Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Presentation

  • : PARLHOT
  • PARLHOT
  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
  • Contact

INTERVIEWS

Rechercher

27 septembre 2008 6 27 /09 /septembre /2008 01:58
Obok




"On se revoit toujours courant comme dans La petite maison dans la prairie."


"Seuls le souvenir et le passé sont encore exotiques"






Parlez-moi un peu de vos musiciens...

Ça faisait très longtemps que je voulais tirer le merveilleux pianiste que j'ai du trou à rats où il bosse. Il s'appelle Vic Emerson, c'est un anglais, et c'est lui qui joue tout le temps sur Obok et sur Le langage oublié. Et ses pianos sont magnifiques. Je suis émerveillé par l'homogénéité de ces quelques musiciens. Ils ont une forme d'intelligence, de disponibilité et ce n'est pas n'importe qui, je les ai trié sur le volet, hein ! Ils ne viennent pas là pour prendre un cacheton. Quelque part ils sont très amoureux de ce que je fais, mais pas du tout, comment dire ?


Dévots ?
Voilà. Ils m'aiment bien, ils me connaissent depuis très longtemps, ils adorent ce que je fais, mais ils ne feraient pas n'importe quoi. Ils ne jubileraient pas sur n'importe quoi. Ils sont en quelque sorte comme mes fans : ils seraient les premiers à me critiquer si je me laissais aller à quelques facilités. Il n'y a jamais de facilité, à chaque fois c'est encore une marche de gravie. Par exemple, quand on a fait "L'enfant soldat", que j'ai joué trois fois, j'ai pris la douze cordes et à la fin du morceau il y a eu un silence, respectueux je ne sais pas, terrorisé je ne sais pas... Tout le monde s'est regardé, on m'a dit des trucs genre : "Gérard...". Un quart d'heure après : "Ce titre...". Voilà : rien. On ne savait pas quoi en dire. Tout le monde avait pris un pied comme c'est très rare, comme ça, en live.


Vous ne vous rendiez pas compte de la portée de ce morceau ?
Non, je ne me rendais pas trop compte, parce que je les connais mes morceaux, donc j'ai fait ma partie en ne me plantant pas trop, en réfléchissant, en chantant live. C'est très rare les albums que j'ai fait où je chante live, mais là j'ai fait tous les morceaux live. Et comme eux ils le découvraient en live en le jouant avec moi...Voilà, s'il y avait une claque à prendre, c'est là qu'ils l'ont prise.


D'une certaine façon vos musiciens sont les seules personnes à vous voir jouer live !
Exactement.


"L'enfant soldat", "Fauvette", "Ne les réveillez pas" sont trois chansons qui traitent chacune à leur manière du thème de l'enfance. Pour quelqu'un qu'on dit misanthrope, ronchon et vieillot, finalement vous êtes tout le contraire, très attiré par la part d'enfance.
On se revoit toujours en train de courir dans une sorte de prairie ensoleillée comme dans La petite maison dans la prairie.


Ce qui vous touche dans le thème de l'enfance, c'est votre propre enfance ?
Oui, c'est pour ça que j'ai mis mon école dans le petit livre 9 alternatives à Obok.


Cette enfance, c'est votre Eden, votre parc à jouets ?
Oui, "parc à jouets", c'est exactement ça. Et quand quelques fois, par un éclair de quelques secondes, on ouvre la porte comme je le dis dans "Ne les réveillez pas" et qu'on le voit, bien voilà, le lien est repris, le fil est retenu une seconde, un dixième de seconde.


On dirait que cette vision vous a presque électrocuté.
Bien sûr.


Le sommeil de ces enfants, ce moment "parfait", finalement il faut l'avoir perdu et le contempler chez l'autre avec une conscience aigu du temps qui passe pour le savourer pleinement, à rebours, après coup.
On est donc toujours dans l'œil, dont on parlait tout à l'heure. Et puis il faut aussi reconnaître qu'en dehors de ça le monde d'aujourd'hui est quand même en quasi totalité abjecte. Que peut-on dire de plus ?


Dans Obok on retrouve un autre thème qui vous est cher et qui n'est d'ailleurs peut-être pas sans lien avec celui de l'enfance, c'est celui de la Nature. On a l'impression que vous êtes un des rares artistes à encore chanter la Nature. Est-ce pour vous, si j'ose dire, la mission de l'Artiste ?
Voilà, c'est encore un mot qu'il va falloir reprendre, ce mot de mission. Voilà qui résume encore mon attitude. C'est vrai que je ne fais pas un album pour gagner je ne sais pas combien de centaines de milliers de francs.


Combien gagnez-vous avec un album ? Les ventes ne sont pas élevées, je suppose.
Maintenant elles sont encore moins élevées qu'avant.


Comment réussissez-vous donc à vivre de vos ventes de disques ?
En cumulant toutes les fonctions. Et puis il y a des époques où j'ai quand même vendu beaucoup d'albums, et comme je ne dépense pas - je suis quelqu'un qui vit avec un Levis, tout le monde le sait - ça n'a jamais été vraiment un problème. Mais c'est vrai que ça va finir par devenir un altruisme total. On va finir par ne plus gagner un rond avec un album. Parce que les gens n'achètent plus. Ils achètent Star Ac', des singles, d'accord. Mais le reste non. Moi, je suis très téléchargé hein, je suis totalement piraté.


