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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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6 juin 2007 3 06 /06 /juin /2007 11:22
Poupée ou sorcière de son ?

En deux albums et une B.O., la petite Montpelliéraine est devenue l'une des plus grandes (dignes ?) représentantes française de ce que l'on pourrait considérer comme un genre musical qui s'intitulerait le "féerock" ; un genre né par mégarde avec Kate Bush à la fin des années 70, entre la fin du rêve hippie et le début du "no future", et peaufiné, conceptualisé par Björk au début des années 90 alors que les machines (intelligentes) commencent à rêver, déprimer et que le trip hop bat son plein ; un genre – le féérock – jamais loin, dès le début, du côté "sorcière" de la force, des épines de la fleur (ce à quoi on reconnaît les vraies ?), en témoigne Tori Amos par exemple. De ces trois-là – Kate, Björk, Tori – il sera question dans l’interview qui suit, mais il sera surtout question d’Emilie Simon, de ses "trucs" technologiques, son parcours, son univers, sa musique.

On pourrait épiloguer longtemps sur cette notion de fée et de sorcière dans le rock. Cela reviendrait après tout à se poser la question de l’accès et de la représentation des femmes dans le rock. On pourrait en faire un article (d’ailleurs j’ai ça en stock depuis longtemps), on pourrait même en parler avec une des artistes françaises qui intègrent et incarnent peut-être le plus (car sans le savoir) ces notions, mais non. Non, on n’ouvrira pas cette boite de Pandore avec elle. Pas plus qu’on n’évoquera ses multiples consoeurs (Camille, Etyl, Daphnée, Keren Ann, Emily Loizeau… merci de compléter la liste). Tout juste évoquera-t-on ses mères spirituelles (Kate Bush, Björk, Tori Amos, Alison Goldfrapp… car là il y a prescription). Car sinon, on irait trop loin (il faudrait la jouer philosophe, parler féminisme et capitalisme, convoquer Deleuze, parler devenir cyborg et devenir végétal… la plaie) et on romprait le charme en lui renvoyant le côté potentiellement "fake" de son univers de femme-enfant (que le journaliste Emmanuel Poncet a justement égratigné il y a un an via sa chronique Tube à essai dans Libé). Pourtant Dieu que ça nous titille (pardon, j’ai juré), qu’à chaque seconde de l’entretien on garde tout ça à l’esprit. Mais on n’interviewe Emilie, pas Camille, qui plus est au téléphone (non les yeux dans les yeux). Alors on oublie l’interview intello. Et on y va mollo.


"se retrouver avec une voix liquide"
"se confronter aux limites de l’électronique derrière un ordi"



Bonjour Emilie. Tu es en tournée en ce moment. Comment ça se passe ?
Bien. Là je reviens de Suisse et je reste un petit peu à Paris. J’ai commencé ma tournée aux Etats-Unis, puis je suis allée en Angleterre et en Asie. J’ai donc fait beaucoup de dates en peu de temps et beaucoup d’heures d’avion.

Je t’avais vu en concert à Bourges en 2006, et j’ignore si tu as gardé le même dispositif scénique, mais à l’époque j’avais été frappé par l’attirail technologique que toi et tes musiciens utilisaient. Je me souviens notamment d’une sorte de gant que tu utilisais. Peux-tu me parler de ce gant, si on peut appeler ça ainsi ?
En fait, ce n’est pas un gant, c’est un bras ! C’est un contrôleur d’effets qui se fixe sur mon avant-bras et me permet de moduler ma voix en temps réel. C’est un contrôleur Midi mis au point par Cyril Brissot. Sur scène, cet instrument envoie des informations à l’ordinateur de Cyril et ça déclenche un effet dans la palette d’effets possibles qu’on a prédéterminé pour chaque morceau. Ainsi je peux déclencher et combiner plusieurs effets de manière complètement intuitive comme s’il s’agissait de la prolongation de ma voix.

