Samedi 19 juillet 2008
Chérie FM = Nostalgie



Depuis 2005, séparé de son binôme Nicolas Fromageau, Anthony Gonzales est seul à bord de M83. Et ça plane pour lui. Bye bye la cérébralité électronica de leurs deux premiers albums. Sur Before The Dawn Heals Us, l'antibois livrait un rush spatial et physique et spatial entre Daft Punk et My Bloody Valentine. En avril dernier, plus pop que jamais, il sortait Saturday=Youth, un album très eighties où New Order s'acoquine avec Tears for Fears. Les tenants de l'indie rock ont crié au gâchis. Pas nous.

 



On a toujours aimé les débordements d'Anthony. Son romantisme béat. Ses trop plein de féerie. Qu'il évoque sur "Safe", plage 6 de Before The Dawn Heals Us, "Music" de John Miles, mais oui, vous savez, la chanson qui faisait "Music was my first love / And it will be my last / Music of the future / And music of the past...". Qu'il évoque sur "Farewell / Goodbye", plage 11 du même disque, "Your Eyes" de Vladimir Cosma, mais oui, vous savez, le slow de La Boum 2 qui faisait "Your eyes / Opened wide as I looked your way / Couldn't hide what they meant to say / Feeling lost in a crowded room / It's too soon for a new love...", et bien on avoue : on était tout ouïe. L'inconscient collectif de Chérie FM et de Nostalgie mêlé aux traumas générationnels de l'indie rock, c'était bon. Tout simplement. Très bon même.


Les anglo-saxons ne s'y sont pas trompés. En 2003, suite à une chronique favorable dans Pitchfork, Anthony se faisait un nom, obtenait quelques plans concerts et signait quelques temps après avec Mute US. Depuis il s'exporte bien et les Etats-Unis sont même devenus un terrain de jeu privilégié pour le projet M83. En France par contre, pays où on a toujours du mal avec l'essence cross-over de la pop, Anthony Gonzales ne jouit toujours pas du statut qu'il mérite. On ne le connaît pas, ou peu, lui préférant ce fantasme du "terroir" qu'on appelle "nouvelle chanson française". Et ce n'est pas Saturday=Youth qui va changer quelque chose. Parce sur ce disque que le jeune homme fait encore tomber les barrières. S'ouvrant à la musique de sa prime enfance - les années 80 - il mêle Cocteau Twins à Tear for Fears ("Kim and Jessie"), New Order à Balavoine ("Graveyard Girl"), Depeche Mode à Visage ("Couleurs"). Chez nous il n'y a pas de "case" pour ça. Alors il vit son rêve ailleurs.


D'ailleurs, quand on le rencontre, il est déphasé car il revient tout juste d'Australie où il a rodé sur scène les titres de son nouvel album avec Midnight Juggernauts. On l'avait rencontré à l'époque de Before The Dawn, il y a trois ans, et c'est bizarre, on le reconnaît à peine. Il s'est considérablement affiné comme s'il était enfin sorti d'une adolescence tardive. Mais dans le même temps il a l'air plus ado que jamais parce qu'aujourd'hui son habituelle tenue sportswear est plus flashy, plus prêt du corps. Anthony aurait-il viré Tecktonik ? Se prendrait-il pour Actarus ? Il ne comprend pas notre étonnement. Pour lui, il n'a pas changé. On s'en rend compte dans l'interview qui suit. Sa timidité ne l'a pas quittée.




"Quand j'écoute Tear for Fears il n'y a aucune ironie de ma part"


"J'ai toujours été fasciné par la tristesse"

 

 

 



Tu as produit cet album avec Ken Thomas, connu pour son travail avec Sigur Ros. Pourquoi lui ?
Je voulais collaborer avec de nouvelles personnes pour obtenir un son nouveau. Comme j'adore le son que Ken Thomas a élaboré avec Sigur Ros j'ai voulu travailler avec lui. Ken Thomas, c'est quand même quelqu'un qui a plu de 30 d'expérience dans le métier. Il a travaillé avec plein de groupes des années 80 que j'adore comme Cocteau Twins ou Depeche Mode. Mais j'ai aussi travaillé avec Erwan Pearson, un jeune connu pour ses productions électro pour The Rapture, par exemple. On a joué avec des synthés analogiques et en guitare-basse-batterie. On s'est juste servi des ordinateurs pour l'enregistrement. En fait on a fonctionné un peu comme lorsque je compose, parce que comme j'ai encore beaucoup de mal avec les logiciels, que je ne les trouve pas encore assez instinctifs pour moi, je compose avec des synthés et des guitares. Et au final je pense que la combinaison de ces deux types de productions donne un album musicalement riche et en marge de ce qui peut se faire de nos jours.


