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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 11:03

Built to resist















Après 27 ans d'existence, le groupe germanique fondateur du rock indus est toujours là. Encore plus actif et plus fort que jamais. A l'occasion de la sortie d'Alles Wieder Offen, leur quatorzième album studio, on s'est longuement entretenu avec Blixa Bargeld, leur leader. Statut culte de Neubauten, rapport contrarié à la culture pop, discipline de création, origines mystérieuses de Dada, importance de la langue allemande, différences entre rock et poésie, déclin des majors, Blixa fait front sur tous les sujets. A noter : Neubauten sera au Divan du monde à Paris le 16 janvier, au Trasbordeur de Lyon le 11 mai et de retour à Paris au Bataclan le 12 mai.


L'été dernier je vous parlais en long en large et en travers des canadiens d'A Silver Mt. Zion. Et bien quelque part les allemands de Neubauten ont beaucoup à voir avec les punks post rock du label Constellation : même volonté farouche de produire un rock réfractaire aux canons en vigueur, un rock intense, noir et nerveux se nourrissant de folklores ancestraux ; même indépendance économique gagnée à la dure en montant leur propre label en marge de l'industrie du disque ; même façon de présenter leur musique comme une espèce d'art architectural ; à cette différence que Neubauten a remodelé dès 1980 l'histoire du rock en injectant la réalité industrielle de Berlin Ouest dans le ronron bobo de la modernité. L'album s'appelait Kollaps, un concentré de musique bruitiste et avant-gardiste qui faisait "virevolter des outils contre du matériel industriel par-dessus un tapis de synthétiseurs gothiques" comme l’écrit Greil Marcus dans le monumental Lipstick Traces. Ce qui n'empêchera pas la culture pop de recycler ses trouvailles en accouchant dix ans plus tard de groupes comme Nine Inch Nails et Marilyn Manson. C'est dire si cet homme compte. Il possède assez d'anecdotes sous le coude pour parler durant des heures. Il le sait et c'est sans doute pour cela qu'il m'accueille avec une bouteille de vin blanc. Quitte à passer près d'une heure à deviser avec un énième journaliste autant le faire en buvant quelques verres histoire de prendre du bon temps et de s'anesthésier juste ce qu'il faut pour ne pas cogner l'interlocuteur à sa première bévue. Berlin, Cologne, Amsterdam, Anvers et maintenant Paris : le 12 septembre ça fait cinq jours que Blixa assure la promo du nouveau Neubauten. Il n'est pas là pour rire. Son disque n'a rien d'une savonnette. Il a l'air tout aussi courtois que menaçant. Vais-je m'en prendre une ?
 

 











"Ouvrir notre studio aux fans nous a permis de nous surpasser"


"Neubauten c’est arrivé"




Ayant votre propre label, vous n’avez personne au-dessus pour vous forcer à suivre tel ou tel plan promo…
Et donc je ne dois pas faire de promotion ?

Non, ce que je veux dire c’est : quelle importance assignez-vous à cette période de promotion ?
Pour moi c’est un plaisir de faire de la promo. J’ai passé beaucoup de temps en studio pour ce disque. Je l’ai achevé fin juin, après un mois passé à finir d’écrire et de chanter les textes. Là-dessus, j’ai quitté Berlin et ça m’a pris un mois pour prendre du recul et me rendre compte de ce qu’on avait fait, de la même manière que Rembrandt voyait enfin son tableau lorsqu’il s’en éloignait après avoir travaillé dessus sans relâche. J’ai donc une petite idée de ce que je viens de créer quand je rencontre les journalistes, qui ont le privilège d’écouter le disque avant tout le monde. Pendant plusieurs jours, ils me poussent à réfléchir à ce que j’ai fait ou voulu faire avec ce disque et au bout du deuxième ou troisième jour, au vu des questions qu’on m’a posées, je réalise pleinement ce qu’on a fait. C’est pour cela que j’aime faire de la promo. Enfin, durant dix jours maximum, au-delà je sature. Ce n’est pas de tout repos de s’asseoir en face d’un journaliste et de parler de son disque plusieurs fois par jour. D’autant que je suis connu pour être difficile avec les journalistes. Je n’en suis jamais venu aux mains mais plusieurs m’ont déjà forcé à arrêter l’interview pour que j’aille calmer mes nerfs ailleurs. Parce que les journalistes posent souvent de mauvaises questions. Mais continue, je t’en prie, pour l’instant ça va. Et ne soit pas trop prudent.

