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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 22:56
Manitoba ne répond plus




"si j'avais à critiquer Manset... "


"me lobotomiser une part du cerveau"








Sur Manitoba on a l'impression que se dévoile un Manset plus fragile, plus humain...
J'ai toujours peur... Comme je suis au centre de tout et que je maîtrise tout, c'est compliqué mes trucs parce que le moindre détail peut faire basculer l'édifice. Ce n'est pas le cas des autres chanteurs qui avancent à l'aveugle parce qu'ils sont pieds et poings liés avec tel arrangeur, tel preneur de son, tel ingénieur, tel studio...


Vous c'est la prise de tête permanente...
C'est ça, la prise de tête permanente. Parce que je peux jouer de tous les leviers ! C'est comme si j'étais aux commandes d'un 747 et que je pouvais appuyer sur n'importe quel bouton et ça monte, ça descend. Prenons"Genre humain". J'allais dire : ce titre je ne peux pas le faire si je n'ai pas les cordes. C'est les cordes qui font le sirop qui font exister cette histoire, c'est les cordes qui font qu'on est dans le rêve à moitié éveillé. Mais j'allais dire aussi : ce titre je pourrais très bien le faire sans les cordes. Je serai Dylan, je le ferai sans les cordes. Et si je le fait sans les cordes ça veut dire qu'il me faut d'autres musiciens. Et ça veut dire que la session est beaucoup plus à risque parce que là on va entendre les fragilités. C'est casse-gueule. Mais voilà, je serai sur scène, je n'hésiterai pas à faire sans. Mais je suis en studio, et on n'est plus dans les années 70, on est dans le numérique et rien ne sonne aujourd'hui, alors je balise. Oui, c'est une histoire de balisage. De crainte permanente. Alors je sécurise le truc avec des oreillers, des plumes, une sorte de sirop qui va m'assurer la stabilité finale de l'ensemble. Mais c'est vrai que j'aimerais bien faire autrement. Si j'avais les studios, si j'allais à Londres, si j'avais les musiciens qu'il fallait, si je passais beaucoup de temps, mais je ne passe jamais beaucoup de temps en studio.


Vous pourriez vous éterniser en studio ?
Oui, j'ai les budgets mais je suis trop dans l'inspiration à l'état brut, j'ai besoin que ça se fasse tout de suite dans une sorte de coït immédiat. Je n'ai jamais refait un titre. Donc il faut qu'il sonne tout de suite. C'est très compliqué. La réalité, s'il y a un prochain album, c'est qu'il faudrait peut-être que j'ai un producteur. Mais il y a deux problèmes à ça. Primo, il faudrait que je change mes conditions contractuelles. Deuxio, je n'ai confiance en aucun producteur. Quand je vois le dernier Julien Clerc, je n'ai pas envie d'avoir un album produit par un quelconque Benjamin Biolay. Pour moi sa production ne va pas assez loin. Et je lis que tout le monde a l'air d'aimer ça. C'est une histoire de fossé générationnel, mais voilà dans la musique actuelle, il y a un côté bancal qui me dérange.


Justement, c'est sans doute à ce fossé générationnel qui en même temps nous unit et nous sépare, mais sur Manitoba j'ai eu du mal à me faire à certains choix de production comme, par exemple, ces chœurs gospels sur "Comme un lego". Pour moi, ils sont kitsch et alourdissent le morceau.

Ah, moi je voulais un vrai gospel américain. Mais oui, c'est peut-être une histoire de génération parce que la majorité des gens aurait tendance à préférer ma version à celle d'Alain.


Ah oui ? Moi je préfère sa version, musicalement plus sobre, plus nue.
Vocalement, elle diffère aussi de ma version. Alain a une voix magistrale, un timbre émouvant, et son phrasé est plus moderne que le mien. Moi j'ai un phrasé désuet, je dis les "e", ce qui fait chier tout le monde. J'allais dire : comme Cabrel. C'est vrai mais Cabrel vend mieux que moi. Alain, lui, a un phrasé brut de décoffrage. On rejoint donc ce côté bancal que je décris dans la musique actuelle. Aujourd'hui les jeunes chantent un peu n'importe comment. Même quand ils chantent bien ils s'arrangent pour chanter mal. Pour moi c'est une anomalie critiquable. Et Alain est dans ce registre. C'est-à-dire qu'il ne réfléchit pas trop.


Son chant a quelque chose de funambule.
Oui, il y a un côté funambule !


Dernièrement je l'ai vu sur scène et j'ai été sidéré par ses appuis vocaux à la fois totalement improbables et totalement géniaux.
Voilà. Donc c'est peut-être ça que les gens voudraient que je fasse. D'ailleurs, moi, en tant que producteur, me voyant de l'extérieur, si j'avais à critiquer Manset sur la manière dont il peaufine ses albums, ce que je dirais c'est qu'on aimerait qu'il y ait de temps en temps des fragilités, des cassages de gueules, des trucs inattendus...


Des accidents.
Voilà, des accidents ! Et non, tout est pratiquement lisse.


