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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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12 février 2007 1 12 /02 /février /2007 20:06

Décode à plein tube (cathodique)

Parce qu'on en a une et qu'on ne la regarde pas qu'avec les yeux de l'amour, on croit bien la connaître. Mais il suffit qu'un autre la regarde et nous parle d'elle en toute simplicité pour qu'elle nous semble d'un coup étrangère, presque inhumaine, et qu'éclate au grand jour son dangereux pouvoir de séduction. Elle, c'est la télé. Lui, Germain Huby. Tous les samedis à 12h35 sur Canal ce mystérieux personnage s'agite deux minutes chrono dans un curieux programme. Son titre ? Germain fait sa télé. Son but ? Nous montrer le petit écran sous un nouvel angle. Au téléphone Germain nous parle donc télé, bêtise et philosophie.


"Un regard d'artiste sur la bêtise télévisuelle"
"J’ai longtemps pensé que le spectateur était faible"


Bonjour Germain Huby. Première question : qui es-tu, d'où viens-tu ?
Je suis plasticien, vidéaste. Je suis né à Auxerre, il y a 32 ans, et j’ai fait des études d’art dans une école nationale d’art à Dijon et voilà, maintenant je suis artiste. Alors je dis maintenant mais ça fait plus de dix ans que je le suis. Je ne me situe donc pas comme un comédien ou un humoriste. Ce que je fais c’est d’abord un travail de plasticien vidéaste qui a, à un moment, un regard sur le phénomène télévisuel. Ce que je fais n’est pas une commande de la télévision. C’est un thème que je traitais déjà en tant qu’artiste. Et j’allais dire : ce qui est intéressant, c’est que je suis un artiste qui est diffusé en télé. Ça on ne le comprend pas ou on ne l’accepte pas forcément. J’allais dire : ça va dépendre de qui pose la question, de qui regarde. Les gens qui veulent me voir comme un humoriste me voient comme un humoriste, et les gens qui s’y connaissent peut-être plus en art contemporain voient la réflexion et la démarche qu’il y a là-dedans. Ce n’est pas bien grave d’ailleurs.

Quand t'es-tu intéressé au phénomène télévisuel et pour en dire quoi ?
Dans mon travail artistique, je me posais déjà la question de la place du spectateur dans l’œuvre. Donc je m’inscris un peu dans la lignée de certains vidéastes qui permettent au spectateur d’expérimenter l’œuvre par le biais d’installations vidéo interactives. J’ai donc d’abord démarré par de l’installation vidéo. Et puis je me suis intéressé à la télé parce que c’est peut-être plus insidieux mais je me suis rendu compte qu’elle donnait aussi une place au spectateur. Devant notre écran on est dans l’écran. Surtout aujourd’hui avec la télé réalité. Donc j’ai tiré un peu cette ficelle. Et j’allais dire : mon travail c’est donc de porter ce regard sur notre société mais à grande échelle, en n’étant plus seulement dans l’art. Je fais Germain fait sa télé dans ma maison et chacun peut s’y retrouver. A ce propos, j’ai souvent cette phrase : le quotidien de chacun est inscrit dans le quotidien du monde.

Dans Germain fait sa télé tu t'inscris toi-même en tant que spectateur de ta propre œuvre car tu incarnes une multitude de spectateurs lambda.
Oui, j’aime bien l’idée que finalement ce personnage que j’ai créé est un spectateur. Derrière il y a l’envie que le spectateur qui regarde Germain fait sa télé s’identifie aussi à ce personnage. C’est pour ça d’ailleurs que dans son concept même ce programme devait être fait à la maison. Il ne fallait pas travailler en studio. Canal me l’a proposé, gentiment d’ailleurs, mais je voulais le faire chez moi. Je le faisais déjà comme ça sur ARTE dans l’émission Die Nacht, présentée par Paul Ouazan et produite par l’Atelier de Recherche d'ARTE France (toujours à l'antenne les mardis de chaque mois aux alentours de minuit). Ça a duré de 2000 à 2002. Ça démarré comme ça. J’ai d’abord fait un épisode et Paul Ouazan m’a invité à décliner un peu ce premier épisode que j’appelle maintenant l’épisode 0.

C’était exactement ce qu’on peut voir aujourd’hui sur Canal ?
Oui, sauf que ce n’est pas moi qui jouais. C’était un personnage que je faisais jouer et qui rejouait, par exemple, Les feux de l’amour en play-back. Le décalage visuel doit montrer un peu la stupidité des dialogues. En tout cas le décalage avec la réalité.

