accord. Comprenons-nous : tout n'était pas beau. Evidemment qu'il y avait des horreurs ; mais aujourd'hui il n'y a plus que des horreurs. Non, comprenons-nous, parlons de ce qui est comparable : la vie d'un garçon de 10 ans dans les années 50 était infiniment plus enrichissante, shootante et magnifique dans tous les domaines que celle d'un enfant de 10 ans aujourd'hui. Enfin, c'est ce que je pense, mais je peux me tromper.


En tant qu'artiste vous avez donc eu de la chance d'être témoin de cette époque et de sa beauté car finalement toute votre inspiration vient de là, non ?
Oui ! Mais disons la chose d'une autre manière : je ne sais pas si dans trente ans quelqu'un de votre âge aura autant de source d'inspiration que ceux de ma génération.


Sans doute. Mais encore une fois, ce qui me chiffonne c'est de constater que beaucoup de vos fans prennent votre discours comme une vérité absolue, prêchée. Parce que moi j'ai l'impression que ce qui prime chez vous c'est moins le souci du réel et de la vérité que cet impérial besoin de créer du beau, du rêve pour embarquer les gens. Que l'important c'est de croire que le monde fut mieux avant parce qu'y croire c'est croire que le monde peut redevenir meilleur que ce qu'il n'est aujourd'hui.
Oui, bien sûr, je suis d'accord, les deux sont liés ! C'est l'histoire de la poule et l'œuf. Moi je suis né dans une certaine époque où on avait la faculté et la liberté de s'enrichir tout seul en gaulant les trucs à droite à gauche... Ne serait qu'à la campagne on aurait pu voyager dans le dixième d'un département plus qu'on ne le fait aujourd'hui dans le monde entier. Tout était plus vierge et à découvrir. A l'époque à 200 kilomètres de Paris on avait plus de terra incognita qu'il n'y en a en Inde ou en Amazonie aujourd'hui. Ça, ça conditionne à ce que la cervelle se développe de telle sorte qu'après, ayant vu la beauté, on cherche à la décrire, à la découvrir ailleurs et à la mettre en forme. Quelqu'un qui n'aurait jamais mangé de caviar ne peut pas critiquer le caviar !


A cette chance s'en est jointe une deuxième : celle d'avoir pu signer un contrat en or et presque unique en son genre avec la maison de disques Emi, à l'époque Pathé Marconi. Ce contrat, je n'en connais pas les détails mais à ce que vous m'en avez dit il vous donne une liberté de manoeuvre qu'aucun artiste n'a eu après vous. C'est grâce à ce contrat que vous sortir depuis 1968 les disques que vous voulez au moment où vous le voulez. C'est grâce à ce contrat que vous avez pu faire de la musique votre gagne-pain et que vous avez pu dédier vie à la quête du beau.
Oui.


Je reviens sur cette idée de la primauté du rêve sur le réel que je perçois chez vous. Parce que je repense à une chose que vous m'avez dite la première fois que nous nous sommes rencontrés. Vous m'avez parlé du "damier de la création". Du fait qu'avec Le Langage oublié vous aviez coché une case sur ce damier où des artistes comme Nerval, Gide et Lennon avait déjà coché la leur...
Ah, oui, je me disais bien qu'on avait déjà dû se voir. J'étais en train de me poser la question.


Et donc vous m'aviez parlé de cette histoire de damier de la création...
C'est vrai.


Après coup je me suis dit que cette histoire de tableau avec des cas à cocher était une image totalement scolaire, enfantine...
Oui. Exactement. Jules Vernes est parti à 11 ans pour voir le monde. On l'a attrapé et on l'a ramené, mais c'est à 11 ans qu'il est parti. Pas à 35.


Mais cette anecdote montre bien que votre vision du monde est tout sauf lucide. Elle est au contraire parfaitement rêveuse, mythologique.
J'adhère tout à fait. Mais c'est Newton, il se prend la pomme sur la gueule et voilà, on est dans ce domaine de l'improvisé, de l'impromptu, de l'irrationnel et de l'enfantin. Bien sûr. Et j'ai cette chance, on parlait de contrat, de pouvoir me préserver du reste et de ne pas en sortir. Picasso c'était ça, c'est resté un gosse et il n'a jamais fait que dessiner l'enfance. Et ses dessins ce n'est même pas des dessins d'enfant.


