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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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19 mars 2009 4 19 /03 /mars /2009 00:08
Hard déco ?



J'ai honte. L'autre jour j'ai pris un ex-red chef en flag de journalisme centre mou. Il signait une bio d'album en forme d'ode au hard centre mou des Elderberries.


Ce n'est pas que j'ai toujours eu ce type en admiration. Il a dirigé le rock mag minable que je j'épinglais la semaine dernière en intro de mon itw des Stuck. Ce n'est pas non plus que ce genre de dérapages soit extraordinaire. Au contraire, ça arrive tout le temps. Mais c'est justement ça le problème. Alors, à un moment, moi je craque.

En plus, le con, il a signé de son nom. Genre je suis fier de ma prose, je l'assume car je subvertis le truc de avec mon style et ma sincérité de tractopelle. Genre je suis vraiment conquis par le skeud, I speak the truth, kids. Rock'n'roll ! Belle affaire. On sait bien qu'il est là pour prendre l'argent de la maison de disques parce qu'il crève la dalle à écrire dans la presse rock. On sait bien qu'il simule. Les mots qu'il prend pour parler de cet Ignorance and Bliss des Elder parlent d'eux-mêmes : "Je pourrais vous dire que Bon Scott, de là-haut, a adoré, lâche-t-il, que James Hetfield est fan, que si Robert Plant a refusé la tournée de reformation, c'est qu'il ne se sentait plus dans le coup après avoir écouté le disque (...) que PPDA a été viré parce qu'il a refusé de parler de leur nouvel album et qu'Obama a été élu sur la promesse de remplacer l'hymne américain par "Lost My Way"..."

Non ne dis pas. STOP. Tais-toi. J'ai honte quand je lis ça. HONTE. On ne peut pas ressentir ça. On peut écrire à la truelle, ok, mais pas ressentir de la sorte. Là c'est le fric qui parle, l'appât du gain, pas le cœur. Dans le milieu beaucoup de "critiques rock" écrivent comme ça. Et ne croyez pas que ce soit seulement ceux de la presse papier. La payante. L'officielle. Au contraire, beaucoup de blogueurs miment cette logorrhée débile car ils espèrent faire parler d'eux en parlant superlativement de groupes branchés. C'est ça qui, par-dessus tout, définit le "milieu" : une même pulsion de formatage partagée par une population. Milieu = moyen = médiocre.

Alors voilà quitte à nager dans un monde sans talent ni (bio) éthique, ce que chacun sait, soyons fous, décomplexés, signons de notre nom tout plein de publi rédac déguisés en coup de cœur de la rédaction. Levons tout tabou. De toute façon, c'est bien connu : un attaché de presse = un journaliste = un artiste. La même passion nous unie. Mes fesses.



Je n'aurais rien trouvé à redire si texte et musique avaient été bons. Ce n'est pas le cas. Car il n'y a pas de secrets, l'album est lui aussi mauvais. Au-delà du sympathique single "It's Doesn't Really Matter" s'étend un immense no man's land sonore bâtit sur l'amour du rock dur passé à la moulinette FM. Et ça la fout mal d'avoir un son qui ne parle pas aux tripes quand on se revendique des Stooges, d'AC/DC, de Led Zep.

En plus on ne peut pas dire que les mecs n'aient pas voulu ce so(i)n. La production de Steve Orchard, esthéticienne de U2, Travis et Coldplay, est l'argument de vente du disque. Une hérésie au hard que la bio contourne par le soi-disant "esprit de contradiction" du groupe. En gros les mecs auraient voulu combiner épilation et sueur, une alchimie par définition impossible, mais comme me le rappelait un ami n'est-ce pas l'essence du marketing que d'essayer de nous faire gober ce genre de message à doubles promesses contradictoires ? De nous faire croire que, par exemple, "Ensemble tout est possible" (alors que non, la liberté d'autrui supposant la restriction de la mienne). Bref, tout ça pour dire qu'une musique ne peut pas avoir du caractère ET plaire à tout le monde.

C'est là que les Elder pèchent face aux Stuck. Autant, citant les 90's, la bande de José Reis Fontano peut se permettre de sonner "doudou", autant, citant les 70's, celle de Chris Boulton se doit de sonner "100 % purs poils".


Les Stuck peuvent donc parader avec leur gimmick (shelter) de la capuche sur la tête et affiché en une fan fixant ses pompes sur la couve de leur Shoegazing Kids, pas de problème, ça colle au genre musical qu'ils ont choisis. Mais quand les Elder paradent avec leur moustache, il y a quelque chose qui ne colle pas. Parce que leur moustache ce n'est pas des poils, c'est de l'épilation. Parce que leur hard ce n'est plus de l'amat mais de la grosse production. Foufounes garanties en tickets de métro. Et, magie du lapsus marketing, tout cela révèle d'ailleurs sa vraie nature (postiche) dans la couve d'Ignorance and Bliss. On est loin de la flamboyante pochette de Nothing Ventured Nothing Gained. Et tout est dit de leur musique dans cette Barbie siglée d'une micro moustache : Ignorance and Bliss c'est du hard Fm(iné). Castré.


Alors on me dira qu'à l'heure où le disque n'est plus qu'une carte de visite pour faire de la scène c'est normal que leur zic soit lisse (c'est du papier) et que tout ça prend sa vraie dimension live. Et c'est vrai que les mecs bétonnent sur scène. Je les ai vu en 2006 aux découvertes de Bourges et ça pétait sévère. De même que sur leur EP et leur premier album. Mais voilà, du temps a passé. Tout s'est tassé. Même le chanteur ne crie plus comme Axl Rose et Bon Scott pour que leurs morceaux s'intercalent facilement entre Foo Fighters et Tryo. Or on n'est pas rock à moitié. On est rock ou on ne l'est pas. Obéir au credo du "je suis sage sur disque mais je me lâche sur scène" c'est se mettre ni plus ni moins au niveau de la variété française d'une Olivia Ruiz. Penser Codevi. Baisser son froc pour réussir.

Savant calcul : là où leur rock serait commun en Angleterre ou aux States les mecs (deux anglais, un canadien, un français) savent que chez nous il peut se prévaloir d'une petite plus value, alors ils ferment leurs gueules et respectent nos canons. Tout cela donne une étrange résonnance au titre de leur premier album (
qui ne risque rien n'a rien). Bref, avec des albums de la trempe d'Ignorance and Bliss, les vieux rockers peuvent dormir tranquille.




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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 17:42
Bébête show ?




"je suis aussi ce fou qui jette parce qu'il a peur de sa propre folie"


"la première fois que j'ai vu l'urinoir de Duchamp, j'ai voulu pisser dedans"




L'amour, ça aide aussi à accepter ses défauts, sa bêtise ?
Ah ça c'est sûr ! On se prend des claques monumentales. L'amour, ça te remet souvent en place. Quand tu vis avec quelqu'un tout d'un coup ça te renvoie ta propre médiocrité. Tu as devant toi quelqu'un qui admet ta bêtise et qui en fait quelque chose. Parce que c'est bien beau la bêtise, mais il faut trouver de l'intelligence en face pour qu'elle soit admise. C'est un jeu de miroir. Un mec bête, tout seul, il est bon pour l'asile, et ça c'est chiant ! Parce que souvent ce qui cloche c'est qu'il n'a juste pas trouvé de public. Ça c'est affreux. D'ailleurs ça donne l'art brut, des gens dont on découvre, après leur mort, qu'ils ont fait des choses extraordinaires à l'asile. Ils trouvent alors un public, mais c'est trop tard. Oui, j'imagine qu'il y a plein de chansons merveilleuses qui s'écrivent dans les ateliers d'écriture des asiles. Il faudrait faire ce qu'a fait Dubuffet à une époque : aller dans les asiles et exhumer toute cette matière. Je pense que je ferai ça peut-être un jour.


Fouiller les "poubelles de la société" ?
Oui, ce qui est considéré comme jetable alors que c'est juste des gens qui n'ont pas trouvé un public. Je suis sûr qu'il y a des milliers de chansons qui valent bien mieux que ce qui se fait dans tous les ateliers de slam en France où il n'y a que des moutons pénibles qui écrivent en vers comme Grand Corps Malade, qu'il y a dans ces asiles des milliers de chansons bien plus passionnantes que toutes ces chansons ultra civilisées et académisées qui sortent chaque jour. Il y a de tels trésors, mais ils sont destinés à la poubelle... Dans ses premières années, le rock a fait naître des chansons extraordinaires. Il y a eu les Shaggs, par exemple. A la fin des années soixante ces trois soeurs anglaises faisaient de superbes chansons en jouant comme des pieds. Elles n'avaient aucune éducation musicale - leur père payait les instruments et les enregistrements - mais elles écrivaient des textes sur ce qu'elles ressentaient et ça donnait des chansons merveilleuses !


Tu écoutes beaucoup de rock en ce moment ?
Oui, mais il n'y a pas souvent cette beauté extraordinaire qu'on trouve chez les Shaggs, où l'auditeur doit participer à l'enregistrement et raccorder éventuellement les morceaux. Quand le rock c'est ça, c'est merveilleux. Mais en ce moment, le rock est souvent sans imagination. Ce que j'aimerais, un jour, c'est de partir recueillir des chansons dans des asiles et d'en faire des espèces de compilation. Ce serait passionnant ! Et j'ai le goût pour ça. C'est ce qu'exprime ma collection de cacas dans Peau de cochon. Ce n'est qu'une espèce de métaphore pour exprimer mon intérêt pour ce qu'on jette tous les jours, pour ce qu'on ne veut même pas regarder parce que ça semble affreux. Ces cacas, c'est aussi une façon de dire que je commence par regarder dans ma propre poubelle pour voir ce que je jette très facilement sous prétexte que ce serait trop bâclé, trop vulgaire...


Est-ce aussi un moyen pour toi de garder les pieds sur terre, de savoir qui tu es ?
Oui, parce que je suis un fou aussi. Un fou qui jette parce qu'il a peur de sa propre folie. Or c'est souvent dans mes poubelles que je vais trouver ce qu'il y a de plus intéressant. Je vais y repêcher ce que j'ai voulu censurer pour être aimé. Sur Huitième ciel, j'avais formulé ce goût-là. Alors sur Robot après tout, quand je jetais des papiers je les reprenais dans la poubelle. J'y ai sauvé des choses intéressantes qui étaient souvent très vite faites, des dessins par exemple. En ce moment, par exemple, je dessine beaucoup et je m'aperçois que plus je traîne sur un dessin moins il a d'intérêt. L'erreur en fait c'est de s'appliquer à faire un truc acceptable.



Suite à Robot après tout, beaucoup de média t'ont présenté comme un "dandy de province", comme si tu étais l'étrange jonction entre bêtise et intelligence, bobo et beaufitude.
Moi je me sens vraiment du monde rural, à fond. C'est dans le corps, les manières. Par exemple, je ne sais même pas faire un nœud de cravate, pourtant j'en porte. Ou si tu me vois manger, c'est imparable, tu vois tout de suite d'où je viens. Alors je sais que si je croise un fils de bourges depuis des générations, il va tout de suite voir qu'on n'est pas du même monde ! Ça, aujourd'hui je l'ai accepté ça. Mais quand j'étais à la fac à Rennes, je le rejetais un peu. On m'appelait Jean Lefebvre en référence à Un idiot à Paris. Parce qu'on voyait bien que je n'étais pas de la ville. C'était la première fois que j'y mettais les pieds. Et la première fois que j'ai pris un appartement, j'avais trop les jetons. Je mettais tout mon mobilier contre la porte au cas où des mecs viendraient pour me voler. Au passage piéton, je ne savais même pas quand est-ce qu'il fallait traverser. Au vert ? Au rouge ? J'avais cette réputation et elle n'était pas fausse. Excepté que je n'avais pas de vache, c'était vraiment Jean Lefebvre dans Un idiot à Paris. Donc ça m'énervait un peu à cette époque, mais j'ai rapidement fait de ce défaut une qualité.


C'est la phrase de Cocteau : "Ce que le public te reproche, cultive-le : c'est toi."
C'est une phrase qui m'a beaucoup marqué. Une fois que tu l'as découverte c'est extraordinaire comment elle te sauve ! C'est comme quand tu découvres l'urinoir de Duchamp, tu comprends tout. C'est-à-dire qu'après en chanson, c'est transposable. Tu peux te dire que normalement telle chanson est pour la poubelle, mais si tu la mets sur un disque ça change tout. Mais bon moi, la première fois que j'ai vu l'urinoir, j'ai tout de suite voulu pisser dedans.


A propos de phrases célèbres, Nietzsche a dit : "L'homme n'existe que pour être dépassé. Qu'as-tu fait en 2006 pour le dépasser ?"
C'est profond ça (silence). Je suis redevenu animal. Alors des fois j'y suis parvenu, des fois non. Je suis pas mal allé dans les zoos cette année. Pour être au milieu de rugissements de lions. Quand tu es au milieu de ça, tu sens qu'il y a un lion chez toi. Mais qui sommeille la plupart du temps. Et c'est pénible le fait qu'il sommeille. Il faut le réveiller. Il faut trouver le moyen. Sinon il disparaît.


