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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 01:03
"Creep" : cri d’amour ?

"Je ne suis rien et je devrais être tout". Cette phrase n'est pas de Thom Yorke mais de Greil Marcus qui, dans son livre Lipstick Traces,
l'utilise à moult reprises comme un mot de passe pour jumeler, à travers le XXe siècle, les insurgés que furent entre autres Johnny Rotten et Guy Debord. Cette phrase Thom ne doit même pas la connaître mais elle lui va comme un gant. Car ce cri punk, ce vouloir être Dieu, Antéchrist, l’ego qui remplit tout, contrairement à son frère, Thom Yorke l’a poussé.


C'était sur "Creep". Rappelez-vous, le refrain disait : "Je voudrais être spécial, mais je ne suis qu'une merde". Fameux. Des signaux de ce genre, le premier album de Radiohead en était contenait tellement, le second idem, le troisième aussi, que Thom a fini par être entendu. Il est devenu une putain de rock star, une icône, un messie. C’était sur OK Computer. Partir de rien et devenir tout, c’est ce qui lui est arrivé.

En trois albums.


Leur premier sort en 93 et, engoncé dans sa collerette à fleurs, le bébé de Pablo Honey a raison de faire la gueule. Il se fait voler la vedette par un autre morveux : le bébé nageur de Nevermind, qui connaît la joie d'avoir une famille, celle du grunge, qui a pignon sur rue. Or on se rend vite compte – ça prend 42 minutes – que Pablo Honey est une galette réfractaire à l'idée de famille. Ce disque est un bordel sans nom. Ça braille, mais ce n’est pas du grunge. Ça vombrit et ça fait des vagues, mais ce n’est pas du shoegazing. Ça vocalise, mais ce n’est pas Joshua Tree. C’est un peu tout ça à la fois et, Nirvana oblige, ça végète un peu en bacs.

Mais voilà là-dedans il y a "Creep". Une petite bombe qui prend d’emblée les campus américains et les défigure, les caricature (le groupe) comme "Smells Like Teen Spirit" vient de défigurer Nirvana. De même que "Teen Spirit" (qui a été pris comme l'hymne d'une jeunesse s'assumant bête et méchante alors que c'était une violente charge contre l'apathie de la génération MTV), "Creep" est pris pour ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un vulgaire exutoire au mal être d'ado qui jouissent dès que retentit "But I’m a creep, I’m a weirdo".

Enfin si, il y a de ça. Mais pas que. Je veux dire : Thom Yorke ce n'est pas James Blunt. Et si "Creep" n'avait été qu'un simple cri d'amour, il n'aura pas suscité cet engouement qui a réduit à peau de zub onze autres morceaux pourtant bien montés. Déjà, il n'y a pas que de l'amour dans cette chanson, ça non, y'a de la haine aussi. Et il n'y a pas qu'une mélodie évidente portée par les kerrang vengeurs de Johnny Greenwood et le lyrisme en estocade de Thom. Pas qu'une dramaturgie de mise en croix. Il y a aussi l'éclatement d'une structure, le format pop porté à son incandescence.

A l’unisson du groupe qui la joue spleen ankylosé deux de tension, Thom rentre dans le morceau du bout des lèvres. La voix est stone, pâteuse. Il vient de se réveiller. Mal. On imagine les cheveux en pétard. Mais deux minutes plus loin, lui et le morceau ont muté. On ne les reconnaît plus, ils s'immolent dans un lyrisme brûlant et cristallin. Ils vont voir là-bas s’ils y sont.


Tu as 17 ans. Tu es romantique. Le morceau t’a traversé. Tu n'as rien vu venir, il a épuisé tes possibles. Il a tout dit. Pourtant revoir le clip dix ans après est une drôle d’expérience qui inspire le dégoût.

Dans le clip de "Creep", Radiohead se montre en train d’interpréter son morceau de bravoure sur scène. L’image est très travaillée. L’éclairage surtout. C’est d’un fétichisme morbide… Tu sens qu’il y a du meurtre dans l’air. Que quelque chose va se passer. La Rickenbacker d’Ed O’Brien brille d’emblée comme une lame. Le clair obscur du club fige les corps comme dans de la cire, surlignant leur morgue drapée d’ombres. A part Ed qui dodeline studieusement son motif, les autres tapent la pose. On dirait qu’ils sont fixés là comme ça depuis des lustres, dans l’attente du moment.

