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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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20 octobre 2006 5 20 /10 /octobre /2006 00:58

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C’est le père ! me dit ma cervelle"

Je viens de voir La moustache, film d'Emmanuel Carrère sorti en 2004, et porté à l'écran par un joli duo d'acteur : Vincent Lindon (Marc) et Emmanuelle Devos (Agnès). Mais porté, le film l'est surtout par un livre : La moustache, roman du même Emmanuel Carrère (paru chez POL en 1986) et par ailleurs biographe de Philip K. Dick...



C’est quoi son trip de moustache à Marc ? Pendant que les images traversent nos yeux une partie de notre cerveau, Sherlock Holmes, continue à émettre des hypothèses en parallèle : cette moustache fantôme ne serait-elle pas une métaphore des zones d'ombres qu'on garde, volontairement ou pas, toujours nichées au fond de soi, invisibles aux yeux de son partenaire ? Ne serait-elle pas le symbole de ce bagage de vie qu’on ne peut pas partager, de ces recoins de l’âme qu’on n’a jamais cru bon de devoir présenter à l’autre ? Ne serait-elle pas ces atomes fondamentalement non crochus du bonhomme qui, rêvant de nous réinventer ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, un autre corps, regardent toujours ailleurs au cas où, et feront toujours de nous des voyageurs semi clandestins, si vous voyez ce que je veux dire ? Cette moustache ne serait-elle pas la métaphore de ces zones troubles de l’individu (pleine de l’Autre) qui pourraient tout faire sauter si, d'un coup, on venait à les embrasser et en faire nos totems ; si d’un coup elles qu’on avait reléguées au sous-sol, elles se mettaient à jaillir puissamment du dedans et reconstruisaient totalement la géographie qui nous regarde et nous sous-tend.


On se dit que La moustache est un film sur le couple et l'impossibilité du couple. Un film sur l’impossibilité de connaître quelqu'un à fond. Un film sur la terra incognita capricieuse de la nature humaine. Un film psychanalytique. On se dit ça. On en est là. Jusqu'à ce qu'on apprenne que Marc a perdu son père et que ça ne date pas d’hier, genre ça fait un an. Et Marc l’apprend au même moment que nous, téléspectateurs, l’apprenons. C’est Agnès qui le lui rappelle alors qu’il pète les plombs rapport à sa moustache perdue et au fait qu’il ne sait plus où il en est, qui il est, etc.
"Le père ?" C’est mon cerveau qui se réveille et lève son flaire pendant que les images continuent de traverser mes yeux et d’arriver quelque part. "Oui", je dis, sans savoir quelle part de moi prend la parole. "Mon cher, continue-t-il, nous tenons là quelque chose." Et vas-y qu’il me sert son discours sur la moustache rasée comme représentation du deuil impossible de la figure paternelle, comme geste auto mutilatoire cherchant à délivrer Marc de l’emprise du père sur lui et en lui ; de ce père disparu qui s’inscrit de telle manière sur son visage à lui, qui transparaît ici et là à chaque fois qu’il se regarde dans le miroir ; de ce père par rapport auquel il s’était forcément construit même s’il n’était peut-être pas souvent auprès de lui son père, de son vivant et blablabla. La tâche vertigineuse de faire face à ce que son père fut vraiment pour soi, maintenant qu’il n’est plus là, blablabla. De se sentir vide, nu, comme un enfant. Imberbe et orphelin. Et blablabla. Mon cerveau s’y croit. Il tient une piste. Sauf qu’à peine a-t-on le temps de se la formuler clairement que la piste du « film psy » se dérobe à nous.

"
Continents à la dérive / qui m’aime me suive / gouffres avides / tendez moi la main (…) continents à la dérive / une vague idée me guide / c’est l’heure où je glisse / dans les interstices / à l’article de l’amour / je redeviendrais l’enfant terrible / que tu aimais (…) un jour j’irais vers une ombrelle / y seras-tu ?" Bashung toujours, dans "L’irréel" sur l’album L’imprudence.

Dans la dernière partie du film, il n’est plus question du père. Il est question de rien. Débarrassé de sa moustache, de son identité, de sa femme et de sa sexualité, Marc prend la tangente pour Hong Kong. Belle musique (de Philipp Glass), belles images (de mer, de végétation, de foule anonyme), débarrassé de toutes paroles (mais pas de tout propos), le film glisse et nous laisse en compagnie de nos pensées. C’est un des plus beaux passages du film. Là où le mal être culminant de Marc semble étrangement trouvé un soulagement, un répit. (On pense à Lost in Translation, à Vincent Lindon errant, étranger dans une ville étrangère, comme un Bill Muray que tout sens de l’autodérision aurait déserté.) Dans l’état transitoire de ces limbes retrouvés, anonyme parmi des anonymes, rouage parmi des rouages, Marc tente de se restructurer en effectuant chaque jour le même mécanisme, la même routine. Chaque matin, le même ticket demandé à la guichetière, glissé dans le même tourniquet et le même bateau qui le prend, à la même heure, à la même place, avec les mêmes gens dedans. Même chose le soir en sens inverse, répétée X fois. (On pense à L’adversaire, le précédent film d’Emmanuel Carrère. La routine y a la même place, primordiale et structurante. Un homme qui se fait passer pour médecin aux yeux de sa famille et de tout son entourage passe ses journées à zoner dans sa voiture au bord de la route. Cette routine de l’homme reclus, monstre en sa tanière, le fait tenir. Et je ne sais pas trop pourquoi mais la situation du personnage – sans doute parce qu’elle symbolise un sentiment d’isolement monstrueux qu’on porte tous en nous à des degrés divers – m’a procuré un fort sentiment d’identification lorsque j’ai vu le film.)