Tout à l'heure tu disais que tu reviendrais sans doute un jour aux belles chansons mélodieuses. Ton prochain album sera un chef d'œuvre à la Melody Nelson ?
Déjà Melody Nelson est loin d'être l'album préféré de Gainsbourg. Et moi, je le trouve carrément chiant à mourir. Trop Huysmans, trop fin 19e siècle. J'ai adoré ce disque mais j'ai aussi adoré le détester. Ça m'a fait un bien fou. Et j'ai trouvé pourquoi : parce que dans ce disque Gainsbourg avait prétention à être quelqu'un d'autre. Ce qui n'est pas du tout le cas dans Vu de l'extérieur qui a suivi et qui est plus scato.


C'est plus Gainsbarre...
Oui, il est moins racé mais je le trouve plus passionnant. C'est un terrain vague alors que Melody Nelson est une vraie prison. C'est une prison, ce disque. Alors je ne me souhaite pas ce genre de chef d'œuvres là !


Tu te souhaites des déchets d'œuvres !

Ah, une multitude ! Là, par exemple, je fais un bouquin et ça me plait beaucoup. J'ai acheté un cahier de 150 pages et je le remplis avec ce qui me vient, des souvenirs, des photos, des collages, des dessins, j'écris à la main avec mes fautes d'orthographes, mes ratures...


Malin, tu nous refourgues ta merde maintenant que tu es célèbre !
Ce ne sera ni un journal intime, ni un recueil de poésie, mais un peu tout à la fois (rires) ! Tout est possible et ça me passionne. Parce que je retrouve la joie de construire avec mes mains. J'ai déjà le titre. Ça va s'appeler : Doublez votre mémoire pour un euro de plus. J'ai pris ça dans une publicité pour ordinateurs. J'adore ce titre. Parce que pour moi c'est tout l'intérêt d'écouter un disque ou de lire un bouquin : on double sa mémoire. On la double en volume et on la double en dépassant sa pensée et celle qu'on a lue. Je suis très motivé par ce bouquin.



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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 18:48
Bébête show ?




"Je ne me sens pas du tout incompris"


"On s'embrasse tous !"



Tu dis que la plupart des gens prennent ton discours en dérision. Penses-tu qu'ils comprennent vraiment ce que tu fais ?
Ah oui, j'ai l'impression d'être pleinement compris. J'ai aussi un public d'enfant et je me sens très compris par eux aussi. Je ne me sens pas du tout incompris. Peut-être que je me leurre, mais je n'ai pas cette impression. Je pense qu'on comprend tout, même quand on ne comprend rien. Moi, je lis des trucs, des fois je ne comprends rien, mais pourtant je comprends tout. Je pense que j'ai la base pour tout comprendre, et tout le monde l'a. Tout le monde perçoit quelque chose, après la difficulté c'est de savoir argumenter pourquoi on aime ou on déteste. Là les problèmes commencent à se poser. Mais tout le monde a en soi les armes pour comprendre ce que dit la personne en face.


Ça incombe au discernement de chacun ?
Oui. La phrase que je trouve la plus horrible et qu'on entend souvent c'est : "Les gens ne vont pas comprendre". Ça, je l'ai entendu, plein de fois de gens autour de moi. Mais quelle horreur ! Penser ça c'est être dans une forme de démagogie complète. Se rendre accessible, aller vers les gens, c'est une connerie monumentale, une façon de penser presque fascisante. Tu te rends compte combien c'est une erreur quand tu vois combien les séries américaines super sophistiquées cartonnent. Elles sont assez géniales. Et si les mecs s'étaient demandés "les gens vont-ils comprendre ?", ils ne seraient jamais allés aussi loin. Les scénarii sont complètement dingues, ils volent la plupart du temps vers le surréalisme mais ça trouve un public hyper large parce que les mecs s'arrangent pour transmettre ça dans une forme accrocheuse. On vit donc une époque où ce genre de question n'a plus lieu d'être.


As-tu été surpris par la subite adhésion des gens à ton disque, à ton délire ?
Non, parce que je ne m'attendais à rien. J'espérais que ça marche évidemment, j'étais à fond, mais je ne traçais aucunes perspectives. Mon espérance c'était : "Les gens vont tout comprendre et adorer". Alors je ne dirai pas qu'ils adorent, n'exagérons rien ! Mais il y a du monde, oui, plus de monde qu'avant. Parce que j'ai fait beaucoup moins de concessions, je n'ai pensé qu'à ma gueule et j'ai vite partagé mes chansons avec les gens qui m'entourent. Ça me permettait de mesurer les réactions et de réécrire tout de suite une chanson si celle que j'avais fait écouter ne parlait pas trop parce que je n'avais pas réussi à rendre les choses intéressantes.


Tu as réalisé ce disque en procédant à des tests consommateurs comme si c'était un blockbuster !
Oui ! Tu parles à quelqu'un donc tu as envie d'être bien reçu et tu ne veux pas ennuyer. Il y avait donc un peu de ça, oui. Et ça peut mener à un jeu passionnant où tu ne perds pas au change.


N'y a-t-il pas dans Vallée 2008, le spectacle de danse que tu as mis sur pieds avec la chorégraphe Mathilde Monnier, encore plus de bêtise que dans Robot après tout ?
Ce spectacle est le prolongement scénique du disque donc le corps entre en jeu et je pense que lorsqu'il y a corps, l'idiotie arrive très vite, de même que l'enfance. Donc oui, avec ce spectacle, l'idiotie latente de Robot après tout est un peu plus déployée. L'idiotie individuelle comme l'idiotie collective. On voit les gens se mettre tout d'un coup à faire la même chose à l'unisson sans savoir exactement pourquoi, comme des robots. Donc il y cette conception robotique de la bêtise et une autre qui est plus de l'ordre de l'enfance. Dans un enfant qui danse il y a assez peu de culture, c'est juste le corps qui commence à bouger, c'est très émouvant. Quand un enfant dessine, c'est aussi très émouvant aussi parce que ce n'est pas très civilisé. Or moi je me sens la plupart du temps écrasé par ma culture, la civilisation. Alors l'idiotie c'est peut-être ça, s'en libérer. Moi, quand je me mets à danser sur scène, j'ai l'impression de parler réellement. Parce que je n'ai jamais pris de cours, je fais ça comme un enfant. De toute façon, tes gestes sont plus forts que ta parole. Quand quelqu'un te parle, la position dans laquelle il se met et les gestes qu'il va faire parlent beaucoup plus que sa bouche. C'est passionnant.


Depuis quand t'intéresses-tu à la danse contemporaine ?
Depuis environ deux ans. Ce qui me passionne dans la danse c'est que ça rejoint plein de choses, la musique évidemment, l'art contemporain aussi et la mise en scène qui permet de construire une vraie représentation du monde. Ce que j'adore dans ce spectacle, c'est qu'on invente un monde qui ne se nourrit que de lui-même. C'est assez narratif. Dans ce monde, on sent qu'il s'y est passé une catastrophe. Et c'est l'histoire de gens qui essaient de survivre et de vivre ensemble malgré les obstacles. On chante, on danse mais ça rejoint donc une performance très art contemporain. Tiens, j'ai appris l'existence de la danse faciale.


Ah ?
Il y a eu des allemands qui faisaient de la danse faciale. C'est quand même assez fascinant. C'est comme le Dada en 1920. Il y avait des gens qui faisaient de la danse immobile. Ils restaient statiques mais pour eux c'était de la danse. Donc je trouve que la danse c'est un lieu de toutes les remises en question, de toutes les audaces. Tu peux travailler dans le ridicule, le grotesque, ce qu'on fait un petit peu dans ce spectacle. Et ce qui est bien aussi, c'est que les gens réagissent. Pas trop à notre spectacle de danse, mais j'en ai vu où les gens gueulaient et quittaient la salle. Donc tout d'un coup il se passe quelque chose. Ça fait combien de temps qu'on n'a pas vu ça en musique ?



Te considères-tu comme un artiste provocateur ?
Non, j'ai assez peu de goût pour la provocation, mais... faudrait pas trop me chercher (rires) !


Tu dois ressentir un certain vertige de voir tous ces gens qui te regardent à présent. Ça ne te chatouille pas de jouer un peu avec cette foule ?
Si, tu y penses surtout quand tu passes à la télé où tu te dis : "Il y a tous ces gens qui te regardent et tout est possible". Après, ce qui compte, c'est ta chanson. Si tu réussis l'exploit que ta chanson soit un scandale en elle-même et puisse quand même passer, là c'est fort. Après, tu peux toujours montrer ton cul, mais c'est trop facile.


Tes concerts sont aussi, par définition, des prolongements scéniques de Robot après tout. Considères-tu, au même titre que Vallée 2008, qu'ils permettent aux gens de se libérer de leur bêtise robotique et de retrouver leur bêtise enfantine ?
C'est vrai que les concerts sont plutôt sauvages. Mais bon, je suis persuadé qu'il y a plein de gens qui aiment ça parce que c'est marrant et distrayant, d'autres parce qu'ils trouvent ça cynique et super déprimant, d'autres encore parce qu'ils trouvent que ces deux choses se côtoient bien. Après, je ne saurais pas dire que l'un a raison et l'autre tort. Moi sur scène, par moments je déteste ce que je fais et par moments j'aime. Il y a des chansons que je trouve atroces, d'autres superbes. Et les chansons que j'adore un jour, je ne vais plus pouvoir les entendre un autre jour.


L'appréciation de tes chansons change radicalement au gré de tes humeurs ?
Oui, tu prends une chanson comme elle te vient à un moment donné. Ce qui compte c'est le moment où tu l'entends, la personne avec laquelle tu l'entends, même l'odeur dans la pièce où tu l'entends. La chanson te touche à cause de tout ça. Si tu écoutes une chanson avec ton père plutôt qu'avec un copain, tu l'apprécieras différemment.


C'est comme un porno, ce n'est pas pareil si tu le vois avec ton père ou avec un ou une amie !
Et c'est encore autre chose si tu le vois en solo !


Ça me rappelle une chose : dans ton précédent disque, Huitième ciel, il y a une chanson qui raconte ce à quoi tu penses au moment où tu te branles. Ce moment ultimement perso fusionne avec une pensée vertigineuse : que font les gens au moment où je me branle ? C'est un peu ton vertige de l'amour à toi. Et on retrouve ce thème de la marée humaine, entre dégoût et fascination, dans Robot après tout. La foule te rend paranoïaque ?
Oui, complètement. J'habite en ville depuis 1998 mais je reste complètement paranoïaque. Paradoxalement, depuis quelque temps, je me jette facilement dans la foule. J'ai fait ça pour la première fois sur une terre bien connue : la Vendée. On tournait le clip de "Louxor J'adore". Là encore, c'était conçu comme une performance. On avait mis des annonces dans Ouest France et sur les murs de la mairie pour réunir des gens comme si c'était une kermesse. Et les gens sont venus. Ce qui est marrant, c'est que j'ai reconnu des gens qui s'étaient moqués de moi à l'époque où je portais mes chaussures de couleurs différentes. Ils étaient là ceux qui me traitaient de tous les noms à l'école, ces gens qui avaient été vraiment durs avec moi ! Et au bout de la journée, je me suis offert en sautant dans la foule et ils m'ont soutenu, j'ai circulé dans leurs bras. C'était comme un baptême pour moi ! Un moment de grâce et de réconciliation génial parce que d'un coup, au lieu d'une bête vengeance, il y avait ce moment d'une humanité dingue, genre : "On s'embrasse tous !" Là on revient à l'image de Jésus qui me poursuit sans cesse.


Je pense que l'image de Jésus poursuit pas mal d'artistes...
Sûrement. Il y avait quelque chose de très beau et d'assez inattendu là-dedans. Cette aventure c'était ce qui pouvait arriver de mieux dans ma vie et que ce disque ait servit à ça, c'est énorme. Parce que je ne me serai jamais jeté dans une foule il y a dix ans ! Surtout pas en Vendée ! Mais là, j'avais la chanson, le manteau de fourrure, le slip et tout d'un coup les gens ont admis tout ce qui était inadmissible quand j'étais ado. Mais parce que j'avais la chanson ! Parce que j'avais ce support pour pouvoir leur parler ! Et ça leur a parlé. Donc c'était un moment très fort.

(Suite et fin.)


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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 21:14
Bébête show ?




"
Il faut redevenir le visiteur d'un pays ignore"

"Jésus fut un grand idiot de l'histoire de l'humanité"




Avais-tu déjà en tête l'envie de te créer un personnage pop au moment de la sortie de Robot après tout pour pouvoir porter tes morceaux sur scène ?
Non, le personnage s'est lui aussi construit petit à petit. En fait, tout a commencé sur mon dernier album, Huitième ciel. J'avais créé des personnages que j'incarnais, Boulette et le Général Fifrelin. Ils étaient des espèces de virus dans ce disque. Et finalement je me suis rendu compte que pour Robot après tout, c'était comme si ils avaient copulé ensemble. Mais ça je ne l'ai découvert qu'après coup.


"Mort à la poésie", sur Huitième ciel, n'était-ce pas déjà, chez toi, une déclaration d'intention pour en finir avec un certain académisme de l'art et de la chanson ?
Oui, mais une déclaration que j'étais encore incapable d'assumer. C'était : "Je ne peux pas encore le faire, mais je vais le faire."


