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  • : Parlhot cherche à remettre l'art de l'interview au cœur de la critique rock. Parce que chroniquer des CD derrière son ordi, c'est cool, je le fais aussi, mais le faire en face du groupe en se permettant de parler d'autres choses, souvent c'est mieux, non ?
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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 00:20
Le langage oublié

 




"Brel et Ferré étaient des sortes de chamans, moi je suis un jésuite"


"Je crois à une sorte de damier de la création"

 

 

 


 




Tout à l'heure vous parliez de votre admiration pour l'inspiration féconde de Charles Trenet. Mais vous avez aussi dit que Léo Ferré vous plaisait beaucoup, que c'était un grand poète, qu'il ne s'agissait pas de savoir s'il était bon ou mauvais, mais qu'il fallait le prendre en bloc ou pas du tout parce que c'était un génie, un écrivain, un créateur.
J'ai dit ça il y a une dizaine d'années. Effectivement, Léo Ferré c'est quelqu'un dont j'admire l'expression scénique, vocale. La transe ! Parlons de transe, comme Brel, c'est une histoire de transe, une sorte de chaman. Mais c'est une sorte de mauvais rêve aussi, la transe, car lorsque l'on s'en réveille, au fond de la batée, question inspiration et création, il ne reste pas grand-chose. Brel a quelques chansons très belles, mais c'est surtout un homme de scène qui a effectivement pété les plombs, qui émouvait énormément dès qu'on le voyait mais dès qu'on sortait de la salle et qu'on se retrouvait dans sa bagnole pour rentrer chez soi, ça disparaissait, c'était un peu du vent, très peu de chose. Ferré, c'était un petit peu mieux parce qu'il y avait plus de texte. Mais il pêchait par son côté déclamatoire, répétitif et son côté fêlé. Moi, je me suis toujours méfié du côté fêlé, même si c'est l'apanage de tous les gens de ce métier, car dans le showbiz il faut être fêlé pour monter sur scène, chanter ses machins, lever le bras...


C'est pour cela que vous ne montez jamais sur scène ?
Simplement, je ne suis pas fait pour ça ! Je ne suis pas comme ça !


A quel niveau se joue votre transe ?
Ah ! Ma transe est strictement jouissive au premier degré, comme tout le monde, comme le pécheur de goujons qui va y arriver tout seul : il fout son asticot, il en voit quatre en transparence dans les dix centimètres d'eau, il balance son machin, putain le premier goujon, il voit l'asticot qui disparaît, il monte... voilà ! C'est simplement ça. Dans cette histoire, il n'y a pas de côté créatif, mais il y a quand même une sorte de cadre, de panorama où il faut respecter un certain nombre de paramètres : de la lumière, de l'heure, de la solitude... Et il faut le trouver ce coin ! Dans cette recherche du goujon, il y a une sorte de débusquage de l'inspiration. La jouissance vient du fait de débusquer une sorte de gibier qui serait l'inspiration. Ça, c'est le cas d'une bonne partie des auteurs.


Y a-t-il une dimension artisanale dans cette quête de l'inspiration ?
Non, là on n'est pas dans l'artisanat, on est dans la magie, on est dans le chamanisme dont je parlais tout à l'heure, sauf que moi je suis un chaman très froid, je ne me laisse pas du tout aller à cette transe.


C'est une transe austère.
Oui, austère, on est d'accord. Je suis plutôt jésuite que chaman.


On parle beaucoup de chamanisme en ce moment. J'y vois comme un fantasme d'ouverture totale, à l'autre, à soi, à la Nature. Comme l'utopie d'un retour à une communication totale et primitive. Comme quoi il y a manque terrible de communication dans notre société dite "de communication"...
Les gens ne vivent plus, on leur a tout retiré, mais ça c'est votre génération. Tout le monde accepte, c'est votre problème d'accepter.


Vous cherchez à remédier à ça ?
Non, je ne cherche rien. Moi, je suis un vague témoin, c'est une sorte d'aspirine ce que je fais, une sorte de remède pour ceux qui ont le désespoir qui leur colle aux basques, qui ne comprennent pas la marche en avant de ce monde qui va au fiasco le plus complet sur le plan de la communication. Je suis pour ces gens qui, dans leur petite solitude, seront peut-être rassérénés de trouver quelqu'un, non pas qui leur explique le pourquoi ou le comment, mais qui témoigne que ça n'a pas toujours été comme ça.


