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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 18:26
La pop Herta



Le 19 décembre j'avais un rendez-vous difficile. Je devais voir Florent Marchet à son studio. Je dis difficile parce qu'autant j'ai beaucoup aimé son premier album, Gargilesse - des morceaux comme "Le terrain de sport" ou "Le meilleur de nous deux" ont su m'émouvoir aux larmes comme je lui avais dit lors de notre première discussion - autant depuis son deuxième, Rio Baril, il m'ennuie. Il a décroché le pompon avec Frère Animal. Là, creusant sa collaboration avec l'écrivain Arnaud Cathrine et s'aventurant plus loin dans l'hybridation disque-livre, ses chansons se sont tellement mises à me faire chier, cérébrales et tout, que je me suis dit "Coco, toi et moi il faut qu'on rediscute".


C'est donc ce qu'on a fait ce vendredi-là au studio Nodiva qu'il vient d'ouvrir sur Gambetta. Et on a même discuté longuement puisqu'on y était encore alors que je l'accompagnais à pieds direction la Maroq pour son rendez-vous suivant. C'est dire si Florent n'avait pas pris cette discussion à la légère. En attendant ce 19 décembre il est 14h30, arrivé à la bourre, mes pieds se familiarisent avec la moquette de son studio et mes lèvres avec la chaleur du Senseo qu'il vient de m'apporter et je me demande comment je vais pouvoir, en toute courtoisie, lui faire part des milles reproches qui m'animent. Parce que c'est pas des blagues, je n'aime vraiment pas ce que le type semble devenu - d'ailleurs je n'ai pas aimé le jean slim et l'ironie perpétuelle vaguement méprisante qu'il arborait quand je l'ai vu en concert carte blanche avec tous ses amis le 10 décembre au Café de la Danse - mais s'agit pas de le brusquer pour autant. Je me sens un peu trahi - me serais-je trompé sur le bonhomme ? - mais j'ai vraiment envie de comprendre, d'échanger. Tiens, si, pour commencer, je faisais comme les gens bien élevés de mon âge ? Si je lui parlais de réussite matérielle en lui disant que c'est un bien joli nid qu'il s'est construit là ?




"le vedettariat a la peau dure"


"je t'aime comme un fou, comme un soldat, comme une star de cinéma"



Nodiva est un studio et un collectif de création musicale qui réunit toi, Eric Arnaud, Arnaud Cathrine et Valérie Leulliot. Ça faisait un petit moment que tu voulais monter ton propre studio ?
Oui, mais comme on voulait un endroit particulier et qui ne coûte pas trop cher, ça nous a pris des mois de recherches. Ici, avant, c'était un entrepôt. Il y avait presque de la terre part terre, il a fallu tout refaire. Mais comme j'ai fait ça en équipe, ça a été. Et voilà, l'idée qui a présidé à cela c'est de pouvoir faire de la musique tout le temps. Parce que je ne me vois pas faire de la musique uniquement chez moi ou quand je fais quelques dates après la sortie d'un album, je veux faire mon métier tout le temps. Tout le temps.


Tu t'es entre autre associé à Erik Arnaud pour acheter ce studio. Pour lui l'idée c'est de pouvoir enfin enregistrer son troisième album qu'on attend depuis six ans ?
Oui parce que comme beaucoup il n'arrivait pas à trouver de structures... Il faut bien voir qu'on est à un moment assez charnière de l'industrie du disque. A mon avis, cette industrie, telle qu'on la connaît, va vraiment s'effondrer d'ici peu. Tout ça va s'arrêter et on va devoir fonctionner autrement. Alors il y aura les artistes qui seront lancés par la pub, comme ça s'est passé pour le sport, notamment pour le vélo où il n'y a plus d'équipe nationale, et il y aura les autres, ceux qui n'auront pas la chance d'être défendus par Apple ou je ne sais quelle grande marque, et ceux-là devront s'organiser autrement. Mais moi ça me va, j'aime bien le côté artisanal de la chose et, curieusement, c'est le cas de tous les musiciens que je croise. Ils ont envie de faire des choses et ils ne se posent pas trop la question de savoir si c'est payé ou pas. Quand c'est payé, c'est bien, et quand ce n'est pas payé, tant pis, on est content de faire de la musique ensemble.