A l'époque, tu as d'ailleurs dit que tu détestais la chanson à la Souchon. Et l'on sentait confusément que cette attaque visait la part de Souchon qui t'assiégeait encore.
Ah, certainement ! "La beauté d'Ava Gardner", c'est un morceau que j'aime beaucoup, par exemple. J'aime toujours beaucoup aussi les chansons de Voulzy, mais ça va trois minutes...


Il n'y a pas cette dimension rock'n'roll en prise direct sur l'instinct et la bêtise que tu pratiques depuis Robot après tout.
Ah, l'horreur pour un disque de rock c'est de dire que c'est un disque intelligent ! Ça, c'est affreux. A l'époque, je ne pouvais pas être rock'n'roll. Ça m'a pris du temps. Par pur orgueil. Parce que j'avais l'impression que je valais mieux. Parce que j'avais fait des études, une fac d'arts plastiques à Rennes, etc. J'avais appris plein de trucs, qui me bouffaient en fait. Maintenant, je suis ravi d'avoir appris tout ça, mais à l'époque c'était trop d'un coup. Aujourd'hui, je pense que l'idée même d'aller sur scène c'est accepter ça, ses propres défauts, et les montrer. La scène m'a beaucoup aidé à prendre mes distances par rapport à une certaine image que je pouvais avoir de moi. J'ai accepté quelque chose qui était, au fond, mes ancêtres, mon hérédité. C'est-à-dire le corps que j'ai, comment je me positionne, mes mains de paysans, etc. Ce n'est pas évident d'assumer tout ça, avant je cherchais surtout à le cacher en faisant mes chansons. Je voulais à m'inventer une autre vie.


Avec Robot après tout, on a l'impression que tu as clôt un long chapitre de ta vie en réussissant à faire le deuil de la belle chanson pop pour passer à quelque chose de plus brut, festif, immédiat, rock'n'roll.
Oui, je tournais en rond, j'étais arrivé au bout d'un truc, mais qui reviendra sûrement. En fait, j'ai juste changé d'instrument. J'ai composé non pas sur la guitare, mais sur une machine que je ne connaissais pas, la groovebox, et ça m'a vraiment permis d'aller ailleurs, notamment plus sur le rythme que sur la mélodie !


Cette groovebox t'a permis de "déculturer" ton processus de création ?
Oui, et d'aller à l'encontre de tout ce qu'il y a de pénible en France. C'est-à-dire le goût de la mélodie et de la chanson, genre : "Ah, c'est une belle chanson !" ça, pour moi, c'est de plus en plus pénible comme concept. La jolie chanson ou la chanson sympa, c'est encore pire.


Tu ne voulais pas t'enfermer dans cet artisanat du beau facile ?
Oui et je voulais surtout penser que la chanson française ne fait que commencer. On pense que tout a été fait, mais non, absolument rien. Les formes sont toujours quasiment les mêmes quand on allume la radio, c'est terrible. Il y a très peu d'expériences, ne serait-ce que sur la durée des chansons. Plein de voies ont été trop rapidement abandonnées, comme la mélodie française du début du siècle, celle de Poulenc ou de Satie. Tout ça aujourd'hui c'est un peu lettre morte. Mais pourquoi ne pas déterrer ce genre de choses ? Ça fait un peu présomptueux de dire ça, mais bon ! Le discours est tellement : "Tout a été fait, mélangeons ce qui existe déjà." Ce n'est pas vrai ! Je pense qu'il y a de nouvelles formes et de nouveaux outils qui permettent des choses. Le micro planqué dans l'ordinateur, par exemple, on n'en profite pas. On pourrait enregistrer tout un disque avec ça.


On t'imagine avec ta groovebox comme un homme préhistorique avec deux silex. C'était ça le trip : retrouver l'étincelle ?
Ouais, tout désapprendre par le simple changement de matériel pour essayer de réinventer quelque chose. Ce que j'ai aussi fait avec une petite caméra DV. Ça a donné Peau de cochon. En fait, tu dis toujours la même chose au fond, donc ce qui compte c'est la forme. Là, par exemple, j'essaye de faire un bouquin et je suis à fond dedans. J'ai des feutres, un stylo, de la colle et j'ai l'impression de naître, d'être complètement neuf, ce qu'il faut ! Parce qu'il faut aller dans un truc qu'on ne connaît pas. C'est ça, pour moi, le plus important. Il faut redevenir le visiteur d'un pays ignore.




Dans Robot après tout, tu parles beaucoup des gens, dans ce qu'ils ont d'ordinaire, c'est-à-dire leurs instincts, leurs jouissances, leurs faiblesses. Des choses que tu incarnes aussi en jouant un personnage à chaque morceau. Tu déterres la part maudite ?
Oui, il s'agit de reconnaître la monstruosité du monde qu'on porte en soi. Tous ces monstres qui nous habitent ! La plupart des chanteurs français chantent : "Je suis plutôt philanthrope, j'aime l'amour...", mais quand on voit l'envers du décor, c'est terrible, c'est Johnny qui part en Suisse alors qu'il participe à une émission caritative le dimanche en disant : "Surtout donnez de l'argent pour les pauvres."


Toi, tu ne te censures pas et tu ne t'embellis pas. Tu oses camper un personnage qui fantasme par inadvertance sur Marine le Pen qu'il a vu de dos. On pourrait tous être ce personnage.
Pourquoi pas ? Ce personnage c'est comme s'il était un peu sorti de moi-même. C'est la monstruosité du monde. Chanter "Marine le Pen" n'est pas évident, pas glamour, mais tous les sujets sont intéressants, parce qu'on a tout en soi.


Tu abordais déjà ce genre de thèmes à l'époque des Créatures et de L'homme à trois mains. Une chanson comme "Le simplet" pointait du doigt ta propre bêtise.
Oui, je jouais l'idiot du village. Quand j'étais enfant j'étais obsédé par Jésus. C'était mon héro. Aujourd'hui, en y repensant, je me rends compte que Jésus était le premier idiot sur terre. Enfin, certainement pas le premier, mais un grand idiot de l'histoire de l'humanité. Il faisait des trucs que personne ne faisait, des trucs qui étaient de l'ordre du charlatanisme, et tout le monde se foutait de sa gueule. C'était un mec seul, super seul. Du coup je m'identifiais vachement à lui, ce qui m'a évidemment posé pas mal de problèmes de mégalomanie (rires) ! Ado, j'étais dans une petite ville, en Vendée, et quand je me promenais avec deux chaussures de couleurs différentes ça faisait jaser et ça créait des vrais problèmes dans le centre ville. Et je pense que c'était lié à mon image de Jésus.


Parce que tu osais affirmer ta différence ?
Oui, j'avais envie d'être comme ça. Donc aujourd'hui quand je me retrouve sur un plateau de télévision avec le torse peinturluré d'animaux qui s'enculent, c'est la continuité de tout ça.


Ça donne une approche très sexe, drogue et rock'n'roll du christianisme !
Bien sûr. De toute façon, on peut prendre le christianisme et finir par une orgie. Il n'y a aucun problème là-dessus. C'est très lisible comme ça. Moi quand j'allais à l'église, ça me rendait fout d'excitation de voir les crucifixions sur les peintures, les femmes implorants devant la croix, Jésus avec un simple linge sur le bassin. C'est les images les plus excitantes, enfin de mon enfance.


Depuis Robot après tout, tu joues les cobayes médiatiques et t'offres au public. Ce n'est pas un peu christique ça ?
Oui, mais je pense que ma place est là, dans cette tenue, à tenir ce discours, même si il est pris en dérision la plupart du temps. D'ailleurs ce discours ne m'appartient pas vraiment, c'est le discours de plein d'autres gens.


Robot après tout parle pas mal d'exclusion. Dans l'univers du disque, tu joues le rôle de l'exclu en étant tour à tour le gourou d'une secte et le pauvre humain lambda forcément un peu bête. C'est là que se joue ton discours ?
Oui, c'est-à-dire que personne ne rêve d'exclusion. Moi je n'ai pas envie d'être un exclu. J'ai envie en fait d'être accepté dans un groupe sans changer ma façon de penser et ma façon d'être. J'ai envie d'être aimé tel que je suis.


"Je vous emmerde", le single des Créatures, était-ce une sorte de "Je t'aime, moi non plus" adressé au grand public qui t'ignorait à l'époque ?
Non, je ne souffrais vraiment pas de manque de reconnaissance. Ça allait. Aujourd'hui la donne a un peu changé, mais c'est justement le moment de m'écouter complètement et d'être le plus radical possible. Parce que j'ai la chance qu'un grand nombre de gens écoutent mes chansons au moment où elles sont les plus radicales et me correspondent le mieux. C'est un coup de bol !


(Suite.)


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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 14:00

Bébête show ?




Le 27 avril sortira Glamour à Mort, premier album d'Arielle Dombasle, écrit et composé par Philippe Katerine. Je ne l'ai pas encore écouté, mais ça m'interroge. Après Peau de cochon et Robot après tout, le subversif trublion pop n'est-il plus qu'un vieux con courant après la branchitude et le décalage à tout prix ? En 2005, son dernier album a été celui de la consécration mainstream à coups de "100 % V.I.P" et de "Louxor J'adore". Couplé à la sortie quasi simultanée de son premier film, il a fait de lui un personnage médiatique, une icône pop post Gainsbourg, comme en fut, en 2008, le Sébastien Tellier de Sexuality. S'en remettra-t-il ?


Depuis, plus ou moins caché, il est partout comme une sorte de papa pervers de la variété française. Il a participé aux albums de Christophe Willem, d'Olivier Libaux, d'Héléna Noguerra, de Teki Latex, de Florent Marchet, a joué dans des films, en a parfois signé la BO (Peindre ou faire l'amour, Je suis un no man's land), en a aussi fait lui-même, des courts métrages (1 km à pied, Dans le ventre il y a un cactus), a également publié un journal graphique (Doublez votre mémoire), a accepté d'être le parrain du concours CQFD des Inrocks, a sorti son premier CD/DVD live (Studiolive/Borderlive), est entré dans la lucarne, "100% VIP" et "Louxor j'adore" devenant respectivement musique de l'émission Langue de VIP et d'une pub pour le Crédit Agricole, s'est séparé d'Héléna Noguerra, s'est mis avec Jeanne Balibar, a épousé le président de Groland, est devenu Président du festival du film grolandais de Quend-Plage-les-pins 2008, a fait un spectacle de danse avec Mathilde Monnier (Vallées 2008), a écrit et composé l'album d'une fausse troupe de majorettes pop, Les Vedettes, accusant là son premier flop. Bref, malgré tout le bien qu'on peut ou pouvait penser de l'artiste, tout ça fait beaucoup pour un seul homme. Et voilà que je viens d'apprendre que Katerine revient bientôt sous les traits d'Arielle Dombasle ! Oui, lui, Gonzales et Renaud Létang, autrement dit l'équipe de Robot après tout, a écrit et réalisé le premier album original de madame BHL. Ça s'appelle Glamour à Mort et ça sort le 27 avril. La goutte qui fait déborder le vase ?


En décembre 2006, enfin un peu au calme après deux années de "rock'n'roll animal" initiées par la sortie du disque post Gainsbarre-Gotainer-Bézut-Juvet qu'est Robot après tout et l'harassante promo et tournée qui s'en est suivit, j'arrivais à choper Katerine pour une longue interview hors actu, histoire de faire le point. L'entretien n'avait pas été facile à décrocher. Après un an de promo non stop sur tous les supports, l'attachée de presse faisait blocus. L'artiste n'était pas dispo, trop occupé. C'est surtout que d'un point de vue économique, le label n'avait plus intérêt à envoyer le soldat Katerine sur le front des journaleux. Ayant massivement mordu à l'hameçon, ceux-ci en avaient assez parlé au moment opportun, à la sortie du CD. Donc circulez journalistes, il n'y a plus rien à voir. Sauf que non ! La promo finie, le disque ayant fait sa vie, c'est là que ça devenait vraiment intéressant. Comment Katerine avait-il vécu tout ça ? Allais-je pouvoir arriver jusqu'à lui pour lui poser la question ?


C'était mal parti, mais c'était sans compter les petits miracles dont recèlent parfois la nuit parisienne. Quelques jours plus tard, par un heureux hasard, je croisais Katerine à une petite sauterie France 2 au Showcase à l'occasion de la 1000e de l'émission CD'aujourd'hui. Il était en train de taper goulument dans le buffet. Comme tout le monde. A ce moment-là je me suis dit que la vie me lançait clairement ce genre de défi où il s'agit de savoir si on est un homme ou pas. Alors j'ai hésité bien sûr, j'ai ma timidité et je respecte les stars (ce sont des hommes comme les autres et ils ont le droit de manger des petits fours sans qu'on vienne leur parler travail), mais je me suis juste dit que la vie me l'offrait sur un plateau et que je devais honorer le présent. Je l'ai donc diplomatiquement alpagué entre deux sushis et lui ai expliqué ce qui m'amenait, à savoir une interview bilan un peu philo sur le coté bébête show du phénomène Robot après tout. Ça a suscité son intérêt. On ne l'avait jamais questionné sur ce sujet. Mais, enfournant le sushi resté en suspend, il est quand même resté distant, méfiant. Il m'a dit oui, pourquoi pas, qu'il faudrait voir ça avec son manager, que là il était en vacances et que cette année il avait eu quelques mauvaises expériences avec des journalistes/groupies, le genre de choses qui avaient nourri sa parano, donc il faisait gaffe. Je l'ai laissé manger et je suis parti cuisiner le manager. La semaine d'après je retrouvais Katerine dans un bar du 18e, près de chez lui. Décontracté, il me lâchait d'emblée qu'il était saoulé de musique et de promo : "Là on se parle, mais l'interview je ne sais même plus ce que ça veut dire, ça me parait absurde qu'on me pose des questions à ce moment précis. Je suis en vacances pour quelques jours et j'ai envie de ne rien faire. Mais le problème c'est que depuis quelques temps, je n'arrive même pas à retrouver la paresse qui était ma qualité première." Tant mieux, c'était parti.




