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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 00:11
Trop bon, trop con

"Moi, je suis un peu comme un épicier. Si quelqu’un entre dans mon magasin, je suis content. Le tout, c’est échapper à la routine", déclarait Costes aux Inrocks en 95. Le 20 décembre dernier on y était dans son "magasin" à Saint Denis et on s’y est senti si bien à l’écouter parler et lui à nous écouter relancer sa pensée que voilà, on en remet une couche. Il est ici question de philo, d’écriture, de religion, de politique et, plus que jamais, de connerie.



"Je suis à mort contre l’art engagé"

"Je suis du côté du n’importe quoi"



Faisons le point : depuis 1997, on t’a collé quatre procès aux fesses. Où en es-tu de tout ça ?
Les mecs sont super tenaces, ils savent très bien que je ne suis pas raciste. Et ils savent que je sais ça. La Licra, tu crois que c’est quoi ? C’est des spécialistes, ils ont des dossiers sur les nazis, ils savent où sont les milieux extrémistes en France. Ils font beaucoup de procès. La plupart des procès d’opinion en France, c’est eux qui les font.

Et ils savent que tu n’es pas raciste ?!
Bien sûr. Bon, peut-être que pendant cinq minutes un des mecs a cru ça, c’est possible, après tout il ne me connaît pas. Mais bien sûr qu’ils le savent, ils l’ont dit, ça a même été enregistré dans une émission de télé locale…

Quel est donc leur intérêt de t’attaquer en justice ?
Ah, ça, il faudra leur demander ! En fait, il y a un intérêt qui fait partie d’une stratégie globale qui consiste à s’attaquer aux faibles pour faire jurisprudence. Parce que sous prétexte que je dis pipi caca, ils pensaient que je ne savais pas aligner deux mots et que j’étais complètement débile. Donc ils se sont dits que j’étais une bonne cible et ils se sont mis à me matraquer pour faire jurisprudence. D’appels en appels, l’affaire est partie en couille, ça a duré dix ans, j’ai perdu quelque chose comme 150 000 francs et au bout du compte mon avocat n’avait même plus envie de me défendre. Et le problème quand tu es désigné comme un méchant, c’est que des mecs qui veulent jouer les justiciers se mettent à te suivre dans la rue pour te casser la gueule. Je me suis retrouvé dans une histoire de fous à cause d’une affaire d’extrémisme dont je n’ai rien à foutre ! Je ne sais pas qui a raison et je ne veux pas le savoir ! Ça ne me concerne pas leurs problèmes. Moi je fais mon truc et ça m’occupe déjà bien.

Ton image évolue-t-elle en bien et ces gens-là commencent-ils à te laisser tranquille ?
Mon image, je ne sais pas mais eux s’intéressent maintenant à des artistes plus engagés politiquement comme Alain Soral et Dieudonné. Parce que eux c’est des artistes. Quoique pour Dieudonné, je ne sais pas. Mais dans ses sketchs il tient des discours engagés et en interview il n’hésite pas à dire que son œuvre est une manière d’exprimer sa vision du monde. Moi, ce n’est pas mon cas ! Je ne suis pas un artiste engagé, je suis à mort contre l’art engagé, même si je peux comprendre que des gens aient un engagement et qu’ils veuillent l’affirmer quand bien même ce serait scandaleux. Chacun peut croire et penser ce qu’il veut, pour moi ça ne pose pas de problème. Mais avoir un discours politique, une vision du monde ou une esthétique préalable à une œuvre, là je suis contre. Ça revient à se brider. Moi, c’est en faisant le truc moi-même que j’apprends quelque chose sur moi-même, au niveau esthétique et au niveau du sens. C’est en disant des conneries. Forcément. Pour ne pas dire de conneries il faut dire des trucs déjà établis comme bien. Dès que tu rentres dans des territoires inconnus, c’est une jungle ténébreuse, c’est louche et c’est caca, en gros. Tout est caca. C’est le chaos ! C’est du mauvais côté, c’est le démon ! Tout ce qui n’est pas carré et déclaré est considéré comme démoniaque. Moi-même quand je fais mes trucs, je pense que c’est de la merde. Je ne suis pas plus éclairé que quiconque. Je suis tout aussi conservateur que n’importe qui, mais j’arrive un peu à me laisser aller.

Ça veut dire que tu te choques toi-même ?
Non, ça veut dire que je me trouve surtout très con. On ne peut pas se choquer. Demain en sortant dehors je peux me faire éclater la tête sur le béton par un taré. Le choc, c’est ma voisine que j’ai vue se faire écraser la tête par un mec qui l’a ensuite violé. Il lui a dit : "Crie, crie, personne ne t’aidera, moi je te tabasse, je te tabasse." Enfin, ça ce n’est rien ! C’est une petite anecdote par rapport à tout ce qui se passe sur terre. Alors après si c’est pour dire que c’est l’art qui choque… L’art ça ne choque que deux ou trois malades mentaux. Ma fille a deux ans et demi et rien ne la choque dans ce que je fais.