Ça crée un rapport collégial, voire familial entre vous ?
Oui, parce qu'on fait les choses. C'est pour ça que c'était amusant de faire le concert qu'on a fait au Café de la danse, parce qu'il y avait vraiment cette idée de faire les choses ensemble. De toute façon, c'est bon, on ne va plus gagner des millions dans le monde de la musique. Tout ça n'a été qu'une parenthèse très courte finalement, une parenthèse durant laquelle des gens sont arrivés dans le milieu de la musique comme on joue au loto en se disant qu'avec une chanson ils allaient peut-être pouvoir remporter le magot et s'acheter une nouvelle maison. Mais maintenant comme il y a moins d'argent il y aura moins de star system et je trouve ça pas mal parce que du coup on va vraiment revenir à la musique telle qu'on peut la pratiquer dans les milieux indépendants aux Etats-Unis. Si leurs disques sont si bons ces parce que là-bas ils ne font pas de la musique pour devenir millionnaire, ils font de la musique parce qu'ils sont vraiment animés par cette passion, du coup, très vite, des clans s'organisent, les uns se retrouvent à jouer sur les albums des autres. JP Nataf est vachement dans cet état d'esprit. La dernière fois qu'il est venu au studio, on a passé la journée à jouer, c'était super.


Ah, parlons-en de JP Nataf ! Il y a un mystère JP Nataf, non ?!
Un mystère JP Nataf ?


Oui, tu parles de clan, lui, pour le coup, j'ai vraiment l'impression qu'il s'en cherche un. Depuis quelques années il arbore une grosse barbe comme s'il voulait se vieillir et se faire passer pour le grand schtroumpf de l'underground folk de Paris. D'ailleurs je l'ai souvent vu à des concerts de petits groupes, et j'ai toujours ce sentiment qu'il est un peu là comme un parrain, un talent scout...
Lui et moi, je pense qu'on a le même regard sur la musique : on a envie d'en faire, point barre. La seule différence c'est que lui est passé par la case gros succès...


Penses-tu qu'il renie cette période de variété à succès que Les Innocents ont incarné ?
Non, il est super tranquille avec ça. Il trouve que c'était génial parce que ça lui a permis de savoir ce que c'était que d'avoir du succès et d'acheter au passage quelques belles guitares. Mais maintenant il ne court pas après le succès. Je pense qu'il fera un nouvel album mais ce n'est pas sa priorité. Il préfère collaborer avec des gens et c'est pareil pour moi. Etre interprète c'est vraiment quelque chose à part, j'adore le faire sur scène, mais le côté "je sors mon disque, et ensuite je joue plusieurs soirs de suite les mêmes chansons sur scène", ça a tendance à m'épuiser dans le sens où on passe beaucoup de temps à défendre son album et son image et du coup on fait moins de musique. Ce que j'ai fait sur mon premier album, je ne le regrette pas et je ne devrais pas m'en plaindre, mais il y avait tellement de choses extérieures à la musique, comme rencontrer l'éditeur, la maison de disques, le tourneur, que pendant un an je n'ai pas pu écrire une ligne. J'avais presque l'impression d'être devenu le patron d'une petite PME et je me disais : "Quand est-ce que je vais avoir le temps de prendre ma guitare ?" Alors que lorsqu'on est musicien et qu'on fait de la réalisation, on est tout le temps dans l'artistique. Là, tu vois, Clarika vient de finir son album sur lequel j'ai travaillé et maintenant ce qui l'attend c'est un an et demi de boulot où il y aura surtout des interviews et des concerts...


Tu as travaillé sur le nouvel album de Clarika ?
Oui, on se connaissait déjà parce que j'avais participé à la composition d'un des morceaux de son précédent disque et comme elle voulait faire un travail assez différent pour le suivant elle m'a rappelé pour une compo, elle est venue au studio pour l'écouter et 15 jours plus tard elle est revenue avec Jean-Jacques Nyssen. Finalement j'ai fait plusieurs compositions, mais l'essentiel reste de Jean-Jacques. Par contre on a fait la réalisation à deux, ici. Et c'est super agréable de faire venir ici des musiciens que tu ne connais pas forcément. Ça m'a permis de rencontrer plein de gens.