Comme tout foutait le camp dans sa vie d’avant, enfin sa vie d’avant après (car je vous le rappelle, pour lui il y a eu un avant – la moustache est là – et un après – moustache n’est plus là – dans sa vie d’avant), Marc cherche l’après de vie d’avant après. Un second souffle, quoi. Et il se dit que zoner parmi 700 millions de Chinois (et moi, et moi, et moi) ça va peut-être l'aider à y voir plus clair. Que dans cette routine où il se dé-foule il va finir par se trouver lui, refaire jaillir son identité. Mais ça ne semble pas marcher du tonnerre. Dans la chambre d’hôtel où il s’est arrêté pour la nuit, il sort du tiroir du bureau une carte postale vierge déposée là à l’attention des clients. Et sur cette carte postale qu'il projette d'envoyer à sa femme, du fond de sa solitude, il écrit : "J'aimerais que tu vois ce que je vois. Sans tes yeux, je ne vois rien."

Et le voilà qui se réveille, quelques jours plus tard, auprès d’elle. Comme de par magie. Louche cette Agnès qui refait irruption dans la réalité, dans sa réalité à lui, qui revient hanter positivement sa nouvelle vie. Agnès est là. Mais est-elle vraiment là ? A-t-elle toujours fait partie du voyage ou revient-t-elle seulement dans la tête de marc comme un ultime trip qu'il se fait pour boucler la boucle ? N’est-elle pas un dérapage de sa psyché agonisante ? Le signe de son affaissement final ? Parce que cette Agnès-ci n'a rien à voir avec l’Agnès de Paris. Elle est toute de tendresse et d’amour avec lui. Et quand elle arrive, l’exil de Marc à Hong Kong n’est plus un exil : cela devient d’un coup les vacances d’un couple amoureux. On découvre qu’ils ont même rencontré un autre couple là-bas et qu’ils ont sympathisé avec eux Mais dès que Marc montre qu’il n’est plus très chaud à l’idée de traîner en leur compagnie, Agnès va dans son sens en lui disant qu’ils peuvent effectivement cessé tout de suite de les fréquenter, que ce n’est pas grave, car ces gens ils ne les reverront plus une fois sur Paris. C’est donc le négatif d’Agnès auquel on a à faire. Une Agnès qui n’a plus peur de ne pas jouer la comédie et d’être politiquement incorrect. Mais une Agnès qui lui demande tout de même de bien vouloir raser cette affreuse barbe qu’il s’est laissé pousser pendant les vacances. Car la barbe c’est marrant le temps des vacances, mais à Paris ça fera mauvais genre. Il s'exécute, rase tout même la moustache. Et là, tout se passe à merveille, Agnès s’aperçoit bien qu’il vient de raser la barbe et la moustache. Ça y est, fini maman ! Elle le reconnaît. Ils s'entendent. Mais ça n'apaise pas Marc. Le soir même il rouvre les yeux en pleine nuit. (Il faisait semblant de dormir. C’est lui maintenant qui joue la comédie.) Ayant appris à douter de lui-même ces derniers jours, il sent que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. Il doit se dire que cette Agnès qui dort auprès de lui n’est pas tout à fait réelle et qu’il est en plein dans son merdier. Ou que si c’est bien elle, rien ne changera vraiment et à leur retour sur Paris il n’y coupera pas : ce sera le retour dans l’enfer de la vie de couple, etc.

Voilà, maintenant que je vous ai bien ôté tout intérêt de voir le film en vous en racontant les moindres détails, il ne vous reste plus, comme moi, qu’à lire le livre dont s’inspire le film. Ma copine me dit qu’il se finit également en queue de poisson mais que la chute y est plus terrible encore. Gloups !


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Published by Sylvain Fesson - dans IDEEcryptage
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commentaires

SlyL 27/10/2006 14:29

Une piste supplémentaire - pour les brouiller davantage : Lynch, Lost Highway, le ruban de Moebius.....
Bon remue-méninges ! Et bravo pour cette belle tentative de clarification

Sylvain Fesson 28/10/2006 14:10

Yo Slyl ! Ca va ? Content de voir de tes traces par ici. C'est vrai : y'a du Lynch et du Moebius là-dedans puisque c'est un film sur les abysses de la nature humaine, de l'identité humaine... C'est marrant car ce matin je regarde l'Hebdo Cinéma sur Canal+ et Jean Rochefort est sur le plateau de Daphné Roulier qui lui parle de ses scènes de nu au cinéma. Et à un moment elle lui dit : "Mais vous n'étiez jamais nu dans ces scènes. Il y avait votre moustache !" Rochefort : "Oui, je me suis laissé pousser la moustache pour structurer, horizontaliser mon visage. La moustache crucifie mon visage. Sans elle, je me sens nu." N'est-ce pas parlant cet exemple sur les symboles "bites", "castrateur" et "virilité" véhiculés par le port de moustache ? Sur ce... à bientôt !