"Avant je cachais mon corps avec mes chansons"


"A la télévision, comment me coiffer, m'habiller ?


Es-tu dépassé par ton succès actuel ?
On est toujours dépassé. On fait avec ce qui arrive. Là, c'est pareil, je fais avec ce qui m'arrive. Ce n'est pas trop, c'est bien. Mais il y a eu un moment où, oui, j'ai été tout d'un coup trop demandé. Quand tu fais dix interviews de suite, à un moment tu satures, tu ne peux plus supporter ta gueule, ta voix, ta vie, tout ce que tu racontes. Car en plus j'essaie de ne pas répondre les mêmes choses à chaque interview et de m'amuser aussi avec ça. Parce que ça peut être très amusant une interview. Mais au bout d'un moment tu te dis : "Quel est le connard qui habite en moi ? Quels sont tous ces connards ?", car ils sont plusieurs.

La célébrité que tu as acquise avec Robot après tout t'a rendu un peu schizo ?

Ce n'est pas la célébrité, c'est le fait de parler énormément.

As-tu aimé pouvoir passer sur des médias que tu n'avais jamais pratiqués, en premier lieu la télé ?
Oui, ça c'est le bon côté : ne pas faire les mêmes émissions, ne pas rencontrer les mêmes gens, c'est vachement agréable. Moi ça fait quinze ans que je fais des disques tranquillement et j'en avais un peu marre de me taper toujours les mêmes journalistes.


Ce qu'il y a d'étrange avec Robot après tout c'est qu'on a le sentiment que son impact médiatique fait totalement partie de l'œuvre. As-tu appréhendé ce champ médiatique comme une nouvelle cour de récré ?
Oui, assez vite je me suis rendu compte que je côtoyais d'autres médias et d'autres chanteurs que je n'aime pas forcément. Et au fur et à mesure j'y ai pris goût, parce que je trouve ça super de s'amuser avec ça. Mais comme je ne m'y attendais pas, j'ai dû improviser. Avant j'allais sur scène comme j'allais à Monoprix. Là pour la première fois, j'ai du penser à la manière dont j'apparais. Comment m'habiller ? Comment me coiffer ? C'est des questions que tu te poses quand tu fais une émission de télé grand public. Et comme dans le groupe avec lequel je tourne, ils adorent se déguiser et qu'on est copain, on a fait un peu les cons et on s'est vite retrouvé à se mettre de la peinture sur le corps, à se déguiser en femme, etc. J'y ai vite pris goût, c'est passionnant.


Tu t'es soudainement livré à un côté performeur qui était tout à fait nouveau pour toi...
Oui, j'ai joué à être un autre, ce qui me permettait de ne plus avoir de retenue. Et je pense qu'instinctivement j'ai dû me grimer pour me protéger parce que j'ai senti que si j'apparaissais à la télé comme je suis à Monoprix j'aurais été trop vulnérable.


Les deux singles extraits de Robot après tout, "Louxor J'adore" et "100% VIP", ne sont pas vraiment représentatifs du reste l'album, moins accrocheur. Est-ce toi qui a décidé de les mettre en raison de leur potentiel tubesque ?
Ah oui, j'y ai même pensé en les faisant. Il ne faut pas se voiler la face, quand tu fais un morceau, tu vois bien en le faisant écouter s'il va déclencher un truc ou pas. Quand j'ai fait écouter "100% VIP" à ma fille, elle a réagit tout de suite, plus que sur un morceau comme "Titanic" où elle se faisait chier. Avant je planquais un peu mes trucs, mais sur ce disque, j'ai vite faite écouter les morceaux à des gens, comme ça, le plus simplement du monde. Avant c'était moi qui produisais. Là, que ce soit produit Gonzales et Renaud Létang qui produisent m'a peut-être aidé à partager mes morceaux.


A propos de "performance", il y a quelques années, dans le cadre de sa carrière solo, Gonzales a lui aussi joué les performers en se créant une sorte de personnage pop. Tu en as parlé avec lui ?
Un peu, parce que lui il a des théories profondes sur ce sujet. Là-dessus, moi je suis peut-être plus instinctif, mon théorique. On a surtout parlé d'Andy Kaufman. Parce que ce n'est pas anodin si je suis fan de ce que fait Gonzales : on a des obsessions communes et un mec comme Kaufman nous relie dans le fait de se grimer, de passer par l'absurde ou la nullité.


Peux-tu décrire qui était Andy Kaufman à ceux qui ne le connaîtraient pas ?
C'est un mec qui travaillait à la télé dans les années 70 aux Etats-Unis et qui maniait une sorte d'humour provoc en se déguisant en personnages obscènes voire carrément hideux. Il a participé à des matchs de catch, mais contre des filles. Il a fait des chansons nulles qui créaient du malaise, il a fait aussi beaucoup de performances où il lisait par exemple Shakespeare devant un public d'étudiants alors qu'ils attendaient un personnage marrant. Moi je l'ai découvert à travers Man on the Moon, un film de Milos Forman qui raconte sa vie. D'ailleurs, rien que ce film ça a provoqué des choses profondes chez moi.


(Suite.)


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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 11:54

Le centre mou





"Quand l'adolescent regarde ses chaussures, il rêve à son futur"

"Shoegazing Kids c'est comme une espèce en voie de disparition qu'il faut câliner"




Revenons au style musical que vous développez sur Shoegazing Kids, il m'intrigue. Pour moi il évoque une sorte de mélange entre rock indé et pop FM, mélange que j'ai dernièrement trouvé et apprécié chez un autre groupe français comme Rhesus. Rhesus quand j'écoute leur The Fortune Teller Said, j'entends à la fois Sonic Youth, les Pixies, Goldman et Cock Robin ! Et c'est aussi ce que promet l'album à venir des Elderberries, une sorte de gros rock produit à la sauce FM par le mec qui a bossé pour Coldplay. J'ai le même genre de sentiment quand je vous écoute. Ça vous inspire quoi ?

Emmanuel : Bah faire du rock indé ça ne veut pas forcément dire faire un rock rêche et ardu comme le Daydream Nation de Sonic Youth. Parce que par exemple tu as aussi The Smashing Pumpkins qui ont un son très puissant, très lourd, mais qui font une musique est crémissimo, soyeuse. Dans le rock indé tu as tout ça.
François : Oui, quand on pense rock indé on pense aussi aux Smashing Pumpkins et à Nirvana, des groupes modèles du genre qui ont pourtant explosé sur la FM.


Ça me rappelle ce qu'a dit récemment ma mère en entendant Nirvana à la télé, comme quoi elle n'aimait pas trop que le chant criard du mec mais que finalement la musique passait parce qu'elle y décelait une mélodie. Ça m'a surpris mais finalement Nirvana c'est ça : de vraies chansons pop au-delà des guitares et des grumeaux dans la voix.
François : C'est clair.


Et vous c'est un peu le même délire : vous sortez les guitares mais vous les peignez soigneusement pour qu'elles ne tapent pas sur le crâne. Vous pouvez donc plaire à ma mère !
Arno : Pourquoi pas ?!
François : Et puis Sonic Youth a réussi à prouver qu'il y avait des textures super agréables dans la dissonance. On essaie nous aussi d'en trouver.
Emmanuel : C'est sûr qu'on n'essaie pas de faire du garage rock. Plein de groupes sont dans cette esthétique 1-2-3-4 on bourrine comme si on était dans notre cave. Ce n'est pas notre truc.


En fait chez Stuck In The Sound il y a un côté BCBG dans le son, propre, lisse, lover. C'est pour que ça plaise aussi aux filles ?
Arno : Ouais, aussi !
François : Il faut que la musique soit un minimum chatoyante et attirante avant de devenir, comment dire ? Esotérique et lettrée. Et puis bon, on contrebalance ça en étant plus fou sur scène (rires) !
Emmanuel : En même temps c'est être ambitieux que vouloir faire un truc léché. Et puis la question ne se pose même pas en ces termes. C'est juste que lorsque tu enregistres tu cherches le type de prod qui va coller à l'esprit de tes chansons. Et une prod cheap ou agressive aurait dénaturé l'esprit de ces nouvelles chansons, qui se veulent assez sentimentales, mélancoliques. Pour illustrer ça on avait besoin d'un son qui soit riche, coloré, agréable.


Comment vous est venue l'idée d'appeler l'album Shoegazing Kids ?
Arno : Je crois qu'on a décidé ça pendant l'enregistrement du disque au studio Vega qui se situe dans le sud de la France, à Carpentras. On cherchait un titre tournant autour de l'idée de l'adolescence car tous les morceaux de l'album tournent autour de ça, les joies et les problèmes de l'adolescence, les premiers baisers, les premières ruptures. Et puis on est tombé sur la photo d'une de nos fans, celle qui orne maintenant la couverture du disque. On voit la fille tirer son T-shirt et regarder ses chaussures comme une adolescente introvertie dont on a du mal à dire si elle se sent mal dans sa peau ou pas. On a alors pensé au terme "shoegazing" qui, avant de définir un style musicale, signifie regarder ses chaussures. On s'est dit que ce serait un bon terme pour définir cette période d'introversion qu'est l'adolescence.
François : Quand l'adolescent regarde ses chaussures il rêve à son futur, même s'il se sent différent des autres et qu'il ne sait pas trop à quoi s'attendre avec le monde.


Ce titre a induit des gens en erreur. Ils croyaient alors avoir affaire à un disque de shoegazing et en fait non, votre musique n'est pas shoegaze !
François : En même temps elle n'est pas non plus à mille lieux du shoegaze.


Oui, parce que votre musique véhicule une petite part de cet onirisme cotoneux qu'on retrouve à bloc dans le shoegaze.
François : Il y a une parenté sonore parce qu'on aime ces sonorités issues de la fin des 80's et du début des 90's.




Tout à l'heure je vous parlais de Rhesus qui, comme vous, négocie parfaitement le cross over indie rock / pop FM. Avec son dernier album, Saturday = Youth, Antony Gonzales de M83 se situe lui aussi dans cette mouvance. Vous connaissez ?

Arno : Non...


Sa musique est clairement plus shoegaze que la votre car il revendique ouvertement l'influence de My Bloody Valentine. Mais elle a aussi cette douceur et ce romantisme qu'on retrouve en filigrane chez vous. Et ce n'est pas étonnant parce que d'un autre côté il assume clairement l'influence de la pop FM, celle de Tear For Fears par exemple. Il est donc dans le même entre-deux musical que vous. En plus de ça, comme en témoigne le titre de son disque (Saturday = Youth semble être comme un écho à Shoegazing Kids) il a les mêmes préoccupations que vous, à savoir que ses chansons parlent beaucoup d'adolescence perdue. D'ailleurs voyez la pochette de son disque, on y voit aussi des adolescents à l'humeur ambiguë, entre tristesse et fierté.
François : Ah oui, carrément...


Mais il n'y a pas de secret, Antony Gonzales a le même âge que vous. En fait avec ce concept de Shoegazing Kids vous avez mis le doigt sur quelque chose de générationnel !
François : Peut-être, mais on n'a pas fait exprès !


D'ailleurs dans le même genre il y a aussi The Teenagers. Vous connaissez ?
François : Vaguement.


Eux aussi sont vraiment à cheval entre indie rock et pop FM et parlent à fond d'adolescence. Leur spécificité c'est qu'ils le font avec un max d'ironie en tournant en dérision les codes culturels anglo-saxons dans lesquels ils ont baigné. D'ailleurs lorsque je les avais interviewé on avait presque autant parlé de musique que de sitcoms, genre Sauvés par le gong, Parker Lewis ne perd jamais, etc. Et si je vous parle de ça c'est que votre album m'a fait la même impression. C'est-à-dire qu'à l'écoute de Shoegazing Kids j'ai eu le sentiment d'être embringué dans une sorte de sitcom pour ado, un truc un peu emo, avec tous les clichés du genre, genre Dawson !
Arno : Avec des riffs à la Beverly Hills !
François : Non, mais ce n'est pas faux, il y a de ça. Parce qu'on est un peu dans le trip d'une Amérique fantasmée. Grave. Je veux dire, nous, un des groupes qui nous a le plus influencé c'est The Zit Remedy des Années Collèges. Ils n'ont qu'un seul titre mais il déchire.


Je ne m'en rappelais plus ! Ça donnait quoi l'air ?
François : "Everybody want something, they'll never give up..."
Emmanuel : Les filles de la série étaient plus belles que celles qu'on avait dans notre classe...