Bref, toi tu veux rompre avec le circuit classique disque-promo-concert ?
Oui, j'aimerais pouvoir organiser des concerts toujours différents avec plusieurs interprètes, multiplier les occasions où on se retrouverait pour faire de la musique ensemble. De même j'aimerais qu'on fasse des albums collectifs, mais des albums comme ça ne se fait pas, je crois, à cause d'un problème de production et de distribution.


Tu veux dire qu'un disque avec plusieurs auteurs bouleverse trop les canons promotionnels de l'industrie du disque ?
Oui, ce genre de disques ça a marché pour le hip hop mais ça ne marche pas encore pour la chanson.


Ça revient à ce que tu disais dans le numéro décembre-janvier du magazine Longueur d'Ondes, à savoir que dans la chanson française on reste bloqué à la mythologie de l'auteur compositeur interprète qui fait son autobiographie en chanson.
Exactement. En fait l'idée de vedette a la peau dure. On n'a pas des chanteurs on a des vedettes et elles jouent leur rôle de vedette en faisant tout le temps leur autopromotion. C'est pour ça que, par définition, on ne peut pas associer plusieurs vedettes dans un même projet. Le vedettariat est vraiment un métier en soi. C'est en train de changer mais finalement très peu de chanteurs sont près à se lancer dans un projet qui ne sert pas directement leur carrière.



Sur Gargilesse, ton premier album, sans faire la vedette ou le type qui fait son autobiographie en chanson, on sentait qu'il y avait un peu de ça dans tes histoires, qu'elles parlaient assez directement de toi. Ensuite, avec Rio Baril, tu as déplacé le curseur en racontant des histoires plus ouvertement fictionnel...
Oui, mais ça ne veut pas dire que j'y mets moins de moi, c'est peut-être juste effectivement que j'y mets plus de distance. J'ai envie de parler des autres, j'ai envie de parler de la société qui m'entoure, c'est ce qui me nourrit aujourd'hui. Lors de mes dîners entre amis, je parle rarement de mes petits problèmes personnels, je parle plutôt de sujets sociétaux.


Quand tes amis te demandent ça va, tu sabordes toujours la question d'un oui mécanique ?
Je réponds non avec un ton glacial ! Non mais sérieux, je n'ai rien contre l'autofiction...


Le truc c'est que depuis que tu as mis de la distance dans tes chansons et que tu y parles plus frontalement de la société je trouve qu'elles ont perdu de leur force d'incarnation et d'émotion, qu'elles sont devenues froides.
Euh je ne suis pas sûr de ça ou alors ça veut dire que mes chansons sont mal interprétées. Et c'est possible que j'interprète mal. Mais je ne crois pas... Regarde, par exemple, au cinéma on ne se pose pas la question de savoir si le réalisateur parle de sa vie ou non, c'est une histoire, des personnages. Et puis, autre exemple, Piaf ne racontait pas sa vie. De temps en temps, oui. Mais souvent elle faisait aussi des chansons poignantes en ne racontant pas sa vie. Brel, non plus. Oui, regarde Brel, il était constamment en tournée, c'était ça sa vie : trajet en voiture jusqu'à la salle, concert, repas arrosé avec les copains et écriture jusqu'à 5h du matin. Donc la vie de Brel là-dedans, c'est quoi ?


Sa vie "intérieure" ?
C'est le personnage. C'est les autres. Dans ce cas pour moi l'émotion vient de l'interprétation, de la façon de faire vivre les personnages. Parfois il faut juste faire croire qu'on raconte sa vie. De toute façon, dans la création, on apporte toujours sa propre vision des choses donc on parle de soi quoiqu'il arrive. Moi quand je parle d'un personnage je me mets à sa place pour pouvoir inventer son "Je". Je dis "je" pour défendre mes personnages avec mes propres émotions, mon propre vécu. En fait j'aborde l'interprétation de mes chansons comme un acteur aborderait un rôle.


Il n'y a pas que ton travail d'interprétation et de distanciation qui a changé dans tes morceaux, il y a aussi, et je dirais même surtout, l'imbrication texte-musique. Le texte semble avoir pris le pouvoir sur la musique. Et j'ai trouvé confirmation de ton parti pris en lisant le texte que tu as écrit dans le livret de Fantaisie Littéraire, livre-disque collectif où tu as mis en musique un texte d'Edouard Levé. Tu y dis en gros qu'une bonne musique n'a jamais sauvé un mauvais texte.
Je n'ai pas dit l'inverse ?


