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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 00:14
Rock de stade ?




Un poncif publicitaire dit : "Si tu as la voiture, tu auras la femme". En
rock ça pourrait se traduire par : "Si tu as les hymnes, tu auras les stades". Voilà, où en est Interpol. A la tête d’une lourde cargaison d’hymnes rock après trois albums, ces new-yorkais jouent dans la cour des grands de l’industrie du disque. Ce soir, 21 novembre, dans un Zénith complet, j’éprouve donc un avant-goût de plaisir coupable.




Car contrairement au pote qui m’accompagne, si je suis dans la yaourtière du parc de la Villette ce n’est pas pour les beaux yeux de Blonde Redhead. Comme la majorité, je suis là pour Interpol. Ça ne me parait ni bizarre ni scandaleux que les "vétérans" ouvrent pour les
"jeunots". J’ai toujours eu un faible pour Interpol. Leur côté gang de jeunes types romantiques et vénères me refourguant tout ce que j’ai toujours aimé : l’efficacité cathartique d’un rock guitare-basse-batterie s'appuyant sur un leader charismatique, son chant, ses mots, ses amours dans le mur. J'aime leurs hymnes anxiogènes. J’ai tous leurs disques, je les ai déjà vus deux fois sur scène (être journaliste ça aide), je les ai toujours défendu contre ceux qui n’y voyaient qu’un groupe de revival new wave, qui les comparaient aux fiotteux d’Editors ou qui les jetaient au bûcher sans plus d’explications. Mais ce soir j’ai quelque peu déchanté.

Pourtant avec Interpol je sais à quoi m’en tenir. Derrière leur noirceur de (grande) surface et la voix grave de Paul Banks, je sais qu’ils sont plus proches de U2 que de Joy Division. Leur son n'est pas si fiévreux, radical, tranchant. Our Love To Admire c'est du Joshua Tree en puissance, ni du Closer ni du Unknown Pleasure. A croire que c'est ça le problème : Interpol est un stadium band qui n’assume pas ce qu'il est devenu.

Ils n’ont jamais été des bêtes de scène. Leur truc, à leurs débuts, c'était de véhiculer une distance, une tension. Pas grande chose, mais dans cette attitude minimale il y avait comme le refus de se donner en pâture à la foule et ça le faisait. Ça portait la férocité de leurs morceaux. Ça avait quelque chose de princier. Le groupe était là, chevillé à sa musique. Contre la foule. Il faisait ses concerts à l’image de ses disques : monolithiques, avec un milieu, un début, une fin. Ce soir on a vu que cette logique n'avait plus cours : la foule voulait des tubes, des "morceaux" d’Interpol et le groupe les lui a donné comme si ça ne lui appartenait plus. Et c’est le cas. Le propre des hymnes c’est qu’ils vous échappent et vous mangent. Comme des ogres.

Ce soir, se reposant sur la mécanique pavlovienne de ses hymnes, Interpol avait l’air absent de ceux qui savent déjà comment ça va se passer, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. "Slow Hands", "Evil" (repris en chœur dès l’intro), "Heinrich Maneuver", "Not Even Jail", tout cela déchaînait les passions. L’impression d’être à quelque chose de vaguement déshumanisant comme un concert de Bruel. En live, c'est le syndrome stadium rock qui s’abattait sur le groupe. Comme un golem. Une discrète prise d'otage les remplaçant un à un par des automates. Des businessmen. Et il le savait. On sentait qu’il le savait. Et il ne faisait rien pour faire semblant. Il ne se pliait pas à l’impératif d'acter comme le fait Editors (rockers de stade va encore, rockers chrétiens faut pas pousser). Et c’était presque insultant de voir le bassiste, scruter la foule, faire les cents pas et enquiller clope sur clope comme s’il avait mieux à faire.

Le guitariste avait beau se trémousser en front de scène comme un The Edge ayant découvert son point G, on voyait que le groupe n'y était pas. Parce que l’industrie a le pouvoir, que ses canons sont rois et que ces quatre-là jouaient le jeu, ce soir ils auraient pu être The Killers ou Coldplay, ç'aurait été idem, le même déballage d’héroïsme rock bon marché. Qu'ils livrent quelques compositions un peu plus retorses (le coup d'épée dans l'eau de l'expérimental "The Lighthouse") et un best of de leur premier album en rappel n’a rien changé à l'affaire. Le jeune à côté de moi s’est soudain esclaffé : "
C'est bon, je peux mourir". Mais moi ça m’a achevé dans l’autre sens. Ecouter après une heure et demi de débâcle "Untitled", "Stella Was A Driver" et "PDA" m’a d’autant plus fait ressentir l’ampleur du désastre. Ressentir qu'il était loin le temps de l'authenticité et de l’aventure. Comme si le groupe avait déjà sa jeunesse dans le rétro. Qu’il était vieux. Foutu.