Aha. Revenons à ce titre Shoegazing Kids. Vous avez le chic pour trouver des titres accrocheurs. Déjà Nevermind The Living Dead ça sonnait bien et là rebelote. En plus, après ce "Nevermind" qui faisait forcément penser à l'album culte de Nirvana, avec ce "Shoegazing" vous arrivez une nouvelle fois à placer un mot qui véhicule l'histoire du rock. Il y a un publicitaire dans le groupe ou quoi !?
Arno : Oui, notre publicitaire c'est Jack Daniels (rires) !
François : Arno a raison parce qu'on était dans un bel état quand on a décidé de ce titre (rires) ! Mais c'est vrai que c'est rigolo parce que c'est le deuxième titre qui a à la fois un sens pour nous, pour le disque et qui en plus fait référence à l'histoire du rock. Et c'est une bonne chose de montrer dans quelle tradition on se place. On n'aurait par exemple jamais pu appeler ce disque Tostaky Youth (rires) !


Votre science du titre s'exprime même dans l'intitulé de vos chansons, qui est toujours concis et catchy. Par exemple que signifie "Zapruder", le titre du morceau d'ouverture de Shoegazing Kids ?
François : C'est le nom du caméraman qui avait filmé l'assassinat de JFK. Le premier film gore ! C'est vrai qu'on aime bien avoir des titres qui claquent. Ça vient peut-être de notre culture de français qui ont kiffé sur le rock à un âge où on ne comprenait pas les paroles mais où on trouvait qu'elles claquaient sévère.


Même votre nom de groupe claque ! D'où vient-il ?
Arno : Je crois qu'il date de l'époque où on était en face de ciné avec José. Une de ses amies l'avait surnommé Stuck in the sand, "coincé dans le sable". On est allé voir notre prof d'anglais à la fin du cours et il nous a dit que pour un nom de groupe ça ne voulait rien dire, mais que si on remplaçait "sand" par "sound" ça créerait un côté féerique un peu plus sensé. On l'a regardé et on a fait : "Ok".
François : Aujourd'hui on s'est pleinement approprié ce nom de groupe.


Stuck In The Sound c'est un peu comme Daft Punk, ça sonne tellement et c'est tellement dépositaire d'une griffe, comme une marque, un club, que les gens ont fini par lui trouver un diminutif. De la même manière qu'on dit les Daft on dit les Stuck.
Arno : Ouais, mais avoir un nom à rallonge c'est pas mal aussi parce que ça permet de bien voir ton nom quand tu joues dans une salle où ils affichent le nom des groupes.
Emmanuel : Oui et puis dans les années 90 tous les groupes qu'on aimait avaient des noms pas possibles, genre The Smashing Pumpkins, Rage Against The Machine. Du coup c'est vrai, les gens usaient de diminutif, genre les Smashing, les Rage. On est donc content qu'il nous soit arrivé la même chose.


Et puis Stuck ça fait "stock" ! Un mot très 90's qui ne se dit plus aujourd'hui.
Arno : Aha, on est stock ! Sérieux, c'est pas mal ce mot. En plus ça me fait aussi penser à "stone" : "Aha, je suis complètement stock !" Yes.


J'ai lu quelque part qu'avec Shoegazing Kids vous aviez voulu faire THE bel album avant que le disque ne soit vraiment un support dead de chez dead. Ce qui fait de ce disque un disque triplement nostalgique, de par son support, ses références musicales et son propos sur l'adolescence.
Arno : Oui, on ne sait pas trop ce que sera l'avenir. Si ça se trouve dans 2-3 ans au moment de sortir notre troisième album le truc ce sera juste de sortir des singles vendus en ligne.
François : Donc voilà, peut-être que Shoegazing Kids est notre dernier CD. Parce que le CD c'est comme un Panda : une espèce en voie de disparition qu'il faut câliner (rires) !



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9 mars 2009 1 09 /03 /mars /2009 16:10
Le centre mou




"Il faudrait trouver un nouveau terme pour définir ces groupes français qui marient si bien indie rock et pop FM. Pour moi ils font quelque chose comme du doudou rock". Je dis ça à propos de Near The Edge Of Something Beautiful, le chouette dernier album d'Exsonvaldes dans un nouveau rock mag actuellement en kiosque. Saurez-vous retrouver de quel mag il s'agit ? Il n'a pas de vision et sa maquette craint. Des comme ça, il y en a plein les rayons, dites-vous ? Oui, d'ailleurs je parie que d'ici avril ils auront mis la clef sous la porte. Bref, je m'écarte (des cuisses) du sujet. Je disais ça parce que ce symptôme de "doudou rock" s'applique aussi pile poil à Shoegazing Kids, le nouveau Stuck.


Si les Stuck séduisent en masse et en énervent quelques-uns avec leur deuxième album, c'est qu'ils incarnent une sorte de centre mou du rock, ni trop indé ni trop peu, ni trop rétro ni trop peu, ni trop rentre dedans ni trop peu, enfantant un disque cool, sensible et crâneur mais ne générant, au bout du compte, que peu d'émotion. Moi-même, je me découvre "centre mou" à son sujet, partagé entre l'évidence d'être alpagué par son souffle mélodique et celle de constater qu'il n'apporte rien au schmilblick.


"Ces jeunes gens ont su digérer un bon nombre d'influences sans complexes", me disait un attaché de presse aguerri au lendemain de leur concert à la Maroquinerie. Façon de dire que ça lui en touche une sans remuer l'autre, alors que juste après il m'avouera, dans un genre qui n'est pas le sien, avoir été secoué par quelques morceaux du dernier live de Saez, et que ça lui arrive de moins en moins de frissonner à un concert.


Chez les Stuck, cette suspicion de studieuse fadeur se double de leur aura de win attitude. Une amie qui les a connu à leurs débuts m'a dit que ça lui faisait bizarre de voir ce qu'ils étaient devenus. "Ce n'est pas que j'aime pas ce qu'ils sont devenus, m'a-t-elle précisé, c'est que ça me fais bizarre de voir que les ados avec qui je jouais à Mario Kart sont devenus des rocks stars branchouilles." Le mot est lâché. Dans un pays où le succès est synonyme de prostitution et où l'on préfère les losers, synonyme, eux (coucou Cheval Blanc), d'intégrité, de sincérité et de poésie, avoir du succès c'est être branchouille. Sale. Une autre objection ?


"Shoegazing Kids, ça sonne moins comme un titre d'album que comme le titre d'un article des Inrocks" me lâchait récemment Xavier du groupe La Féline. Et oui, c'est vrai les Stuck savent s'automarketer. C'est vrai qu'ils sont doués et qu'ils le savent. C'est vrai qu'à l'heure du grand cross-over musical de 2009 ils sont très axés anglo-américains, qui plus est sur des groupes aussi cultes et dead que The Cure, The Smiths, Pixies, Sonic Youth, Nirvana, Smashing Pumpkins, et que ça ne les empêche pas de se retrouver en une d'un mag électro. Et c'est vrai que leur rock n'en a pas moins quelques secousses discoïdes pour faire danser les filles, et donc la meute des loups affamés. Et c'est vrai aussi qu'ils sont plutôt beaux gosses.

 


Pour toutes ces raisons, les Stuck ne sont plus cette joyeuse bande de minikeums qu'ils formaient il y a encore 4 ans avec The Dodoz, Sheraff, eLdIA, Hey Hey My My et I Am Un Chien. Ça c'était du temps de leur premier album, Nevermind The Living Dead. Aujourd'hui "l'époque de l'explosion rock parisienne" où ils étaient "tous indépendant" et où "il y avait une sorte d'esprit communautaire" qui faisait qu'ils s'entraidaient pour tout, tout ça, c'est fini. Maintenant qu'ils ont "tous plus ou moins signé quelque part, chez un tourneur ou une maison de disques, c'est moins facile de jouer ensemble parce qu'il y a des histoires d'intérêts commerciaux". Façon de dire, derrière la langue de bois d'usage que l'aventure est derrière eux (bonjour Copains d'avant) et qu'aujourd'hui ils sont un peu sur des rails.


Cela mérite-t-il un flingage ? Non. Une interview ? Oui. Une discussion ambiance "Ouais, mais" pour questionner leur nature de "garçons jouets" cools, bosseurs et propres comme des Strokes made in France ; pour remettre en cause la rage triste et Ikea de ce Shoegazing Kids ; pour égratigner ce manifeste d'indie rock français qui évoque un imaginaire de sitcom et de campus US que brocardaient "Smells Like Teen Spirit" et "Popular". Imaginaire où ce groupe insuffle une note trouble, comme en écho à l'Elephant de Gus Van Sant.


Ce 26 janvier, José Reis Fontao, le chanteur guitariste du groupe à la capuche invariablement vissée sur le crâne n'est donc pas de la partie. Je ne pourrai pas digressé de mon angle en lui demandant pourquoi il porte toujours cette capuche sportswear qui lui donne des airs de caillera Obi-Wan Kenobiesque (le gimmick du clip de "Ouais"). Quand il se pointera après la bataille, j'oublierai même de lui poser cette question et de l'interroger brièvement sur ce que je considère comme une des forces des Stuck (son chant et sa manière de régulièrement zapper tout souci de lyrics pour japper des chorus onomatopesques). Au lieu de ça, on reviendra une fois de plus sur le buzz monstre que son groupe déclenche pour la sortie de Shoegazing Kids, et il me fera part de son souhait de se prendre enfin la paire de baffe critique qui les remettra en place. Je n'ai pas été si dur avec Emmanuel Barichasse (guitare), Arno Bordas (basse) et François Ernie (batterie/choeurs), mais quand même...


 



"La plupart des musiques sont des musiques de rétroviseur"


"rajouter de l'électro pour en faire du Flash Dance 2009 n'aurait pas fait avancer la musique"



Salut les gars. Avant de démarrer officiellement cette interview nous parlions de l'enthousiasme quasi unanime soulevé par votre disque auprès des critiques. Sérieux, vous n'avez pas reçu l'ombre d'un seul bémol ?
Arno : On a vu qu'une critique moyenne. Mais elle vient d'un mec qui n'aime pas notre musique. Il n'avait pas aimé le premier album. Et il dit que le deuxième est dans la continuité du premier, qu'il n'y a rien d'original. Il ne nous descend même pas.


Qu'on critique l'originalité de votre musique, ça vous touche ?
Arno (rires gênés) : Oui, parce qu'on évolue dans un genre, le rock indé, où il y a de la place pour tout le monde, un genre où tu trouves autant The Smashing Pumpkins que Sonic Youth. Tous ces groupes ont chacun leur identité propre et c'est vers ça qu'on veut tendre.
Emmanuel : Le mec qui nous a fait cette critique a peut-être raison, je n'en sais rien, mais ce qui est sûr c'est qu'il a le droit de ne pas aimer parce que finalement tout ça ce n'est qu'une histoire de goût. Non, ce qui m'embête c'est plus les gens qui collent sans cesse les mêmes références sur ta musique alors que toi tu cherches à faire ton propre truc.


J'ai un pote qui m'a fait la même remarque. Enfin ce n'est même pas qu'il trouve votre musique sans originalité c'est qu'il trouve totalement régressif et sans intérêt de faire un disque de rock influencé fin 80's / début 90's en 2009. Pour lui un bon groupe doit faire une musique en phases avec son temps. Que pensez-vous de ça ?
François : Nous on ne s'inscrit dans aucune tendance...


Je n'ai pas dit le contraire, je disais juste autre chose, à savoir que votre musique regarde fondamentalement dans le rétroviseur.
François : Comment dire ? La plupart des musiques sont des musiques de rétroviseur. Quoique tu fasses tu ne fais donc que choisir un rétroviseur ou un miroir plus ou moins moderne pour refléter des choses du passé. Notre disque peut paraître régressif et déplacé comparé à tout ce qui sort en ce moment dans le créneau revival mid eighties, mais je pense que notre disque aurait quand même été surprenant s'il était sorti en 1991. Parce qu'il n'est pas qu'une resucée d'influences nineties. Il y a aussi des choses plus modernes.
Emmanuel : Oui, si on se plongeait dans la discographie auquel ce disque fait référence on verrait l'écart qui a été franchi. On verrait qu'on sonne plus frais que plein de choses issues des années 90 dont certaines ont mal vieilli. Je n'ai pas ma discographie sous les yeux mais par exemple notre disque n'a rien à voir avec Alice In Chains !
Arno : Avec Nirvana non plus ! Alors que c'est le groupe phare de notre adolescence.
Emmanuel : Après c'est peut-être régressif en soi de faire un disque guitare-basse-batterie en 2009...


Oui, c'est la question que je vous pose. N'est-ce pas régressif de continuer à faire une musique si pop-rock et anglo-saxonne en 2009 ?
Emmanuel : C'est-à-dire que je n'aurais pas considéré ça comme une avancée majeure pour la musique si on avait rajouté un beat électro à nos morceaux pour en faire une sorte de Flash Dance version 2009.
François : On aurait pu essayer d'avoir un son plus moderne, ne serait-ce qu'en recyclant la superbe vague French Touch de ces dernières années, mais on en a déjà beaucoup entendu et on n'a pas envie de se lasser nous-mêmes de notre disque. Quelque part on est heureux qu'il ne sonne pas en phase avec son temps...
Emmanuel : Qu'il ne soit pas daté avant même de sortir...
François : Mais tu as peut-être raison, c'est peut-être régressif. D'ailleurs je vais tout de suite aller manger mon caca (rires) !
Emmanuel : On n'a pas fait du copier/coller. On a juste fait le truc qu'on sait faire, qu'on aime faire et qu'on a envie d'écouter. Et on est fiers de ce disque. On a l'impression d'avoir fait un grand pas en avant par rapport au précédent.