Il te permet de moduler ta voix comme nul autre appareil n’aurait pu le faire ?
Il me laisse beaucoup de liberté parce qu’il est fait sur mesure. Chaque effet a été soigneusement adapté à mes morceaux, ce ne sont pas des presets d’usine. Et puis on a prédéterminé les effets en amont de tel manière à ce qu’il n’y ait pas de débordements, comme par exemple des larsens quand on utilise les résonateurs. La plupart du temps lors des concerts je m’amuse avec ces effets, mais si j’ai envie de m’en affranchir et de ne pas les utiliser je peux tout aussi bien. Ils restent à ma disposition, à portée de main.

Depuis quand utilises-tu cet avant-bras ?
Depuis mon premier concert ! En fait, il y a eu trois générations de cet avant-bras. L’avant-bras première génération me permettait les mêmes choses que celui d’aujourd’hui mais il se voyait moins car il était fixé sur mon pied de micro et on s’est d’ailleurs rendu compte que c’était un peu un problème parce que ça m’obligeait à être tout le temps devant mon pied de micro si je voulais l’utiliser.

Au contraire, l’avant-bras est très visible. Il apporte même une touche visuelle onirique à tes concerts. Cette machine, c’est un peu comme le début d’un costume, non ?
Oui, c’est vrai mais c’est surtout comme une table de mixage portable. Mais c’est vrai aussi que la beauté et l’utilité de ces outils va de pair. Comme pour moi ça prend autant d’énergie de faire un bel instrument qu’un moche autant faire de jolies choses. Ce n’est pas la priorité, ça c’est l’emballage, mais il se trouve que c’est quand même important l’emballage !

Utilises-tu d’autres instruments de ce genre sur scène ?
Oui, j’ai un peu d’interaction avec Bobby et le cadre, deux instruments fabriqués aussi par Cyril. Bobby, si on considère la chaîne de l’évolution, disons qu’un jour ça a été un tabouret des années 60 (rires) ! Mais Bobby a beaucoup évolué et maintenant c’est une petite tête de robot avec un globe transparent qui sert de contrôleur multi-tâches. Dessus, il y a plein de boutons et de joysticks ce qui fait qu’on peut par exemple l'utiliser comme un theremin ou alors comme un filtre qu’on déclenche avec des mouvements de main. Le cadre c’est un autre type de contrôleur qui se déclenche ainsi. C’est un système de lasers qui s’entrecoupent et Cyril transmet des données précises à l’ordinateur en fonction de l’endroit où il sa main coupe les rayons et cela génère un son en conséquence.

En fait, sur scène, tous ces instruments passent par la petite cabine de Cyril.
Oui, il centralise beaucoup d’instruments. Il peut facilement récupérer le piano, le violoncelle, la guitare, les percussions, la voix et rajouter des textures ponctuelles. Enfin ce n’est pas si facile, il y a tout un setup derrière, mais c’est fait de telle sorte que ça marche.

Sur scène, Cyril est entouré de différents appareils mais on ne sait pas vraiment de quoi il s’agit ni ce qu’il fait et comment cela marche.
C’est toujours difficile de savoir ce qui se passe vraiment derrière le laptop mais je crois que petit à petit on arrive à clarifier des choses et c’est là tout le défi de cette musique. En fait, c’est quand il y a peu d’éléments en jeu que les gens se rendent compte de ce qui se passe, quand par exemple j’utilise mon bras toute seule a capella ou avec un instrument. De la même manière, quand Cyril fait des traitements en solos sur ses machines, les gens arrivent à distinguer ce qui se passe.

Comment sont créés ces instruments truffés de technologie ? Tu soumets à Cyril tes idées les plus farfelues et il te dit si c’est réalisable ?
Exactement, ça part de discussions comme ça. Et ce qui est génial avec Cyril, c’est qu’on se rend finalement compte que tout ou presque est réalisable. Avec lui, il y a toujours une solution, c’est juste le temps qui manque. Je pense que si on avait vraiment beaucoup de temps à consacrer à la recherche et à la construction de nouveaux instruments on irait plus loin encore. Mais de toute façon, c’est ce qu’on fait petit à petit. Et puis le but du jeu ce n’est pas de faire des gadgets rigolos, même si tant mieux s’il y a un côté fun là-dedans, le but c’est vraiment d’avoir des choses pratiques, de se confronter aux limites de l’électronique derrière un laptop et d’essayer de résoudre ça avec un geste instrumental.