En matière de son, tu n'aimes pas ce qui se fait aujourd'hui ?
J'écoute toujours beaucoup de vieilleries. Je me sens un peu perdu dans ce qui se fait aujourd'hui. J'aime bien un groupe comme les Midnight Juggernauts, mais il y a tellement de choses à découvrir ou à redécouvrir dans les années 70-80-90 que je trouve ça bien aussi de se concentrer là-dessus avant de découvrir des nouveautés. Ça me permet aussi de me détacher de ce qui se fait, de me singulariser.


Le son de Saturday=Youth est en effet particulier, différent de celui de Before The Dawn. Il est plus new wave et pop là où avant tu étais plus électro et prog...
Pour moi c'est important d'essayer de faire sans cesse évoluer le projet. Et oui, c'est vrai qu'il y a vraiment un côté très années 80 dans cet album. Mais ça reste du M83, un disque personnel, avec ma patte, pas juste un simple hommage aux années 80.


Juste avant cet album tu as publié Digital Shades, un disque entièrement consacré au krautrock et à la musique ambiante. L'orientation 80's de Saturday=Youth est-elle venue en réaction à cette purge 70's que tu as fait sur Digital Shades ?
Digital Shades a vraiment été une récréation entre mes albums studios. Pour Before The Dawn, on a beaucoup tourné aux USA, on a donné des concerts très noisy, électriques. Après j'ai donc tout naturellement eu besoin d'un peu de repos et Digital Shades a donc été le moyen de souffler entre deux albums studio. Ensuite, effectivement, je suis allé spontanément vers un truc plus années 80.


Au-delà des sempiternelles références à My Bloody Valentine, Sonic Youth et Cocteau Twins, j'ai l'impression que la musique de Saturday=Youth vient autant de la musique qui passait sur la bande FM quand tu étais petit...
J'étais trop jeune pour vraiment découvrir la musique des années 80 parce que je suis né en 80 mais je pense qu'inconsciemment j'ai été bercé par cette musique. A l'adolescence je suis passé à la musique des années 90, Nirvana, Sonic Youth, Blonde Redhead, etc. Ce n'est qu'après que j'ai redécouvert la musique des années 80 avec des groupes comme Cocteau Twins, Tears for Fears, Talk Talk, etc. Malgré moi je pense que je suis influencé par tout ce côté un peu variété, FM, c'est un truc qui me plait malgré tout.


Tu n'es pas le seul à qui ça plait et qui l'avoue. C'est un penchant générationnel. Les mecs de Justice ont par exemple fait une compilation intitulée XmasmiX où ils ont casé, sans ironie aucune, des tubes radios de leur enfance comme Julien Clerc et Balavoine. Ils ont même mis un Rondo Veneziano. Tout ça c'est leur dans leur ADN au même titre que Daft Punk et Motörhead. ça me rappelle aussi le chanteur de Scenario Rock qui était content qu'on lui dise que sa musique évoque un grand écart entre The Cure et Michel Berger...
C'est pareil pour moi. Quand j'écoute un Tear for Fears il n'y a aucune ironie de ma part, c'est premier degré, ça me fait kiffer. Ça se retrouve donc forcément un peu dans mon disque.


Avec Saturday=Youth tu as encore obéit à ton penchant pour les disques qui durent une bonne heure car il dure 62 minutes...
Le pire c'est qu'en faisant ce disque je me suis dit que j'allais faire un album de 10 titres et 40 minutes, mais à chaque fois je me sens obligé de rajouter une plage ambiante de 20 minutes. Sans doute qu'inconsciemment, pour moi, si un album dure moins d'une heure ce n'est pas un album de M83.


