Jeudi 1 novembre 2007
Au-delà des clichés


Dans la rock critic, il y a ceux qui ont inventé le genre et ceux font genre. Alain Dister, 65 piges, fait partie de la première catégorie. Il ne porte ni Ray Ban ni cuir ni santiags mais respire le rock comme personne. De 1967 à 1982, cette culture, il l’a tâté in vivo sur sa terre natale, avec son stylo mais pas que. Son appareil photo était aussi de la fête. A l’occasion de la réédition de Rock critic, son recueil de
Chroniques de rock’n’roll (1967 - 1982) sorti initialement en 1987, il nous évoque son parcours d'infatigable homme de terrain.


En 2003, je me suis lancé dans l'écriture d'un mémoire sur les rock critic, mémoire que je n’ai jamais fini. Mais il m'a permis de rencontrer les cadors du genre, ceux qui ont installé leurs signatures en haut de l’affiche, dans Rock&Folk, Libé, Les Inrocks, de discuter avec eux en long, en large, en travers et dans les coins. Et j’ai beaucoup appris.
Notamment qu’être rock critic, ce n’était pas pour moi. Au départ, bien sûr, je voulais en être. Ça me fascinait. Mais ce mémoire m’a vacciné, je vous assure. Etre critique de rock, à la limite, je dis pas, mais journaliste, ça me va aussi.

En fait, être rock critic, il y a ceux pour qui ça veut dire quelque chose, qui n’en démorde pas, pour qui c’est l’œuvre d’une vie, l’accomplissement d’une trajectoire d’autodidacte forcené, une saleté de truc identitaire. Ceux-là, ils ne se considèrent ni journaliste, ni journaliste musique, ni critique de rock, mais rock critic. C’est leur étiquette, leur titre, leur chapelle. Un truc de l’ordre de la mythologie personnelle, de petits arrangements avec soi-même. Faut pas trop décortiquer, pas trop leur chercher des poux. Ce serait d’un coup comme essayer de faire comprendre à Superman qu’il est ridicule avec son slip par-dessus son pantalon. Ils sont devenus ce slip par-dessus ce pantalon. Ces Ray Ban sur ce visage. Des mystifications totales. "On naît rock’n’roll ou on est autre", vous disent-ils, histoire de tuer le débat. Vous
les égratignez un peu, ils perdent toute coolitude. Ils s’effarouchent, montrent les dents, vous lachent : "C’est pas comme ça que vous allez faire votre grande entrée en ville", "Vous êtes lecteur et vous allez le rester". Oui, ils parlent comme ça, version mafieux amer, cow-boy de pacotille. Car voyez-vous, ce sont des Rockers.

Il en reste quelques-unes de ces marionnettes du rock biz, de ceux qui font genre après que d’autres aient créé le genre. Je tairai les noms, vous les savez comme moi, et ils ne sont pas beaux à voir. Ces mecs sont devenus des caricatures du personnage qu’ils se sont crées à 20 piges. Pour exister. Pour être plus qu’un simple fan, plus qu’un journaliste, mais l’écrivain qui sommeille dans le rock critic, la star à l’image de leurs idoles. Ils vous citent tout le temps les mêmes bouquins cultes, vous disent qu’ils ont pris de la drogue parce que telle rock star modèle en avait pris. Oui c’est triste, il y a un côté mouton. Un côté ado. Rien de moins rebelle que les ados. Il y a eux et il y a Alain Dister, photographe et pigiste du
Rock&Folk des débuts.


"
me frotter à ce qui a donné corps à cette musique"

"ne pas enluminer les choses par projection personnelle"



En septembre votre recueil de Chroniques de rock’n’roll (1967 – 1982) a été réédité. Il s’intitule Rock-critic. Ce n’est pas un mot anodin rock-critic…
Oui, c’est un mot qui n’existait pas quand j’ai commencé. A l’époque, on n’était même pas critique de rock, on était journaliste, pigistes, mais pas rock critic. Le terme tel que je l’ai orthographié là est arrivé au milieu des années 70 sous l’influence des rock critic américains, notamment Lester Bangs ou des rock critic anglais comme Nick Kent. Et il a donné une crédibilité à cette profession qui n’en est pas une, parce qu’on n’était que des amateurs de rock qui écrivaient sur ce qu’ils aimaient.

En France ce terme rock critic désigne souvent des gens qui fantasment beaucoup le rock sur lequel ils écrivent. Or vous, de toute évidence, vous ne fantasmiez pas votre sujet, vous écriviez ce que vous voyiez, parce que vous étiez là où les choses se paissaient.
C’est vrai que j’ai passé plusieurs années là-bas, que j’y suis retourné fréquemment. Si j’additionne tous les moments que j’ai passé aux Etats-Unis, ça fait un paquet d’années.
Mais j’ai passé aussi beaucoup de temps en Angleterre. Je suis un homme de terrain quelqu’il soit, je ne fais pas des plans sur la comète en restant chez moi. J’ai vraiment besoin de me confronter à la réalité des choses. Donc j’avais besoin de me frotter à ce qui a donné corps à cette musique, les gens, le paysage, la société, etc.

Or la rock critic française implique presque par définition cette part de romance et de fantasme parce qu’on appréhende le rock depuis notre sol français, avec notre culture française. Vous, vous n’avez pas exploité cette veine-là.
Ça m’a toujours agacé ces fantasmes, je trouvais ça tellement grotesque confronté à la réalité. Parce que qui dit fantasme dit contre-fantasme, c’est-à-dire rejet. On brûle ce qu’on a adoré. Et toute une presse française fonctionne beaucoup à ça. Et dans les deux cas on est dans l’erreur parce qu’on n’est pas proche de la réalité, pas proche des gens et de ce qui constitue leur musique. Je veux dire : rien n’est spontané, les gens et ce qu’ils font sont toujours le produit d’une société, d’un environnement, d’une langue, d’une culture. Et si on ne se confronte pas à ces éléments-là on passe à côté à des choses. Moi j’ai toujours été extrêmement choqué par les pratiques journalistiques françaises qui consistent à faire des résumés de documentation sans avoir mis le nez sur le sujet ou à enluminer les choses par projection personnelle. Parce qu’ils parlent de telle chose de telle manière, les mecs s’imaginent qu’ils vont être pris dans les filets de machin. Tout ça c’est un peu grotesque finalement.

C’est une des choses qui vous a donné envie de ne pas vous enfermer dans la presse rock ?
Bah vous savez j’ai 65 ans donc j’ai envie de faire autre chose quand même. C’est vrai que ça a été très formateur de travailler là-dedans, de se frotter à cette musique, je l’écoute toujours, mais d’autres choses m’intéressent. La photographie est un moyen de découvrir ces autres choses.


(Suite et fin.)

par Sylvain Fesson publié dans : IDEEcryptage
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