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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 02:50
Manitoba ne répond plus





16 septembre. 15h. Manitoba ne répond plus, le 19e album de Gérard Manset est sorti hier. Dois-je préciser "studio" ? En 40 ans de carrière, Manset n'a jamais fait de scène. Ayant donc enfin écouté le disque, qui ne me plait qu'à moitié au bout de cette journée d'écoute, je m'en vais rencontrer l'auteur. Dois-je préciser "compositeur, interprète, producteur, photographe" ? Manset est Dieu.




Dans un article pour le Chronicart du mois de novembre (actuellement en kiosque donc), j'ai dit de Manset qu'il était "L'Anti-Johnny". C'était même le titre du papier, son concept, son "angle" comme on dit dans le jargon. Je ne sais pas s'il est bon, et ce n'est pas à moi de le dire, mais ce que je sais, avec le recul et au-delà du fait que c'est un bon titre et un bon angle, c'est qu'il est incomplet. J'aurais très bien pu l'intituler "L'Anti-Gainsbourg" ou "l'Anti-Bashung", voire "L'anti" tout court. Parce que l'idée qui se nichait derrière tout ça et que je n'ai finalement fait qu'effleurer (ce n'est pas son côté réac), mais que Manset se définit intrinsèquement et extrinsèquement comme "à part", celui qui est "hors de" (du showbiz, de la variété...), qui "n'est pas" (un artiste à message, une bête de scène...). Manset, le Grand Absent, le Grand Autre, le Grand Tout.


Je devais l'interviewer à l'hôtel Raphaël, "un endroit stupidement grandiose, avait blasphémé l'attachée de presse. Mais bon vous connaissez Manset." Oui et surtout son goût immodéré pour ne pas dire obsessionnel du retrait, du silence. Dois-je préciser qu'à l'instar d'un Thomas Pynchon, Manset est un des rares artistes de notre ère à avoir réussi à échapper aux écrans de contrôle médiatiques ? Et que du coup c'est comme s'il paraissait en dehors de toute modernité, comme s'il avait marché sur la lune, car ses disques semblent tomber du ciel comme des monolithes. Je devais donc l'interviewer à l'hôtel Raphaël. Mais au dernier moment, coup de fil. C'est en fait à l'hôtel François 1er, que je rencontrerai Manset.


16 septembre. 15h donc. Le lieu est baroque. Hors du temps. Je patiente au rez-de-chaussée. Dans sa chambre, à l'étage, Manset fini une interview. Le journaliste sort enfin en arborant l'air pressé-hautain du type qui n'a pas obtenu ce qu'il voulait. Dois-je préciser qu'il s'agit sûrement d'un type des Inrocks ? Voilà Manset. Furtive poignée de main. Nous empruntons un dédale de murs tapis de moquette rouge carmin et nous nous installons dans sa chambre pour parler de Manitoba ne répond plus. Et plus si affinités. Dois-je préciser qu'il y a eu "plus" ? Manitoba marque ma troisième rencontre avec le "maître". Troisième leçon ? En quelque sorte. C'est qu'on apprend beaucoup en sa compagnie. On apprend à le connaître. A se connaître. On voyage aussi, comme lorsqu'on écoute sa musique. Cette austérité magique.


Ce qui fait de Manset un poète c'est sa capacité à se dédoubler pour parler de son être, c'est cette empathie misanthrope qui lui fait créer ces fantasmagories que sont la nature, le cœur, l'être aimé. Tout cela me rappelle FenOmen, un poème que j'ai écrit il y a plus de dix ans. Car oui, fut un temps où j'écrivais ce genre de choses, notamment ce poème qui disait : "Poésie / Is for me / Homme ou femme / Faire l'amour avec moi-même." Je repense aussi à "Come Back To Camden" une chanson où Morrissey parle de son cœur et lui, de son désespoir et lui, de son corps et de son esprit emplissant toute chose. Enfin tout cela me renvoie au livre que je suis actuellement en train de lire, Bulles du philosophe allemand Peter Sloterdijk. Premier tome de sa trilogie Sphères, cet ouvrage dit en gros que nous sommes des êtres imparfaits (d'autres diraient déchus) et qu'en tant que tels nous cherchons toujours à consommer quelque chose de transcendant (par exemple l'amour, l'alter ego, l'âme sœur) pour former la dyade qui nous fera enfin nous sentir plein et protégé comme dans la bulle originelle. Ironie de l'histoire : ce livre m'a été prêté par mon frère jumeau.