Tu as besoin de bâtir des CD monolithes ?
Oui j'ai besoin de me sentir entouré d'un truc long et épique sinon je me sens mal. Tu as raison, il faut que j'arrête. Par contre, à ce niveau quelque chose a changé entre cet album et les précédents. Avant mes albums s'écoutaient plus ou moins comme un tout, or celui-ci est plus une collection de chansons. C'est un voyage dans les années 80 et on peut facilement passer d'une chanson à une autre car elles sont toutes différentes, elles ne racontent pas vraiment une histoire.


C'est le côté une fois de plus radiophonique de ton disque. Ça zappe.
Oui, c'est ça.


Le single de Saturday=Youth est "Couleurs", le morceau le plus électro et le plus dansant du disque, mais c'est aussi un morceau très triste...
Oui, c'est le track un peu dancefloor de l'album, toujours très typé année 80, avec des percussions à la
Liquid Liquid, qui fait aussi partie de mes influences. Mais c'est vrai qu'il est aussi gagné par un romantisme et une mélancolie, ça je ne le contrôle pas. J'ai toujours été fasciné par la tristesse. Ça fait partie de moi et du projet M83, même si cet album est plus "happy" que les précédents.


Les jeunes sur photo de pochette du disque n'ont pas l'air particulièrement happy...
C'est cette image de l'adolescence que je voulais donner, une espèce d'adolescence perdue, désespérée et en même temps pas si malheureuse que ça.


Pourquoi Saturday = Youth ?
Quand tu es ado c'est le jour que tu attends le plus parce que le samedi c'est le jour des sorties. C'est un jour qui m'a beaucoup marqué quand j'étais ado. L'adolescence est une période qui m'a tellement marqué, en expériences, en rencontres, etc. Cet album c'est une façon de rendre hommage à ces années dont je suis super nostalgique.


Tu te sens encore ado ?
Oui, j'ai du mal à en sortir


Faire de la musique, ça ne doit pas aider à en sortir.
Non, c'est sûr.



par Sylvain Fesson publié dans : DISCussion
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Dimanche 13 juillet 2008
Terrorise le Zénith



Trèfle de plaisanterie. Qu'ai-je pensé du concert que My Bloody Valentine a donné le 9 juillet au Zénith ? Que s'est-il vraiment passé ? Qu'avons-nous vécu ? Cela valait-il le coup de se déplacer ? De payer 42 euros pour assister au premier concert français de ce groupe culte après 17 ans de silence ?

 

 
 

20h. La ligne 5 du métro parisien charrie son lot de trentenaires branchés-blancs-constipés. La raison ? Un groupe branché-blanc-constipé est en concert au Zénith : les irlandais de My Bloody Valentine. Rien de moins, comme on dit. Désagréable impression d'être un mouton de consommateur en direction de son temple consumériste. Parce que, ô surprise, j'en suis.


Je dis : ô surprise. Aucune ironie. Je ne m'attendais pas à être au Zénith ce soir. D'une parce que je n'ai pas l'habitude d'enchaîner les concerts or le Zénith j'y étais la vieille pour MGMT, ce dont je vous reparlerai parce que j'ai interviewé les MGMT. De deux parce que je n'avais pas du tout prévu d'aller au concert de My Bloody Valentine. Mais tout s'est passé comme pour le concert que Portishead a donné le 6 mai dernier au Zénith, ce dont je vous reparlerai parce que c'était génial. Tout à coup un pote m'a appelé : "J'ai une invite en plus, let's go ?"


My Bloody Valentine n'a jamais été mon groupe, mais j'ai toujours éprouvé une attirance confuse pour leur musique. Je l'ai découverte par hasard. Ça devait être en 1999, à la médiathèque d'Evreux. Cette année je zonais en fac de Bio, je ne savais pas où j'allais, comme pris dans les limbes et je me retrouvais souvent dans cet endroit à pousser des disques dans des bacs en m'arrêtant au gré des pochettes. C'est comme ça je crois que j'ai découvert Loveless (l'album rose), à moins que ce ne soit Isn't Anything (l'album blanc). Je ne sais plus, mais la pochette était belle. Sobre. Intrigante. Intense. J'ai emprunté le CD.


