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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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13 août 2007 1 13 /08 /août /2007 20:43
Punk sans crête ?

En 2003, Ian Ilavsky, guitariste d’A Silver Mount Zion et et co-fondateur de Constellation me confiait : "Il y a une écriture très forte, très critique dans Mt Zion. On fait ce que l’on peut pour avoir une parole engagée qui ne soit pas réduite à une caricature. Nous sommes de plus en plus un groupe qui remonte dans le chant, c’est désormais lui qui détermine la structure, le choix mélodique, les harmonies, la tonalité, le choix des distorsions ou pas. La voie, la parole, le chant sont désormais les motivations les plus profondes de Mt. Zion." Cette évolution, on l’a découverte deux ans plus tard avec la parution de Horses in the Sky. Et on la doit beaucoup à Efrim Menuck, chanteur et guitariste illuminé du collectif. En mai 2005, je l’interviewais par mail pour tenter de démêler ce qui agite ce punk lyrique qui voit des chevaux dans le ciel.




"J’ai toujours détesté le terme post rock"


"Etre punk c’est apprendre par soi-même l’ossature des choses"







Chaque album d’A Silvert Mount Zion semble poussé par une nécessité. Laquelle ?
Persévérer plus que jamais dans de nouvelles directions. Par exemple pour trouver le moyen d’amener telle mélodie de piano à son apogée à telle moment précis d’un morceau. Qu’elle dessine quelque chose de fin, d’optimiste. On souhaite offrir une musique de plus en plus lumineuse et nourrie d’espoir. Une musique qui soit, telle une borne kilométrique, le signe qu’on a gagné du terrain sur cette longue route chaotique qu’est la vie... Le monde est un vaste foutoir dont nous sommes prisonniers, voilà la grande et bête vérité que nous continuons de raconter : l’espoir et l’angoisse, les rêves et la politique, l’incurable tristesse d'être en état de guerre permanent…

Sur votre cinquième album, Horses in the sky, la musique est plus abrupte et nerveuse que par sur vos précédents albums et il y a aussi plus de voix et de textes. Voulez-vous dire par les mots ce que votre musique se chargeait auparavant de communiquer intuitivement ?
Nous avons écrit la majeure partie de l’album sur la route. C’est donc, peut-être plus que sur nos précédents disques, le son de nos quatorze pieds martelant le sol… Notre local de répétition est petit, mal chauffé et souvent jonché des déchets que laissent les gens qui y passent. Le piano est cassé, nos amplis déconnent et la plupart du temps nos trois guitares font un vrai boucan. Les heures que nous passons ici peuvent donc être difficiles. Six d’entre nous sont sujets à de sérieux vagues à l'âme, que deux autres se laissent aller au vertige de leur chère déprime et que les cinq autres parviennent tout juste à ne pas rester les yeux bloquer sur leurs pieds. Et voilà, deux nuits plus tard, ceux qui étaient au plus haut sont soudainement frappés d'une dépression carabinée et ceux qui étaient au plus bas nagent en plein sentiment de supériorité. On pourrait reprocher à de nombre d’entre nous de trop boire. Mais quand tous ces fous furieux se retrouvent en cercle dans ce local de fortune et qu’on jette au sol nos disgrâces et nos laideurs, nos sanglots et nos chaîne et que nous fourrons nos doigts dans cette crasse, que nous essayons de marier ces tessons d'anxiété et ses lambeaux d’espoir, nous parvenons à construire des hautes tours à l’équilibre précaire au sommet desquelles nous plantons des drapeaux aux terribles symboles. Parfois nous essayons de greffer des pyramides à des losanges, des ovales à des carrés. Un jour, trifouillant sa contrebasse, Thierry a sorti trois lignes partant dans neuf directions différentes qui ont jailli comme une intense lumière noire. Après il a dû s'allonger pendant un moment pour reprendre son souffle. Nous sommes fiers du vacarme de ces sabotages sonores, fiers de chanter ensemble, fiers de la gênante clameur que nos sept cœurs produisent quand ils sonnent de concert…

Ce local de répétition dont tu parles c'est l’Hotel2Tango ?
Oui, ce grand loft sale situé au-dessus d’un garage est aussi notre lieu de vie en plus d’être notre quartier général où se déroulent des spectacles illégaux, notre local de répétition et notre studio d’enregistrement. On le loue à un loyer très bas depuis onze ans. Mais un jour, quand les prix auront augmenté, nous devrons sûrement le céder à des requins de l’immobilier. Ce jour-là peut-être qu’on y fixera une plaque commémorative avant de partir…

Parler de post rock est-il une bonne manière de décrire votre musique ?
J'ai toujours détesté le terme post rock. Je n'ai jamais été intéressé par l'esthétique pure ou l'expérimentation formelle. Je me suis toujours vu comme un ado armé d’une guitare et d’un fervent désire de "rocker". Or le post rock ça m’évoque une culture et un héritage qui ne sont pas les miens, c’est ce que ferait un musicien qui aurait une conception étouffante et sclérosée de la musique. Le post rock, je ne sais pas dans quelle mesure c’est utile en tant que genre théorique ou pratique artistique, mais je ne connais pas un musicien ou un groupe qui n'ait pas du dédain pour ce terme…