Lors de l'entretien Manset jouera toutes les 5 minutes avec son téléphone portable pour tenter de se faire faxer la version définitive de l'annonce presse de Manitoba ne répond plus. Il n'arrêtera pas d'appeler l'hypothétique room service pour se faire servir des pâtisseries, des toasts et du thé. Mais malgré ces perturbations propices à reprendre ses esprits, j'ai l'impression qu'il y a toujours eu comme une bulle entre ses réponses et mes questions.


"Avec les années s'est forgée une espèce de classicisme de Manset"


"J'aurais voulu travailler avec Henri Salvador"






Bonjour. En 2006 le bonus de la version collector d'Obok était un petit recueil de textes explicitant chaque chanson. Aujourd'hui celui de la version collector de Manitoba est un petit recueil des textes que vous avez écrits pour d'autres. Pourquoi ce choix ?
En fait je dois sortir ces éditions spéciales parce que je suis en partenariat avec la Fnac. Ce sont des histoires bassement marketing mais quelque part ça ne me dérange pas parce que j'ai depuis toujours cette particularité d'avoir besoin d'un cadre pour m'exprimer. La Fnac ne m'aurait pas demandé l'édition limitée d'Obok, je n'aurais pas écrit ces textes. Donc voilà. Je me suis donc demandé ce que j'allais donner de différent cette fois-ci. Je n'allais pas refaire la même chose que j'avais faite pour Obok. Et je n'allais pas offrir un second CD de musique ou de vidéos comme font les autres car ce n'est pas trop mon truc. J'ai fini par trouver cette formule. Elle n'est pas mal et elle permet de rappeler un certain nombre de choses.


Vous dites qu'offrir des bonus musicaux n'est pas votre truc. La version collector de Manitoba comprend pourtant un second CD qui regroupe 5 versions instrumentales de "Vahiné ma sœur", "Quand on perd un ami", "Demain il fera nuit", "A quoi sert ?" et "Le pays de la liberté". Pourquoi ?
C'est parce qu'il y a une édition limitée générique qui comprend uniquement le second CD d'instrumentaux et il y a l'édition limitée spéciale Fnac qui comprend ce second CD et le petit recueil de mes textes en tant que parolier. En tout il y a donc trois éditions de Manitoba.


Grâce à ces 5 instrumentaux vos fans vont pouvoir vous reprendre en karaoké !
Ce n'est pas le but, j'ai simplement sorti 2-3 play-back que je trouvais pas mal.


Quelles sont ces choses que vous vouliez rappeler en publiant ce petit recueil de vos textes écrits en tant que parolier ? Vous vouliez montrer que vous collaborez avec d'autres musiciens, que vous n'êtes pas ce vieil ours asocial que certains imaginent ?
Non, parce que les gens savent que je suis aussi parolier, c'est juste que la plupart du temps ils ne connaissent pas les 10 chansons qui figurent dans ce recueil, ni les 16 chansons que j'ai écrites au total pour d'autres, mais seulement une ou deux. Et comme j'écris pour des artistes intéressants, je trouvais que c'était bien de donner à voir cette autre facette de mon travail, pour la connaître complètement.


Il semble que cette facette de votre travail s'est intensifiée ces dernières années. Pourquoi ? Vous avez enfin faim de collaborations ?
Non, je ne sais pas. C'est peut-être parce que aujourd'hui j'ai un peu plus de notoriété, que les gens me connaissent un peu plus, qu'on m'estime plus. Avec les années ou l'âge, maintenant il s'est peut-être forgé une espèce de classicisme de Manset, alors de temps en temps on m'appelle. Il faut dire qu'il n'y a plus beaucoup d'auteurs : Roda-Gil n'est plus là, Maurice Valet est dur à trouver et du côté des jeunes euh... je ne vois pas trop.


Est-ce vous qui proposez vos services aux groupes ?
Je suis demandeur mais ce n'est pas moi qui décroche mon téléphone. C'est plutôt des histoires de rencontres, des rencontres souvent induites par de tierces personnes qui me disent : "Gérard, untel sort un album, est-ce que tu aurais quelque chose ?" Parce qu'en général, les artistes eux-mêmes sont rarement demandeurs. Ce n'est pas eux qui feraient la démarche. D'ailleurs après coup, je lis souvent dans les journaux qu'ils n'auraient jamais essayé de trouver Manset ou qu'ils n'auraient jamais cru que j'aurais un titre pour eux. Ça veut dire qu'on me prend encore pour une espèce d'ermite. Sur plan professionnel je suis très sévère et j'ai un matériel un peu spécifique qui ne convient pas à n'importe quel artiste de variété, mais finalement ces gens se rendent compte que je suis très déconneur et très ouvert. Après ma particularité à ce sujet c'est que je n'écris pas vraiment pour d'autres parce qu'en général les chansons que je donne existent déjà.


