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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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26 février 2007 1 26 /02 /février /2007 04:10
"Quoi devenir ?"


On parle fresque. Ça commence justement par un morceau qui parle peinture et accessoirement voiture, glandes (lacrymales) et testicules (clin d’œil au cremaster popularisé par Matthew Barney). C’est "Facel Vega", un classique issu du premier album. Scénarisé comme un court-métrage, il trouve toujours une place de choix dans leurs sets. La relecture qu’ils en donnent ce soir sonne un peu "vieux rock", dixit la Pigeonne. Le groupe reprend du poil de la bête et rentre vraiment dans le show avec "Botox Planétaire". Très imagé lui aussi (et pour cause, il est question d’annoncer le grand feu d’artifice, l’apocalypse), le sommet introductif de L’Amourfol déride tout sur son passage. Emmené par un riff monstre tourneboulant sur lui-même et un cut up cinglant sautant du coq à l’âne, il transporte de concert le public et son chanteur. "A Kick in the sky / Devenir quoi / A Kick in the sky / Quoi devenir" Philippe s'interroge et finit fulguro-poing levé par tempêter en boucle : "Ciel Total Final, Fiel Total Finish" et de clore, biblique : "Vous serez sauvés comme à travers le feu. Vous serez sauvés comme à travers la fin !"


Goldorak et Rambo style

Bon moment pour balancer le rude et véhément : "Roulette Russe et Poing Américain". Texte parlé-heurté taillé à la serpe et rythmique rock qui roule des mécaniques, ce nouveau morceau c’est du Tanger Rambo style, qui prend le maquis, mitraille et punch, peintures de guerre à l’appui. "C’est du Doors, rétorque la Pigeonne. Ce morceau reprend la ligne de guitare du L.A. Woman des Doors. Une guitare dont le riff particulier avait pour but de retranscrire la sensation d'une voiture débitant de l’asphalte. La sensation de vitesse des bandes jaunes défliant sous elle." Hum, isn’t it pornographic ? Tanger plonge alors dans le temps d’avant La Mémoire Insoluble et en ressort la coquine "Ebony". Une habituée de la scène celle-là. Une exquise fantaisie pop érotisante, très Gainsbourg-Bashung dans l'esprit. Très Polnareff aussi. Dandy, libertine. Déboule "Météorites", deuxième nouveauté qu’on reconnaît d’emblée, buzzée qu’elle est depuis quelques jours sur leur Myspace, et parce qu’elle avance sur une étonnante mélopée électro-jungle dont les sensuelles dissonances s'inscrivent profondément dans le cerveau. On dirait le bourdonnement d’une immense salle des machines à deux doigts de la surchauffe. Des machines qui tiendraient comme le monde par les couilles. Le magma entrechoque d'orientales atomes. Là-dessus Philippe se fait Goldorak, jette des phrases platement emphatiques sur une histoire mêlant fin du monde et quête d'amour fou. "On n'évitera pas les météorites / Qui pourraient bien un jour nous tomber sur la terre / Comme au ciel / Donnez-nous encore quelques aujourd'hui / On vous laissera demain." Usant et abusant d'une écriture cut up qui cherche l'image à tout prix, il lâche les mots faussement au pif : "La chute de l'empire / La fin des dinosaures / De la tirelire". Son loto verbal mime les fulgurances au lieu d'en produire. C’est poussif, maladroit. Mais bizarrement (vertu de la musique qui nous les rentre dans le crâne ?) on s’y attache. La troisième nouveauté, sobre, folk, gère une accalmie sur le thème du refus de se réveiller. De ne pas vouloir grandir ? C’est rêveur, naïf, mielleux. Le premier rang accroche. Bras levés. Une quatrième nouveauté surgit : "La fée de la forêt". On hallucine ! C’est quoi ce bin's ? Un morceau Télétubbies pour triper sous champi ? Tanger la joue Lewis Caroll grand guignol avec cette scie techno-rock totale perchée, genre Billy Ze Kick "Mangez-moi". Schtroumpfalors, c’est à n’y rien comprendre ! Surtout qu’on marche. Philippe chante avec une bouille de psilo smilant jusqu’au ciel et on le suit bras dessus bras dessous dans sa mélodie de grande fête elfique. L’ambiance est plus chaude qu’à la frigide Scène Bastille. Il en profite : "Allez dire à l’industrie du disque qu’on attend qu’elle dessaoule"


