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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 01:03
Manitoba ne répond plus

 





"Je me fous des baffes tous les matins au réveil…"

 

"Ma mère était une violoniste de haut vol… "

 







Bashung et vous êtes de cette génération qui a vu naître le rock. Pourtant, votre musique et votre discours semblent dire que vous n'êtes pas un "enfant du rock" comme Bashung. Comment cela se fait-il ?

Moi je me fous des baffes tous les matins en me réveillant parce que j'ai raté toute ces années-là. J'aimais les Stones bien sûr et comme tout le monde les Yardbirds et tout le bazar, mais ça c'était quand j'avais 16-18 ans, la période des boîtes, du scotch et des filles. Mais après, tout de suite, j'ai commencé à travailler et je n'écoutais plus rien. Je me souviens, j'étais déjà chez Pathé Marconi, il y avait tout le monde, j'aurais pu prendre un avion avec je ne sais qui pour aller voir Cartney par exemple quand il venait à Paris. Mais je n'ai jamais foutu les pieds à l'Olympia, je n'ai jamais fait un mètre dans un couloir pour aller ouvrir une porte et regarder je ne sais qui. J'étais complètement imbécile ! Complètement imbécile ! Je le regrette énormément, mais j'étais dans mon truc, La Mort d'Orion, tout ça, j'étais dans mon truc !

 

Vous aviez quel âge ?

Je devais avoir votre âge ou peut-être un peu moins, je ne me rends pas compte, mais voilà à cet âge-là on se fout parfois de ce qui s'agit au dehors, on est dans son truc ! Moi il aurait fallu que j'ai un copain de mon âge qui me dise : "Gérard, enfin, t'es complètement débile ! Tu ne fais pas trois mètres pour aller voir Cartney ! T'as machin qui prend son avion pour aller le voir et tu ne montes pas avec lui !"

 

Et vous n'avez pas eu ce copain ?

J'en ai eu qu'un qui l'a un peut fait, mais pas à ce point-là, c'était un dénommé Lancelot. Il allait en Californie, il voyait tout le monde et de temps en temps on en parlait et il se foutait plutôt de ma gueule. Mais voilà il ne m'a jamais dit : "Gérard, demain matin je vais voir untel à San Francisco, alors fais ton sac, tu montes dans l'avion avec moi !" Non, jamais il ne m'a dit ça. Et donc comme j'ai quand même un certain caractère, je l'envoyais chier. Et puis après j'ai travaillé pendant des années au Studio de Milan, puis j'ai beaucoup voyagé donc je n'ai pas vu le truc passer. "Ring my bell" et tout ça, je l'entendais aux Philippines mais pas à Paris. J'ai produit un ou deux albums à Londres, à la belle époque, mais à part ça je n'y allais pas. Blondie, j'aurais dû aller voir ça à Londres, mais ça ne m'est même pas venu à l'esprit. Maintenant je suis à genoux quand j'entends ça !

 

Ah oui ?

Mais oui ! La chose importante et que vous avez du mal à réaliser c'est qu'à l'époque les médias étaient très différents. Il y avait très peu d'émission là-dessus. Surtout en France. En France c'était Michel Drucker, c'était Bouvard, c'était Dalida, voilà, toute la daube française absolue ! Ce n'était pas du tout le marché international. Alors qu'aujourd'hui il y a des articles sur ça tous les jours. Mais par exemple Pink Floyd, qui était quand même monstrueux dans l'univers musical des années 75-78 et bien on trouvait leurs disques à la Fnac, point final. Il n'y a jamais eu une émission de télé sur Pink Floyd, ni un mot sur eux dans un quotidien quelconque, il y avait juste un papier de temps en temps dans Rock&Folk, voilà.

 

Cette rareté devait rendre cette musique d'autant plus fascinante ?

Non, mais ce que je veux dire, c'est que ce manque de sollicitations explique pourquoi ça n'a percé ma gangue. Parce que je n'avais plus 20 ans, je bossais. Le matin je me tirais et j'avais d'autres trucs en tête. J'étais dirigeant de société au Studio de Milan, je devais m'occuper des clients, du matériel, de la production, de mes albums, de la vie de famille, un million de trucs. Et puis après comme je disais j'ai beaucoup voyagé.

 

Du coup vous apparaissez comme un enfant de la génération d'avant. Vos maîtres, dites-vous, sont Bonnard, Poussin, Hugo, Zola…

Oui et toutes ces choses n'ont plus de référents. Prenez La Faute de l'abbé Mouret de Zola ou d'autres très beaux textes : quand moi j'avais 10 ans et que je me promenais dans la campagne, j'étais dans Zola ! Aujourd'hui on se promène dans la campagne, on n'est plus du tout dans Zola. Les mecs qui ont 20 ou 30 ans aujourd'hui n'ont pas connu ça. C'est donc compréhensible que ces textes les fassent chier.

 

En même temps on pourrait croire qu'aujourd'hui cette littérature est d'autant plus fascinante qu'elle parle d'un monde qui n'est plus, qu'elle est dans la fiction, l'abstraction…

Peut-être que ça fait ça pour certains, mais il fut un temps où ce n'était pas une fiction.