Il s'agissait d'Isn't Anything. Je m'en rends compte à la réécoute. L'album blanc donc. Le choc de ses trois premières plages, "Lose My Breath", "No More Sorry", "Soft as Snow (But Warm Inside)", ça ne s'oublie pas comme ça. A 19 ans, je n'avais encore jamais écouté un truc pareil. Je n'y comprenais rien. J'avais presque l'impression d'avoir affaire à de la musique instrumentale tant le chant, stone et lointain, se laissait contaminer par cette étrange mixture sonore. Ne retenant aucun morceau, aucune mélodie et aucune parole, les titres des morceaux prenaient pour moi une dimension toute particulière (comme la pochette du disque où le groupe se faisait manger par une lumière dont on ne savait si c'était celle du paradis ou de l'enfer). Dans mon esprit ces titres étaient comme des mots de passe éclairant par petites touches le vaste programme d'un groupe éminemment poétique.


"Lose My Breath". "No More Sorry". "Soft as Snow (But Warm Inside)".Chauffée à blanc, sans pitié, cette musique coupait le souffle. Après j'avoue, j'ai vite lâché prise et ne me suis pas administré My Bloody Valentine en boucle, trop spé pour moi, mais je ne l'ai jamais oubliée. Ce groupe est resté silencieusement ancré dans un coin de ma tête comme quelque chose d'irrésolu, une énigme. Pas étonnant : sa musique marie les contraires, le pur (la mélodie) et l'impur (le bruit). C'est une beauté contrariée, triste et guerrière, tellurique et rêveuse, tellement répétitive et assommante qu'elle finit par bercer. Une chimère, une vraie beauté en somme, celle qui se donne et se refuse dans le même temps, et oblige incurable, à la reconstruire en pensée. Indéfiniment.


Inventeur d'un son à la fois "shoegaze" (ceux mélancoliques et autistes qui jouent de la gratte en regardant leurs pieds), "noise" (leur musique ne ressemble pas à celle de Metal Machine Music de Lou Reed mais elle en prend acte) et "dream pop" (il y a chez eux quelque chose d'occulte, onirique et mystique sur lequel se sont concentrés des groupes comme Cocteau Twins et Dead Can Dance), My Bloody Valentine est donc un groupe culte. Ils ont sorti deux albums. Le dernier, Loveless, leur album phare, celui que beaucoup considèrent comme un des albums majeurs de l'histoire du rock, date de 91. Depuis, plus rien, pas même de concerts, si ce n'est la contribution de leur leader à la BO du Lost in Translation de Sofia Coppola. Soit 4 titres. En 2003. Et voilà qu'en 2008 le groupe se remet à faire quelques concerts pour accompagner la réédition de leurs deux albums en version coffret remasterisé et que Kevin Shields, le cerveau cramé du groupe, déclare qu'un nouvel album de My Bloody Valentine verra le jour dès qu'il aura le temps de le finir, qu'il était au trois-quarts terminé dans les années 90 et qu'il sera essentiellement constitué d'anciens morceaux laissés en plan à cette période. Dans ces conditions comment refuser l'invitation ?



L'histoire du rock reprend son cours ce soir au Zénith de Paris, mais à plus de 40 euros la place je me rends vite compte que tout le monde n'a pas répondu présent. Mais l'ambiance est quand même au rendez-vous. La foule exulte dès que Kevin Shields (guitariste, chanteur, compositeur), Colm O'Ciosoig (batteur), Debbie Googe (bassiste) et Belinda Butcher (chanteuse, guitariste) débarquent sur scène et tout le monde trépigne en rythme quand le son déflore enfin les amplis. Et c'est vrai que c'est bon de retrouver cette musique ondoyante, abrasive et spleenesque. Ces mélodies sixties défigurées par un son de malade emprunt du désenchantement des nineties. Ce Brian Wilson de la noise pop a un air de Robert Smith avec ses cheveux hirsutes et son air de grosse baraque stoïque derrière sa gratte. Le temps ne semble pas avoir eu prise sur la voix et la silhouette de Belinda Butcher. Elle est toujours aussi sexy dans son débardeur noir et sa jupe rouge. Une vraie sirène.


