20 avril 2006. 11h. Manset et moi quittons une boulangerie salon de thé du 16e arrondissement qui affiche rideau de fer pour cause de fermeture. Nous nous dirigeons vers un bistro, moins classe et confortable, une table sur le trottoir près de laquelle les voitures passent...
Ah, on aurait été mieux dans la boulangerie. On n’aurait pas eu le bruit des bagnoles. Mais bon, ça va aller. (Je pense à une interview croisée entre François Bégaudeau et Luc Ferry que j'ai dégottée dans le Philosophie magazine de juin-juillet. Pour résumer et clore leur désaccord de fond qui a justifié la rencontre, l'écrivain prof de français fan de rock livre cette anecdote éclairante au philosophe ancien ministre de l'Education nationale : "Je me suis retrouvé avec Alain Finkielkraut sur le plateau d'une émission de télé qui se déroulait dans une boîte de nuit. A peine arrivé, il fit cette remarque : "Y'a du bruit ici !" Je me suis dit qu'une part essentielle de la sensibilité de Finkielkraut avait quelque chose à voir avec cette observation : il n'aime pas le bruit et, moi, j'aime le bruit, la foule, etc. Sans doute cela gouverne-t-il nos opinions politiques ou philosophiques respectives.")
Vous venez parfois dans cette boulangerie pour écrire au calme ?
Non, non, jamais.
J'ai pourtant cru comprendre qu'il vous arrivait d'écrire sur le vif…
Oui, en traversant la rue. Ah oui, cela peut m’arriver. J’en ai écrit quelques-uns, quelques-unes comme ça. Mais pas spécifiquement dans cette boulangerie-là. (Le serveur arrive. Coca pour lui. Café pour moi.)
On est gâté quand on reçoit votre nouvel album. L’album est dans son boîtier définitif. En plus, cette fois il est accompagné d'un petit livre, 9 alternatives à Obok. Et le communiqué de presse, écrit sous la forme d'une nouvelle, prolonge l’art work léchée du disque, son univers. Cela fait un beau paquet, cadeau.
C’est vrai, je le vois là sur la table. Si j’avais mon boîtier, je prendrais une photo tiens. De ce carnet-là, qui n’est pas le mien. (Et pour cause, c'est le mien, où repose, barbouillée, l'intégralité des questions que je compte lui poser.) De ce stylo-bille. Et de ce café. Mais bon, je n’ai pas mon boîtier.
Pour cet album, avez-vous une nouvelle fois tout chapoté, jusqu'à l'idée du communiqué de presse signé J-M Parisis ?
Oui, comme sur Le Langage Oublié. Comme toujours.
Qui est J-M Parisis ?
C'est un écrivain.
Que vous connaissez personnellement ?
Que j'avais déjà croisé une ou deux fois dans Paris avec des amis communs. On avait juste échangé quelques mots. On s'estimait mutuellement, mais on ne s'était pas rencontré. Des gens que j'aime bien me l’avaient en plus chaudement recommandé. Donc voilà, là c'était l'occasion.
Lui vous connaissait ?
Oui, forcément, il me connaissait.
Est-ce lui qui vous a proposé cette idée, ce texte basé sur le dialogue d’un couple en phase de séparation ?
Ah, non, non ! Il avait carte blanche pour faire une sorte de brève nouvelle.
Et ça vous a plu ?
La question ne se pose pas dans ces termes, parce qu'à partir du moment où l’on définit les limites et qu’on laisse travailler un écrivain…
Arrive ce qui doit arriver.
Oui, évidemment. Et ça correspondait tout à fait à ce que j'avais en tête, bien sûr.
C'est vrai ?
Oui, une petite anecdote, voilà. (Nous sommes dans une phase d’observation. Je suis relou. Je cherche le bon angle d’attaque pour lancer l'entretien sur de saines bases. Les atomes crochus. Mais je l'agace plus qu'autre chose à tourner autour du pot. A ne pas parler frontalement de son nouvel album. Je le sens parce qu'il ne s’implique pas trop dans les réponses. Ce itinéraire en hors-piste que je mets en place lui plait moyen. Cela l'empêche de livrer sa partition, de développer le discours auto-satisfait qu'il a, bien rodé, en tête sur lui, sa vie, son œuvre. Retranché derrière ses lunettes noires, il joue donc au Manset un peu distant et hautain, au Manset royal essuiyant à coup de pattes mes petites questions de fouine maladroite, attendant son heure, qu'on en vienne au cœur de l'affaire.)
C'est étrange de lire un texte comme celui-ci. Vous, Manset, y êtes le sujet de discussion d'un couple qui semble essayer de discuter justement de tout autre chose, à savoir leur rupture imminente, latente. On ne sait pas trop s'ils sont en train de se quitter ou de se rabibocher.
Exactement. On va peut-être plutôt parler de l'album.
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