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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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19 mai 2006 5 19 /05 /mai /2006 01:10


L'imprudence d'Arman Méliès

Il se présente à nous avec "Un Pont sur la Mer", morceau crève-cœur du premier album qu’on reconnaît illico à ses doux arpèges elliptiques. "J’habite un pont sur la mer / Qui relie mes gestes à mes rêves…" Cet hymne introspectif pose la pierre angulaire de l’univers Méliès. L’homme qui "ne parle qu’aux mouettes".



Il n’a pas changé. Il porte la sempiternelle même chemise à losanges, la mèche longue romantique, l’anneau à l’oreille gauche, le jean large sur baskets plates. Il a la même guitare, qu’il flatte et frappe consciencieusement des deux mains en début de morceau pour en faire naître des rythmiques lentes et profondes. Elles évoquent un cœur dans le coma. Le clapotis des vagues sur la coque d’un trois-mâts. Elles nous ramènent au temps de Cheyenne autumn et du Manteau de pluie de Murat. Chez lui aussi, comme le disait bien Serge Kagansky dans un Inrocks de 1991 (un autre temps), c’était "toujours la même introduction tactile : clapotis de synthés, grandes nappes atmosphériques, épaisses couches de gaz trouées d’une lointaine présence animale", signe qu’on n’entrait pas dans le disque "comme dans un moulin", qu’il y avait "passage de frontière, plongée dans un autre élément (…) différent de notre objective réalité." Pareil pour Méliès.

Il a les mêmes mots. Délicieusement surannés. D’un autre âge. D’une sentimentalité "borderline", comme l’a écrit Ludovic Perrin de Libé. Vestiges quelque peu alchimisés de ses débuts emo-core post-eNola. Des mots "nostalgiques de la nostalgie" a renchéri Bayon, l'écrivain fan de Manset et Murat. "mandibules des caïmans", "alizés", "azalées", "ivresse des regrets pacifiques", "caravelles", "tapis cardinal", "airbag", "Pearl Harbour", "l’espéré repli", "pieds des fadaises", "pieux artifices", "lames de jalousie", "défunts palabres d’avant la débâcle", "confitures inouïes", "oranges amères", " palingénésie", " sarments noirs de suie", "Arcadie", "Always"… Ces mots, tout un poème, nous emmènent ailleurs. Ils donnent des lettres (de noblesses) au rock. Une mission qui tenait à cœur au Murat des débuts.

Arman se risque même, dans "Ivres" a une véritable déclaration d’amour aux mots et déclaration d’intention de nous nuire par leur entremise : "Ivres, je vous veux ivres d’émoi / Tout à moi / Fiévreux, transis d’effroi / Même si j’ai honte parfois / Oh, et mes mots comme des / mains / Qui vous tiennent / Et vous soumettent enfin, / Je vous rêve contraints…" Cette écriture, médiévale comme celle d’Encre, vétuste comme celle de Manset, on pourrait la trouver chiffe molle, précieuse, ridicule. Mais, avec ses doubles-fonds, elle réalise un joli tour de force : viser le déracinement temporel pour mieux pointer en douce les dérives de notre époque.

Ces mots, cette musique forment L’Imprudence d’Arman. Oui, imprudence en écho à celle d’Alain Bashung sur l’album du même nom. Imprudente entreprise que la sienne car éprise du même risque d’une nouvelle façon de dire, du même risque d’une nouvelle façon de jouer, en marge de la chanson et du rock. Bashung n’a d’ailleurs pas hésité à inviter Arman auprès de Mark Eitzel, Cat Power, Christophe et Bonnie Prince Billy lorsque, le 23 juin 2005, la Cité de la Musique lui a laissé carte blanche pour inviter sur scène les musiciens qu’il aime. Aujourd’hui développée sur deux albums distincts et magistraux, l’imprudence d’Arman s’attire la sympathie des aînés, pour ne pas dire des grands. Dominique A le cite régulièrement comme ce qui l’admire le plus chez nous en ce moment, avec Encre et les Mansfield Tya.

Arman n’a pas changé, si ce n’est qu’il est venu accompagné d’un batteur qu’on ne peut s’empêcher de prendre de suite en grippe. Ce n’est pas qu’il joue mal, il joue plutôt bien d’ailleurs, sec, enlevé, tout en tension et retenue. Mais en quoi la musique d'Arman a-t-elle besoin d’un batteur ? Arman s’en sort très bien tout seul. Dès le départ, cette batterie casse donc un peu l’ambiance. Le degré d’intimité presque mystique auquel nous a habitué l’artiste est rompu. Ce contrat tacite qui nous liait sans retenue à lui est rompu. On déchante. On n’a plus affaire à l’univers de Méliès, puisqu’on n’est plus en présence du Méliès tout beau tout nu dans son silence. On a affaire à Méliès jouant avec un batteur, et c’est moins bien. Le batteur semble d’ailleurs avoir flairer à l’avance qu’il ne se ferait pas que des amis ce soir. Il porte un T-shirt où Johnny Cash fait un gros doigt d’honneur.

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

Cécile 19/05/2006 14:26

Ah là la! Qu'est ce que j'aime cette "part III" du concert d'Arman Méliès! C'est superbement écrit, superbement décrit... Bravo!

Sylvain Fesson 19/05/2006 17:16

Thanks darling, mais pourquoi cette part III plus qu'une autre ?