On m'avait dit qu'ils flirteraient avec les 140 décibels. Hé bien je ne sais pas si on y est mais ça joue fort. Très fort. Je veux dire : à côté Mogwaï c'est Cocoon ! Non, sérieux, mes oreilles n'ont jamais pris aussi chères à un concert. Tout le monde ou presque a des boules quiès. Presque, parce que à moins que j'hallucine, j'en vois un à côté de moi qui ne porte rien ! Comment fait-il ? Ce n'est pas humain. Les morceaux s'enchaînent et le vacarme est impressionnant. De toute évidence, plutôt que de caresser ses ouailles dans le sens du poil, Kevin Shields et sa bande ont choisi l'option terroriste. Déjà que j'ai du mal à individualiser et reconnaître leurs morceaux sur disque, là c'est tout bonnement impossible, excepté un "Soon" qui sort du lot avec son fuselage pop dansant à la New Order et qui déclenche des "Bip, bip ! " dans le public (je rigole).


Sinon, c'est toujours les mêmes schémas, les mêmes structures, des guitares criant l'agonie de voitures qui se crashent et la folie d'un monstre perdu dans ses fonds marins. Et là-dessus, les morceaux s'enchaînent et se ressemblent tous à creuser sans relâche le même motif jusqu'à former une symphonie scarifiée de chair et d'acier. Une musique alarmante dont on ne sait si elle souhaite être sauvée ou tout emporter dans sa chute. Alors très vite je sature, subis. J'ai l'impression que ça tourne à vide. Ce concert ce n'est plus de la musique mais une expérience masochiste. Et je m'aperçois que mon pote décroche aussi alors que c'est un fan hardcore.


A un moment, sans doute parce que l'ingé-son de la salle lui en a intimé l'ordre, Kevin Shields annonce qu'ils vont jouer moins fort, mais pas du tout, juste derrière ils se mettent à jouer plus fort que jamais et les quelques malheureux qui l'ont cru et ont ôter leurs boules quiès ont du morfler sévère. Les morceaux sont de plus en plus violents. Limite speed metal me dis-je par moments. Des gens commencent à partir. Derrière moi quelqu'un réclame un slow. A moins que ce ne soit "Slow", un autre de leur morceau. Forcément retors et teigneux.


Sourd aux demandes du public, le groupe se lance dans un long morceau dantesque, un truc de pur feedback à vous faire sauter les tympans malgré les boules quiès et les mirettes avec pour cause de lights shows stroboscopiques. Le morceau est "You Made Me Realise" me souffle-t-on dans mon oreillette. Mais j'aurais pu m'en douter car le public reprend ce refrain en choeur dès qu'il émerge de la masse sonore. Le son est tellement fort que le Zénith en tremble. Oui, le sol tremble sous nos pieds et quand ils ne quittent pas le navire, les gens joignent leurs mains sur leurs boules quiès, et serrent sans doute les fesses, en attendant la fin de l'apocalypse. Mais ça dure. La pression sonore est véritablement flippante. Entrecoupée de courts moments de répits où le groupe coupe bizarrement les amplis et continue à jouer son insoutenable bourdonnement en son direct. Puis ça repart. Plusieurs fois comme ça. Un cauchemar. Un rush stellaire. Comme si tout le concert se déroulait à rebours à la vitesse de la lumière. Comme si nous étions au cœur de la formation d'une étoile ou de son effondrement. Comme si le Zénith allait exploser, là, maintenant. Je vois une femme enceinte à ma droite. Je pense quelque chose comme "Mon Dieu !" Le morceau s'achève. J'embrasse mes boules quiès.


Je sors de là sonné, ne sachant pas trop quoi penser du concert, si ce n'est que c'était une expérience paranormale, bigger than life, que je m'en souviendrais. Ce qui est sûr aussi c'est que Kevin Shields est un putain de taré, mais heureusement qu'il y en a quelques-uns de ce genre sur terre et dans l'industrie musicale. En rappel le type a eu quand même le culot de nous resservir le boucan d'enfer angoissant sur lequel il avait clôt le concert !


