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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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4 octobre 2006 3 04 /10 /octobre /2006 01:39

"Il n’y a pas de couple"



Je viens de voir La moustache, film d'Emmanuel Carrère sorti en 2004, et porté à l'écran par un joli duo d'acteur : Vincent Lindon (Marc) et Emmanuelle Devos (Agnès). Mais porté, le film l'est surtout par un livre : La moustache, roman du même Emmanuel Carrère (paru chez POL en 1986) et par ailleurs biographe de Philip K. Dick...




Ça n'a l'air de rien, mais pour Marc, cet acharnement qu’on lui fait subir à ne pas reconnaître qu'il a eu une moustache, ça lui colle une sévère déprime. Il en perd la tête. C’est à se demander ce que signifiait pour lui cette moustache et le fait de la raser. (Là est d’ailleurs La question du film. Là est la non-réponse sur laquelle repose tout le fil qui va se dérouler. Là est la "crime scene ", le mystère non élucidé. Il faut s’y faire : on ne saura jamais ce que cachait la moustache. On ne saura jamais quel cadavre elle avait dans le placard cette moustache qui tâche sans tâche. Elle ra réalisé le crime parfait. Et peu importe après tout qu’on sache : la vérité est ailleurs.) On ne peut que constater : il y a un avant et un après. Avant tout roulait, maintenant tout s’écroule.

Marc décroche. Nous aussi. Doucement malmené par ce scénario qui ne nous dit rien (ou peu) de ses intentions, on en perd notre latin cinématographique. Ce qui n’est pas fait pour nous déplaire. Au contraire. On se laisse porter et on cogite. Et perso, c’est comme ça que je l’aime le cinéma : quand il est un flux d’images et de formes énigmatiques me laissant le soin d’y voir ce que je veux. Et de mener l’enquête. Paraphrasons le Bashung de "L’irréel", qui funambule sur L’imprudence : "Le film écrit sa musique / Sur des portées disparues / Et l’orchestre (de nos crânes) aura beau faire pénitence (on n’y pigera que dalle)." Le film funambule comme lui.

Reprenons le fil de notre analyse : Marc pète les plombs avec sa moustache née sous X. Et à mesure que la folie le gagne, elle gagne aussi sa femme, Agnès, et les consume derechef dans une totale perte de repères. Agnès perd pied face à un mari qu’elle ne reconnaît plus en rien. Elle pensait avoir un homme solide sur lequel s’appuyer, un homme qu’elle pensait connaître, un homme qu’elle pensait aimer pour ce qu’elle savait être lui. Et voilà qu’elle se retrouve avec une loque, un inconnu, une épave qui à la tête de son mari, la voix de son mari, le corps de son mari, mais qui ne lui inspire plus aucun amour, qui ne lui envoie plus un seul des signaux de reconnaissance sur lesquels ils avaient passé accord. C’est violent pour elle ce que Marc lui fait subir. Pour un peu ce mari, elle le ramènerait au magasin pour le faire échanger. Car pour un peu, elle se sentirait tromper sur la marchandise. Quelque chose lui a donc initialement échappé à propos de Marc. Mais quoi ?

Elle lui conseille d'aller voir un psy. Elle ne le reconnaît pas parce qu’il se serait soi-disant rasé la moustache (puisque, pour elle, de moustache il n’y a jamais eu), elle ne le reconnaît pas dans ce soudain besoin qu’il a d’obtenir d’elle un regard différent sur lui, dans son besoin de se voir accepté par elle comme changé, redéfini (même si c’est infime, intime), elle ne le reconnaît pas dans ce besoin qu’il a d’être vu différemment, tel qu’il se voit, en soi, nu. Et dans son besoin d’obtenir un regard justificateur (presque maternel) d’elle, dans son besoin d’un tel regard impossible sur lequel il mise tout, n’étant plus qu’un trou noir, un homme qui s’atomise (étranger aux autres, étranger à lui-même), il l’entraîne dans sa chute. Bashung encore s’immisce, par "Est-ce aimer", L’imprudence toujours : "S’il suffisait / De se refaire une beauté / Pour retrouver grâce à tes yeux / S’il suffisait de se défaire / S’il suffisait de disparaître / Est-ce aimer / Est-ce aimer / S’il suffisait / D’abolir les écorchures / La peine qu’on se donne pour tenir / Une à une triomphent les ruines."

