XXI, l’info
XXL
Le 17 janvier sortait
un nouveau journal… en librairie : XXI (prononcez "21"), 200 pages, d’articles, de photos et de BD reportages, sans pub, pour
célébrer l’amour de l’info, la vraie, celle qui se recueille sur le terrain et a un prix. Deux semaines plus tard, contre toute attente, ce trimestriel s’était déjà écoulé à près de 40 000
exemplaires. Les raisons de ce succès, on en discute avec Patrick de Saint Exupéry, ex grand reporter au Figaro et désormais rédacteur en chef de XXI.
"Quand on veut un avis éclairé sur un fait marquant pour prendre du recul et le mettre en perspective, c’est à
nous écrivains que les journaux font appel mais en dehors de ça personne ne lit nos livres", disait en gros je ne sais plus quel écrivain dans je
ne sais plus quel journal je ne sais plus quel jour. La presse et la littérature seraient-elles donc à ce point irréconciliables ? En ce moment des éditeurs, des journalistes et des
écrivains pensent que non, puisqu’en janvier les éditions Autrement ont lancé Mook et celles des Arènes XXI, deux projets de livres-magazines (autrement dit "mook", contraction de mag et de
book). Tous deux sont trimestriels, tous deux coûtent 15 euros, tous deux cherchent à enrayer la course à l’actu et son info fast food en réhabilitant le récit du réel, celui qui fait se déplacer
un homme d’un endroit à un autre pour raconter ensuite ce qu’il a vu, entendu, vécu. De la matière donc, de la chaire, l’incarnation des hommes et du terrain, ni plus ni moins. Une tâche
vieille comme le monde qu’on a un peu perdue en chemin.
Ainsi Mook se dit être "le livre-magazine de ceux qui désirent le monde
autrement. Le Mook, c’est avant tout un état d’esprit en osmose avec le monde comme il va. Magazine de tous ceux qui initient des révolutions
minuscules, il met en valeur les innovateurs, les entrepreneurs au sens large, les créateurs d’objets, d’idées, d’émotions, de valeurs. Ces aventuriers du quotidien, on les retrouve dans tous les
secteurs d’activité, culturels et sociaux, économiques et technologiques, scientifiques et littéraires ; différents dans leur choix de vie, si ressemblants dans leur approche. Et c’est cette
transversalité que le Mook veut représenter et donner à voir. Loin des "héros" et des grandes
causes médiatisées, le Mook valorise ceux qui font discrètement bouger les lignes, ceux qui à petits pas font évoluer la société… et la vision
que celle-ci a d’elle-même. Le Mook, hybride dans la forme et original sur le fond s’adresse en priorité à ceux qui, à des moments charnières,
s’interrogent sur le sens de leur vie, leur parcours professionnel, l’adéquation entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font." Mais des deux c’est XXI qui nous a le plus convaincu, en terme de forme et de contenu. D’ailleurs c’est un succès. Interview.

"aller voir et raconter, j’ai toujours trouvé ça incroyable"
"XXI, c’est de la lecture, pas de la consommation !"
Bonjour Patrick de Saint Exupery. Alors il paraît que vous avez vendu 40 000 exemplaires de XXI ?
Oui, on ne s’attendait pas à ça (rires) ! On en a tiré 40 000 et il nous en reste 1000 en stock. Et 40 000 c’était pour 3
mois. On en a donc vendu 39 000 en deux semaines. Donc voilà, il y a du boulot maintenant.
Combien comptez-vous en retirer ?
Alors là le tirage c’est une étrangeté chez XXI mais ce n’est pas nous qui
l’avons fixé, ce sont les libraires car c’est eux qui nous diffusent. Il nous avait demandé 30 000 exemplaires. On a fait une petite marge à 40 000. On a bien fait. Maintenant pour ce qui est
d’en retirer, on ne sait pas encore, on attend un peu car on n’est pas dans l’urgence puisqu’on n’est justement pas dans les tempos de la presse.
XXI est le fruit d’une
rencontre entre vous et l’éditeur Laurent Beccaria. Comment et quand vous êtes-vous rencontré ?
Vous savez une rencontre ça prend un peu de temps. On s’était rencontré pour la première fois en 2004 quand j’ai été publié aux
Arènes, la maison d’édition que dirige Laurent Becarria, et à partir de là on a continué à discuter, à nous écouter et on s’est lancé dans XXI parce qu’on se retrouvait sur un projet commun, entre le journalisme et l’édition.
Ça donne quelque chose d’hybride.
En fait la proposition est très simple : c’est un esprit presse dans une format librairie. Après vous me dites que c’est
hybride, je ne sais pas, est-ce que les choses un peu nouvelles et différentes ne génèrent pas toutes ce type de première impression ?
Dans l’édito du numéro 1 vous dites que le journalisme tel que pratiqué par Albert Londres est éternel,
"seules les formes changent". N’est-ce pas ça le côté hybride : trouver la nouvelle forme qui va refaire jaillir l’essence journalistique ?