Comment le programme s’est-il retrouvé sur Canal ? Tu les as démarché ?
Non, mais je n'avais pas non plus démarché ARTE. La rencontre s'était faite durant un festival. Pareil pour Canal. Durant un festival, Arielle Saracco, la directrice des programmes m'a découvert, en repérant un article sur moi dans Technikart. Ce qui est assez courageux c’est que Canal assume l’idée que je sois artiste et pas forcément humoriste, même si à mon avis ce n’est pas forcément ce qui est mis en avant. Parce qu’il ne faut pas non plus faire peur aux gens.
Ce que tu dépeins-là c’est typiquement "l’esprit Canal", c’est-à-dire cette bêtise cultivée, ce mélange d’art et d’humour, d’imbécillité. Tu t'inscris dans cette tradition ?
Oui, bien sûr. De toute façon, à partir du moment où on commence à entrer en télévision et où, j’allais dire, il y a un support, un média, on épouse son rythme, ses publicités, son type de fonctionnement. A un moment il faut donc prendre une forme qui s’inscrive dans la télévision, parce que derrière il y a un public télévisé. Contrairement à ARTE, Canal est une chaîne privée.

Concrètement, quels impacts cela a-t-il eu sur ton programme initial ?
A l’époque d’ARTE, je faisais un programme par mois pour ARTE. Canal m’a simplement demandé si j’étais prêt à en faire un par semaine pour être à l’antenne tous les samedis. Au départ, en 2005 donc, j’avais un programme calibré à trois minutes trente et on s’est rendu compte qu’en trois minutes trente on ne pouvait pas vraiment développer une grosse réflexion et qu’il valait donc mieux faire quelque chose de plus court. Depuis la rentrée 2006, je suis donc sur du deux minutes. Et je pense que ce type de programme court fonctionne mieux sur du deux minutes.

Depuis ce rythme hebdomadaire j'imagine que tu es devenu téléphage. N’est-ce pas un peu schizo pour quelqu'un qui critique la télé ?
Là on va aborder plus concrètement le thème de la bêtise. Disons que les choix que je fais mettent en avant une certaine forme de bêtise. La bêtise à la télévision a une forme, elle est repérable. Donc, j’allais dire, ma première façon de sélectionner les programmes c’est souvent de regarder le titre des émissions. (Je fais bien attention à mes mots, parce qu’il n’y a là aucun mépris vis-à-vis du spectateur.) Mais disons que les titres des programmes sont déjà un petit peu racoleur.

Les titres des programmes sont déjà tout un programme.
Quand on regarde Au secours, mon chien fait la loi, Les Experts ou Super Nanny, on sait exactement où on est. Et puis après, j’allais dire, je choisi en zappant. La télévision fonctionne un peu comme fonctionne les papillons avec la lumière. C’est-à-dire qu’on attend un peu du spectateur qu’il se laisse avoir, parce qu’il est fatigué, parce qu’il est plus disponible… On se rappelle un peu de la phrase de Patrick Le Lay sur le temps de cerveau disponible vendu à Coca. Et bien ce temps de cerveau disponible est visible à la télévision. C’est souvent des émissions qui ont des grands décors, où l’on met beaucoup d’énergie et de moyens dans la forme, on vous met dans un contenant. C’est un peu comme une grande surface : le fruit ou le légume qui ne présente pas bien, on n’en veut pas. Mais par contre, s’il est emballé, s’il y a bien une belle photo dessus, on a beau voir que le produit à l’intérieur ne ressemble pas à la photo, et bien on est quand même séduit par la photo.

C’est le piège de la fameuse "suggestion de présentation".
Exactement. Et du coup, ces émissions ont cette forme : les dispositifs de plateau n’ont parfois rien à voir avec leur contenu. Je pense par exemple à l’émission de Julien Courbet. Il se pose un peu en justicier et son décor n’a rien à voir. On a une espèce de lumière de boite de nuit, une espèce de hologramme qui se promène dans le fond. Ce sont des éléments qui nous attirent visuellement, parce qu’on est dans un espèce de pouvoir de séduction par l’image qui fonctionne très bien. De plus, ces plateaux sont très grands. C’est-à-dire qu’il y a une espèce d’opulence, par le biais de laquelle on veut montrer un peu son importance. (Attention à la manière dont tu vas employer les mots.) Mais plus c’est bête, moins il y a de réflexion, plus le plateau est grand. A l’inverse, plus on va être dans la réflexion, plus les plateaux vont être petits, et moins il y aura de couleur, de lumière, parce qu’on va privilégier la parole. Il faut que le discours soit entendu et pas parasité par des images. Mais les émissions à grands plateaux ont elles des montages très cadencés pour vite passer d’un sujet à l’autre, parce qu’on a peur d’ennuyer le spectateur, et il y a beaucoup de bruits, de jingles pour le maintenir captif.

