Vendredi 6 avril 2007
Jésus Christ Superstar

En 2006, suite au succès de Robot après tout, huitième album propulsé par deux bombes dancefloor ("Louxor J’adore" et "100 VIP"), on a tout dit tout entendu sur Katerine : qu’il faisait son Bézut, son Juvet, son Gotainer, sa pute, son vendu et même danser ta mère. Mais peu ont parlé de Gainsbourg (voire d'Iggy Pop) à son sujet. Pourtant, pour une fois il serait bien venu de sortir de telles références ! Albums perso, albums d'actrices, nana d'enfer, musiques de film, rôles au cinoche, filmo perso, spectacle de danse : cette année Katerine a tout enchaîné dard-dard et transcendé le tout en devenant, fait rarissime, un rock'n'roll animal doublé d'une vraie pop star française. En 2007, s'il dit en avoir marre de la musique, il n'a pas encore coupé le son. Le 27 mars, accompagné de sa Secte Machine, il remplissait son premier Zénith, pour un concert aux allures de sacre. Trois mois plus tôt, je le rencontrais hors promo le temps d’une interview fleuve pour faire le point sur cette année mouvementée.





"Avant je cachais mon corps avec mes chansons"

"A la télévision, comment m'habiller ? Comment me coiffer ?"





Décembre 2006 : Interviewer Katerine relève du chemin de croix. Après un an de promo non stop sur tous les supports, l’attachée de presse sonne le glas : "Pas de dispo. Trop de boulot entre sa tournée perso et sa tournée avec Mathilde Monnier." Comprendre : "La promo est finie les enfants ! Tout le monde a parlé de l'album, circulez il n'y a plus rien à voir." Pardi, c’est justement pour ça que je souhaite rencontre l’auteur de "Louxor J’adore". Parce que la promo finie, on pourrait enfin discuter de tout ce qu'il vient vivre depuis que Robot après tout en octobre 2005. Se faire plaisir.

Katerine intouchable ? C’était sans compter les petits miracles de la nuit parisienne. Quelques jours plus tard, par un heureux hasard, je le croise sous le pont Alexandre III. Il squatte en chair et en os le beau buffet du Showcase, où se fête la 1000e de l'émission de France 2 CD'aujourd'hui. (Cette soirée, faudra que vous raconte à l’occase.) Il n’est donc pas inaccessible ni hostile à toute discussion. Entre deux sushi, on le branche sur ce qui nous amène : une interview bilan axée sur la bêtise (philosophique, la bêtise) soulevée par son disque et son spectacle de danse. Ça éveille son intérêt. Personne ne l'a jamais questionné à ce sujet. Bon, il reste quand même sur ses gardes. Cette année il a eu de mauvaises expériences avec certaines groupies et/ou journalistes qui ont nourri sa paranoïa. Et puis là il est en vacances. Il faudra donc un peu louvoyer/batailler pour lui vendre le truc, mais ça y est, on l'a notre interview.

Comme convenu, je le retrouve la semaine suivante dans un bar du 18e, le Chao Bao, à deux pas de chez lui. Décontracté de n'avoir rien à vendre, Katerine lâche d’emblée qu'il en a marre de la musique comme de la promo : "Là on se parle, mais l'interview moi, je ne sais même plus ce que ça veut dire, ça me parait absurde qu'on me pose des questions à ce moment précis. Je suis en vacances pour quelques jours et j’ai envie de ne rien faire. Mais le problème c’est que depuis quelques temps, je n’arrive même pas à retrouver la paresse qui était ma qualité première." Tant mieux, car si nous ne sommes pas vraiment là pour parler musique et faire la promo de l’artiste, on a quand même envie qu’il nous parle. On va être servi.
Au menu, du soft pour commencer, avec une discussion axée célébrité, schizophrénie, performance, mort à la poésie. (Après on musclera l’interrogatoire en parlant  d'enfance, de bêtise, d'exclusion et de danse, et nous l'achèverons dans un déluge de pipi, caca, prolos, bobos et rock'n'roll !)


Es-tu dépassé par ton succès actuel ?
On est toujours dépassé. On fait avec ce qui arrive. Là, c'est pareil, je fais avec ce qui m'arrive. Ce n’est pas trop, c’est bien. Mais il y a eu un moment où, oui, j'ai été tout d’un coup trop demandé. Quand tu fais dix interviews de suite, à un moment tu satures, tu ne peux plus supporter ta gueule, ta voix, ta vie, tout ce que tu racontes. Car en plus j'essaie de ne pas répondre les mêmes choses à chaque interview et de m'amuser aussi avec ça. Parce que ça peut être très amusant une interview. Mais au bout d'un moment tu te dis : "Quel est le connard qui habite en moi ? Quels sont tous ces connards ?", car ils sont plusieurs.