A mon sens, la première légitimité du journaliste est toute simple, c’est d’avoir été là, quelque part, n’importe où d’ailleurs,
mais quelque part, avoir vu, constaté, entendu et de le raconter. Pour moi c’est un truc indéracinable cette incroyable possibilité qu’a le journaliste d’aller voir et de raconter. Moi j’ai
toujours trouvé que c’était quelque chose d’incroyable.
Dans l’écriture, on a l’impression que XXI réhabilite le journalisme
subjectif…
Notre ton est simple, c’est le réel, la retranscription du réel. On est dans le narrative writing, le journalisme de récit, on va
à un endroit et on raconte. C’est les américains qui ont réactualisé le narrative writing, mais c’est aussi la base du journalisme en France, c’est comme ça que s’est créé le journalisme en
France, ensuite on s’en est éloigné et nous on propose d’y retourner un peu.
Partant de là, vous faites le pari que l’information a une taille et un prix...
Alors la question de la taille : on est sur 200 pages, Le Nouvel Obs doit
tourner autour de 130…
Avec les pubs !
Oui, nous c’est 200 pages sans pubs.
Grande différence.
C’est clair. Mais c’est parce qu’on raisonne par rapport aux lecteurs. On raisonne en se disant que XXI n’est pas fait pour être consommé mais pour être lu. C’est idiot, mais c’est ça : XXI c’est de la
lecture, pas de la consommation ! Est-ce que c’est long ? Je ne sais pas : est-ce qu’un livre est long ? Ça dépend. S’il vous intéresse, il n’est pas long. La question du
prix : est-ce que c’est cher ?
En France, on n’est pas habitué à mettre 15 euros…
Oui, on n’est pas habitué parce qu’aujourd’hui on nous fait croire que tout est gratuit mais c’est une illusion. Rien n’est
gratuit, c’est une évidence. Moi j’adore lire des journaux, quelqu’ils soient. J’achète mon journal et j’aime l’acheter parce que le simple fait de l’acheter me donne le droit si je ne suis pas
content de le dire : "Je ne suis pas content !" J’ai le droit puisque je l’ai acheté ! Alors que si on me le donne gratuitement je
le lis comme un prospectus et je n’ai pas le droit de dire que je ne suis pas content. Quand c’est gratuit ça n’a pas de valeur. Quand j’achète mon journal avant les fêtes et qu’on me donne des
gros suppléments publicitaires, en tant que lecteur, je suis paumé, je ne comprends plus. Qu’est-ce que j’achète : de la lecture ou de la pub ?
Mais, à la base, aucun journal ne s’ouvre à la pub par plaisir, c’est juste que leurs ventes ne suffisent pas à les faire
vivre…
Ça j’en suis le premier conscient ! La question se pose pour les journaux comme pour XXI !
Comment conjurez-vous ce problème ?
En croyant au lecteur. On n’a pas de cible parce qu’on croit qu’il existe des lecteurs curieux, c’est tout. C’est idiot encore une
fois, mais c’est notre postulat. Il y a des lecteurs, ils sont curieux et on ne peut pas les réduire à une cible, parce qu’un lecteur ça peut être une femme, un homme, un jeune, quelqu’un de plus
âgé, quelqu’un qui a de l’argent, quelqu’un en a moins. Après le plaisir du lecteur c’est un mystère. Est-ce que le lecteur a du plaisir ? Est-ce que sa curiosité est satisfaite ? On
propose, le lecteur dispose.
Envoyer des gens sur le terrain comme vous le faites, ça coûte cher j’imagine…
Oui, c’est pour ça qu’on le vend 15 euros. Tout le contenu est fait de A à Z pour XXI, les illustrations, les textes, le récit graphique. Donc quelque part, sans vouloir galvauder le mot, on est sur un contenu exclusif.
Comment est venue l’idée du "récit graphique" ?
On aime la bande dessinée et c’est un mode narratif alors pourquoi ne pas raconter la réalité en bande dessinée ? Pourquoi
devrait-elle se cantonner à la fiction ? Voilà on s’est simplement dit ça. Tous nos collaborateurs ressentent une grande attirance pour le réel. Ça nous fait plaisir d’aller l’éprouver et
d’essayer de le restituer. Dans le numéro 2 on va par exemple avoir un récit graphique de Jacques Ferrandez, l’auteur
des Carnets d’Orient. Normalement il travaille pour Casterman, mais pour nous il a choisi de décaler ses projets parce que voilà il y avait un tropisme, une folle attirance pour le réel.
Vous représentez un eldorado pour des auteurs en mal d’aventure !
C’est vrai qu’on a beaucoup de propositions mais on répond. Même si ça prend du temps on voit tout le monde et on verra tout le
monde. Nos portes sont grandes ouvertes et tout est possible.
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