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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 00:17
L'intimité perdue




"dans le baroque, qui m'a toujours fasciné, on reste  debout, digne"


"mon but c'est de proposer de l'émotion, en cela je suis rock"




Parlez-moi un peu de la dimension baroque de votre musique, à commencer par ce contre ténor dont le chant frappe durablement l'oreille et l'esprit avec "Embarqués dans les pentes", le troisième morceau d'Aux Solitudes...
Alors les contre ténor et la musique baroque ça m'a toujours intéressé et fasciné. D'une part parce que cette musique correspond à une période où la musique savante avait encore une fonction dans la société, celle de faire danser les gens. D'autre part parce que cette musique correspond à une période où l'esthétique était différente de celle d'aujourd'hui. C'est-à-dire que la plupart du temps les sujets abordés dans la musique baroque sont tragiques mais ce n'est pas comme dans le romantisme où on se vautre dans son malheur, non, dans le baroque on se tient debout, on reste digne. Et ça je trouve que c'est tellement loin de notre façon de ressentir les choses.


On sent l'influence de cette musique sur la votre, parce que votre musique est triste mais toujours droite dans ses bottes, grave mais toujours désamorcée par des passages guillerets. En fait, tout est à cheval dans votre musique : à cheval entre l'acoustique et l'électronique, la tradition et l'expérimentation... On est tout le temps dans "L'intranquillité" de quelque chose d'hybride...
Ça me fait extrêmement plaisir d'entendre ça parce que ce qui m'intéresse c'est la dualité, l'ambiguïté. Je trouve qu'on est tous comme ça. On n'est jamais content à 100 %, jamais malheureux à 100 %, jamais en forme à 100 % (rires) !


Il n'en reste pas moins qu'Aux Solitudes n'est pas un disque qu'on écoute à la légère...
Je ne saurais pas dire. Et je n'avais pas envie de savoir comment les gens allaient pouvoir le recevoir. Ça fait partie de la liberté que je veux absolument avoir parce qu'elle me permet d'aller vraiment au bout de ce que la musique que j'aime, de faire qu'il y ait une nécessité organique à ce que la musique se déroule de telle manière plutôt qu'une autre. De toute façon je ne suis pas un martien. Donc si j'arrive vraiment à mettre le maximum de sincérité dans ce que je fais je me dis que ça va forcément toucher quelqu'un. Peu de monde sans doute, mais que ça instaura une vraie communication avec ces gens-là. Et c'est ce qui m'intéresse. D'ailleurs sur mon site je reçois régulièrement des témoignages de gens qui me racontent la manière dont ils ont ressenti mon disque et ça me fait très plaisir. C'est formidable de savoir que ce qu'on a voulu faire passer a été perçu. En plus, c'est des personnes de tout âge.


Le côté "classique" de votre musique n'attire donc pas que les gens de votre génération et au-delà ?
Non, et c'est un point important cette histoire d'âge dans la musique dite "classique". Je ne sais pas si il y a une vraie prise de conscience là-dessus mais maintenant quand on va à un concert de musique classique ce n'est plus le 3e âge qui est là, c'est le 4e âge. C'est 75 ans et au-delà. La programmation est donc faite en fonction de ce public bien précis et on a donc droit qu'à un répertoire connu. Or il n'y a pas que ça. Il y a la musique contemporaine. Bon, quand on écoute ce qui se fait en musique contemporaine généralement on est désemparé parce que c'est trop complexe. Les compositeurs n'ont pas encore brisé les liens avec les structuralistes. Mais j'ai entendu des compositeurs contemporains faire des choses magnifiques où on retrouvait la notion d'énergie et de tempo. J'ai assisté au concert donné en l'honneur des 50 ans de carrière de Michel Portal avec qui j'ai pas mal travaillé à une période et le spectacle était divisé en plusieurs parties. Il y avait une partie classique, une partie musique contemporaine, une partie jazz et une partie avec le DJ français le plus connu...


Laurent Garnier ?
Oui. Et ce qui a eu le plus de succès auprès du public c'était la partie musique contemporaine, un duo clarinette-basse du compositeur Bruno Mantovani. Il faut dire que c'était tellement bien écrit, tellement énergique. Ce n'était pas une espèce de truc complètement décousu, on arrivait à suivre le discours. Donc voilà il y a de bonnes choses dans la musique dite "classique" ou contemporaine. Il faut juste que ces compositeurs-là gardent le cap et qu'on les programme. Les mecs ne vont quand même pas continuer à faire de la musique dans les sous-sols de l'Ircam ! A quoi ça sert ? Dans la musique contemporaine il y a toujours ce poids des grands génies du passé. Se mesurer sans arrêt à ces figures de l'après première guerre, certains en sont capables, mais moi ce n'est pas mon propos. Adorno en a très bien parlé. Et puis les artistes qui font ça sont en fin de vie. Beaucoup sont déjà morts. Et nous qui sommes nés après la deuxième guerre on ne se sent pas concernés. Enfin moi je me sens concerné parce que mon but c'est de proposer quelque chose dans le domaine de l'émotion. Et c'est en cela que je suis rock. Il y a eu cette catastrophe du nazisme mais il faut qu'on surmonte ça. Je crois que c'est vraiment un des grands enjeux de la culture.