Vous n'arrivez pas à vous laisser aller aux accidents ?
Je n'aime pas. Parce que j'entends. Je pense que la différence avec les autres c'est qu'ils n'entendent pas. Alain n'entend pas. Quand il a un cassage de gueule il ne l'entend pas.


C'est un atout, non ?
Ah, je ne sais pas. Si c'est un atout c'est parce qu'on est dans une époque où, pour une question de démagogie, les gens veulent la fragilité. Ils veulent se sentir proche. C'est pour ça qu'ils ont aimé Gainsbourg. Ils voulaient un artiste fragile.


Ils voulaient Gainsbarre.
Voilà, le côté proche du pékin moyen. Moi je ne suis pas dans ce registre-là, j'essaie de toucher au magistère. Encore une fois, moi mes maîtres c'est Poussin, c'est Zola, c'est Hugo, des gens qui font chier tout le monde. Moi c'est ça. Mais c'est aussi Springsteen. Comme Obok j'ai enregistré Manitoba dans les conditions du live. Et si ce disque était en anglais, imaginons qu'il le soit, à mon avis il n'y a pas de problème ce serait au moins du Springsteen.


Ah oui ?
Oui, on ne se rend pas compte parce qu'on est en français.


Vous avez envie d'écrire en anglais ?
Peut-être que je le ferai parce qu'on en a un peu marre de faire des trucs que seuls les germanopratins comprennent. Dernièrement en voyant Springsteen en concert je me suis dit qu'il n'y avait que le rock qui valait le coup. Et que j'ai du matériel comme ça, net, carré, simple. Il faut prendre les musiciens adéquats et ça tombe bien, j'ai un ami de longue date qui serait parfait pour ça. D'ailleurs ça fait longtemps qu'on ne s'est pas revu. Oui, comme le rock pur et dur est très codé il faudrait que change un peu mes habitudes. Par exemple il ne faudrait pas que j'arrange et que je produise ce disque moi-même. Mais sinon je pourrais le faire. J'ai les titres universels qui s'y prêtent et je suis le seul à pouvoir le faire en français.


Si ce disque sort il ira de paire avec de la scène ?
Pourquoi pas.


La rumeur va replaner ?
La rumeur va replaner parce que maintenant il faudrait absolument que je passe à l'acte avant d'envisager continuer à faire de la musique.


Ce passage à l'acte vous semble possible ? Je veux dire : après tout ce temps passé sans vous confronter directement au public, tout ça ne risque-t-il pas d'être trop violent pour vous ? Trop violent et trop décevant pour vous comme pour votre public qui s'est construit l'image d'un Manset distant, abstrait, fantasmatique ?
Non, je suis peut-être complètement dans le délire, mais j'ai l'impression que je peux facilement passer de l'un à l'autre. La difficulté vient plutôt d'une histoire d'âge, de fatigue, de lassitude. Et du fait que je m'interroge trop sur l'utilité de tout ça.


Quand même : je repense au retour scénique de Polnareff. Pour lui ça a été dur et chargé émotionnellement. Quelque part, en revenant ainsi, il faisait face à son mythe et au risque de le casser. Mais lui avait déjà fait de la scène. Or vous c'est pire, vous n'en avez jamais fait. L'idée d'en faire a donc, je trouve, quelque chose de "suicidaire".
Non, mon seul problème c'est mon problème avec le public. Je ne sais pas si la plupart des artistes ont un ego démesuré, mais ils ont un ego et ils sont très heureux d'être sur scène. Or moi mon problème c'est que je n'ai vraiment pas envie de jouer ce rôle-là. J'adore faire de la musique, j'aime beaucoup chanter, je peux passer 24h dans un studio à refaire un mix des milliers de fois sans voir le temps passer, mais me retrouver sur scène avec cette rangée, j'allais dire de légumes, ce n'est pas péjoratif, mais cette rangée de gens neutre et inerte devant moi, non, il ne faut pas que je vois ça. Je suis très dérangé par ça.


Mais je sens que ça vous tente. Je vous sens avide de nouveauté, je me trompe ?
Non, je suis effectivement avide de nouveauté. Mais tenter cette expérience scénique en France ne m'amuserait pas trop. D'un autre côté à l'étranger personne ne parle français, donc je suis un peu mitigé. Il faudrait que je ne me pose pas la question.


Il faudrait vous lobotomiser une part du cerveau !
Me lobotomiser une part du cerveau, c'est exactement ça. "Gérard, tu t'assoies là, on viendra te chercher quand ce sera l'heure." C'est ce qu'il se passe pour tout le monde ! A part des pirouetteurs comme Claude François, beaucoup d'artistes de talent sont dans cette faculté d'abandon. Il y a un moment, il faut les diriger comme des enfants dans une sorte de colin-maillard. Or moi je suis seul, indépendant, donc c'est beaucoup plus problématique. Je n'ai pas trouvé la personne en qui j'aurais assez confiance pour être pris par la main. Et même si cette personne existait, ça ne marcherait pas parce que je ne suis pas assez inconscient, j'ai toujours ces deux moitiés de cerveau.


(Suite.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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