Je te cite : "Le territoire texte & musique défriché par le livre-disque Frère Animal me conforte dans l'idée qu'un texte reste la matrice d'une chanson. Pourtant, en musique, on considère souvent que la composition est plus importante que le texte." Tu affirmes donc en filigrane que pour toi c'est le texte qui prime, non ?
Non, au contraire. Je dis juste que la musique peut sauver une chanson, et que c'est pour ça qu'on a tendance à moins s'intéresser au texte. D'ailleurs on le voit bien avec la chanson anglo-saxonne où les gens n'écoutent pas forcément le texte, mais sont attachés à une voix, à une musique. Et en un sens, c'est pareil en variété française. Combien de fois se met-on à siffler des chansons de variété sans savoir ce qu'elles racontent ? Et heureusement d'ailleurs ! Si on lisait un texte de variété sèchement face au public, il y aurait de grandes chances pour que tout le monde soit mort de rire.


Un exemple ?
"Je t'aime comme un fou, comme un soldat, comme une star de cinéma !"


Mais avec la musique et le chant de Lara Fabian c'est génial !
Quelque part oui ! Tout d'un coup, ça décolle. Et c'est la musique qui fait ça. Mais je préfère quand même quand le texte est bon. J'aime beaucoup des groupes comme Expérience parce qu'ils ont la musique et le texte. C'est important d'avoir les deux. Mais la plupart de mes amis ne peuvent pas écouter ce type de groupe plus de deux secondes.


Je peux comprendre : Expérience, musicalement et verbalement, c'est lourd, rentre dedans. Tout le monde n'a pas envie de se taper ce genre de truc super virulent.
Oui, les gens ont parfois envie d'être plus léger face à la musique, alors que pour moi qui baigne dedans, c'est sacré, religieux. Et je pense que là-dessus je me suis amélioré parce qu'avant j'étais limite intolérant. Chez moi je ne supportais pas qu'on discute lorsque j'écoutais de la musique. Maintenant je me suis civilisé, je mets des musiques d'ambiances et c'est terrible parce que c'est souvent des musiques instrumentales... Je vais dire une grosse connerie mais ce n'est pas grave, je ne suis pas à une connerie près : j'ai l'impression que cette manière sacrée d'écouter de la musique est devenu quelque chose de solitaire. En tous cas moi aujourd'hui j'écoute de la musique de manière très solitaire.


En même temps quand tu me parles d'écoute sacrée de la musique moi j'imagine de suite une écoute solitaire...
Oui, mais quand j'étais ado j'avais tendance à partager ce genre de moments avec des amis. Pendant deux heures on ne parlait plus, on écoutait. Ce genre de moments me manque. Je suis donc content de rencontrer mes copains musiciens et chanteurs pour pouvoir revivre ce genre de moments. Valérie Leulliot a vraiment une grande culture musicale et c'est un bonheur de l'inviter à manger parce qu'après s'en suivent des discussions ponctuées de "Tiens, tu connais ça et ça et ça ?". C'est comme quand on était ado. Mais j'ai bien conscience que certains musiciens dans ce métier n'ont pas envie de ça. C'est peut-être aussi pour ça que j'ai vachement envie d'aller faire vivre mes chansons sur scène. Je crois que j'y trouve un vrai moment de partage qui compense le moment de partage que j'avais à écouter religieusement des disques entre potes. J'ai l'impression que les gens pourraient peut-être passer à côté de mes chansons en les écoutant sur album ou en entendant juste mon single à la radio... Aujourd'hui l'album n'est plus qu'une carte de visite pour faire de la scène et si les albums ne sont plus rentables économiquement, il faudra les produire différemment. Ce constat pourrait être inquiétant, mais pas pour moi car à mon sens c'est là que les collectifs de chanteurs-musiciens vont devoir intervenir et ça va peut-être être passionnant. Le bon côté des choses de cette crise du disque, c'est qu'on va peut-être enfin se mettre à faire plus de disques ensemble.


(Suite et fin.)



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Published by SYLVAIN FESSON - dans DISCussion
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