A quels niveaux ?
Emmanuel : A tous les niveaux. Déjà Nevermind The Living Dead avait été composé sur un laps de temps très long. Quand il est sorti des morceaux avaient déjà 2-3 ans. Et ça faisait 55 fois qu'on les avait joué live. A sa sortie ce disque ne nous représentait donc que partiellement. Et puis à l'époque on n'était pas encore très à l'aise en studio, on était en train d'apprendre. Il y a donc des morceaux qui ont été fait de façon très pro et d'autres qui ont été bricolés et qui n'ont pas pu prendre leur pleine dimension. A l'inverse, sur ce nouvel album on a essayé de faire un tout cohérent avec un début, un milieu, une fin. Et les morceaux sont plus frais, plus raccord avec ce que le groupe est aujourd'hui.


Cette histoire d'album avec un début, un milieu, une fin c'est quelque chose que vous aviez planifié ?
Arno : Non, on n'est pas parti sur un concept album ! On est sorti de la tournée lessivé. On n'avait aucun morceau à part quelques pistes trouvées pendant les balances. Mais on a eu la chance de trouver un studio à Bordeaux, les studios Carat. Et on s'y est enfermé durant trois sessions d'une semaine, pour jouer, composer et enregistrer la moindre idée qui viendrait. Et à chaque fois que José ou Manu trouvaient de bonnes idées à la guitare acoustique on les retransformait tous les quatre jusqu'à ce que le résultat plaise à tous. Cette période d'écriture a été beaucoup plus courte que celle du premier album.


Et trois semaines d'écriture ont suffit à donner les 12 morceaux de Shoegazing Kids ?!
Emmanuel : Oui, les morceaux sont venus assez naturellement, sans idées préconçues. Certains ont juste demandé plus de brainstorming que les autres parce qu'ils étaient le fruit de collages de différentes pistes qu'on avait archivées à droite à gauche. Mais voilà, il n'y a pas eu de grosses souffrances ni de pages blanches.


Pourquoi avoir choisi Nick Sansano pour assurer non pas la prod du disque comme j'ai pu le lire à droite à gauche, puisque c'est vous qui l'avez produit, mais le mix ?
Arno : Pour le premier album on avait la chance d'avoir notre studio donc on a plus ou moins tout fait avec notre ami ingé-son Romain Della Valle. Et pour la prod et les prises de son de Shoegazing Kids on a de nouveau fait appel à lui parce qu'il nous connaît vraiment parce qu'on a une telle complicité avec lui qu'il peut nous dire franchement : "Stop les mecs, ça c'est de la merde !"


Vous ne vous êtes donc pas dit que ça péterait d'afficher le nom d'un producteur anglo-saxon sur votre disque ? Ça ne vous a pas tenté ?
Arno : Si, c'était en option, mais il faut garder à l'esprit qu'on est nous-même producteurs de nos disques et qu'on est de petits producteurs, on fait donc gaffe à la manière dont on investi notre argent les différentes étapes de réalisation du disque. Tu ne peux pas mettre toutes tes billes sur la prod, car après il faut assurer le mix et le mastering. Mais grâce à l'expérience acquise lors de l'enregistrement du premier album cette fois on a pu faire les prises de son nous-même. On a tout testé pour finalement se rendre compte que la solution évidente était de jouer tous les 4 dans la même pièce sans métronome et sans click.


Votre nom de groupe n'est donc pas usurpé : vous êtes vraiment en plein dans le son !
François : C'est clair qu'on s'est pris la tête sur ce disque-là !
Arno : On n'arrêtait pas d'en parler, même quand on n'enregistrait pas.
Emmanuel : Mais finalement, après ces trois semaines de maquettage intense, quand on est entré en studio on avait déjà une idée très précise du son qu'on voulait. Restait plus qu'à savoir comment l'obtenir. Et on savait comment s'y prendre parce qu'avait beaucoup discuté de la méthode à suivre avec Romain. Pour la prod on n'avait pas envie de faire appel à quelqu'un d'extérieur qui nous aurait donné des leçons et aurait peut-être dénaturer les morceaux.
François : Aujourd'hui on est très heureux d'avoir ensuite travaillé avec Nick pour le mixage, mais c'est vrai qu'à l'époque il y a des moments où on hésitait carrément à faire appel à lui...


Vous comptiez carrément le snober ?!
Arno : C'est-à-dire qu'on voulait vraiment ce son live de quatre mecs jouant ensemble comme dans les disques des années 70 ou ceux plus vieux de la Motown. Parce que jouer ensemble c'est ça qui nous fait vibrer et... Mince, je ne sais plus où je voulais en venir (rires) !
François : En fait on n'a pas voulu tricher sur disque en rajoutant des caisses et des caisses d'arrangements qu'on ne pourra jamais reproduire en live...

C'est vrai que finalement la prod du disque est assez sobre...
François : Ouais, le disque est honnête, c'est juste nous quatre, avec quelques petites fioritures sur la voix mais c'est tout. Mais voilà, après la rencontre avec Nick a été géniale.


Pourquoi l'avoir choisi lui ?
Arno : C'est en décortiquant qui avait travaillé sur les albums de Sonic Youth qu'on est tombé sur Nick Sansano. A côté de ça son nom nous avait aussi été rappelé par d'autres personnes, rapport à son travail avec Noir Désir, Public Enemy, etc. Mais nous c'est surtout son travail avec Sonic Youth qui nous intéressait parce qu'on oeuvre d'un style qui n'est pas très loin du leur. A part lui on avait contacté 2-3 autres mixeurs mais il a été le premier à nous répondre, et d'une manière super enthousiaste et chaleureuse. On a donc choisi de bosser avec lui.
François : Ca nous intéressait vachement d'avoir quelqu'un qui pourrait venir un peu faire le ménage dans tout ce qu'on avait essayé de faire, tout en respectant le fait qu'on s'était vraiment impliqué dans le son du disque. Et il a été à la fois hyper créatif et hyper à l'écoute. La collaboration fut donc parfaite.


Et en effet ce qui frappe à la première écoute de l'album c'est l'unité sonore. Tous les morceaux s'enchaînent impeccablement avec le même son, limpide, coloré, catchy.
François : ça c'était quelque chose d'important pour nous. On voulait vraiment une identité sonore forte du début à la fin du disque. On est donc heureux d'avoir réussi à la faire ressentir.
Emmanuel : C'est pour ça que c'était important qu'on le fasse le son nous-même parce que ça nécessitait des partis pris techniques peu conventionnels qui auraient pu faire peur à un réalisateur un peu trop classique qui ne connaîtrait pas l'histoire et la nature du groupe.


D'un autre côté ce qu'on retient dans ce son c'est qu'il n'est pas très rugueux pour du rock indé. Je veux dire qu'il y a beau avoir plein de guitares on est loin de Sonic Youth. Tout au long du disque votre son est caressant, presque mielleux comme si vous faisiez le pont entre l'intensité du rock indé et la douceur de la bande FM.
Arno : Euh je pense que ça vient de la nature même de la formation musicale. C'est-à-dire que José joue sur une guitare acoustique en nylon espagnol, un truc qui sert à jouer du flamenco à la base, et à l'échelle de toute l'histoire du rock indé il y a peut-être un groupe qui fait ca, pas plus ! Et c'est le matériau de cette guitare qui donne cette douceur. Il a beau la saturer avec un ampli, elle sort quand même un son super doux avec une grande richesse harmonique.
François : En même temps, artistiquement c'est cette brèche entre l'indie rock pur et dur et la pop FM qu'on cherche à investir. On n'a pas envie de se permettre tout ce que se permet Sonic Youth.


(Suite.)

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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 21:10
Eldorado gonzo




"Je suis tombé dans le chaudron"


"les premiers rockers ont inventé un langage"



Comment êtes-vous devenu photographe ?
Quand j'étais adolescent je regardais beaucoup de magazine, genre Paris Match, des magazines d'actualité, des magazines de mode et de décoration. J'aimais bien l'utilisation de la lumière dans les photos de décoration et le regard porté par les photographes de Elle. A l'époque, Elle avait des grands noms : Jeanloup Sieff, David Bailey, Hervé Guibert, Richard Avedon, des gens qui me fascinaient complètement, même si je n'ai jamais fait de photos de mode de toute ma carrière ! A la librairie Brentanos j'achetais chaque année le supplément annuel de populaire photographie. C'est là que j'ai vu les premiers portfolios de nombreux grands photographes américains. Sans faire de photos, en regardant comme ça juste en amateur je me suis donc un peu formé l'œil à la photographie et j'ai acquis une certaine connaissance parce que j'étais capable, en regardant une image, de dire de qui elle était. Ça, c'était en 61-62. Et c'est à l'été 66 c'est là que j'ai vraiment décidé de devenir photographe. Là, je suis parti aux Etats-Unis pour la première fois avec l'idée de faire des portraits de musiciens de jazz, etc. Avant de partir je suis donc allé trouver la revue Jazz Hot, rue Chaptal. C'était une revue que je lisais, j'aimais bien leur ton, etc. Et je leur ai proposé de faire des photos de musiciens. Je leur ai demandé s'ils avaient des adresses à me filer. Ils ont été extrêmement gentils, ils m'ont filé une carte de presse bidon mais surtout un wagon d'adresses qui m'ont été assez utiles sur la côte ouest. Mais surtout, surtout, surtout, dans les bureaux de Jazz Hot à l'époque se concoctait le numéro 0 d'une revue qui allait s'appeler Rock&Folk. Quand je suis arrivé là-bas évidemment j'ai fait quelques portraits de musiciens de jazz, mais aussi de rock, de folk, de blues, quelques inconnus d'ailleurs qui l'ont moins été par la suite. A New York j'ai rencontré par hasard Frank Zappa qui était débutant à l'époque et ça m'a permis de faire des photos de lui et de son groupe, Mother of Invention. A Los Angeles j'ai fait des photos des Beach Boys. Là, j'avais carrément pris rendez-vous. J'avais téléphoné à des directeurs artistiques des maisons de disques pour faire des photos de groupe. J'ai aussi pris des photos du paysage américain qui est un beau sujet en soi. Et voilà, quand je suis revenu des Etats-Unis trois mois après, j'ai montré mes photos et c'est comme ça que j'ai publié mes premières images.


Quelle est la première photo que vous ayez vendue ?
C'est une photo en couleur des Beach Boys que j'ai vendue en automne 66 à un petit mensuel qui s'appelait Formidable et qui était un émule de Salut les Copains. Juste après, il y a eu Rock&Folk.


Comment se passait concrètement votre collaboration avec Rock&Folk ?
J'allais aux Etats-Unis et je leur envoyais parfois des images par la Poste. On était dans les années 60 donc il n'y avait rien qui ressemblait de près ou de loin à Internet ! Et je n'avais aucune commande, c'était moi qui décidais ce que j'envoyais. J'étais pigiste.


Mais un pigiste présent sur le terrain idéal pour un magazine comme Rock&Folk ?
Effectivement, l'époque était tout d'abord très spectaculaire. Et en allant là-bas, notamment en Californie, je suis tombé dans le chaudron et l'aventure sans vraiment l'avoir cherché.


Mais vous partiez là-bas avec votre passion du jazz pour vous mettre sur la voie...
Il y a trois choses qui m'intéressaient : les portraits de musiciens, les sujets de société et les paysages. Les portraits de musiciens je n'en fais plus mais photographier les grands faits de société et des paysages, oui, toujours.


Vous n'avez donc jamais pris le moins cours de photographie ?
Non, rien, pas le moindre stage. Et quand j'ai posé des questions à des photographes, en général ils ont éludé mes questions parce qu'ils sont avares de leurs secrets et de leurs conseils sur leurs pratiques. Mais, Dieu merci, il m'est parfois arrivé de voyager avec des photographes et de les regarder faire et d'en tirer des conséquences !


Dans tout ça, comment êtes-vous venu à écrire sur le rock ?
Au départ je n'écrivais pas du tout. Quand j'ai ramené mes photos à Rock&Folk à la fin de l'année 66 en revenant des Etats-Unis, le rédac chef, Philippe Koechlin à l'époque, m'a dit : "J'aime bien tes photos, super. Est-ce que tu ne pourrais pas nous faire un texte avec ?" Voilà comment j'ai commencé à écrire !


Ecrire, c'était un réel plaisir pour vous ?
Oui, parce que j'avais fait des études littéraires et j'étais plutôt bon dans ce domaine. Ecrire, c'était donc comme le prolongement naturel de mon cursus scolaire. Je vais vous donner une réponse à la Man Ray : je fais en photo ce que je n'arrive pas à faire en peinture et je fais en peinture ce que je n'arrive pas à faire en photo (rires) !


Quelles sont vos photos sur la musique dont vous êtes le plus fier ?
J'ai des photos qui me rendent heureux mais je ne place pas ma fierté dans les photos ! C'est un peu des moments de hasard. Mais des photos qui me rendent heureux, il y en a pas mal oui. Dans les années 60, il y a un portrait de Clapton que j'aime bien, une photo d'Hendrix, un portrait en noir et blanc de Syd Barrett que j'aime beaucoup. Dans les années 70, il y a une photo de Brian Eno à l'hôtel George V, une photo de Zappa. J'aime bien mes premières photos, j'ai une espèce de tendresse pour ces premières photos. C'est l'apprentissage, c'est la découverte, c'est faire des photos sans avoir une éducation photographique, beaucoup de spontanéité.