Vous mettez une forme d'espoir ici...
Peut-être. Tant mieux si on le prend comme ça. Est-ce qu'il y a de l'espoir dans ce que je fais ? Si c'est le cas c'est indépendant de ma volonté et il peut en effet résider dans le fait de dénoncer clairement que le monde n'a pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Alors, on peut peut-être avoir l'espoir qu'il redevienne un jour comme il a été. Je ne sais pas par quel cataclysme, quel raz-de-marée, quelle décennie ou quelle nouvelle génération ça peut arriver, mais en tout cas voilà : ça n'a pas toujours été comme ça, il y a eu un monde sans politique, sans déclarations permanentes, sans démagogie, sans communication, sans business et sans profit !


C'est ça aussi le "langage oublié" ?
Avant on mettait 6 mois à conclure, pas 15 minutes. Il n'y avait pas de goujateries, de vulgarité, de business et de pognon. Je me sers donc de ce "langage oublié", qui est une sorte de langage galant et délicat vis-à-vis de la femme, pour dire comment le monde a changé. On pourrait décliner ça sous toutes ses formes car cette sorte d'approche sensée, était dans tout : les sciences, les arts, la famille, la société...


Vous dites que cet album n'est pas exotique pourtant j'ai l'impression qu'il parle pas mal d'amour et de sensualité, thèmes que vous avez, je crois, peu abordé avant et qui sont donc des éléments un peu "exotiques" dans votre œuvre. (Pour ne pas dire "exotiques" tout court au vu nos vies, du monde d'aujourd'hui.) D'ailleurs en écoutant ce disque j'ai pensé à des toiles de Gauguin...
Ah ! Gauguin oui, c'est aussi un de mes maîtres à penser ! Mais Gauguin était quand même une sorte de fou furieux lâché dans la nature, éminemment sensible, productif et créatif, inventeur d'un univers pictural unique, qu'il a défriché lui-même. Il a refusé le monde pour se trouver. De nos jours, il serait tout sauf politiquement correct. Je ne sais même pas si, aujourd'hui, il pourrait s'exprimer.


Comme Rimbaud ?
Pire que ça. Parce que Rimbaud, à la limite, n'aurait personne à ses basques, tandis que Gauguin, pour quantité de raisons, n'aurait même pas le droit de cité.


La pochette de cet album reprend une toile de Magritte, "Mesdemoiselles de L'îsle Adam". Pourquoi ce choix ?
Magritte est un surréaliste auquel j'ai souvent pensé... J'ai pris cette toile parce que je voulais quelque chose de très doux, très poétique, pour poser sur un album que je pensais être un peu plus hard qu'il ne s'avère être... Et puis Magritte a titré toutes ses toiles avec des noms qui pourraient être des titres de mes chansons. D'ailleurs je suis plus dans ce registre d'exposition de peintures, tous mes titres étant comme des toiles différentes, à la Magritte justement. Une sorte de diaporama dans lequel on entre.


Quels sont les autres peintres qui vous plaisent ?
La peinture s'est écroulée après Picasso. Quelqu'un comme Combase, je suis assez étonné par sa quantité d'invention, sa permanence dans l'inspiration, je trouve ça très bien, mais on est plutôt dans la BD, dans la pub, dans l'art graphique, on n'est pas du tout dans la démarche picturale d'un Poussin par exemple. C'est peut-être révolu tout ça, mais le reste ne m'intéresse pas. Je crois à une sorte de grille artistique, de damier de la création dans lequel il y a des cases à remplir. On dirait : "Les nourritures terrestres ?" Un mec lève le doigt, c'est Gide : "Je l'ai". On dirait : "Les filles de feu ?", Nerval au fond : "Je l'ai". Et la case est remplie, on n'y reviendra plus. Voilà, moi j'avais une case, c'était Le langage oublié et je l'ai fait. Et il n'y a jamais eu ça sur des Nougaro ou des Léo Ferré, je suis sur un autre registre.