Tout le contraire de Blonde Redhead. En première partie, Kazu Makino et les
grisonnants frères Pace ont offert une prestation propre, magique, luxuriante. Un véritable bijou ce groupe.  Un mystère. Un triangle amoureux. Ils n'ont joué que trois quarts d’heure, juste le temps de recevoir deux morceaux de Misery Is A Butterfly et sept de 23, leur dernier en date, mais tout cela s’est enchaîné avec une telle cohésion, un tel naturel, un si délicieuse sensation de crescendo… à la fin j’étais ailleurs. J’étais dans les déhanchements possédés de Kazu comme si je voyais enfin Charlotte Gainsbourg virer sexe et me scotcher comme la démone du film Ring, j'étais dans le venin des quelques mots ("I love you less, now that I know you") qui constituent le refrain de "The Dress", j'étais dans son chant de sirène, dans de chimériques chansons chevauchant toute frontière. Chaud et froid, féminin et masculin, caresse et gifle, érotisme et tristesse, désenchantement et onirisme, Apollon et Dionysos. A un moment un type dans public a fait cette remarque : "On dirait un peu la B.O. de Virgin Suicide." Il avait mille fois raison. Mais un autre à un autre moment aurait pu citer Sonic Youth, Mylène Farmer, Radiohead…

Ce groupe a une griffe si personnelle, un son qui semble jaillir d'une source tellement profonde qu'ils m'ont vraiment touché alors que je les connais mal. J'ai retrouvé la musique affriolante de 23 (le seul Blonde Redhead que je possède). Une musique aux milles voiles, enivrante comme une fragrance et comme une femme qu'on ne connaît jamais vraiment. De ce concert il me reste une image en tête : les pochettes des derniers albums de ces deux groupes. Sur eux, elles en disent plus qu’un long discours. A Interpol le figuratif, les animaux empaillés, les dinosaures du musée Grévin. A Blonde Redhead le surréalisme, la tenniswoman aux mille pattes… et autant de cordes à son arc.


Photos Robert Gil

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

ToX 11/12/2007 18:18

Sans oublier celui de The National :-) Quelle oppression!

Sylvain Fesson 11/12/2007 20:44

Ca arrive, ça arrive !

Cécile 11/12/2007 14:30

Joli, très joli article... C'est super bien écrit et ça me donne envie de voir Blonde Redhead (parce qu'Interpol, perso, sur album oui mais sur scène j'ai pas aimé)...A quand cet article sur les Killers tant attendu ???

Sylvain Fesson 11/12/2007 20:43

Doucement, patience, je ne suis pas une machine ! ;-)

Billy HP 10/12/2007 11:46

Ouah, j'arrive un poil tard ici et c'est déjà tout encombré ! Pire qu'un mall en cette période de nouwel !Je souhaitais juste ajouter mon grain de sel (My Two Cents) et défendre bec et ongle le travai ld'Interpol, même si je pense qu'on est tous d'accord sur la beauté de leur apport, et pleurer avec vous la disparition lente et douce de ce groupe. Cela ressemble en quelque sorte à ces larsens qu'un guitariste laisse tourner sur son manche alors même qu'il sort de scène. Le son est toujours là. Le groupe plus...Profitons encore un peu avant que Paul Banks ne vanish in the air...Sinon, c'est marrant mais je bossais justement une chronique sur The Killers ! Et au vu de tes remarques préalables, je crains que l'on aille encore se contredire mon cher Sylvain...Keep going !

Sylvain Fesson 10/12/2007 12:16

Ah, je vois que beaucoup sont (comme moi) "attaché" à Interpol et le type de groupe qu'ils représente. C'est bien, c'est bien, c'est humain ;-) Et comme je te disais Billy fais gaffe : je prépare du lourd sur The Killers, ça va fighter !!!

lyle 08/12/2007 18:05

Mon avis sur Interpol...
Un très bon premier album d'un groupe qui, comme Franz Ferdinand, a compris comment transformer intelligement le son des groupes fin des 70s/ début des 80s en tube pour dancefloor indé. Un deuxième album décevant à trop vouloir réessayer la même formule et un troisième intéressant car il montre un groupe enfin plus personnel mais manquant de vraies grandes chansons.
S'ils ne se contentent pas de devenir un groupe de stade, le meilleur est peut-être à venir...

Sylvain Fesson 08/12/2007 18:14

Oui, je suis d'accord avec ton analyse discographique. Le dernier album amène une légère évolution dans le travail des ambiances, des synthés, les morceaux sont plus "évolutifs" justement. Progressifs, voilà. Y'a du potentiel je pense. Un truc à faire. Reste à savoir, pour la suite, s'ils oseront se jeter hors du bain formaté !

ToX 08/12/2007 14:12

Merci pour ces scoop! 1) tu vas faire ton shopping de noël 2) The National va bientôt être publié, et ça, c'est une grande nouvelle. Bon, puisque tu n'es pas là je vais quant à moi aller me faire une tarte aux pommes :) et je vais en profiter pour faire un petit lien pour ton article d'Interpol chez moi. Bon shopping mister ;)

Sylvain Fesson 08/12/2007 18:12

Bonne tarte aux pommes ;-)