La célébrité que tu as acquise avec Robot après tout t’a rendu un peu schizo ?
Ce n’est pas la célébrité, c'est le fait de parler énormément.

As-tu aimé pouvoir passer sur des médias que tu n’avais jamais pratiqués, en premier lieu la télé ?
Oui, ça c'est le bon côté : ne pas faire les mêmes émissions, ne pas rencontrer les mêmes gens, c'est vachement agréable. Moi ça fait quinze ans que je fais des disques tranquillement et j’en avais un peu marre de me taper toujours les mêmes journalistes.

Ce qu’il y a d’étrange avec Robot après tout c’est qu’on a le sentiment que son impact médiatique fait totalement partie de l’œuvre. As-tu appréhendé ce champ médiatique comme une nouvelle cour de récré ?
Oui, assez vite je me suis rendu compte que je côtoyais d’autres médias et d'autres chanteurs que je n’aime pas forcément. Et au fur et à mesure j'y ai pris goût, parce que je trouve ça super de s'amuser avec ça. Mais comme je ne m’y attendais pas, j'ai dû improviser. Avant j'allais sur scène comme j'allais à Monoprix. Là pour la première fois, j’ai du penser à la manière dont j'apparais. Comment m'habiller ? Comment me coiffer ? C’est des questions que tu te poses quand tu fais une émission de télé grand public. Et comme dans le groupe avec lequel je tourne, ils adorent se déguiser et qu’on est copain, on a fait un peu les cons et on s’est vite retrouvé à se mettre de la peinture sur le corps, à se déguiser en femme, etc. J’y ai vite pris goût, c’est passionnant.

Tu t’es soudainement livré à un côté performeur qui était tout à fait nouveau pour toi…
Oui, j’ai joué à être un autre, ce qui me permettait de ne plus avoir de retenue. Et je pense qu'instinctivement j'ai dû me grimer pour me protéger parce que j'ai senti que si j'apparaissais à la télé comme je suis à Monoprix j’aurais été trop vulnérable.

Les deux singles extraits de Robot après tout, "Louxor J'adore" et "100% VIP", ne sont pas vraiment représentatifs du reste l'album, moins accrocheur. Est-ce toi qui a décidé de les mettre en raison de leur potentiel tubesque ?
Ah oui, j'y ai même pensé en les faisant. Il ne faut pas se voiler la face, quand tu fais un morceau, tu vois bien en le faisant écouter s’il va déclencher un truc ou pas. Quand j’ai fait écouter "100% VIP" à ma fille, elle a réagit tout de suite, plus que sur un morceau comme "Titanic" où elle se faisait chier. Avant je planquais un peu mes trucs, mais sur ce disque, j'ai vite faite écouter les morceaux à des gens, comme ça, le plus simplement du monde. Avant c'était moi qui produisais. Là, que ce soit produit Gonzales et Renaud Létang qui produisent m’a peut-être aidé à partager mes morceaux.

On parle
"performance" : en solo, Gonzales a joué les performers il y a quelques années en se créant une sorte de personnage. As-tu discuté de ça avec lui ?
Un peu, parce que lui il a des théories profondes sur ce sujet. Là-dessus, moi je suis peut-être plus instinctif, mon théorique. On a surtout parlé d'Andy Kaufman. Parce que ce n'est pas anodin si je suis fan de ce que fait Gonzales : on a des obsessions communes et un mec comme Kaufman nous relie dans le fait de se grimer, de passer par l'absurde ou la nullité.

Peux-tu décrire qui était Andy Kaufman à ceux qui ne le connaîtraient pas ?
C'est un mec qui travaillait à la télé dans les années 70 aux Etats-Unis et qui maniait une sorte d'humour provoc en se déguisant en personnages obscènes voire carrément hideux. Il a participé à des matchs de catch, mais contre des filles. Il a fait des chansons nulles qui créaient du malaise, il a fait aussi beaucoup de performances où il lisait par exemple Shakespeare devant un public d'étudiants alors qu'ils attendaient un personnage marrant. Moi je l'ai découvert à travers Man on the Moon, un film de Milos Forman qui raconte sa vie. D’ailleurs, rien que ce film ça a provoqué des choses profondes chez moi.

Avais-tu déjà en tête l’envie de te créer toi-même un personnage au moment de la sortie de Robot après tout pour porter tes morceaux sur scène ?
Non, le personnage s'est aussi construit petit à petit. En fait, tout a commencé sur mon dernier album, Huitième ciel. J'avais créé des personnages que j’incarnais, Boulette et le Général Fifrelin. Ils étaient des espèces de virus dans ce disque. Et finalement je me suis rendu compte que pour Robot après tout, c'était comme si ils avaient copulé ensemble. Mais ça je ne l'ai découvert qu’après coup.