Je finis la soirée chez un autre pote fan du groupe. Je lui raconte tout ça et sur ce on s'offre un moment Bisounours en écoutant My Bloody Valentine sur son ordi ainsi que la cohorte des groupes qu'ils ont engendré : Ride, Slowdive, Adorable, Moose, Blind Mister Jones. Ils se ressemblent tous, ils sont plus mielleux, plus calmes. Ça et plein de bière, c'est tout ce qu'il me fallait pour me remettre de ce concert.

 


Photos par Brian Ravaux


D'autres comptes rendus du concert sur playtime, xsilence.net, loindubresil.canalblog.com, josephghosn.com

 

par Sylvain Fesson publié dans : DISCussion
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Samedi 12 juillet 2008
L'interview vérité ?






"Si tu crois que tu es mon ami, tu te gourres"


"Un jour j'irai pisser sur tes hanches pour tester ton étanchéité"

 





Une chanson comme "Dans tes rêves", c'est un gros doigt adressé aux faux amis du showbiz ?
Ça dépend comment tu vois le morceau. "Dans tes rêves" ça peut vouloir dire "Si tu crois que tu es mon ami, tu te gourres complément" mais ça peut aussi vouloir dire "Dans mes rêves Bashung est mon ami, etc." On le prend comme on veut, c'est ça qui est bien. Avec Scrima on s'est marré à faire ce morceau en forme de name-dropping, tellement qu'on a finalement gardé la maquette du premier jet. Voilà, moi je fais aussi de la musique pour me marrer. Et puis ça fait un bel interlude dans l'album. J'aime bien les petits interludes dans un disque, comme fait Cody Chesnutt ou comme il y en a dans le R&B, ça me fait marrer.


J'ai eu l'impression que dans "Dans tes rêves" les chœurs étaient interprétés par Philippe Katerine.
Non c'est juste moi qui prends une voix aigue. Et dès que je monte dans les aigus on me dit que je fait mon Katerine. J'aime bien Katerine, et si la comparaison est si évidente, ça ne me pose pas de problème. Je préfère qu'on me compare à Katerine qu'à Teki Latex.


Pour ce disque tu aurais aimé faire un duo avec Katerine ?
Non, mon duo de rêve c'est avec Arno.


Tu chantes "De mots" avec lui. Comment ça s'est fait ?
Il y a quelques temps, Guillaume de Molina, le guitariste de mon groupe Dig Up Elvis a écrit une chanson en anglais et quand on la joue folk ça me fait penser à un hymne de fanfare un peu universel comme Arno sait en faire. Un jour je me suis donc dit qu'on devrait proposer à Arno d'écrire un texte dessus et que ce serait super si ça pouvait finir sur l'album. Il a écrit le texte et on a décidé de la chanter ensemble.


Lors de la séance d'écoute de ton disque chez Sony les attachés de presse ont été surpris lorsque je leur ai dit que j'avais décelé du Santana et du Goldman dans ce morceau. Mais j'insiste : pour moi "De mots" s'ouvre sur une guitare très Santana et à un moment dans ses couplets il y a une suite d'accords qui me fait vraiment penser à "Encore un matin" de Jean-Jacques Goldman.
Santana, je ne connais pas, je ne sais jouer qu'un morceau de lui, et Goldman, sans déconner, je ne connais pas du tout. Mais peut-être que c'est inconscient. Tout à l'heure je parlais de Gainsbourg, et bien toute sa musique elle vient de Listz et Chopin, et pourtant Gainsbourg on dit que c'est du Gainsbourg et rien d'autre. Ce qui fait le truc finalement c'est les fréquences de la voix. Une chanson d'Arno chantée par Obispo ça ne marche pas. Ce qui fait la force de "De mots" c'est donc le duo de nos deux voix et au-delà de ça la satisfaction personnelle que j'ai à chanter avec ce mec qui m'inspire, dans sa manière d'être en dehors des temps. C'est pour ça que ça fonctionne et que c'est un titre fédérateur, mais pas fédérateur branlette pour plaire à tout le monde.


