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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 18:51

Manitoba ne répond plus







"marre de cette guimauve sirupeuse"


"je commence à être assez sage pour pouvoir parler de l'espèce féminine"






J'ai l'impression que Manitoba est une sorte d'Obok bis, un album de chanson assez simples, terreuses, folky. Que ce n'est pas un album en réaction au précédent. Vous êtes d'accord avec ça ?
Oui, c'est toujours le même album qui continue. Tout auteur digne de ce nom écrit toujours la même chose. Brahms c'est Brahms de A à Z. Moi je suis dans mon trip.


Oui, mais parfois vous changez de parti pris musical. Celui d'Obok n'était par exemple pas le même que celui du Langage Oublié.
D'accord, là je comprends mieux la question. C'est-à-dire qu'après Le Langage Oublié on a commencé à me reparler de scène, c'est toujours le truc récurrent, j'y songeais moi-même et je me suis dis que j'en avais un peu marre des longs morceaux sophistiqués, de cette sorte de guimauve sirupeuse, alambiquée. Même si ce disque a bien vendu, j'ai commencé à comprendre que les gens n'étaient plus du tout dans ce wagon-là.


Vous pensez aux gens ?
Dans mon matériel j'ai des choses de toute nature, du complètement barré comme « Comme un lego » ou du sentimentalement évident comme "Veux-tu ?" Après Le Langage Oublié je me suis donc dit que cette époque était terminée, que les gens avaient besoin de choses presque brutes. Alors dans Obok je n'ai pas mis que des choses brutes mais il y avait des textes comme "Fauvette". Et avec ce genre de textes on est dans le concret.


Là ce qui m'étonne c'est de vous entendre dire que vous vous préoccupez de ce que les gens veulent.
Le mot "veulent" est déplacé. Disons que je pense à ce qui pourrait les toucher dans ce que j'ai, à ce qui pourrait servir à quelque chose. Ça ne sert plus à rien d'être inintelligible. Il faut être intelligible. Je dois donc sortir mes morceaux les plus intelligibles : moins d'accords, moins de renversements, moins de constructions bordéliques. Dans Manitoba j'ai encore un morceau qui a failli virer tordue mais je l'en ai empêché.


De quel morceau s'agit-il ?
"Genre humain". Il y a 3 changements de tonalités, 3 clefs différentes, mais le morceau fait 6 minutes. Il y a 3 ans il en aurait peut-être fait 8. Il y a 10 ans il en aurait peut-être fait 10. J'essaie de ramasser les choses. Parce que c'est fini les trucs à rallonge. Aujourd'hui Chateaubriand n'écrirai plus les Mémoires d'outre-tombe, il ferait un petit pamphlet de 50 pages et basta.


Il n'empêche, Manitoba démarre avec les 8 minutes 18 de "Comme un lego"...
Oui, je garde toujours un ou deux morceaux très longs. Après "Comme un lego" a peut-être la grâce qui fait qu'on ne voit pas le temps passer. Sur Le Langage Oublié il y a 4 ans, il y avait "Le langage oublié" qui est un très beau morceau mais qui est interminable ! L'écriture est complexe, l'instrumentation compliquée ! J'ai encore des titres comme ça en chantier. J'en ai un absolument splendide, je ne vais pas donner le titre parce que ça me ferait trop de peine, mais voilà ça fait 8-10 ans que je me le traîne.


Les 10 morceaux de Manitoba sont-ils pour beaucoup d'anciens titres ?
Non, l'essentiel des morceaux est assez récent. Le plus vieux doit être "Quand une femme" qui a 10 ou 15 ans facile.


Une chose m'a étonnée sur ce disque : à l'époque du Langage Oublié vous disiez avoir tiré un trait sur l'exotisme en chanson. Or là, que retrouve-t-on ? Une ode à l'Amazonie, des chœurs gospel très vahinés, des nappes de claviers tropicales...
Je dois transpirer l'exotisme sans le vouloir. Tant mieux. Enfin tant mieux, je ne sais pas.


Un morceau comme "Aux fontaines j'ai bu" illustre bien votre envie de privilégier les morceaux plus directs. Il est très récréatif au point que le texte disparaisse presque dans son immédiateté mélodique...
Oui, c'est vrai que c'est une sorte de petite tournerie, voilà.


D'ailleurs je n'ai pas trop compris de quoi parlait le morceau...
Ah pourtant j'ai l'impression que le texte est d'une clarté élémentaire. Donc même quand je dis des choses éminemment simples on ne comprend pas, c'est miraculeux.


Le seul sens que j'y vois est sexuel...
Il peut l'être mais ce n'est pas que ça, c'est plus universel que ça. (Il prend le livret, lit le texte en question :) "Maintenant j'irai voir / Aux fontaines j'ai bu / Flaques roses ou noires / Etrange Malibu (...) Maintenant j'irai prendre / Du bout des lèvres / Sorte de scolopendre / Qui vous donne la fièvre." Oui, oui, oui, je retire ce que j'ai dit. Ce n'est pas aussi clair que ce que je croyais. J'ai dû retirer des vers, comme à chaque fois que j'ai fini un texte.


J'ai l'impression que Manotiba est un disque qui parle beaucoup d'amour entre un les hommes et les femmes, plus que vos précédents disques...
Je crois avoir toujours beaucoup parlé de femmes ou de filles dans mes albums. Vous dites peut-être ça en référence au morceau "Quand une femme".