Quelle musique écoutez-vous en ce moment ?
Beaucoup de choses différentes. Je n'écoute pas spécifiquement une musique. Il peut m'arriver d'écouter des vieux des vieux trucs parce qu'une compilation me tombe sous le nez. J'écoute du blues, du bluegrass, de la country. Mais j'écoute aussi ce qui se fait aujourd'hui car je laisse traîner mes oreilles sur ce qui se fait sur Internet. J'ai une page Myspace et comme par hasard plein de gens de la musique viennent se coller dessus. Donc voilà j'écoute ce qu'ils font et les disques qu'on me donne ou qu'on m'envoie. Et dans les nouveautés, j'ai bien aimé les Kings of Leon. Le nouveau rock américain est pas mal. Ils ont leur territoire.


Sauf qu'aujourd'hui un groupe rock a plus de mal à percer qu'hier car le rock n'est plus ce territoire vierge qu'il était quand vous l'avez découvert. Aujourd'hui le rock c'est au contraire un genre musical surpeuplé et très segmenté.
J'ai connu quoi : les années 60. Voilà le moment où le rock a vraiment compté pour moi, sur le plan professionnel et en tant qu'amateur. Et à l'époque il n'y avait pas énormément de groupes. En comptant large il y en avait une quinzaine. Il y en avait certainement davantage en production locale mais on ne le savait pas parce qu'ils n'étaient pas exportés tout simplement. Je sais que par exemple il existait des dizaines et des centaines de groupes sur la côte ouest américaine, notamment dans le doo wop, mais on ne les connaissait pas, il n'y avait que 2-3 tubes qui émergeaient de tout ça. Aujourd'hui on a accès à des milliers de groupes ! Qui font un peu tous pareil, le même format, la même musique ! Maintenant il y a effectivement énormément de gens sur ce territoire. Musicalement ils apprennent plus vite et sont sans doute plus accomplis que les groupes de l'époque.


Ils sont plus accomplis mais moins originaux.
Oui, les artistes qui ont précédé étaient originaux parce que c'était des absolute beginners. Ce sont eux qui ont inventé un langage et maintenant ce langage est utilisé par tout le monde.


Quels sont vos projets maintenant ? Votre actualité ?
Je viens de finir une expo cet été à New York sur le thème du Summer of love. Récemment une galerie parisienne a exposé mon travail à la Fiac. Donc voilà en ce moment je n'ai pas d'actualité mais j'ai différents livres en cours, différentes expos en préparation, mais je n'en parle que lorsqu'ils paraissent, rien ne sert de vendre la peau de l'ours... !




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6 mars 2009 5 06 /03 /mars /2009 11:35
Eldorado gonzo




S'il existait quelque chose comme les Victoires de la rock-critic, Alain Dister y aurait gagné plus d'un prix. Né le 25 décembre 1941, "trois semaines après Pearl Harbor, sept mois après Bob Dylan", aimait-il à dire, ce correspondant américain du Rock&Folk de la grande époque a couvert en live l'avènement de la scène hippie, fréquentant comme le pékin moyen des mec qui deviendront les demi dieux qu'on sait. Mais le 2 juillet, des suites d'une longue maladie, à 66 ans, comme le rapporte son Myspace, "Alain Dister s'en est allé rejoindre Jimi, Janis, Frank, et tant d'autres passés devant son Leica."


En octobre 2007, sous le prétexte d'un article "matos" pour un magazine sur les nouvelles technologies, j'avais la chance de m'entretenir avec lui au téléphone. Ce fut mon premier et seul contact avec ce photographe, journaliste et écrivain que j'ai senti à la hauteur de sa réputation, humble, passionnant. Si je vous en reparle aujourd'hui c'est en vertu de ça. J'ai l'impression que l'histoire a retenu peu de témoins aussi humains et pertinents du séisme que fut le rock. Alain Dister était vraiment sur le terrain, la d'où le feu sortait, sacré, mais moins mythologique que pour ceux qui étaient resté en France avec leurs lunettes françaises. Oui, c'est comme ça que je le vois Dister, une sorte d'Haroun Tazieff du journalisme rock, un passionné tellement proche de la naissance de son sujet, et contemporain de son apogée, qu'il n'avait pas à trier, critiquer, mais à être là, ouvert aux rencontre, à l'aventure, et cueillir avec talent. A l'heure où il n'y a plus vraiment de topos rock fédérateur, mais une multitude de critiques qui se marchent sur les pieds en se disputant sur les notions galvaudées de gonzo et de rock-critic, à l'heure où, justement, en la matière ne reste trop souvent que mots, critique, subjectivité et guéguerre d'ego - des voyages immobiles, rien de beatnik, rien qui engage la vie - comme ici (Gonzo = Bonzo) et ici (My Dark Stuff), ça fait du bien de faire le point en revenant à la source. Et si je vous en reparle c'est aussi parce que le 3 et 4 mars dernier France Culture a diffusé une émission spéciale Alain Dister, "Alain Dister, l'absolute beginner", par Anita Castiel, et que l'émission devrait bientôt être disponible en podcast sur le site de radio. Merci à Pierre Mikaïloff, écrivain rock qui a participé au sujet, de me l'avoir rappelé. Flashback sur mon article d'octobre 2007, publié à l'occasion de la réédition de son livre Rock Critic, et interview d'Alain Dister dans la foulée.

Le rock au-dela des clichés




Dans la rock critic, il y a ceux qui ont inventé le genre et ceux font genre. Alain Dister, 65 piges, fait partie de la première catégorie. Il ne porte ni Ray Ban ni cuir ni santiags mais respire le rock comme personne. De 1967 à 1982, cette culture, il l'a tâté in vivo sur sa terre natale, avec son stylo mais pas que. Son appareil photo était aussi de la fête. A l'occasion de la réédition de Rock critic, son recueil de Chroniques de rock'n'roll (1967 - 1982) sorti initialement en 1987, il nous évoque son parcours d'infatigable homme de terrain.


En 2003, je me suis lancé dans l'écriture d'un mémoire sur les rock critic, mémoire que je n'ai jamais fini. Mais il m'a permis de rencontrer les cadors du genre, ceux qui ont installé leurs signatures en haut de l'affiche, dans Rock&Folk, Libé, Les Inrocks, Technikart, de discuter avec eux en long, en large, en travers et dans les coins. Et j'ai beaucoup appris. Notamment qu'être rock critic, ce n'était pas pour moi. Au départ, bien sûr, je voulais en être. Ça me fascinait. Mais ce mémoire m'a vacciné, je vous assure. Etre critique de rock, à la limite, je dis pas, mais journaliste, ça me va aussi.


En fait, être rock critic, il y a ceux pour qui ça veut dire quelque chose, qui n'en démorde pas, pour qui c'est l'œuvre d'une vie, l'accomplissement d'une trajectoire d'autodidacte forcené, une saleté de truc identitaire. Ceux-là, ils ne se considèrent ni journaliste, ni journaliste musique, ni critique de rock, mais rock critic. C'est leur étiquette, leur titre, leur chapelle. Un truc de l'ordre de la mythologie personnelle, de petits arrangements avec soi-même. Faut pas trop décortiquer, pas trop leur chercher des poux. Ce serait d'un coup comme essayer de faire comprendre à Superman qu'il est ridicule avec son slip par-dessus son pantalon. Ils sont devenus ce slip par-dessus ce pantalon. Ces Ray Ban sur ce visage. Des mystifications totales. "On naît rock'n'roll ou on ne l'est pas", vous disent-ils, histoire de tuer le débat (et ouais les kidsss !, pour ne pas le nommer). Vous les égratignez un peu, ils perdent toute coolitude. Ils s'effarouchent, vous lachent : "C'est pas comme ça que vous allez faire votre grande entrée en ville", "Vous êtes lecteur et vous allez le rester" (toujours ce kidsss  éternel, pour moi-même... ça sent la trouille, non ?). Oui, ils parlent comme ça, version mafieux amer, cow-boy de pacotille. Car voyez-vous, ce sont des Rockers. Brrrrr...


Il en reste quelques-unes de ces marionnettes du rock biz, de ceux qui font genre après que d'autres aient créé le genre. Je tairai les noms, vous les savez comme moi, et ils ne sont pas beaux à voir. Ces mecs sont devenus des caricatures du personnage qu'ils se sont crées à 20 piges. Pour exister. Pour être plus qu'un simple fan, plus qu'un journaliste, mais l'écrivain qui sommeille dans le rock critic, la star à l'image de leurs idoles. Ils vous citent tout le temps les mêmes bouquins cultes, vous disent qu'ils ont pris de la drogue parce que telle rock star modèle en avait pris. Oui c'est triste, il y a un côté mouton. Un côté ado. Et il n'y a peut-être rien de moins rebelle qu'un ado. Bref, il y a eux et il y a Alain Dister, photographe et pigiste du Rock&Folk des débuts.





"me frotter à ce qui a donné corps à cette musique"


"ne pas enluminer les choses par projection personnelle"


En septembre votre recueil de Chroniques de rock'n'roll (1967 - 1982) a été réédité. Il s'intitule Rock critic. Ce n'est pas un mot anodin rock critic...
Oui, c'est un mot qui n'existait pas quand j'ai commencé. A l'époque, on n'était même pas critique de rock, on était journaliste, pigistes, mais pas rock critic. Le terme tel que je l'ai orthographié là est arrivé au milieu des années 70 sous l'influence des rock critic américains, notamment Lester Bangs ou des rock critic anglais comme Nick Kent. Et il a donné une crédibilité à cette profession qui n'en est pas une, parce qu'on n'était que des amateurs de rock qui écrivaient sur ce qu'ils aimaient.


En France ce terme rock critic désigne souvent des gens qui fantasment beaucoup le rock sur lequel ils écrivent. Or vous, de toute évidence, vous ne fantasmiez pas votre sujet, vous écriviez ce que vous voyiez, parce que vous étiez là où les choses se paissaient.
C'est vrai que j'ai passé plusieurs années là-bas, que j'y suis retourné fréquemment. Si j'additionne tous les moments que j'ai passé aux Etats-Unis, ça fait un paquet d'années. Mais j'ai passé aussi beaucoup de temps en Angleterre. Je suis un homme de terrain quelqu'il soit, je ne fais pas des plans sur la comète en restant chez moi. J'ai vraiment besoin de me confronter à la réalité des choses. Donc j'avais besoin de me frotter à ce qui a donné corps à cette musique, les gens, le paysage, la société, etc.


Or la rock critic française implique presque par définition cette part de romance et de fantasme parce qu'on appréhende le rock depuis notre sol français, avec notre culture française. Vous, vous n'avez pas exploité cette veine-là.
Ça m'a toujours agacé ces fantasmes, je trouvais ça tellement grotesque confronté à la réalité. Parce que qui dit fantasme dit contre-fantasme, c'est-à-dire rejet. On brûle ce qu'on a adoré. Et toute une presse française fonctionne beaucoup à ça. Et dans les deux cas on est dans l'erreur parce qu'on n'est pas proche de la réalité, pas proche des gens et de ce qui constitue leur musique. Je veux dire : rien n'est spontané, les gens et ce qu'ils font sont toujours le produit d'une société, d'un environnement, d'une langue, d'une culture. Et si on ne se confronte pas à ces éléments-là on passe à côté à des choses. Moi j'ai toujours été extrêmement choqué par les pratiques journalistiques françaises qui consistent à faire des résumés de documentation sans avoir mis le nez sur le sujet ou à enluminer les choses par projection personnelle. Parce qu'ils parlent de telle chose de telle manière, les mecs s'imaginent qu'ils vont être pris dans les filets de machin. Tout ça c'est un peu grotesque finalement.


C'est une des choses qui vous a donné envie de ne pas vous enfermer dans la presse rock ?
Bah vous savez j'ai 65 ans donc j'ai envie de faire autre chose quand même. C'est vrai que ça a été très formateur de travailler là-dedans, de se frotter à cette musique, je l'écoute toujours, mais d'autres choses m'intéressent. La photographie est un moyen de découvrir ces autres choses.


(Suite.)



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4 mars 2009 3 04 /03 /mars /2009 17:48

Génération post
rock-lettré ?



Sorti le 19 septembre, Fantaisie Littéraire est un livre-disque initié par le festival littéraire Les Correspondances de Manosque. A l'occasion de leurs 10 ans, Olivier Chaudenson, leur directeur, a demandé à 17 des meilleurs auteurs compositeurs interprètes français de lire et de mettre en musique le texte d'un roman contemporain de leur choix. Qui a choisi quoi ? Pour quels résultats ? Qu'est-ce que tout cela dit du "rock littéraire" d'aujourd'hui ? Décryptage.