Comment as-tu rencontré Cyril ?
Venant de Montpellier, je m’étais installée à Paris pour suivre des études en musicologie à la Sorbonne. Du coup, comme je me suis intéressée à la musique contemporaine, je suis allée voir ce qui se passait à l’Ircam et j’ai découvert les logiciels qu’ils développaient. Je suis alors allée faire quelques stages là-bas et c’est là que j’ai rencontré Cyril. Il a été mon professeur puis un ami. Ça fait neuf ans qu’on se connaît.

A l’époque il inventait déjà des instruments technologiquement sophistiqués ?
Je ne saurais pas vraiment définir ce qu’il fait parce qu’il fait beaucoup de chose – c’est quelqu’un qui est beaucoup dans la recherche et le développement et qui s’occupe aussi d’ateliers pédagogiques – mais il a toujours pris des nouvelles de moi et quand j’ai sorti mon premier album je l’ai invité à faire quelques effets sur "Il pleut", par exemple.

Tu as très vite senti qu’il pouvait t’aider à creuser ton univers ?
Non, j’ai produit toute seule les morceaux de mon premier album donc je n’avais pas besoin de Cyril, mais j’avais envie de partager des choses avec lui. Et puis c’est un virtuose, c’est incroyable ce qu’il arrive à faire avec des logiciels comme Audiosculpt, etc. Moi j’utilise ce logiciel, j’en utilise même plein d’autres, mais je butine. Lui, c’est un artiste en la matière, il arrive à faire quelque chose de très précis avec ces outils. Je peux par exemple lui demander de rendre ma voix liquide, ce que j’ai fait sur "Il pleut", lui envoyer mon fichier voix et je vais me retrouve avec une voix liquide. Ça c’est super !

Quelle place occupent ces instruments dans ton processus de création ?
Ils ont surtout été mis au point pour conserver l’esprit de mes morceaux sur scène. Quand je travaille à la maison, je passe beaucoup du temps sur mes morceaux et je travaille plus par petits traits très imagés donc je n’ai pas vraiment besoin d'eux. Au contraire, j’ai plutôt besoin de m’en éloigner pour suivre mon imagination.

As-tu découvert les logiciels de musique assistée par ordinateur à l’Ircam ou par le biais de ton père qui était ingénieur du son ?
Je me suis vraiment mise à l’informatique musicale quand je suis arrivée à Paris donc j’ai découvert ça un peu avant l’Ircam, mais c’est vrai que c’est à partir du moment où j’ai fréquenté l’Ircam que je me suis rendue compte de cette troisième dimension. J’ai vraiment découvert une vocation comme on dit. J’ai d’ailleurs eu envie de faire mon premier album à ce moment-là. Avant je faisais de la musique sans programmations avec des groupes de rock ou de jazz. Et je me suis aperçue que c’est en enregistrant au fur et à mesure ma musique que je me suis intéressée à l’informatique musicale. Ça s’est fait naturellement, parce que j’avais une vraie envie de faire et de découvrir. Au début j’enregistrais mes morceaux en une prise, puis j’ai commencé à séparer la voix des guitares et à mettre une programmation dessus et petit à petit je me suis mise à réaliser un album.

Que ton père soit dans la musique t’a-t-il très tôt familiarisé avec les instruments ou t’était-il interdit quand il travaillait de ne mettre ne serait-ce qu’un orteil dans son home-studio ?
C’était un univers plein de concentration et de respect, du coup j’avais le droit de venir mais il ne fallait vraiment pas faire de bruit, il fallait être une petite souris. Son studio était situé au rez-de-chaussée et moi j’habitais au-dessus. Cette pièce ressemblait en fait à une cave, c’était bien sombre avec de la laine de roche et de la moquette au mur !