Non je pense plutôt à "Dans un jardin que je sais", "Genre humain" et "Le pavillon des Buzenval". Là vous ne parlez pas d'une femme dans l'absolu, c'est plus explicite, plus incarné. On a l'impression que vous revenez sur des histoires d'amours...
Oui, les années passant on a des souvenirs et voilà, aujourd'hui ça a plus de saveur aujourd'hui d'y repenser et de les évoquer.


Les années passant on repense à l'amant qu'on a été ?
Oui, on pense à l'amant qu'on a été. Et peut-être que je commence à être suffisamment sage pour pouvoir parler de l'espèce féminine. Oui, une sorte de sagesse. Je vois tout ça à très grande distance. Je compatis. Mais je crois que je compatissais aussi avant ! "Le langage oublié" n'est pas différent. Il serait dans Manitoba ce serait la même chose.


Néanmoins Manitoba semble moins "râleur" que vos précédents disques, comme si la compassion avait encore gagné du terrain et tout recouvert ou presque.
On m'a dit la même chose. Je ne me l'explique pas. C'est peut-être dû aux violons. Je ne les avais pas dans Obok, ce qui le rendait plus abrupte. Parce que sinon dans Obok il y a "Jardin des délices" qui est d'une compassion semblable.


Oui mais "Jardin des délices" parle du monde... A la différence de celle d'Obok et du Langage Oublié la compassion de Manitoba semble plus parler d'amour et moins du monde. En fait j'ai tout bêtement l'impression que Manitoba est un disque très autobiographique, que vous y montrer votre vrai visage : Gérard, l'homme.
Non, on m'a déjà fait cette remarque, ça m'avait interrogé. Mais étant au cœur du truc, je peux sincèrement dire que 99 % de cette impression vient de deux choses. Primo, du traitement musical. Dans Obok j'avais un batteur de 25 ans et je voulais qu'il frappe de manière monolithique, sans nuance. Donc j'ai tout construit autour. Or pour Manitoba j'ai eu Claude Salmiéri, un batteur plus professionnel et plus proche de ma génération qui a joué très finement, avec beaucoup de nuances. Parce qu'en fait à l'origine je voulais presque faire un album jazz. Je voulais des chabadas, des cymbales, des balais, des frottis. C'est pour ça qu'il n'y a pas deux mesures pareilles sur Manitoba, que la musique danse un peu. Et comme en plus de ça j'ai 4 titres avec des cordes, forcément tout ça donne, indépendamment du côté désuet, une sorte de sensibilité moins abrupte.


Je comprends. Mais on peut voir tout ça comme les manifestations d'un propos plus intime, autobiographique. Je pense au dernier morceau de Manitoba, "Dans mon berceau j'entends". Pour moi ce n'est pas anodin de finir là-dessus. Parce que pour moi ce morceau c'est clairement  "l'origine de votre monde", l'émerveillement primitif du poète dans ses langes : Manset, l'enfant.
Je ne sais pas, je ne me rends pas bien compte... L'ordre des titres c'est très compliqué. J'en suis très content sur Manitoba. Je commence à avoir des réactions et elles sont dithyrambiques. Surtout des gens de mon âge parce qu'ils sont plus dans l'histoire. Oui, ceux de ma génération semblent enfin baigner dans l'apothéose qu'ils attendaient. Pour eux j'ai même l'impression que c'est le meilleur album que j'ai fait ! Alors que les plus jeunes ont quelques réserves.


Les plus jeunes dont je fais partie sont peut-être plus sensibles aux longs morceaux baroques de votre jeunesse qu'à vos nouveaux morceaux plus folk d'aujourd'hui. Moi, par exemple, j'ai tendance à préférer Le Langage Oublié à Obok et Manitoba.
Ah, ça c'est rare. Mais c'est vrai que j'ai beaucoup vendu avec Le Langage Oublié...


Combien ?
50 000. C'est ce que vend Christophe aujourd'hui. J'exagère un peu mais à peine. Rien que de présenter son album au journal de 20h, je ne vais pas dire que ça vous en fait vendre 20 % en plus, mais l'impact est énorme. Aujourd'hui pour ça la télé est hyper importante ! Même pour Alain. S'il n'avait pas fait les quelques télés qu'il a faites, je ne sais pas s'il aurait autant vendu avec Bleu Pétrole. Il a fait Nagui ! Taratata ! Très belle émission. Qu'aurait-il vendu sans Taratata, sans la tournée ? Donc voilà. Mais avec Obok j'ai encore plus vendu plus qu'avec Le Langage Oublié. Obok a eu l'unanimité. C'est pour ça que je dis que c'est très rare les gens qui ont préféré Le Langage Oublié. En fait avec Le Langage Oublié c'est comme s'ils avaient redécouvert qu'il existait un auteur-compositeur inouï, inattendu, atypique, mais qu'ils étaient un peu frustrés de ne rien comprendre. J'exagère un peu mais il y a de ça. C'était trop baroque. Et puis là boum, avec Obok le truc est devenu limpide. Obok, c'était du rock basic. Manitoba c'est la même chose. Seules les cordes font la différence. Avec elles d'un coup on voit Aznavour, quelqu'un comme ça.

(Suite.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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