Je n'ai pu m'empêcher d'être content en recevant Fantaisie Littéraire. Avant même de l'écouter. Parce qu'indépendamment du contenu, il y a le contenant : un beau livre cartonné de 108 pages et un CD de 17 titres, édité par Le bec en l'air. A l'heure de la dématérialisation de la musique, ça fait peut-être réac' à dire, mais de voir, toucher et feuilleter un tel objet fait plaisir. On se sent comme face à un îlot de résistance, une conception de la beauté qui n'a pas dit son dernier mot : l'album comme pendant musical du roman. D'ailleurs, d'être tombé en désuétude commerciale depuis l'arrivée du MP3, il semble que le CD ait enfin acquis une certaine noblesse, celle d'être, en tant que disque, la dernière trace de "l'esprit vinyle". Ainsi revalorisé en "bunker artistique", ce format en voie de disparition a abrité ces dernières années quelques projets osés, pour ne pas dire, pour certains, kamikazes. Je pense au premier maxi de Nicolas Comment (Est-ce l'Est ? un recueil photographique accompagnant un CD 5 titres, et vice versa) ; à la défunte collection Saison de l'éditeur Filigranes contenant trois livres-disques (un de Patrick Bouvet, un de Bertrand Bonello, un de Rodolphe Burger et Pierre Alféri) ; aux deux livres-disques de Florent Marchet (Rio Baril et Frère Animal) ; au double album de Mendelson (Personne ne le fera pour nous), au triple album de Saez (Varsovie, L'Alhambra, Paris), etc.


Manifeste artistique




Le propos de Fantaisie Littéraire tient dans son titre. En détournant celui du disque phare de la "chanson rock" (Fantaisie Militaire, Bashung au chant, Jean Fauque au texte), il dit : "J'ai réuni les meilleurs descendants des deux premières générations de "rock lettrée", les enfants de Bashung et de Dominique A, et je leur ai proposer un jeu : s'autoriser à faire l'inverse de ce que firent leurs aînés : ne plus tordre notre langue aux drastiques contingences de la pop, mais lui redonner les pleins pouvoirs en mettant des textes de romans contemporains en musique." Et son hypothèse est que ces deux formes d'expressions ont des choses à se dire, voire mieux, qu'elles peuvent "coller". Car Bashung & co n'ont pas seulement permis l'émergence d'une nouvelle scène chanson, ils ont parallèlement contribué à l'avènement d'une nouvelle scène littéraire. C'est pourquoi ce livre-disque collectif se présente comme un "manifeste artistique" traduisant "les nouvelles relations entre musique et littérature". Mais le livre-disque est-il un au-delà pertinent au "rock lettré" ?


Télérama-Inrocks connection


Les couples musicien/écrivain de Fantaisie Littéraire sont : Bertrand Belin/Eric Reinhardt, Arman Méliès/Eric Meunié, Valérie Leulliot/Brigitte Giraud, Dominique A/François Vergne, Barbara Carlotti/Mathieu Riboulet, Serge Tessot-Gay/Georges Hyvernaud, Joseph D'Anvers/Olivier Adam, Doriand/Richard Morgiève, Claire Diterzi/Arnaud Cathrine, Erik Arnaud/Mehdi Belhaj Kacem, Florent Marchet/Edouard Levé, Thomas Fersen/J.D Salinger, Theo Hakola/Kaye Gibbons, Rodolphe Burger/Eugène Savitzkaya, Lola Lafon/Yannick Haenel, BABX/Paul Celan, Mendelson/Olivia Rosenthal. La moitié de ces noms ne vous dit rien ? Vous trouvez que ça sonne intello genre Télérama-Inrocks connection ? Moi aussi. Ma première impression fut : "Wouah, ça ne va pas être fondamentalement chiant d'écouter des mecs essayer de faire des chansons avec des bouts de romans ? L'exercice n'est-il pas un peu vain ? En plus on retrouve les mêmes auteurs-compositeurs-interprètes que d'habitude. Ceux qui ont tous fait philo-khâgne-Sorbonne."


Ecrivains dans l'âme



Comme je n'étais pas pressé de passer le disque je suis allé lire les "speech" que chaque musicien avait pris soin d'écrire pour expliquer son rapport à la littérature et au texte retenu. Ça, oui, ça me faisait envie. Je me disais que j'allais pouvoir voir qui assure en " écriture pure" (des écrivains dans l'âme ?) et éventuellement glaner quelques chouettes confidences sur leur personne et leur art, comme j'en ai lus sur Bertrand Betsch, Dominique A et Arman Méliès dans les petits livres qu'ils ont écrits pour la collection Carré de La machine à cailloux. Si le Méliès, trop vert, file au ras des pâquerettes, il faut lire Un bon chanteur mort de Dominique A, superbe. Bref Fantaisie Littéraire, le disque, je l'ai écouté trois fois. Ça n'a l'air de rien, mais par là j'ai eu l'impression d'accomplir un exploit à la Gérard d'Aboville. 17 titres c'est long quand il n'y en a que 7 de bon. On y distingue deux approches du texte littéraire : ceux qui ont choisi un texte court pour en faire une chanson et d'autres un texte long pour faire une "lecture ambiancée". Côté "court", 4 tentatives sur 6 font mouche. S'appropriant le texte, chacun joue dans sa cours. Bertrand Belin fait du Bertrand Belin (jolie ballade violonnée), Barbara Carlotti du Barbara Carlotti (belle ritournelle méditerranéenne), Doriand du Doriand (chiant), Rodolphe Burger du Rodolphe Burger (dialogue homme femme sur fond de musique ambiante), Lola Lafon du Lola Lafon (chiant). Mention spéciale à Erik Arnaud : avec sa science physique du découpage, de deux pauvres bouts de texte, il accouche d'une vraie chanson avec un milieu, un début, une fin. Et c'est presque magique de voir ce truc pop-folk prendre vie sous nos yeux.


Dominique A déçoit


Côté "long", 3 réussites sur 11, c'est maigre. A cheval sur la chanson et la lecture ambiancée, Méliès déçoit (encore). Si la première partie de son travail avec Eric Meunié accroche parce que la voix terreuse et dédaigneuse de l'écrivain se marie bien à ses accords tristes et aériens, la seconde lasse, son chant à lui étant trop mou, complaisant. Valérie Leulliot est, elle, tout simplement divine. La diction de sa voix blanche est parfaite, presque sensuelle même, et sa mélodie de guitare, légèrement mélancolique, caresse comme un ange passe. Tout ça donne un morceau qu'on a envie de réécouter. Ce n'est pas le cas de la prestation de Dominique A. Ce n'est pas que sa lecture atone posée sur le discret tapis d'une mélopée indus soit mauvaise, c'est juste que ce n'est pas transcendant plus. Passable. Toujours la tête dans La peau et les os de George Hyvernaud, Serge Tessot-Gay farcit d'une musique guitaristique anxiogène un texte anxiogène : chiant. Tout comme la lecture ambiancée D'Anvers d'un texte d'Olivier Adam. Trop salement triste, miséreuse, réaliste. Tout comme celle de Claire Diterzi : trop nue, spectrale, vide. Mais bon, je ne suis pas sensible au style de l'écrivain qu'elle a repris (Arnaud Cathrine), c'est peut-être là que ça coince, parce que normalement Diterzi, je suis client. Théo Hakola c'est comme Lola Lafon : mélodie pas mal mais voix calamiteuse. Enfin moi, je ne peux pas. Et BABX, sa lecture glauque et martiale d'un texte sur la Shoa, c'est... Comment dire ? Chiant. A côté le truc de Tessot-Gay c'est "Le petit bonhomme en mousse". Même Pascal Bouaziz m'a déçu, et pourtant j'aime ce qu'il fait sous le nom de Mendelson, comme en témoigne le long entretien que je lui ai déjà consacré. Mais ses 14 minutes de lecture cafardeuse sur l'histoire d'un type qui "se sent disparaître à lui-même", argh. Trop lugubre.


Thomas Fersen assure grave




Heureusement pour eux, l'équipe des verbeux compte Florent Marchet. Florent je n'aime pas trop ce qu'il fait depuis Gargilesse, mais là chapeau. Ce joyeux luron a opté pour un passage du livre posthume d'Edouard Levé : Suicide. Et son morceau a donc beau parler de suicide, son architecture musicale est tellement grandiose, à mon humble avis dans la veine du "Bal de Laze" de Polnareff, qu'on en ressort comme lustré, grandi. Et puis il y a Thomas Fersen ! Ah, celui-là, je n'en attendais rien (je n'ai jamais aimé sa musique), mais là, respect. Parce qu'il a choisi un texte superbe, attachant, pas prise de tête (L'Attrape-cœurs), qu'il le lit d'une voix de garnement mâchonnant (tout à fait la voix d'Holden Caulfield, se dit-on, alors qu'on n'a bien sûr jamais entendu Holden Caulfield parler ailleurs que dans notre tête) et qu'il lit ça sans musique. Il a tout compris Fersen ! Avec un texte pareil, il fallait mettre un coup de canif dans le contrat du projet. Taire la musique des instruments pour faire pleinement parler la musicalité du texte.


Un vrai club échangiste


Dans Fantaisie Littéraire, le livre, ils sont nombreux à faire part de leur méfiance à l'idée de confronter littérature et chanson. Là-dessus Pascal Bouaziz fait office de véritable bullshit detector. Les risques, il les voit tous, notamment ceux du pathos et de la consanguinité. Et il raison : à force de s'entre admirer et de collaborer ensemble, ces artistes-là finissent par se ressembler. Je pense à Arnaud Cathrine, Dominique A, Arman Méliès, Joseph D'Anvers, Florent Marchet, Olivier Adam. Leurs noms reviennent plusieurs fois dans la bouche d'un tel et d'un tel. Un vrai club échangiste. Pascal Bouaziz fuit ça comme la peste. Mais il est un point qu'il ne remet pas en cause, et c'est pour ça qu'à mon sens, il se gaufre, ce point c'est la possibilité de pouvoir décemment mixer littérature et chanson. En bon prof, Dominique A rappelle les fondamentaux de ces "liaisons dangereuses" entre littérature et chanson en disant, en gros, qu'une chanson doit y aller mollo dans les mots pour "ne pas couper l'herbe sous le pied de la musique". Dans cette voie, Rodolphe Burger va plus loin. L'ex chanteur de Kat Onoma dit qu'il y a pour lui "transgression d'un interdit" à mettre la littérature en musique car elle est ce qui "se passe de tout, surtout de musique". Il appuie son propos d'une citation de Kafka : "J'ai une force en moi, c'est mon être non musical". Et c'est ce que dit, sans le dire, Thomas Fersen. Fersen qui n'a d'ailleurs même pas écrit ne serait-ce qu'une seule ligne dans Fantaisie Littéraire pour parler de son rapport à la littérature et de son choix du célèbre roman de JD Salinger. Tout ça se passe de commentaires.


Détournement de majeurs




Gainsbourg parlait d'art mineur. On en revient toujours à cette formule : la chanson comme concept pop par excellence, crac boum hue de 2 minutes 30, n'en parlons plus. Un jour dans Rock&Folk, le critique rock Pacôme Thiellement a eu cette belle phrase : "Tout Gainsbourg tient dans une acceptation particulièrement sèche de l'expression détournement de mineur." Voilà, une bonne chanson c'est ça, du sexe, un larcin. Une pulsion dans l'air. Dans Un bon chanteur mort, Dominique A dit ceci : "Lorsque j'écris des chansons, c'est la musique que je vise (...) J'accorde cependant la primeur aux mots. Ce sont eux qui vont la légitimer, lui donner en quelque sorte le droit à l'existence. J'imagine que j'ai besoin de ce paradoxe pour susciter une tension à l'intérieur de la chanson, de manière que, même au diapason du texte, navigant dans les mêmes eaux, la musique puisse toujours faire reproche à celui-ci d'avoir sur elle droit de vie ou de mort ; et qu'elle instrumentalise, à tous les sens du terme, ce reproche pour reprendre l'ascendant." Toujours cette idée de combat, de sexe et de frottements. Idée qu'on retrouve aussi chez Rodolphe Burger lorsqu'il dit que ce sont des "histoires d'amitiés", donc d'amour, qui le font céder à tremper lui aussi dans ces histoires de "trafics musicaux avec des textes littéraires". L'auteur de La Fossette reprend : "Quand elle la musique est livrée à elle-même, lorsque aucun texte, même anodin, ne la porte, lorsqu'elle n'a pas à défendre sa place, sa solitude l'intimide. C'est comme un couple qui passe sa vie à se déchirer, mais dont on voit l'un totalement démuni quand l'autre s'en va." Et ce qu'il dit là, c'est un peu ce qu'on ressent face aux deux tiers de Fantaisie Littéraire : l'impression d'être en phase de quelque chose de bancal parce qu'il n'y a pas le fight club nécessaire, ce rock'n'roll frottement du corps et l'esprit qui innerve le "rock littéraire" proprement dit. Parce qu'il n'y a plus cette tentative de fusion entre le duo cartésien texte-musique et le trio, un peu Terminator, du guitare-basse-batterie.


Mais le débat n'est pas clos. Ne serait-ce qu'en vertu de ces 7 tentatives concluantes qu'on trouve là. Et puis le jeu en vaut la chandelle nous lance Rodolphe Burger. C'est une histoire de quête, de croyance. Quelque part existe "un point non euclidien où se croisent les parallèles" et "se dissout enfin la "sublime jalousie" dont parle Mallarmé pour qualifier la relation entre musique et littérature". C'est aussi l'avis de Florent Marchet, avec lequel je me suis longtemps entretenu sur le sujet. Interview à venir. Sur le thème du "détournement de majeurs". Affaire à suivre.



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Published by SYLVAIN FESSON - dans DISCussion
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