"Mort à la poésie", sur Huitième ciel, n'était-ce pas déjà, chez toi, une déclaration d’intention pour en finir avec un certain académisme de l’art et de la chanson ?
Oui, mais une déclaration que j'étais encore incapable d'assumer. C'était : "Je ne peux pas encore le faire, mais je vais le faire."

A l’époque, tu as d’ailleurs dit que tu détestais la chanson à la Souchon. Et l’on sentait confusément que cette attaque visait la part de Souchon qui t'assiégeait encore.
Ah, certainement ! "La beauté d'Ava Gardner", c'est un morceau que j'aime beaucoup, par exemple. J'aime toujours beaucoup aussi les chansons de Voulzy, mais ça va trois minutes…

Il n’y a pas cette dimension rock'n'roll en prise direct sur l’instinct et la bêtise que tu pratiques depuis Robot après tout.
Ah, l'horreur pour un disque de rock c'est de dire que c'est un disque intelligent ! ça, c'est affreux. A l'époque, je ne pouvais pas être rock'n'roll. Ça m’a pris du temps. Par pur orgueil. Parce que j'avais l'impression que je valais mieux. Parce que j'avais fait des études, une fac d'arts plastiques à Rennes, etc. J'avais appris plein de trucs, qui me bouffaient en fait. Maintenant, je suis ravi d'avoir appris tout ça, mais à l’époque c’était trop d'un coup. Aujourd’hui, je pense que l'idée même d'aller sur scène c'est accepter ça, ses propres défauts, et les montrer. La scène m’a beaucoup aidé à prendre mes distances par rapport à une certaine image que je pouvais avoir de moi. J'ai accepté quelque chose qui était, au fond, mes ancêtres, mon hérédité. C’est-à-dire le corps que j'ai, comment je me positionne, mes mains de paysans, etc. Ce n'est pas évident d’assumer tout ça, avant je cherchais surtout à le cacher en faisant mes chansons. Je voulais à m'inventer une autre vie.

Avec Robot après tout, on a l’impression que tu as clôt un long chapitre de ta vie en réussissant à faire le deuil de la belle chanson pop pour passer à quelque chose de plus brut, festif, immédiat et rock'n'roll.
Oui, je tournais en rond, j’étais arrivé au bout d’un truc, mais qui reviendra sûrement. En fait, j’ai juste changé d'instrument. J'ai composé non pas sur la guitare, mais sur une machine que je ne connaissais pas, la groovebox, et ça m'a vraiment permis d'aller ailleurs, notamment plus sur le rythme que sur la mélodie !

Cette groovebox t'a permis de "déculturer" ton processus de création ?
Oui, et d’aller à l’encontre de tout ce qu'il y a de pénible en France. C'est-à-dire le goût de la mélodie et de la chanson, genre : "Ah, c'est une belle chanson !" ça, pour moi, c’est de plus en plus pénible comme concept. La jolie chanson ou la chanson sympa, c'est encore pire.

Tu ne voulais pas t'enfermer dans cet artisanat du beau facile ?
Oui et je voulais surtout penser que la chanson française ne fait que commencer. On pense que tout a été fait, mais non, absolument rien. Les formes sont toujours quasiment les mêmes quand on allume la radio, c'est terrible. Il y a très peu d'expériences, ne serait-ce que sur la durée des chansons. Plein de voies ont été trop rapidement abandonnées, comme la mélodie française du début du siècle, celle de Poulenc ou de Satie. Tout ça aujourd'hui c'est un peu lettre morte. Mais pourquoi ne pas déterrer ce genre de choses ? ça fait un peu présomptueux de dire ça, mais bon ! Le discours est tellement : "Tout a été fait, mélangeons ce qui existe déjà." Ce n’est pas vrai ! Je pense qu'il y a de nouvelles formes et de nouveaux outils qui permettent des choses. Le micro planqué dans l'ordinateur, par exemple, on n'en profite pas. On pourrait enregistrer tout un disque avec ça.

On t'imagine avec ta groovebox comme un homme préhistorique avec deux silex. C’était ça le trip : retrouver l’étincelle ?
Ouais, tout désapprendre par le simple changement de matériel pour essayer de réinventer quelque chose. Ce que j’ai aussi fait avec une petite caméra DV. Ça a donné Peau de cochon. En fait, tu dis toujours la même chose au fond, donc ce qui compte c'est la forme. Là, par exemple, j'essaye de faire un bouquin et je suis à fond dedans. J'ai des feutres, un stylo, de la colle et j'ai l'impression de naître, d'être complètement neuf, ce qu'il faut ! Parce qu'il faut aller dans un truc qu'on ne connaît pas. C'est ça, pour moi, le plus important. Il faut redevenir le visiteur d'un pays ignore.

(Suite.)

Photo Robert Gil

par Sylvain Fesson publié dans : DISCussion
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