Vous dites que les journalistes sont les premiers à écouter votre nouveau disque, mais certains de vos fans ont déjà entendu des bribes parce que, via un système de webcams, vous leur avez permis de vous observer en train de travailler dans votre studio. Quel impact cela a-t-il eu sur votre processus de création ?
Un studio d’enregistrement est normalement un lieu où tu te retranches pour te couper du monde. Je ne suis pas contre cette façon de faire mais encore aujourd’hui Einsturzende Neubauten est un groupe qui travaille selon des méthodes classiques, on joue tous en même temps dans la même pièce, on est donc devenu un très bon groupe de scène. Le fait d’avoir par moments ouvert notre studio aux fans grâce à des webcams nous a permis d’en tirer profit en créant une atmosphère tendue, une tension saine qui nous a donné envie de nous surpasser. Du coup, on n’était plus isolé dans notre studio, on avait vraiment l’impression de jouer live. En 1968, The Jimi Hendrix Experience avait fait de même pour rompre avec l’atmosphère parfois pesante qu’il peut y avoir en studio. Ils avaient invité des gens et enregistré live devant eux la dernière plage d’Electric Ladyland. C’est pour ça qu’on entend des applaudissements à la fin de "Voodoo Child (Slight Return)". Cette idée n’est donc pas nouvelle, seul le procédé utilisé aujourd’hui l’est : avec les webcams on peut jouer devant 700 personnes sans avoir ce public physiquement présent dans le studio. Ce n’est pas dur à mettre en place. Mais à mon avis il n’y a pas beaucoup de grands groupes de rock avec qui cette expérience pourrait se faire parce qu’aujourd’hui la genèse d’un disque n’implique plus que les membres du groupe jouent ensemble et en même temps dans la même pièce. Aujourd’hui c’est presque révolutionnaire de fonctionner ainsi.

Le dernier album de Neubauten adressé au public est sorti il y a presque quatre ans de ça. Mais entre temps vous avez sorti de nombreux autres albums…
Depuis qu’on a commencé produire des albums en fonctionnant sur le principe de souscriptions (le groupe fait financer ses albums en amont par les fans - Nda), on a fait trois albums, un en partie pour le public, un uniquement pour les souscripteurs et un accessible à tous, celui que tu as là sur la table. Mais à côté de ça, on avait aussi lancé une souscription pour pouvoir sortir un travail plus expérimental intitulé Musterhaus series, ce qui signifie maison témoin. En tout on a donc sorti huit albums. C’est bon pour nous d’enchaîner les albums en segmentant les projets selon leurs genres, ça nous permet de nous changer les idées. D’ailleurs, en plus des albums, chaque mois on crée une chanson inédite à mettre en téléchargement sur notre site. Tout ce travail a bien évidemment nourri notre dernier album.

Cette discipline vous permet de vous "réinventer" en permanence ?
Je pense qu’il n’est plus nécessaire pour nous de sonner "nouveau". Et peut-être est-ce une bonne chose. A chaque nouvel album, les autres groupes disent qu’ils ont exploré telle autre voie, tel autre instruments, etc. Nous, on a commencé à travailler avec des sirènes de police, on a déconstruit et reconstruit de nouvelles machines et puis nada, plus rien. Pas de nouvelles machines. Tout le matériel utilisé sur ce disque vient du bon vieil équipement de Neubauten. Tout ce qui est sur ce disque c’est ce que nous cherchons à atteindre depuis maintenant plus de 20 ans. Nous jouons les mêmes choses qu’à nos débuts avec seulement un peu plus d’expérience et "de finesse". Nous n’avons rien de neuf ou de plus intelligent à donner. Ce disque est donc sûrement une façon de dire "Au revoir" à l’idée que nous ayons quelque chose de neuf à donner. De toute façon l’idée de nouveauté n’existe et n’a de sens que si l’on se place sous l’égide de la pop culture. La nouveauté est un concept pop par essence, une culture qui exige son taux de nouveautés chaque semaine. Nous, on dit au revoir à ce concept. On ne délivre rien de nouveau : "Neubauten c’est arrivé".

En 1980, votre groupe a produit une musique innovante qui a très vite été reconnue et caricaturée par le milieu rock en étant baptisé de "rock indus". Comment vivez-vous cette paternité qu’on vous attribue ?
Tu sais, après tant de temps passé à faire de la musique, on se sent un peu récompensé d’être connu comme tel et richement cité dans divers articles. Google a une fonction intitulée "Google alerte" qui te permet de recevoir des emails dès qu’un internaute a écrit quelque chose sur le sujet que tu avais indiqué. Et bien j’ai posé une Google alerte sur Neubauten et je reçois des nouvelles du monde entier dès que quelqu’un écrit Einsturzende Neubauten quelque part sur le Net. Et la plupart de ces alertes me montrent que ce sont des artistes qui parlent de nous. Ils nous citent au rang de leurs influences. Et en un sens, on n’en attendait pas moins après tout ce temps. C’est gratifiant de savoir qu’on a profondément touché des gens, ça veut dire qu’on a un peu changé leur vie. Et ça, c’est plus gratifiant que de vendre 10 000 disques.

A l’époque de votre premier album vous rendiez-vous compte que votre musique était à ce point importante ?
Non. Tu as d’autres questions sur notre nouvel album ?

Oui.
Alors vas-y. 

 


(Suite.)



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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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