Parce que les enfants sont super ouverts et réceptifs à la bêtise.
Oui, et puis les enfants comme les chats savent très bien quand ça craint, quand ils n’ont pas à manger ou qu’on veut les tuer. Dans ce cas-là, ça ne passe pas par des mots, au pire ça passe par du bruit parce que le contenu ça n’en a rien à cirer. Donc rien ne choque en art et moi je ne cherche pas à choquer par l’art.

Au fait, comment définis-tu la connerie ?
Bah c'est quand tu te sens con ! Pour moi la connerie c'est une sensation. J'ai un juge en moi, c’est le juge qui bloque tout le monde. Genre un mec est en train d'écrire son bouquin et globalement il se dit : "Je vais avoir l'air con, si je marque cette phrase." Moi je le sens ça, CARREMENT, à chaque fois ! J’ai beau maîtriser le français, qui est ma culture, j'ai l'air con. Et avoir l’air con, c'est pire que d'avoir l'air violent, sadique, assassin ou nazi. Avoir l'air con, ça ne pardonne pas. Se sentir bête, c'est dur, mais moi je le pose quand même sur la page.

Je pense que pas mal d’artistes et d’écrivains éprouvent ce problème de la bêtise.
Oui, sûrement, mais eux ils biffent ou ils bifurquent à ce moment-là. Mais moi j'ai remarqué que lorsque je m’arrêtais sur une phrase conne que je venais d’écrire je créais une rupture dans le raisonnement de mon cerveau. Or il ne faut pas parce que mon cerveau ne raisonne pas mais fait des associations des idées donc si je continue sur ma lancée je libère d’autres idées. Il ne faut pas rompre l'association qui t'est venue, il faut laisser aller le flux des idées.

Pour toi les conneries que tu peux écrire sont des étapes, des tremplins vers autre chose ?
Voilà, c'est ça ! Il ne faut pas sans cesse casser le lien en faisant intervenir des trucs intelligents. L'ordinateur m'a bien aidé à ce niveau-là. L’ordinateur c’est un élément qui aide la connerie. Parce que tu peux garder tous ces passages cons qui te permettent de déboucher sur autre chose. Quelque chose qui peut même être considéré comme génial d’un point de vue académique ! Mais ce niveau de génie-là, tu ne l'atteins qu'en passant par la connerie !

Par le mélange des passages cons et intelligents ?
Oui, c'est ça. Si tu es en train de dériver vers les idées les plus connes ou les types de situations les plus débiles de la terre d'un coup tu peux aboutir à un truc qui est philosophiquement super dingue et alors là c'est la super force, tu décroches la timbale ! Parce que ça crée un contraste qui fait que tu domines tout. Ta page suivante elle domine tout. Parce qu'elle a accepté de passer dans le mauvais tu arrives enfin sur un putain de plateau au soleil que tu n'aurais pas atteins si tu n'avais pas grimpé parmi les cailloux. Si tu avais voulu que tout soit clean de A à Z, tu aurais pris le risque de ne jamais aboutir à ce genre de choses, ce qui est dommage. Après, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas enlever des choses, il se peut que dans le tas tu ais gardé des trucs que tu trouves chiants quand tu les relis. Ça, il faut le retirer. Pour moi c'est simple finalement : celui qui te lit doit prendre du plaisir au point de pouvoir se faire son propre film dans sa tête. Moi quand je lis un livre mon problème ce n'est pas que les idées soient cons, je n'en ai rien à foutre, mon premier problème c'est de trouver des idées que j'aime et que j’ai jamais entendues. C'est rare que ça arrive, mais ça, ça me fait plaisir, aussi insensées et immorales qu’elles soient. S’il y a ça, déjà je dis : "Merci".

Tu lis beaucoup de livres ?
Non, mais tu peux trouver des idées dans n'importe quoi. Parfois sur un coup d’humour les gens te sortent un truc super paradoxal et ça te fait marrer, c'est une détente, un plaisir, mais ton intellect y trouve aussi quelque chose à manger. Voilà, ça se joue souvent dans une combinaison un tout petit peu décalée et dans ce décalage tu captes un champ qu'on ne peut pas dire avec des mots. Entre deux conneries tu chopes un truc intelligent qui ne pouvait pas s'exprimer autrement. En faisant percuter deux trucs débiles ou un truc intelligent avec un truc débile ou le truc le plus sacré avec le plus gros pet et toc ça naître une étincelle à l’interstice de ces deux conneries. Dans la brèche formée par ces deux choses antagonistes, ton cerveau voit quelque chose qui n’est pas dans la phrase. Le choc du mot con et du mot intelligent a fait un trou dans la feuille et quelque chose s'est passé dans ta tête. Alors que si tout est intelligent et rationnel de A à Z, à la limite il ne reste que le texte.

