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  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 16:20
Bande à part

 


C'est bizarre d'être journaliste. Ça vous amène à avoir des rendez-vous montés de toutes pièces avec des gens que vous n'auriez jamais rencontré si vous n'étiez pas journaliste et s'ils n'avaient pas sorti de disque. Vous vous retrouvez avec eux à tenter d'avoir une discussion capitale alors que vous allez vous séparer au bout de 30 ou 40 minutes pour redevenir de parfaits inconnus. Ou presque. C'est bizarre d'être journaliste.


Mais ça l'est encore plus quand ça vous amène à interviewer des gens que vous connaissez et qui vous connaissent indépendamment du fait que vous soyez journaliste et qu'ils aient sorti un disque. Une impression d'acte sexuel tarifé se dégage de ces moments-là. Quelque chose qui devrait être spontané - une discussion entre deux amis sur des sujets qui les animent - s'inscrit dans un cadre qui ne l'est pas - l'interview.


On est vaguement gêné. Gêné d'être là sans pleinement y être - moi quelque part je suis déjà dans l'article - gêné d'être là en n'étant plus vraiment soi mais quelque chose d'autre que l'interview veut qu'on soit - des corps étrangers. On cherche le meilleur endroit où se poser. On se regarde gentiment en chien de faïence, conscient du rôle qu'on va jouer. Conscient que quelque chose aura basculé quand la bande se sera mise à tourner.


- Je vais devoir creuser.
- Ça va faire mal ?
- Tout dépend de toi mais...
- Je sais que tu fais ça bien, c'est aussi pour ça que je suis là.


J'ai ressenti ça à l'interview de Cheval B. Plus fort que d'habitude. Et Sylvia H. qui quelque jours plus tard me proposait de prendre un verre. Sylvia qui savait que j'étais journaliste, qui venait de m'envoyer son disque. Voulait-elle vraiment qu'on en parle ? Que nous couchions ça sur bande ?

 

J'avais reçu le CD la veille. Elle avait fait ça bien. Dans l'enveloppe une bio remplie de phrases bidons côtoyait une lettre manuscrite à l'encre mauve. Elle me disait que son disque c'était pas du Bézut et que ça lui faisait bizarre que cette part d'elle devienne public, payante, et que ses collègues raquent. Elle me disait aussi que si je voulais l'interviewer, c'était OK. Elle fantasmait ça depuis ses 8 ans.


Là, on était samedi, je me réveillais et mon café et moi n'avions qu'une envie : découvrir son disque en paix. Voir si son art valait son exigence de râleuse assumée. Un café, un disque, un verdict. Il y a des moments où tout est clair, net, parfait. Je sentais que ça n'allait pas durer. Dès le lendemain deux bières nous séparaient. Et cette question : qui sommes-nous ?


Moi j'avais juste envie de passer un chouette moment avec une fille, fleur aux dents, dans un monde sans un média. Mais c'est toujours le problème quand on est journaliste : c'est facile de rencarder les RP et les rockeuses mais on ne sait jamais si elles sont là pour l'homme ou le plan com. Sans le dire, au cas où Sylvia H. le veuille vraiment, j'avais donc pris mon dicta. J'avais même griffonné quelques questions en route. Mais le cœur n'y était pas.


Ce n'est pas que son disque soit mauvais ni moyen. Après quelques écoutes je m'apercevrais même que je l'aime beaucoup, bien qu'il s'affaisse sur la fin. Ce n'est pas qu'une seule écoute soit insuffisante pour pouvoir en parler, même si ça joue. C'est juste que Sylvia H. œuvre dans un registre rock très Breeders/Velvet qui n'appelle pas débat. Surtout qu'elle fait ça bien, tout en VO paroles et musiques. Vraiment, la classe amerloque. Avec une plume mordante et dans le chant, grave, cette petite pointe germanique nasillarde qui vous méprise noblement. Royal. L'art de la rock-song concise carrée. What you hear is what you get.


Tout ça semblait donc taillé pour une interview "Mes disques à moi". A un moment j'aurais même basculé psy de comptoir en lui disant que son disque alterne comme elle entre up and down. A titre d'exemple j'aurais cité "Nicely Stupid" (ses kilowatts d'énergie teigne) et "Salt & Wine" (reflux de candeur à chialer dans sa bière). J'aurais même relevé le flottement fifties d'"Iris" et l'accélération grisante de "National 3". J'aurais peut-être dit tout ça si j'avais suffisamment écouté son disque. Mais non, là, vraiment, faire ma Mireille Dumas ou mon exégète rock, je ne le sentais pas

 



On a alors parlé de tout et de rien le temps de deux verres :


- de sa pochette d'album qui représente non pas une fleur, Sylvia n'est pas une fille à fleur, mais un vagin dessiné au temps de son passage fugace en école d'art