Pas démago ?
Non. D'ailleurs pour en revenir à Santana et Goldman, je ne pense pas que c'était des mecs démagos, au contraire je pense qu'ils faisaient leurs trucs de manière très premier degré, et en cela c'est plutôt respectable. Après la musique de "De mots", c'est vrai qu'elle a un côté universel, populaire. Elle a ce côté hymne qui me touche énormément chez Arno. Quand je vais le voir en concert au Bataclan, je suis content de voir dans le public des meufs de 60 ans danser de manière old school comme à la Fête de l'Huma et en même temps des jeunes mecs qui boivent leurs bières et qui kiffent de le voir cracher ses tripes avec son groupe de tueurs ultra rock'n'roll. Donc voilà il y a des titres comme ça où la voix change tout. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si j'ai choisi "Les limites" comme single. Sur ce morceau, vocalement, je trace comme dans les années 60. Il n'y a pas d'effet de style. Je ne suis pas en train d'essayer de draguer les gens.


"Les figures imposées" sonne un peu cheap pop eighties comme du Daho. D'ailleurs "Soirées parisiennes" m'a carrément fait penser à "Comme un igloo"...
Sur "Soirées parisiennes" avec Antoine Gaillet, le réal', pour les cuivres j'avais envie d'aller vers Mardi Gras BB., le son de gratte je le voulais à la John Spencer et dans le cheminement de la voix vers une sorte d'acmé je me sentais proche d'Alain Kan. Maintenant, là encore, on peut aussi y voir du Santana, du Goldman. C'est tellement facile de poser des références sur une musique, je peux le faire pendant des heures et j'aurais toujours raison ! Tu peux le faire pendant des heures et tu auras aussi toujours raison ! On peut dire tout et son contraire.


Le texte de "Soirées parisiennes" brocarde la branchitude de certaines soirées de la capitale. Ce n'est pas un peu facile de balancer ce genre de critiques ?
Ce texte, je le trouve surtout très bien écrit. Ce qui est assez rare en français à l'heure actuelle.


Ok, mais le propos c'est du vu et revu et c'est dit de manière très premier degré.
(Silence.)


Je veux dire, c'est casse-gueule. En plus je ne sais pas si tu fréquentes ces soirées mais en tant que musicien reconnu tu n'es pas à l'abri d'en être, en tous cas pour le grand public tu en es forcément d'une manière ou d'une autre. On ne peut donc pas s'empêcher de penser qu'avec ce morceau tu craches dans la soupe.
Sauf que ce n'est pas du tout mon genre d'aller au Baron ! Cette chanson c'est une sorte de balade dans Paris. Ça débute dans une discothèque et ça se poursuit dans des recoins plus obscurs. Il y a un cheminement comme ça, initiatique. C'est comme quand je vais voir une expo d'un teubé d'artiste contemporain au Palais de Tokyo. Je me balade de pièces en pièces et je décrypte petit à petit son œuvre, j'accède à la compréhension du truc. Mais au-delà du sujet, j'insiste : "Soirées parisiennes" c'est un texte supra bien écrit. Qui fait des rimes comme ça aujourd'hui ? Tu peux chercher : personne. C'est BABX qui m'a écrit ces paroles, un mec qui a une vraie indépendance et une manière d'écrire qui lui est propre. On a super kiffé sur ce morceau ! J'adore ses phrases, l'investissement que ça me permet dans la voix.


Les 14 morceaux de ce disque sont très variés mais ton chant reste toujours sur le registre du crooner. Pourquoi ?
Je crois que c'est lié aux fréquences de la voix, dont on parlait tout à l'heure. J'ai une voix de basse et les mots en français touchent plus avec une voix de basse qu'avec une voix de soprano. Si tu veux c'est ce qui fait la différence entre France Gall et Patti Smith. Car voilà la musique ce n'est pas que de l'inconscient, pas qu'ésotérique, c'est aussi scientifique. Et c'est prouvé qu'une voix de basse par ses fréquences touche plus le ventre des gens. Dans l'histoire de la musique ce n'est donc pas vraiment un hasard si les chanteurs qu'on retient sont Gainsbourg, Brel, Brassens, Dutronc. Ils ont tous ont une voix de basse ! Ça me rassure. Mais bon, avec sa voix de soprano Obispo a quand même touché des millions de gens et ça on ne peut pas le nier. On verra juste ce qu'il en reste dans quelques années.