Puis ils se mettent à bouger. Le regard de Colin Greenwood est effrayant. Le regard de son frère Johnny est effrayant. Ils ont le regard scotché ailleurs de ceux qui sont déjà hors du monde, lobotomisé par quelque mission suicide qu’ils se sont jurés d’accomplir. Mais ce n’est rien à côté de Thom. Lui on voit bien qu’il sait ce qu’il fait, que c’est le décisionnaire, que tout ça lui profite. Visage carré, cheveux courts roux et œil gauche amoché, on dirait un démon, un facho en proie a une haine sans bornes, une immense envie de cogner.

Tu sens qu’il va exploser, qu’il laisse doucement monter le truc, par paliers, pour mieux savourer sa prise de pouvoir. Il fait vraiment peur D’autant plus qu'à cette époque il a une belle carrure. C’est un ado qui aspire encore à la force physique. Il veut un corps parfait et il ne fait pas que le dire : il se l’est bâti. Il veut une âme parfaite : il en est encore loin, mais il va sans plus attendre nous faire goûter à la fureur qui l’habite pour l’instant. Il a invité tout plein de gens pour ça. Ils apparaissent dès qu’il lance son premier "Je merdique" : "But I’m a creep"

Foule en transe.

Ce clip, c’est un monument dressé au culte du chef.

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

tommy 25/11/2007 14:48

OK. inutile ce site. sinon james blunt va faire un single avec sinik, puisque c'est votre came, la chialerie.

Sylvain Fesson 26/11/2007 12:52

Inutile ce commentaire. En bon chialeur je sais évidemment déjà que James Blunt et Sinik préparent un duo ensemble.

Annie R 08/11/2007 19:52

Avec un peu de retard sur l’article je rejoins fer, sylvain et cheaper dans leur enthousiasme( et oui). Bravo et merci Radiohead!

Sylvain Fesson 08/11/2007 19:52

Ma chère Annie R, il n’est jamais trop tard pour bien faire, tu le sais et je t’en remercie ;-)

Billy HP 02/11/2007 20:01

Amusant cette comparaison de Radiohead (oui parce que Thom York tout seul, ça ne fait pas tout. Il faut compter sur le généticien électronico-harmonique Jonny !) avec un groupe de prog.J'ai entendu ça récemment sur Muse et j'ai pris ma tête trente secondes dans mes paluches de moineau pour me dire: ah bon ? Moi j'aimais le Muse des débuts qui sonnait plus Radiohead et Sonic Youth que Genesis et Cream et puis j'ai repensé à Knights of Cydonia et les derniers efforts et j'ai compris. Oui il y a du prog dans les folies (des grandeurs) de Muse. Mais Radiohead  ? Et Thom York ??Non vraiment là, il y en a qui confonde un peu tout je crois ( sans vouloir t'offenser JED). Disons que tu aimes le prog (ben si, tu le trouves "fun") et que tu retrouves certaines choses du prog dans Radiohead (euh.. le chorus ? le delay ? et les voix haut perchés ?) mais que le côté pop rock et peut être même électronique (loin de Dream Theatre) ne te plait pass alors tu dis : c'est du mauvais prog. Ce qui est faux.C'est du bon rock. Un point c'est marre.

Sylvain Fesson 03/11/2007 12:09

C'est vrai, Muse a viré "prog" au fil des albums, délayant son rock dans une emphase heroic fantasy assez "space". Pas Radiohead. Leur son mêle effectivement de l'électro, de la pop, du rock tout cela dans des mélodies "progressives" au sens où elles fuient le couplet/refrain, mais ce n'est pas Genesis. Merci Billy de remetre les choses au point !.

fer 01/11/2007 13:46

Ceux qui ne reconnaissent pas en Thom Yorke (et Radiohead), un grand géni musical en ce siècle, après 6 albums et surtout des lives à en couper le souffle, c’est qu’ils n’ont rien compri à la passion de la musique ou qu’ils n’ont entendu que creep, no surprises et karma police. Cependant, je pense que Thom est autre chose qu’une caricature de “creep”. Depuis, heureusement, son évolution a changé vers des montagnes toujours plus hautes et surprenantes grace à tous les genres musicaux qu’il touche. Un vrai régal. Merci Radiohead, Merci Thom. with LOve.

.cheaper 01/11/2007 13:45

thom yorke n’a rien d’un bourgeois !

Sylvain Fesson 01/11/2007 13:46

Et puis franchement, même s’il est issue d’une famille bourgeoise, franchement l’important c’est ce qu’il a fait de ce qu’on a fait de lui, pour paraphraser le philosophe. Non ?