Inévitablement, le couple se délite. L’idée que l’un se faisait de l’autre (ce sur quoi le couple tenait, se liait, s’équilibrait, ce qui faisait le couple, le rendait possible), tout cela s’effondre, révélant la supercherie : impossible à connaître, impossible à fixer et prévoir une bonne fois pour toute, l’autre peut-il être aimé ? Et le couple survivre à une soudaine transparence des êtres ? Chaque geste du quotidien, les plus futiles, révèle alors de profonds désaccords, déchire un peu plus l’ex-couple modèle. Plus Agnès tente de sauver son couple, plus elle l’enfonce, accélère leur descente aux enfers à lui et elle, séparés à jamais. Exemple 1 : Elle emmène Marc faire les magasins pour lui offrir une veste et parvient à lui faire opter pour la veste qui lui à plait à elle (un truc immonde, bigarré vert feuille) sans se préoccuper du fait que lui ça ne l’emballe pas du tout. Exemple 2 : Ils sortent dîner dans un grand restaurant. Le menu en main, ils se rendent compte que les plats proposés ne leurs conviennent pas du tout. Lui émet sérieusement l’idée qu’ils s’en aillent sur le champ voir ailleurs. La voyant éclater de rire, il pense avoir son feu vert, il croit qu’elle acquiesce par là son côté sans gène, politiquement incorrect, sûr de lui. Mais elle lui balance froidement : "Tu n’y penses pas sérieusement ? Non, on va manger ici." Exemple 3 : De retour chez eux, il se dirige vers la chaîne hi-fi pour écouter un peu de musique classique avant de se coucher. Elle le rembarre illico : "Non, ce n’est pas l’heure, on va se coucher." Elle essaie de reprendre le contrôle sur lui, de le sculpter à sa mesure à elle. Mais rien n’y fait. Il s’éloigne d’elle. Il n’est plus là.

Sa petite comédie de l’amour rafistolé tombe tellement à l’eau que, devant le lien défait, Agnès jette d’elle-même l’éponge, avoue qu’il n’y a plus rien, qu’elle joue la comédie, qu’elle est perdue, qu’elle pédale dans une choucroute intersidérale, que tout est foutu. Elle fait l’aveu au restaurant. Mais par une culbute de génie, s’enfilant une clope et une coupe de champagne en un rien de temps (alors que ça fait trois ans qu’elle avait arrêté de fumer et qu’elle menait un vie très zen, axée thé, yoga et Feng Shui), elle relance par là même leur couple. En livrant du couple une toute nouvelle définition : "Ce n’est pas grave Marc ce qui nous arrive. Cette veste que je t’ai offerte, tu ne la mettras plus après ce soir, elle finira dans une armoire, mais ce n’est pas grave, c’est ce que font tous les couples, tu sais." Re-clope, re-coupe de champagne, les yeux aux bords des larmes.

Agnès tente de les ressouder en faisant appel à une vision désabusée, voire carrément nihiliste du couple. Un couple, lui dit-elle, c’est, drôle de paradoxe, la mésentente même. Un couple c’est la reconnaissance et l’acceptation d’une mésentente fondamentale, puisqu’on ne peut jamais connaître l’autre et l’aimer vraiment pour ce qu’il est (dans toute la profondeur et le vice de sa nature humaine). Alors unissons-nous contre cette tragédie que nous partageons on ne peut plus intensément mon chéri. Unissons-nous contre cette vérité tragique. Faisons de ce vide fatal qui nous sépare notre secret, notre combat et notre raison d’être en couple. Colmatons. Etouffons perpétuellement ce vide. Elle dit ça, mais elle n’y croit pas. C’est sa dernière carte qu’elle abat là. L’ultime supercherie. Il lui passe le briquet et s’en grille une à son tour.


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Published by Sylvain Fesson - dans IDEEcryptage
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commentaires

Sylvain F. 04/04/2007 00:13

Ah ! Ghost Rider, je n'ai pas vu.Mais un certain Antoine, dans mon entourage, m'a dit l'avoir téléchargé... donc ça pourrait s'arranger...Reste à savoir si ça m'inspirera une telle tartine psychologique comme celle sur laquelle tu es tombé là.Parce que voilà toi comme de par hasard tu laisses un commentaire à l'article où je pars en vrille dans des interprétation psycho-barrées !Comme si, quelque part, ça m'étonnait de toi !J'espère que tout se passe super bien pour toi aux States.Tchao killerça m'a fait plaisir d'avoir un signe de vie de toit'aurais juste pu penser à laisser ton mailhistoire que je te réponde en personnemais même pas !

matthias 03/04/2007 22:18

c'est bien beau tout ca mais a quand une vraie critique de Ghost Rider.
Nous, aux Etats-Unis, on a pas tous ces films francophones...

Cécile 12/10/2006 17:49

Ouais y pas de couple, tiens! Elle est belle la vie, tiens! (grumph!)Bon...La Moustache donne une vision du couple assez flippante, meme si ce n'est pas tant parce qu'ils ne se comprennent pas que parce qu'ils essaient desepérement de rester dans la même logique de l'illusion du couple. J'aime pas ça moi. Ca me fait peur. Mais je veux bien lire la partie 3 de ton article sur La moustache quand même, parce que ce que tu en dis reste Hachement  intéressant...;o)