Et là, il n'y a plus de flash.
Non, plus de flash. Mais ça c’est une autre méthode. Evidemment, en philosophie, il y a des mecs hyper forts en raisonnement, mais là c'est justifié, ce n'est pas le même domaine.

A ce propos, j'ai appris que Kant s'était lancé dans la philo parce qu'il s’était rendu compte qu’il n'avait aucun talent littéraire. Pas de style. Comme il ne voulait pas se coltiner cette connerie du style, il s'est donc mis à la philo qui accepte l’absence de style.
Il y a deux méthodes d'appréhension du monde : soit tu fonctionnes dans l’instantané par association d’idées, ce que font les religions, les gens en transe, l'art ; soit tu fonctionnes à petits pas par la réflexion pour voir comment les maillons sont enchaînés, ça c'est la philosophie, la science et c'est une autre manière d'appréhender le réel. Les deux méthodes sont utiles.

Le philosophe part du principe qu'il y a un sens au réel et que donc il y a un savoir à dénicher pour comprendre le réel. Or l'artiste peut se passer de ce postulat, parce que le réel justement il le réinvente à sa guise. Il se crée son réel. On n'est donc pas dans le même monde. D'un côté il y a un réel donné et sensé et de l'autre un réel insaisissable et en perpétuelle construction.
Oui, tu es face à une matière mouvante que tu n’arriveras jamais à appréhender totalement et dans ce cas il faut juste comprendre que c'est un chaos. Mais en même temps, ces deux visions peuvent se recouper. Les scientifiques et les philosophes les plus méthodiques qui soit ont aussi des bonds. J'en suis certain. Il y a des moments où ils sont rationnels mais il y en a d’autres où ils sautent carrément. Leurs raisonnements alternent entre des moments de raison et des sauts instinctifs à la lisière de l’art. Après ils doivent travailler là-dessus par zone.

Toi, tu cumules ces deux approches du réel ?
Moi je suis plutôt du côté du n'importe quoi, de la création d’un conflit miraculeux. Certaines musiques me viennent vraiment dans l’immédiat. Improviser des paroles dessus implique donc un truc tellement immédiat que tu parles plus vite que tu ne réfléchis. Sur le coup tu n'as donc pas le temps de savoir ce que tu as dit. Tu réalises après que tu as commencé par un thème et fini sur un autre. Mais ça, ça arrive aussi en science. Un mec peut chercher à mettre au point un médoc pour faire bander et se rendre compte qu’il a crée de la dynamite (rires) ! C’est bien qu’il a fait un saut de ouf ! Donc tu vois, ce genre de choses no
us arrive à tout instant. Mais l'art n'exploite plus cet aspect-là. Tout art qui introduit trop de rationalité et trop de discours préalable sur lui-même, pour moi non seulement c'est nul mais en plus c'est dangereux parce qu’on se retrouve avec un truc complètement totalitaire qui ferme la seule case qu’on a peut-être encore le droit d'ouvrir dans nos têtes.

Considères-tu ton art et ta bêtise comme une sorte de soupape ?
Oui, une soupape, une manière d'explorer la réalité, d'avancer politiquement, socialement, dans tous les domaines. C'est une méthode instinctive. Je tâtonne. C'est comme si j’étais dans une situation de danger et qu’il fallait que je trouve une solution. D'un coup c’est comme si tu vois des taillis du haut de ton mur et tu sautes dans les taillis, et tu sautes dans l'eau sans savoir si tu sais nager ! Mais tu tentes et ça marche ! Ça marche. Tu as gagné. C'est une méthode où tu y vas, quoi. C'est un peu comme si tu allais crever. Moi je fais tout comme si j'allais mourir tout de suite. Je crois tout le temps que je vais crever. Donc je suis dans une urgence pas possible !

 

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Published by Sylvain Fesson - dans IDEEcryptage
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commentaires

eric [l] 14/09/2007 00:28

clap clap aussi.J'avoue rester un peu comme un flanc devant le personage, assez incapable de me faire une opinion.Après, les opinions se dissipent vite avec le paramètre d'être quelque peu stupéfiédonc nous disions, clap clap

Sylvain Fesson 14/09/2007 18:33

Quel public fidèle ;-)Comme quoi, être peu lu, mais bien lu procure un plus grand plaisir que d'être beaucoup lu et peut-être mal lu.Bref, c'est vrai que Costes désarçonne et c'est là l'intérêt du personnage et de sa démarche, je trouve, on ne sait jamais vraiment trop quoi en penser, on reste à la fois subjuguer et perplexe...Une réaction dotée d'une ambiguité assez rare ma foi !

jérÎme-david 04/09/2007 16:43

mon cher sylvain, vous gagner le cheval blanc d'or des deux interviews les plus interressantes de depuis longtemps
longue vie
 

Sylvain Fesson 05/09/2007 11:12

Merci, c'est une récompense qui me touche sincèrement et je vais essayer d'en rester digne ;-)