Tu as un morceau qui s'appelle "Bouche pute". De quoi ça parle ?
C'est une histoire d'amour. C'est le premier texte que j'ai écrit en français, de ma vie. Je l'ai écrit en septembre, dans mon appart, à Paris. Avec ce premier jet, j'ai trouvé mon style en français, un mélange d'énergie primaire et de sentimentalité un peu en retrait, un collage d'images surréalistes comme je pouvais le faire en anglais. Et ça ne veut pas dire que j'aime les gros mots, ça n'a aucun intérêt en soi, ça ne veut ni dire que j'appelle ma meuf bouche-pute dans l'intimité, c'est juste que j'aimais la beauté du collage. C'est comme quand je dis, plus loin: "Un jour j'irai pisser sur tes hanches pour tester ton étanchéité". Ce n'est pas là pour refléter ma sexualité, c'est juste que voilà le contraste du collage exprime bien le cri d'amour.


Deux dernières questions avant de te laisser puisque l'attachée de presse me fait signe d'abréger. Que penses-tu de Jean-Claude Van Damme ?
Euh... Je ne sais pas. Faire semblant de ne pas être conscient de parler dans un langage surréaliste ça te rend pathétique. Mais Van Damme est génial dans le sens où il fonctionne comme un chef d'œuvre d'antan, c'est-à-dire un chef d'œuvre possédant l'aura. Walter Benjamin t'en parlerait mieux que moi. Mais ce que je veux dire c'est qu'il y a des moments où Van Damme est comme auréolé d'une sorte de halo - pas forcément lumineux - et ce n'est pas du tout dégagé par lui mais par l'image qu'on se fait de lui. Et ça c'est un peu vicieux car je pense que lui n'en a absolument pas conscience. Car faut se détendre, il n'a pas inventé un langage, il est au contraire dans un truc super premier degré, super bourrin, pas bon. Donc ce que je pense de Van Damme ? Que c'est le mec le plus premier degré au monde.


Dernière question donc : tu name-droppe Corinne Touzet dans le morceau "Dans tes rêves". Pourquoi ? C'est une Milf (Mother I'd like to fuck, Nda) pour toi ?
Ah non, pas du tout.


Déjà tu sais ce que Milf veut dire.
Oui, moi aussi je télécharge des films. Mais si je la cite en fait c'est pour la rime. Touzet c'est un mot qui me fait marrer. Pas forcément parce que ça fait penser à partouze, non, juste je trouve que ça sonne bien.


Mieux que Véronique Genest ?
Oui, c'est ce que j'allais dire. Je regardais aussi son téléfilm. En fait quand j'avais 16-17 ans je passais mes jeudis soirs lose à regarder tous les téléfilms policiers de TF1. Corinne Touzet fait donc partie de mon imaginaire et de mon affect. Après, à l'époque son petit côté provincial, ses seins et son uniforme ont peut-être éveillé en moi un fantasme, mais maintenant je ne tripe plus dessus.


Ok.
Tiens à propos de ces téléfilms, je me rappelle qu'ado j'adorais leur musique. Je rêvais de pouvoir faire la musique de Navarro. Il m'est d'ailleurs venu un rapprochement assez évident dernièrement : je me suis aperçu que la musique de Grand Corps Malade puisait son inspiration dans les pianos de Navarro. Je ne déconne pas, la musique de Grand Corps Malade c'est la musique qu'on entend quand Navarro est dans son appart le soir après l'action et que sa fille lui sert un whisky. Je dis ça, ce n'est pas une critique, juste je mets à jour les ressorts affectifs sur lesquels repose sa musique et donc, probablement, une partie de l'engouement qu'il suscite. Et en disant ça on revient un peu à la démarche de Sébastien Tellier. Je veux dire "Divine", le morceau qu'il va chanter à l'Eurovision et bien pour moi ça fait appel aux Bronzés font du ski.


Pas faux, je n'y avais pas pensé. Et c'est marrant parce qu'à propos de morceau tous les journalistes, et même Tellier lui-même, citent les Beach Boys en référence. La conclusion ce serait donc que les souvenirs d'enfance ont plus d'impact sur nous que les références artistiques qu'on acquiert plus tard.
Oui parce que ça t'arrive tellement brutalement que tu n'as pas le temps de réfléchir. C'est ce qui fait que c'est si chouette de faire de la musique.


par Sylvain Fesson publié dans : DISCussion
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