Vous n'avez jamais véritablement écrit une chanson pour un interprète ?
C'était plus ou moins le cas pour Indochine, il avait la mélodie et il ne lui manquait plus que le texte mais c'est assez rare que ça se passe comme ça. Pour Julien Clerc c'était l'inverse, je lui ai donné des textes que j'avais déjà écrits et il a fait les mélodies. Pour le reste de mes collaborations, comme ce fut par exemple le cas pour Raphaël, je fais paroles et musiques.


Vous n'établissez donc pas de hiérarchie qualitative entre les chansons que vous donnez et celles que vous gardez pour vous ?
Non, comme je les donne à des artistes que je respecte, j'ai même plutôt tendance à faire l'inverse. C'est ce qui s'est passé avec "Comme un lego".


Vous aviez déjà enregistré votre version de "Comme un lego" lorsque vous l'avez donnée à Alain Bashung pour son album Bleu Pétrole ?
J'étais sur le point mais comme un an s'est écoulé entre le moment où je lui ai donné le titre et où il l'a sorti, entre temps moi j'ai fait mes séances et je lui ai dit que je l'enregistrais aussi. Et il s'en foutait parce que son album sortait avant le mien. Mais si je n'avais pas sorti d'album je lui aurais quand même donné ce morceau.


Vous êtes donc demandeurs de collaborations comme celles que vous venez de faire avec Bashung ?
Dans l'idée, oui. Dans l'absolu, oui. En rêve, oui. Si hier on m'avait dit : "Gérard, à quels artistes français aimerais-tu donner tes titres inédits ?", j'aurais dit Bashung évidemment.


Qui d'autres ?
Julien Clerc. Je viens de travailler sur son nouvel album. Julien, le grand Julien des années Roda-Gil qui a sorti son premier 45 tours en même temps que le mien en 68 et qui a 5-6 albums qui font date dans la musique pop française, parce qu'on ne peut pas vraiment dire que c'est de la variété. Le reste m'intéresse moins. Il y en a un avec qui j'aurais aimé travailler mais il a décliné. Il était encore de ce monde il y a peu. C'était Henri Salvador. J'ai été le voir en studio parce que c'est un copain qui faisait les séances et là c'est peut-être même moi qui avait fait les démarches. J'avais dit à mon copain : "Tu es en studio avec lui, dis-lui que j'ai un titre superbe pour lui. Il le prend il ne le prend pas, j'en ai rien à foutre, mais comme moi je veux l'enregistrer je veux qu'il l'écoute une fois." Comme il m'a dit ok, quelques jours après je suis venu au Studio de la Grande Armée, j'ai passé le titre à Salvador et il ne l'a pas pris. Il a rigolé et il m'a dit : "Très jolie chanson, faites-la vous-même." Ce titre, après, tout le monde m'en a parlé. C'est "Veux-tu ?". Il aurait fait ce morceau magnifiquement parce qu'il avait une voix absolument splendide. Oui, ce qui m'intéresse c'est surtout les gens qui chantent, qui ont un phrasé. Julien Clerc a un phrasé, très mélodique. Salvador pareil, il aurait pu chanter le bottin, il a une très belle voix, très mélodieuse. Il articule. Ce qui est révolu. Les jeunes d'aujourd'hui chantent un peu n'importe comment. Même ceux qui chantent très bien s'arrangent pour chanter mal. Ça je m'en méfie.

(Suite.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

Véronique Grausseau 07/11/2008 17:42

Manset tel qu'on l'imagine, qui n'est pas un ermite en effet, juste quelqu'un à part, et vrai poète. Et puis, j'aime bien cette idée d'offrir un titre à Henri Salvador, dommage que celui-ci ne l'ait pas chanté...

Sylvain Fesson 09/11/2008 21:15


Quel ingrat cet Henri ! Et tant pis si je parle mal d'un mort, il aurait rit je suis sûr ;-)


ndaref 04/11/2008 14:02

heyce blog a l'air délicieux! reviens lire tt ça, d'autant que j'ai vu un artik sur les W Present, groupe adoré chez (Presque) Fameux!pice

Sylvain Fesson 04/11/2008 14:28


"Délicieux", j'aime bien ce mot, surtout que c'est la première fois qu'on l'utilise pour qualifier mon blog !

Au plaisir de te revoir ici ndaref

J'irais voir (Presque) Fameux que je ne connais pas (comme quoi le "presque" a de l'avenir ah ah)


CARAMBAOLE :0114: 03/11/2008 07:23


Novembre entamés ,très vite sera la fin de l’année
Bonne semaine
J’ai eu plaisir a lire votre post

Sylvain Fesson 04/11/2008 11:18


Bonne semaine Carambaole