Je crois que c'est Adorno qui a dit cette phrase qui m'a toujours semblée bizarre : "On ne peut plus écrire de poèmes après Auschwitz"...
Oui, c'est lui. Il a dit parce que le nazisme est considéré comme l'échec de l'humanisme... Tout ça a pas mal cadré avec l'époque des trente glorieuses. Après 1945 on construisait, on promettait l'avenir radieux, on ne se posait pas trop de questions donc ça allait. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Aujourd'hui de grandes questions refont surface et il faut y faire face sans tourner autour du pot, sans partir dans l'abstraction. C'est pour ça que je trouve qu'il serait dommage de rester sur la position d'Adorno. Même Boulez a changé dans ses dernières œuvres, tout d'un coup il n'est plus dans la pure construction sonique, il passe a une sorte de plaisir du timbre qui à mon sens n'existait pas avant.


Revenons à votre disque. Il démarre de manière très intrigante avec "Prolégomènes n°1". Ce morceau de synthé me renvoie à quelque chose de très extraterrestre et futuriste genre X Files...
Ah oui ? C'est marrant. Parce que c'est fait avec des synthétiseurs mais sinon c'est aussi fait avec des bruits très concrets de la vie d'aujourd'hui. J'ai juste dramatisé un peu le propos pour faire ressentir cette espèce de tension sous-jacente qui innerve nos modes de vie.


Cette tension me semble plus explicite dans le morceau suivant, "Market Diktat Song". Ses saccades de violons m'évoquent vraiment tous ces stimuli qu'on subit au quotidien, comme une ambiance de travaille à la chaîne asphyxiante, déshumanisante. A propos de violons, une amie m'a dit que votre musique lui faisait penser à celle de Yann Tiersen.
Je pense que ce qui nous rapproche c'est le fait d'utiliser les instruments classiques d'une façon un peu rythmique. Donc la comparaison ne me dérange pas si c'est ça la question. En plus on se connaît et on est pratiquement dans la même maison de disques.


D'ailleurs ça ne m'a pas étonné de vous voir signé chez Ici, d'ailleurs... Ce label est connu héberger des projets atypiques. Dernièrement ils ont par exemple sorti Elephant People, l'opéra pop sublimement barré des français de The Married Monk. Un disque qui tenait en plus un discours intéressant sur le thème du monstre à l'ère de la télé réalité. Et vous, vous arrivez avec une sorte d'oratorio electro-acoustique sur le thème de l'ultra moderne solitude avec en toile de fond le retour du religieux et la catastrophe écolo... Donc voilà, je me dis que ce label ne peut qu'adorer !
Ça c'est Stéphane Grégoire. C'est quelqu'un de très critique et épidermique sur le monde d'aujourd'hui et il cherche à signer des artistes qui traduisent tout ça. Ce qu'il signe cadre donc difficilement avec les modèles marketing, mais je ne dirai pas que ce qu'il signe n'est pas vendeur. Parce que d'abord on n'est jamais à l'abri d'un succès et parce qu'ensuite le but n'est pas de vendre des millions de disques. Ce qui est complètement aberrant de nos jours c'est qu'on a perdu toute mesure dans les objectifs. Un musicien doit devenir Bill Gates. Il n'y a plus que ça qui est envisageable.


D'où l'intérêt de ne pas chercher à vivre de votre propre musique...
Oui. En plus, le fait d'avoir bien scindé mon rapport financier à la musique avec d'un côté ma musique et d'un côté mes travaux de commande me permet de mieux vivre mes travaux de commande parce que je ne cherche plus à y mettre ma vraie personnalité. Maintenant je fais donc beaucoup plus facilement le taxi.


Vous dites ça comme ça : faire le taxi ?
Oui ! Parce que je vais simplement où on me demande d'aller. Par déontologie, je refuse juste de travailler pour certaines marques. Ce fut le cas pour Areva. De la même manière, je refuserais de faire une musique pour un parti politique avec lequel je ne suis pas d'accord. Mais je n'ai pas toujours scindé ces deux activités. Je ne me suis mis à fonctionner ainsi qu'à partir de 1985. Au moment où je me suis lancé dans l'aventure de faire mes propres disques.


Avant vous travailliez pour des chanteurs de variété...
Oui, pour des gens comme Renaud, Dick Annegarn et travailler avec des personnes comme ça c'est vraiment intéressant, enrichissant, mais en dehors de ces quelques personnes que j'admire comme Christophe, Bashung, Souchon et Voulzy, la variété c'est une catastrophe parce que seul compte le critère de séduction. Ce constat m'avait un peu démoli à l'époque.


(Suite et fin.)


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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

juko 14/10/2008 08:34

PAs de hasard, ce monsieur a lancé qqs mots magiques comme ambiguité, dualité...

Sylvain Fesson 14/10/2008 10:55


Pas de hasard en effet, c'était tes mots aussi...