C'est vrai ?
Evidemment. Je le sais, on le sait, tout le monde me l'a confirmé.


Et donc cette mission d'encore chanter la Nature, de louer ses charmes, sa fragilité et sa mort à petit feu, c'est quelque chose qui vous tient encore à coeur ?
J'essaie quand même d'être assez positif. Concret et positif. On me reproche ce coté noir...


Vous n'êtes pas vraiment noir, je dirai plutôt grave...
Grave, on est d'accord. Grave et sérieux. En ce moment, je relis Zola et bien Zola a dû écrire une trentaine de romans qui font tous 500 pages et chaque page est un chef d'œuvre, chaque ligne est d'une densité, d'une précision. Tous les romanciers actuels ou contemporains, tous ces fiers-à-bras d'aujourd'hui feraient un roman avec 25 lignes de Zola. Et lui ne parle que de ça, c'est tragique du début à la fin. Mais le monde n'est pas que ça, il y a des moments de lumière, de chaleur humaine, de bonheur extraordinaire qui traversent tout ça, mais on pourrait dire, comme on le dit pour moi, que même ces moments de bonheur ont l'air d'être un petit peu noircit ou sabotés. Et bien non, ils sont ce qu'ils sont, la vie est comme ça. Zola est un très bon exemple de ce que j'admire absolument, j'en parle souvent. Musicalement, on va donc dire que je suis un naturaliste, voilà.


Et le thème très Houellebecquien de l'invasion technologique et du devenir cyborg de l'homme que vous esquissez dans "Les jardins XXIe siècle", morceau de clôture du Langage oublié, c'est quelque chose qu'il vous intéresserait de prendre à bras le corps dans vos chansons, dans un album ?
J'ai un ou deux titres fiction comme ça, comme "La femme fusée" que j'ai fait il y a très longtemps... En faire d'autres ? Je ne sais pas. Si ça doit venir, ça viendra. Mais je suis rarement trop critique. Enfin, j'aimerais ne pas l'être. Si j'avais à être critique, je serai critique sur tout.


Avez-vous voyagé à l'étranger durant ces deux ans qui ont séparé la sortie d'Obok de celle du Langage oublié ?
Non, au contraire. Voilà aussi une des raisons pour lesquelles j'ai finalement mis en œuvre ce petit bouquin de 50 pages : c'est que voilà, j'en suis maintenant arrivé à un moment, ça fait d'ailleurs assez longtemps que j'attendais ça, où je n'ai plus besoin de parler de ça, des voyages...


De cet exotisme dont vous disiez déjà avoir fait le deuil dans l'album précédent ?
Oui, de l'exotisme. Je n'ai plus besoin de m'interroger à ce propos ni même de parler de ça parce que maintenant la chose a suffisamment mûri et macéré, pour que, absolument sans que j'y pense, elle ressorte et suinte par tous les bouts. Mais surtout cet exotisme n'a plus cours. Il n'y en a plus. C'est terminé. Rien n'est exotique, aujourd'hui. Il n'y a plus que le passé et le souvenir qui sont exotiques.


D'ailleurs, dans 9 alternatives à Obok vous parlez du sentiment d'appartenance au lieu de naissance. Vous dites qu'on a beau voyager, on ne se défait jamais du lieu où l'on a grandi. On ne se défait jamais d'où l'on vient et de comment ça nous a construit.
Oui, bien sûr. Mais tout ça sera des choses perdues dans pas longtemps. C'est une sorte d'espèce en voie de disparition. C'est normal. Enfin je ne sais pas si c'est normal, ça n'a jamais été le cas quand même. Tout le monde a toujours eu des grands aînés. Je parlais de Chateaubriand, de Rousseau, etc. Des grands aînés. Mais cette génération, en l'occurrence la vôtre, puisque vous devez avoir une trentaine d'années ou moins, la vôtre fout les grands aînés à la trappe. Il n'y aura plus de grands aînés, il n'y a plus le temps d'en avoir.


Les maisons de disques ne travaillent pas pour avoir les nouveaux Beatles qui nourriront demain leurs back catalogues.
Je parlais surtout de littérature là. Parce qu'en musique, il n'y avait pas de grands aînés avant. Je veux dire qu'il n'y avait pas de variété avant. (Une classe d'étudiants passe sur le trottoir à deux doigts de notre table.) Voilà l'image de l'époque à venir : c'est tout le monde dans une même tranche d'âge à trois ans près, allant d'un même pas vers une sorte d'abreuvoir commun.

 

(Suite.)

Partager cet article

Repost 0
Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
commenter cet article

commentaires

guillaume tourneur 01/10/2008 00:54

Yo Sylvain.Ici Guillaume, recontré au coin du bar de l'entrepot pour la projection du court metrage de philippe katerine.Juste pour te saluer et te souhaiter bonne continuation. Puisse la musique et le journalisme remplir ton ventre...Big up,guillaume

Sylvain Fesson 01/10/2008 00:57


Quelle rapidité Guillaume ! Et quelle mémoire surtout. Bien joué ;-) Merci pour tes encouragements. Je te souhaite de même. A+