- du titre de son album, Sylvia Hanschneckenbühl Does Not Sing Christmas, private joke en référence à un disque où Marianne Faithfull lui a tellement donné l'impression de sombrer que ça ne l'aurait pas étonné si tout d'un coup elle s'était mise à chanter Noël, comme Nana Mouskouri


- de son embarras lorsque, en plus d'avoir acheté son disque, Vincent Palmer de Rock & Folk lui a demandé de lui dédicacer ("C'est moi qui aurait dû lui demander un autographe !") et du désaccord qui s'en est suivi lorsqu'il lui a dit que les gens de son âge feraient mieux d'écrire en français


- de son goût pour l'androgynie, d'Albator, d'Aramis, de Brian Eno et de ses vestes tigrées


- des moments forts de sa bio signée Jean-Luc Manet des Inrocks, comme "Sylvia est une jeune femme, plus femme que jeune d'ailleurs" ou "On peut ne pas croire au Père Noël et néanmoins en délivrer tous les cadeaux" et "Au feu le factice !"


- du fait que tel morceau de son disque date de 96 et qu'à l'époque elle savait déjà qu'il ferait office de plage 10 sur son premier album


- de sa découverte du Velvet à 12 ans par le biais du grand frère d'une amie qui lui faisait perdre son latin


- de sa Lorraine natale


- de son refus de faire la danse du ventre sur scène ("On n'est pas au Lido !")


- des deux précédents groupes pour lesquels elle a joué de la guitare (La Féline) et de la basse (Temporary January) avant de finir ce premier album solo et d'en payer le prix (seule à bord, sa musique accuse un certain déficit d'univers et d'aventure)


- de Patti Smith qui la gonfle avec son délire sur Rimbaud ("A part de chouettes reprises elle n'a jamais été fichue de ponde un bon morceau !"), de Roxy Music, Divine Comedy (love, love)...


Avait-elle peur de passer à l'acte ? Du ridicule de devoir jouer à l'artiste si je sortais le dicta ? A aucun moment on en a parlé, de l'interview. On l'a sagement gardé en nous. Je ne sais pas pourquoi je vous parle de tout ça, c'est peut-être un peu perso. Le lendemain, 6 avril, je griffonnerai sur mon mur Facebook que j'écoute Sylvia H. "Elle a fait un bébé toute seule. Androgyne black acide entre Velvet et Breeders. Rock speed et berceuse. Hachement bien."


En partant je me rappelle qu'elle a dit : "La prochaine fois on se fait l'interview ?". Ça m'a laissé perplexe. N'avait-elle rien senti ?



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Published by SYLVAIN FESSON - dans DISCussion
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commentaires

Alex Rossi 10/05/2009 11:12

IRIS me hérisse les poils et font la danse du ventre! IRIS tient la corde!

SYLVAIN FESSON 10/05/2009 11:43


Content de te savoir poilu Alex !


Alex Rossi 04/05/2009 01:46

je vais aller écouter presque de ce pas cette "petite" qui affirme que Patti SMITH n'a jamais su pondre un bon morceau...là tout de suite je pense à FREDERICK (l'une de mes chansons qui fait partie de mon humble panthéon perso...) que la dame a écrit toute seule comme une grande ou à BECAUSE THE NIGHT co-écrit mais écrit quand même avec SPRINGSTEEN et j'en passe et des meilleurs de bons morceaux originaux... Bref! Ecoutons voir... ps: je précise que ce "billet" n'a pas lieu à polémique, je ne reviendrai pas là-dessus...

SYLVAIN FESSON 10/05/2009 11:10


Salut Alex. "Frederick" de Patti Smith ? Je ne connais pas. Je vais tacher d'écouter ça prochainement. Alors cette écoute de Sylvia H. ?


callivero 27/04/2009 22:03

Amusant : parce que très bien écrit avec humour; angoisant : parce que malgré tout le charme de la demoiselle, le rapport humain est faussé. (Le passe-muraille reste coincé dans son mur, d'ailleurs. Jamais agréable de se sentir utilisé, ou d'utiliser, bref, d'être des marionnettes :)

SYLVAIN FESSON 29/04/2009 10:38


Je vois, je vois.

J'espère que je vais réussir à me dégager de ce mur ! aille !


juko 27/04/2009 08:18

tiens je me suis amusé à faire une critique du dernier Depeche Mode sur mon site, si ça t'amuse...!

SYLVAIN FESSON 27/04/2009 10:00


Je veux bien lire ça ouais !
Merci


callivero 22/04/2009 22:51

J'allais le dire, en voyant son site myspace : mais c'est encore une copine à toi ! Ton article est amusant et angoissant à la fois,pas évident de jouer les passe murailles, quand il s'agit de franchir le mur du son :)

SYLVAIN FESSON 26/04/2009 23:57


Oui on se connait un peu.
Tu trouves l'article amusant et angoissant, c'est-à-dire ?
Sinon, jolie formule que celle qui clot ton commentaire.
Chapeau, bien bas.