Vous êtes sur un autre registre que Léo Ferré ?
Oui, bien évidemment, parce qu'ils ne font pas partie de l'univers absolu de la création, de la grille finie. Moi, oui. Je suis du sang des Nerval, des Rimbaud, des Bonnard, je le sais maintenant. Mais écrivez-le avec parcimonie. Parce qu'il y a un truc que vous ne visualisez pas (c'est normal, c'est une question d'âge et de génération) c'est que vous êtes abreuvés en permanence par des sortes d'amalgames, ce qui n'avait pas lieu d'être avant. Avant un professeur d'Académie c'était un professeur d'Académie, un orchestrateur c'était un orchestrateur. On ne va pas confondre Daniel Barenboïm avec Air. Maintenant on confond Barenboïm avec Air. On donne la légion d'honneur aux deux, on leur parle de la même manière. On met tout dans le même sac. Barenboïm non plus n'est pas dans le registre de l'univers artistique absolu avec un grand A. Pas plus que Air. Or il se trouve que moi, aujourd'hui ça y est, j'y suis.


Maintenant, pas avant ?
Oui, c'est récent. C'est avec le recul que je vois ce que j'ai fait, ce qui s'est passé, je le vois de l'intérieur. Mais je n'en suis pas plus fier pour autant, c'est un fait, comme si j'avais une bosse ou une troisième jambe. J'en suis très content parce que je le vis, c'est comme si j'étais dans la peau de quelqu'un d'autre. Je le vis de l'intérieur, donc ça m'amuse de le vivre, mais en même temps il est probable que tout ça n'ait malheureusement pas de destinée. C'est ça "le langage oublié", c'est-à-dire que c'est fini : il n'y a plus de peinture après Picasso, il n'y a plus de musique après Brahms, il y a peut-être Dvorak et encore c'est peut-être déjà une sorte de clone. Il n'y a plus de musique. Par contre on a eu des figures qui ont beaucoup compté. par exemple, on a eu Lennon. Avec ses 10 années subversives, il a rempli une case. Le Rimbaud de notre génération c'est Lennon, ce n'est pas Mc Cartney, qui a produit trois fois plus, et qui va continuer encore...


(Suite.)

 

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Published by Sylvain Fesson - dans DISCussion
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commentaires

Juko 22/09/2008 00:22

Plus on s'enfonce dans cette interview, plus apparaît une
certaine euh fatuité chez Gérard non ? Ou plutôt une vision un peu
réactionnaire ; où tout était mieux avant. Le hic c qu'il se contredit toutes
les 2 phrases, alors que penser ?

Sylvain Fesson 22/09/2008 00:24



Salut Juko. Oui y'a de ça, c'est sûr ! Il se raconte et se la raconte. Que penser ? Peut-il se le permettre ? Quelqu'un peut-il être assez bon, unique, à part, pour parler ainsi, de lui, du monde
? Ca me laisse perplexe aussi. Dans l’interview sur Obok il reviendra explicitement sur son côté réactionnaire... Je ne te dis que ça ! Suspense.



Jay 18/09/2008 14:29

C'est vrai, je viens de voir qu'il a écrit un ou deux morceaux pour le nouvel album de Julien Clerc - comme Murat il y a quelques années d'ailleurs -. Pas bégueule le vieux!

lustucru 18/09/2008 11:40

il écrit pour les autres, ça aide et il ne fait pas que la musique non plus. 

Jay 16/09/2008 18:32

A ce propos, LA question que j'aimerais que lui pose - outre celle sur son inimitié avec Murat - et à laquelle il semble très vaguement répondre à un moment, est celle de sa situation financière. Ses albums ne se vendent traditionnellement pas beaucoup depuis quelques années, encore moins maintenant avec le téléchargement, et il ne fait aucun concert. Alors quoi ? Il est rentier et il a un compte en Suisse ?? Selon Murat, encore lui, il aime la thune, mater le cul des femmes et serait un dangereux mondain... Ou est la vérité dans tout ça mon cher Sherlock ?

Sylvain Fesson 16/09/2008 21:03


Hey Jay, tu te réveilles trop tard, ma 3e interview de Manset vient de se passer aujourd'hui 16 septembre à 15h. Je garde le silence pour l'instant. Chaque chose en son temps ! Mais tu verras cette
question que tu me demandais de poser il y répond dans l'interview que j'ai réalisée de lui à la sortie de Obok et je vais bientôt poster cette longue interview. A bientôt.


LUstucru 16/09/2008 10:41

ben il ne les joue pas en live, alors pour moi ça reste de la musique morte. ;-)