Forêt, ciel et baise
Le groupe poursuit son trip hippie-psyché avec "Chrysler", une reprise seventies du méconnu Dashiell Hedayat qui va comme un gant à Tanger. Sex-symbol déjanté, Maison Bleue sur essieu, cette Chrysler "rose" leur en fait voir de toutes les couleurs – forêt, ciel, baise – et Philippe l'étreint avec fougue, exulte : "J’ai une Chrysler au fond de la cour, elle ne peut plus rouler mais c’est là où je fais l’amour". Elle rouille, amasse la mousse, "deux de ses roues sont voilées", sa "capote est déchirée", elle est "salement défoncée. Mais on est tous défoncés !" Et ça décolle. Retour en terrain calme et connu avec l'élégantissime slow qu'est "Barfleur". Il tangue à merveille sur sa langue de velours, même s'il est joué plus sombre qu'à l'accoutumée. Suit une reprise surprise avec Nana Bonaparts, la nana des Bonaparts (groupe qui a assuré la première partie). À quoi voit-on que Tanger fait mouche ? On ne distingue presque pas ses covers de ses propres morceaux. Tout fait bien corps. Comme d’un même délire, d’une même époque. Cinquième nouveau morceau : un rock dopé d’un beat techno, qui ne prend pas trop. Philippe s’en rend compte. "C’est nouveau pour nous. On est un peu confus, on avoue." Autre sommet de L’Amourfol, "Nuit de Rêve" n'est pas des morceaux qui pâlissent une fois sur scène. Rock, funk, opiacé, powerful, celui-ci semble taillé pour. Ce soir, les honneurs sont pour lui. Il s'irise et le finish est grandiose, la trompette se mêle au maelström incantatoire et tectonique des autres instruments. Libéré de tout chant, Philippe n’a plus qu’à danser drapé dans ce sublime cataclysme. Il improvise, rap : "Get yourself connected / The writing’s on the wall / But if your mind’s neglected / Stumble you might fall", des paroles qui nous sont familières bien que la référence nous échappe (renseignement pris, il s’agit de "Connected", tube de 1993 des Stereo MC’s). La musique continue d’enfler dans tous les sens, d'étendre ses ramifications qui pourraient donner lieu – on imagine – à toutes les connections, toutes les improvisations possibles. Tout cela shoote si haut que sur notre petit nuage l'inquiétude nous rattrape par le col : comment le prochain album va-t-il pouvoir rivaliser avec de telles prouesses ?


A kick in the sky
Rappel. Tanger livre un inédit : un instru de pure transe orientale à base de percus frénétiques. Elles soufflent sur les braises sur lesquelles repose le groupe, exhument ses fondations et fantômes, ce foisonnant métissage africain-free-jazz qu'il avait embrassé en 1995 en rencontrant au Maroc The Master Musicians of Joujouka, et qu’il a depuis 2000 quelque peu remisé au placard. S’en suit un morceau "à la mémoire d'Alice Coltrane parti il n’y a pas longtemps". C’est "L’immodeste Attitude", fantastique morceau de leurs débuts justement. Toujours repris sur scène, il n’en finit pas de se bonifier. Ce soir, c’est l’extase. Comme pour "Nuit de Rêve", "L'Immodeste Attitude" s'envole, se passe quasiment de paroles. Philippe n'est plus que ce petit homme perdu au centre de la scène ébahis par le raffut de ses petits camarades. Il se laisse aller, danse, lance ses bras au ciel, comme s'il sculptait cette montagne d’influences et de fantômes qui trônent au-dessus de leurs têtes. Comme s’ils étaient là "Ingrid Caven, Gilbert Lely, Miles Davis, Alan Vega... Alain Bashung, Jacques Vaché, Chan Marshall, Jean-Jacques Schuhl, John Coltrane… Leonard Cohen, Antonin Artaud, Johnny Cash… Beth Gibbons, Jean Eustache, Fred Poulet... Friedrich-Wilhelm Murna... Sébastien Tellier... Ennio Morricone, Manuel Joseph… Gilles Tordjman, John Cale, Radiohead, Serge Gainsbourg, Scott Walker... Nico... Brian Jones... Jean-Louis Murat, Pascal Quignard, Matthew Barney, Ray Davies… Robert Wyatt, Pierre Michon, Ian Brown... Sun Ra... Sylvia Kristel, Gaspard Noé... Rodolphe Burger, Hunter S.Thompson, Patrick Dewaere, Balthus... David Sylvian, John Barry", tous ces gens et j'en passe qu'il adore et dont il revendique l'influence. Ils sont tous là et il les brasse, les distille, s'en détache. Toute cette Mémoire Insoluble, il essaie d'y donner l'ultime "Kick in the sky" pour y percer Le Détroit secret qui le mènera au cœur, éclair de L’Amourfol. Mais c'est Christophe – héro de la soirée qui porte l'estocade. Au moment où le morceau s'apprête à basculer en s'accélérerant au son d'une féria, il plante un long solo psychopathe véritable coup de marteau piqueur qui terrorise le public de la tête aux pieds. C'est une minute de pur génie. Et de sauvagerie. Un instant d'éternité dont on ressort littéralement sonné. Les lumière se racontent. Comment raconter ça aux copains qui sont restés côté bar à deviser de tout et de rien, et à la Pigeonne parti les rejoindre à mi-course ?

(Suite et fin.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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