Quand on est petit, ça rend ce genre de lieu d’autant plus fascinant, non ?
Oui ! Et je pense effectivement qu’avec cette enfance-là j’ai dû, malgré moi, bénéficier d’une certaine éducation du son.

Sur quel genre de musique travaillait-il ?
C’était souvent du jazz.


Ces photos ont été prise par Laurent Sauvage au Borderline de Londres

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

sinofar 15/11/2009 17:32


Emilie... Tant de grace dans un seul être, tant d'imagination... tien, je quitte ma femme sur le chant!


SYLVAIN FESSON 03/12/2009 10:45


Ca a marché alors avec Emilie ???


JB 06/08/2009 04:52

Un petit up pour cet interview intéressant.Je suis fan de la miss aussi, vraiment. On manque d'artiste aussi talentueux en France, en tout cas dans son genre (quel genre d'ailleurs ? pop ? electro-pop ? trip-hop ?). J'écoute pas mal de trip-hop et je trouve pas qu'elle jure dans ce genre là. Je comprends pas trop pourquoi elle n'est pas plus appréciée et reconnue en France alors qu'a l'étranger, elle semble faire son trou (cf last.fm).J'apprécie Bjork à petite dose, appréciant ses compos mais ayant du mal avec sa voix. Mais Emilie, je ne m'en lasse pas. Son album live, l'un des rares disques que je peux écouter en boucle 10x d'affilé. Bon, si je balance du Tori Amos juste derrière, la différence fait mal à Emilie, certes.Par contre, son nouvel album, The Big Machine prend un virage pas mal différent à première vue (écoute ;-) d'après les bootleg dispo un peu partout. Un peu à la Goldfrapp d'ailleurs, avec du recul, c'était bien vu.

SYLVAIN FESSON 07/09/2009 22:03


Salut JB

Désolé de répondre si tard à ton commentaire, j'étais un peu ailleurs que sur mon blog ces derniers temps. Le manque de célébrité local d'Emilie Simon ? Bah je pense qu'elle est loin d'y être
inconnu, mais après disons qu'en France on ne sait pas célébré nos artistes pop. Regarde Phénix, Air...quoiqu'on en dise ils sont peu connus chez nous si on excepte le public d'amateurs de pop
lecteurs des Inrocks & co. Faudrait que j'écoute son nouvel album oui, ça m'intéresse.


Amel 21/07/2008 23:58

Je suis completement fan d'Emilie Simon et de son travail. Chacun de ses morceaux et une vraie merveille dont je ne me lasse pas. On sent un reel travail, elle ne s'est pas arrêté au limite  des sons, elle a cree, transformer des sons.
Elle a tout mon respect x)
Vivement un prochain album.

Et personnellement, je trouve qu'elle degage enormement sur scène.

Seeyou !

Sylvain Fesson 22/07/2008 00:56


Ton enthousiasme fait plaisir à lire ;-)
J'ai essayé de voir s'il y avait des infos sur le net à propos d'un nouve album studio, mais apparemment rien à l'horizon.
Tcho.


ToX 06/06/2007 16:08

Merci d'avoir relevé mes lapsus... ;-) .... 1) Oui, on connait parcours son parcours 2) C'est vrai, j'aurais pu faire quelques recherches sur la belle pour connaître l'orthographe exacte de son album Végéta 3) Ah non, je ne suis pas du tout un garçon de la génération DBZ...plutôt les tortues ninja et denver le dernier dinosaure! 4) La prochaine fois que tu la croise, tu devrais lui proposer l'idée d'une collaboration avec les Choristes... y'a des chances que ça marche!

ToX 06/06/2007 15:52

Arf! Sorry pour la disposition de mon texte! J'ai fait un copier coller de word et voilà que ça a foiré. Autant pour moi.

Sylvain Fesson 06/06/2007 16:04

T'inquiète, j'ai pu lire ça sans problème ;-)