Votre deuxième album s'intitule This is our punk rock. Cela veut-il dire que vous vous sentez plus proche des Sex Pistols que de Pink Floyd ?
Hum, nous sommes pas vraiment influencés par des groupes, plutôt par une conception ultra romantique de l'histoire du bruit humain déjà produit sur cette satanée planète, par des siècles et des siècles de hurleurs solitaires faisant des chansons à partir de rien si ce n'est d’une salive libérée en crachats légitimes et guitares anxieuses, tout un commerce secret de complexes pincement de cordes transpirant les sales poignées de mains qui se font le long des ponts de poussiéreuses places publiques… Aujourd’hui on n’estime plus vraiment le pouvoir du cœur dans ce qu'il peut avoir de plus noir, le noyaux déchirant de cette chose qu’on appelle musique, cette boue sublime contenue dans les larmes de Nina Simone, ces voyelles grandiose éraillées sans fin par Roscoe Holcomb comme des chaînes rouillées à travers l’implacable naufrage qu’est la vie, la féconde gaieté d'un sifflement enregistré tel quel ou la gloire de demie phrases incongrues que jette par-dessus bord un somptueux navire en flamme mitraillé par une pluie de tous les diables….

Je suis récemment tombé sur deux définitions du punk. La première est du rock-critic Lester Bangs : "Etre punk c’est détester toute sorte de poétisation de soi-même, c’est dire à tous les punks d’aller se faire foutre". La seconde est du groupe rock français Métal Urbain : "Le punk c’est quelqu’un qui prend l’information, la digère et renvoie l’ennui et l’angoisse au visage d’autrui avec une attitude provocante". Ta définition du punk ?
Etre punk c’est apprendre par soi-même l’ossature des choses pour pouvoir alors bâtir soi-même et avec des amis des tours plus complexes et menaçantes. Puis c’est apprendre par soi-même la photographie pour pouvoir photographier les tours que vous avez faites…

Les journalistes parlent souvent de Silver Mt. Zion comme d’un groupe militant. Ça te gène ?
Hum, je me suis toujours considéré comme un piètre convive pour les dîners dorés de l’industrie du disque. Je ne nous vois pas du tout comme des "militants". Pour nous cette réputation veut juste dire que le navire du journalisme musical actuel est réactionnaire et fermé à tout changement. Nous, nous essayons seulement de faire notre étrange métier du mieux qu’on peut, de retranscrire notre cri le plus fidèlement possible et nous nous fichons d’être considéré comme de mystérieuses caricatures politiques...

Ces dernières années les groupes montréalais sont régulièrement accueillis chez nous comme "the next big thing". On l’a encore vu récemment avec Arcade Fire. As-tu une explication à cela ? Les groupes de chez vous seraient-ils plus frais et novateurs qu’ailleurs ?
J’ignore si les groupes de Montréal sont vraiment plus frais et novateurs dans leur approche de la musique que les autres groupes d’autres pays. J'écoute des groupes provenant d’un peu partout dans le monde et je trouve qu’il y en qui mélangent toutes les nuances du rock, même les moins commodes, d’une façon originale. Et il y en a qui me donne le sentiment de trouver cette beauté qui sauve l’homme. Faire de la musique ainsi, ça existe partout et existera toujours…

La beauté atypique de votre musique est renforcée par le mystère qui vous entoure, et que vous cultivez en préférant l’anonymat et la rareté à la surexposition. Comment êtes-vous pareillement perçu à Montréal ?
Au Canada nous sommes majoritairement ignorés par les médias. Très tôt, nous avons écopé d’une réputation selon laquelle nous serions "difficiles" et "prétentieux". Nous sommes quasiment invisibles dans notre propre ville et notre propre pays. En même temps, nous continuons à remplir les salles quand nous donnons des concerts et nous continuons à vendre une quantité modeste mais raisonnable, suffisante, de disques. C’est une étrange position que la notre...

Pensez-vous que votre musique marque les gens au point de les pousser à agir pour changer leur vie ou le monde dans lequel ils vivent ?
Je ne sais pas si notre vacarme influence à ce point les gens et si oui, comment.
Je ne suis d’ailleurs pas intéressé par l’idée d’influencer les gens. Je n’ai pas de réponses ou de nouvelles manières à révéler pour vivre plus honnêtement. Parfois j’espère juste que nos sempiternelles histoires sont déjà mieux que rien pour certaines personnes, qu’elles les aident à remonter la pente…

Les membres de Silver Mt. Zion pratiquent-ils d’autres arts que la musique ?
Non, nous n’avons essentiellement que la musique et tout un tas de groupes entre lesquels nous nous partageons. Mais Jessica fait des sculptures et des lampes à partir de déchets, Ian co-dirige notre label, Beckie et Scott sont tous deux à la fac, et Thierry et moi sommes co-fondateurs et co-propriétaires de L’Hotel2Tango, où nous travaillons la plupart du temps.