Rester enfant et dédier sa vie à la célébration de la beauté, c'est une chance folle, non ?
C'est la chose la plus désespérante qui soit. Tout à l'heure je parlais du malaise que j'éprouvais à réécouter de la musique classique aujourd'hui. Et bien c'est un peu pareil pour ce qui est de mes créations. J'éprouve comme un malaise à devoir continuer de créer cette beauté. Quand on a connu la beauté on a d'abord envie de la faire partager, de la retranscrire, de la remodeler, mais au bout d'un moment on commence à pédaler dans la semoule, ce qui s'est passé il y a dix ou quinze ans, là tout le monde à commencer à dériver en tous sens. Alors on se dit : "Quelle est la légitimé de vouloir continuer à dire aux gens que telle chose est belle alors qu'ils ne la voient plus cette beauté parce qu'ils sont partis ailleurs, dans le pognon, la réussite, le business, la vie de famille recomposée, etc. ?" Le festival d'opéra de Bayreuth existe toujours mais je me demande qui y va. Comment ? Pourquoi ? Même si les musiciens ne sont plus tous tout jeune, c'est étonnant de voir que la musique classique existe toujours.


J'en parlais récemment avec le compositeur Jean-Philippe Goude qui m'a d'ailleurs confié avoir eu une grande période Manset. Il me disait que la musique classique est vraiment mal en point parce que son public ce n'est même plus le troisième âge, mais le quatrième âge.
Bah oui.


Mais vous, finalement, quand vous regardez votre parcours vous ne vous dite pas parfois : "Sous quelle étoile suis-je né ? ".
Oui, on est d'accord. On est ensemble, moi je réponds à une interview pour la sortie de mon 19e album, je suis dans un super hôtel en train de prendre mon crème et de manger des toasts, évidemment. Mais en même temps, je sors, je prends le journal, je vais à la Fnac ou ailleurs et comment dire ? Tout est trop dispersé. On voit un charabia artistique partout ! Donc oui, en privé, entre initiés, pour ne pas dire privilégiés, entre initiés, bien évidemment que je suis merveilleusement heureux. Je ne vais pas me comparer au pape bien sûr, surtout que là ça y est, on ne sait pas pourquoi mais on ne se fout pas de sa gueule, mais pendant longtemps on s'est foutu de la gueule du pape, de l'Eglise, de tout. Alors voilà, la musique classique ce serait une sorte d'Eglise ringarde qui n'intéresse plus personne. Et c'est pareil pour celui qui fait le pèlerinage de Lourdes ou de Saint-Jacques de Compostelle. Il est avec d'autres gens qui font le pèlerinage, ils sont heureux, ils parlent le même langage. Mais qu'ils en sortent et on se fout de leur gueule. Je suis un petit peu dans cet état d'esprit. Je suis heureux quand je suis entouré de gens qui pensent comme moi et qui voient comme moi, c'est-à-dire des écrivains, des compositeurs quelque fois, d'ailleurs c'est surtout des écrivains parce qu'ils ont encore cette sorte d'aristocratie de la sensibilité typique des gens de lettres, mais quand ce n'est pas le cas je suis déjà moins heureux.


Dernièrement, je suis tombé sur une phrase d'un artiste contemporain qui s'appelle Christian Boltanski. Il dit, parlant des artistes : "On s'est construit à l'intérieur d'un personnage qu'on s'est crée et finalement on ne vit plus, on joue à la vie." J'ai trouvé que cette phrase vous allait bien...
Je me suis quand même méfié de vivre à l'intérieur de tout ça, mais c'est vrai que c'est dur. Un de mes premiers titres disait : "Je suis Dieu / Et je fais tomber les gens dans des pièges". Voilà, une fois qu'on voit qu'on a réussi à faire une sorte de machine bizarre comme ça, que les gens jouent avec et que ça fonctionne alors oui on se prend un peu au jeu quand même.



(Suite.)


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