D’ailleurs de cette télé tu n'en gardes que le son pour faire ta télé.
Oui. D’ailleurs regarde le public, on lui demande de se manifester, de crier. C’est sidérant. A chaque fois que l’animateur lance une pub les gens font : "Ouuuuuais !!!" C’est bestial. C’est comme si, d’un coup, il y avait une sorte de grand défoulement, qu'il fallait être là à ce moment-là. Mais le plus étonnant c'est la simple présence du public dans ces émissions. Car en fait ce public c’est un peu la continuité de notre chez nous. C’est-à-dire que eux c’est nous. Eux assis là-bas dans l’écran c’est nous assis ici chez nous. La plupart du temps, dans les émissions qui tablent plus sur de l’information il n’y a pas de public, ou s’il y a du public, on ne le voit pas. Mais quand il y a le public et qu’il se manifeste comme ça, on est un peu dans les jeux du cirque. Donc voilà, c’est comme ça que je sélectionne les émissions que vais détourner dans mon programme. C’est-à-dire que je suis aussi spectateur. Je ne suis pas au-dessus des autres. J’ai peut-être juste un peu plus de recul parce que je vois comment on peut être conditionné.
 
Derrière ta critique décalée de la télévision, y a-t-il l’envie d’éduquer les gens au décryptage des images ?
Oui. Parce que si j’allume ma télé alors que je suis fatigué ou que je n’ai pas envie de réfléchir moi aussi je vais aller vers ce genre d’émissions. Ça, on en n’a pas encore parlé mais ça touche à ce que j’appelle l’exploitation que font les médias. Parce que la télévision a quand même une fin marchande aujourd’hui. Elle est là pour nous vendre quelque chose. Il y a des moments où sous prétexte qu’on divertit les gens, on est là pour essayer de leur refiler le maximum de marchandises. Cette exploitation ne se fait pas uniquement pendant les coupures pub, elle se fait aussi et surtout dans les émissions de talk shows où les invités sont en promo et viennent vendre leurs disques, etc. Que le disque soit bien ou pas, n’est pas le propos. Ce qui m’intéresse c’est la forme, cette mécanique du conditionnement. Et ce qu’on voit c’est qu’il n’y a plus de coupures pub, puisque les émissions font elles-mêmes de la pub. On est dans la pub perpétuelle, donc dans un espace marchand. Et pourquoi le spectateur vient voir ce genre d’émissions ? J’ai longtemps pensé que le spectateur était faible. On est tous des humains et on a nos faiblesses, on a des envies, on a des craintes. Et la télé exploite ça aussi. On le voit bien, tous les programmes comme Star Académie fonctionnent sur l’envie de réussir, l’envie d’être reconnu, l’envie d’être aimé. Tous ces jeunes qui vont se présenter aux castings, c’est parce qu’ils ont envie d’avoir cette sorte de reconnaissance. On est à nouveau dans la forme. C’est-à-dire qu’ils n’y vont pas vraiment parce qu’ils ont des choses à dire ou à chanter, mais plutôt pour accéder à une certaine apparence. Parce qu’on est dans le côté people, dans l’image glamour, dans le côté bonheur. Ils veulent être comme ces gens qu’on voit dans les magazines. Et ce n’est pas du contenu ça, c’est de l’apparence. C’est pour ça que c’est dangereux.
 
Ton programme critique donc les dérives de l’outil télévisuel ?    
Les dérives de ceux qui font la télévision, ceux qui sont dans un vice, dans le système, qui savent exactement ce qu’ils manipulent. Il n’y a pas d’ambiguïté. D’ailleurs, on voit que certains animateurs de certaines chaînes un peu publiques, populaires, vont aussi sur des chaînes du câble, j’allais dire, pour sauver leur bonne conscience, faire des émissions beaucoup plus respectables. C’est une façon un peu de se racheter. Quand on voit Arthur qui d’un seul coup a besoin lui aussi de s’exhiber en tant qu’artiste c’est qu’il a besoin de se racheter de quelque chose. Ça prouve que ces gens-là ont conscience de ce qu’ils font.
 
 

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Published by Sylvain Fesson - dans MEDIAlogue
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