Pour un type né en 1980 comme moi, vous appartenez plus ou moins à la culture altermondialiste, comme Naomi Klein, l’auteur de No Logo. Comment voyez-vous cette génération à l’heure où ce mouvement s’avère sévèrement critiqué ?
Il faut plus qu’un livre ou qu’une poignée de disques pour changer quoique ce soit dans ce monde. De toute façon, le capitalisme mondial, basé sur l’industrie du pétrole, semble s’effondrer de lui-même sous son propre poids... Peut-être que ce qu’il nous reste de mieux à faire est de réfléchir à comment nous allons pouvoir prendre soin de chacun de nous dans les obscures années qui s’annoncent. Réfléchir à comment nous allons pouvoir reconstruire nos économies locales.

Un jour, chroniquant Horses in the sky, un journaliste français a écrit : "Si un jour il veut mettre à jour Lipstick Traces, son pertinent livre sur la subversion à travers les âges, l’américain Greil Marcus devra écrire un long chapitre sur ce qui se passe depuis quelques années du côté de Montréal. Parce que ce que Godspeed ! et A Silver Mt Zion créent va au-delà du simple désir d’apporter quelque chose de neuf à l’immense et puissante industrie du disque. Guidés tous deux par la rage et le désir, chacun de leurs actes semblent être une réponse à ce que Marcus appelait dans son ouvrage : "le gel totalitaire du monde moderne"." Ta réaction ?
Accchhh... je ne sais pas, de telles choses me donnent mal au crâne, je ne suis pas bien placé pour dire quelle est notre place dans "l’histoire de la musique". Nous sommes vraiment humbles au sujet de notre "importance", essentiellement satisfaits de notre petit empire fait maison, toujours inspirés par d’autres féroces combattants dans ce monde si triste, et nous espérons avoir assez de chance pour continuer à faire flotter notre vaillant petit navire pour quelques années encore…

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

Billy HP 04/02/2008 23:47

Rassure toi, l'information vieillit toujours bien lorsqu'elle est empreinte de fidélité. On l'appelle alors "histoire". Je sais que tu sauras peser combien ce mot a de sens pour moi.Et puisqu'il fallait que cesoit dit : excellente définition de l'esprit punk je trouve. Lester Bangs, par contre, avait du pondre la sienne un soir de hachich passer à tenter de comprendre le solo de saxo de Funhouse pour la 150e fois...

Sylvain Fesson 05/02/2008 20:57

Wow, merci beaucoup, Billy. Et pardonnons à Lester B. ses quelques zigzags vers la voie lactée...

Seb 17/09/2007 10:49

Merci pour cette interview : il est rare de les entendre ou de les lire. Je les ai vus à Rennes en avril dernier (c'était un cadeau d'anniversaire, et quel cadeau !) : le début du concert était un peu difficile puis le crescendo de leur musique, morceau après morceau a fait son effet. Hypnotique et sublime. La voix d'Efrim Menuck est d'autant plus incroyable qu'il se tient systématiquement à 1 ou 2 mètres de son micro. Bref ! Une question était évidente à la sortie du concert : ils y ont joué de nouveaux morceaux... Mais sans annoncer de nouvel album. une date est-elle avancée ? connue ? arrêtée ? A quand le nouvel opus du SMZ (j'ai entendu parler d'un double album studio et live...)

Tox 17/09/2007 10:48

Hey Sylvain. Un vrai régal cette interview ! J'ai vu le groupe il y a quelques mois à Bruxelles, sans vraiment les connaîtres, j'avais été scotché par la longueur de leurs morceaux, je pense qu'ils ont du en jouer seulement 5 sur tout leur set. Intéressant aussi, la façon dont ils occupent la scène; qu'elle soit petite ou immense, ils se trouvent confiner/ replier dans un petit espace, entourés par leurs amplis.@+

Alice 27/08/2007 00:07

Merci pour ces interviews. Elles sont simples, à taille humaine et ça fait bien plaisir de les lire. Parce que lire du blabla hyper customisé de critiques payer pour donner l’avis sur un disque ça me soule et puis ça sonne tellement faux. Bref j’ai fuis les magazines et autres sites de critiques musicales, ça ne rime à rien, c’est trop subjectif pour moi. Tous leur charabia m’a rendu malade. En tout cas bon boulot, merci encore!

juko 14/08/2007 12:51

même si ça date un peu cette itw, ça fait du bien de lire une telle prose poétik, même s'il y a peut etre plus de pose derrière tout ça( c une question pas une affirmation)jme demande ce quils deviennent ces sacrés types

Sylvain Fesson 14/08/2007 13:40

Oui, ça date, je poste souvent des choses qui ne sont pas de première fraîcheur sur Parlhot, mais qui j'espère vieillissent bien et continue d'intéresser, d'apporter des choses à être lues.... Pour ce qui est d'Efrim Menuck, je pense que oui il doit y avoir une part de pose, dans le sens romantisme affecté... un artiste comme lui peut-il faire sans ? On va dire que c'est comme ses tifs, c'est son doudou ;-) Et ce qu'ils deviennent ? Bah comme je le dis en intro un nouvel album est prévu pour très bientôt. Tcho !