 

Au départ vous vouliez intituler votre nouvel album Comme un lego. Mais vous n'avez pas pu car vous aviez déjà cédé la chanson du même nom à Bashung pour son album Bleu pétrole. Du coup il était question qu'il s'appelle Le Pays de la liberté, qui est le titre d'une de ses chansons. Pourquoi avez-vous donc finalement décidé de l'appeler Manitoba ne répond plus ?

En fait dès le départ j'avais aussi cette idée-là en tête. "Manitoba ne répond plus" ce sont quelques mots issus de la chanson "O Amazonie". Et à la base, ces mots font référence à une BD d'Hergé qui porte le même nom. En la retrouvant chez moi, j'ai tout de suite eu un coup de nostalgie. Cette BD c'est comme mes espadrilles d'il y a 40 ans, comme ma musette quand j'allais à la pêche ou ma première boîte d'aquarelle. Je me suis donc dit que je serai très à l'aise de parler de ça dans les interviews. Parce qu'en appelant cet album Manitoba ne répond plus, je montre une fois de plus que je suis toujours rattaché au passé. Aux années 50.

 

J'ai lu dans Rolling Stone que vous aviez rejeté l'idée d'appeler votre disque Le Pays de la liberté de peur qu'on ne vous pose trop de questions sur la France d'aujourd'hui. C'est vrai ?

Oui, il se trouve qu'en 48h, il y a quelques personnes qui m'ont posé des questions de ce genre. Mais si je n'ai pas gardé ce titre, c'est plus parce que je le trouvais trop proche de La Vallée de la paix et trop simpliste aussi. Il n'ouvrait pas l'imaginaire. Quand j'ai dit que j'allais finalement l'appeler Manitoba, tout le monde a été ravi !

 

En effet ce qui est bien avec Manitoba, c'est que ça évoque une sorte de contrée inconnue, une sorte de pays exotique, un paradis perdu. Et voilà, on y est, car qu'il y a-t-il de plus Manset que le paradis perdu ?

Exactement. D'ailleurs, dans sa BD, Hergé donnait lui déjà cette consonance parce qu'il situait Manitoba en Océanie alors qu'à la base c'est une province canadienne. Aux gens qui l'ignoraient ils donnaient donc l'impression qu'il s'agissait d'une destination paradisiaque.

 

J'ai l'impression que vous avez donné la même consonance à votre nom de famille. Parce qu'en 1972, vous avez choisi de ne plus inscrire votre prénom sur vos pochettes de disques mais seulement votre nom. Pour ceux qui ne savaient pas que Manset était votre nom, Manset a donc pu apparaître comme le nom d'un pays imaginaire ou d'une destination paradisiaque. C'était ça l'idée ?

Je n'aime pas le côté état civil du nom-prénom. Mes albums et la vie de tous les jours sont des mondes différents. Quand on croise des gens dans la rue (le boucher, le charcutier, la famille), on est quelqu'un et quand on fait un machin comme Obok on est quelqu'un d'autre. Je regrette de ne pas avoir de pseudonyme pour que ce ne soit pas plus codé.

 

Supprimer votre prénom de la surface de vos pochettes de disques c'était donc une manière de décrocher de l'humain ?

Oui, un minimum. Ça me rappelle une anecdote : il y a quelques jours un copain m'a envoyé un texto. Il venait de recevoir l'album et il m'a écrit : "Manset Airline" (rires) ! J'ai beaucoup aimé ce "Manset Airline" (rires) !

 

A propos de nom de famille, parlons famille. La votre compte-t-elle des artistes ?

Pas vraiment, mais l'année dernière j'ai sorti Les Petites bottes vertes, un livre dans lequel je disais 2-3 trucs sur ma famille. Ma mère était violoniste. Elle n'a pas fait carrière, mais jusqu'à son mariage et ses premiers enfants, elle était dans la veine des quelques violonistes de haut vol. Et puis son frère était violoncelliste, et sa sœur jouait du piano. J'ai donc été un peu élevé dans ça. Petit, j'entendais du Chopin, pas grand-chose, mais c'est des sortes de pointillés très très importants. Surtout qu'après mon frère aîné m'a abreuvé de musique classique. Donc voilà, c'est pour ça que je suis dans la veine Beethoven. J'ai plein de pièces magistrales en tête dont je connais chaque mesure. D'ailleurs, j'en ai déchiffré certaines pages.


Ecoutez-vous toujours de la musique classique ?

Ah non, jamais. Enfin, je dis jamais, il m'est arrivé de réécouter un peu Chopin mais très peu. Par hasard, j'en entends parfois quand je regarde un film sur Arte. D'ailleurs je m'interroge : "C'est qui ? Quel concerto ? Quelle symphonie ?" Mais non, je ne réécoute pas trop tout ça parce que ça me rattacherait trop à un passé révolu. On ne peut pas refaire une éducation musicale qu'on n'a pas eue. Et comme il y a de moins en moins de gens qui ont cette éducation, pratiquement plus personne, j'éprouve un malaise à me replonger là-dedans. C'est comme si c'était une planète d'une merveilleuse beauté mais définitivement inaccessible.

 

Réécouter cette musique vous fait plus de mal que de bien ?

Mal, ce n'est pas le mot, mais oui, c'est un peu désespérant que le monde ait changé de sorte que ces choses-là ne soient plus.

(Suite.)

 


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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