Vendredi 11 juillet 2008
L'interview vérité ?

 




"être plus light sur le second degré"


"ne pas trop me faire bouffer par la mafia des élites"

 

 

 

 


 




30 avril. Café Etienne-Marcel. Bonjour Julien. La première fois qu'on s'est rencontré et qu'on a discuté, c'était fin janvier à l'occasion de la conférence de presse de lancement de la 6e saison de la Nouvelle Star. Alors que tu étais en plein période d'enregistrement de ton premier album qui sort à la mi-juin, tu étais quand même venu nous en présenter 4 morceaux en solo.
Je suis super content d'avoir participé à cette émission et d'avoir travaillé avec tous ces gens que j'ai enfin pu revoir ce soir-là, mais en lui-même ce concert n'avait pas trop de sens. Je n'étais pas préparé, en plus il se trouve que la plupart des morceaux que j'ai joués ne figurent finalement pas dans l'album. Mais ce n'est pas grave, c'était cool quand même.


Là, ça te fait quoi d'avoir fini ton disque et de pouvoir enfin parler de ta musique ?
Ça me permet d'être plus light sur le second degré.


Tu as envie d'être plus light sur le second degré ?
Oui, j'ai envie d'être un poil plus simple, parce que mes chansons parlent d'elles-mêmes et me sont venues simplement. Je retrouve donc des valeurs qui étaient les miennes et que j'avais jusqu'alors peu mises en avant.


Quand tu étais à la Nouvelle Star, tu misais en effet pas mal sur le second degré, le décalage. Ça a donné une certaine image de toi. Aujourd'hui, tu t'en sens esclave ?
A l'époque, c'était nécessaire parce qu'il s'agissait de reprises. Pour me les approprier, je devais jouer la carte de du détournement. En plus, après l'émission, j'ai été invité un peu partout pour parler de choses et d'autres alors que je n'avais encore rien produit donc pour y prendre quand même de plaisir, il fallait que je la joue cool, que je fasse preuve d'esprit. Ça m'a amusé. De la téloche, d'ailleurs je vais bientôt en refaire et ça m'amuse toujours. Mais la grande différence maintenant qu'il y a mon disque, c'est qu'il va y avoir matière à discuter, qu'on le trouve super ou à chier.


Le souci, j'imagine, c'est que les gens se sont attachés au Julien Doré déconneur, plein de second degré. Ils vont donc peut-être déchanter en découvrant le Julien Doré de Ersatz. Parce que globalement sur ce disque, tu te révèles assez premier degré.
Que te dire ? Ça reflète tout simplement ce que j'écris quand je suis seul. J'ai beau écouter Dutronc et Gainsbourg, ce n'est pas pour ça que c'est ça qui va sortir quand je prends un papier, un stylo et ma guitare. Ça fait longtemps que je n'ai pas écrit. Là je m'y remets.


Sur ce disque tu signes ou co-signes seulement 5 titres. Tu as manqué de temps pour en écrire plus ?
Non, c'est juste que lorsque que tu rêves de travailler avec Arno depuis toujours et qu'il se met à t'écrire un texte, tu en profites. Pareil pour Cocoon et David Scrima qui m'ont chacun écrit deux titres. Par exemple si
Benjamin Biolay était arrivé avec 12 titres et que les 12 déchiraient, on aurait peut-être fait un album qu'avec ça.


Avec le risque d'aboutir à un album "Auberge Espagnole" ?
Moi je trouve qu'aujourd'hui dans les disques qui sortent, des Auberges Espagnoles, il n'y en a justement pas assez. Ça me fait chier, c'est les familles de musique à deux balles. C'est bien joli d'avoir un nouvel album de Dylan, mais qu'est-ce que ça apporte ? 12 titres qui racontent la même histoire avec le même son, si c'est une ligne de conduite esthétique, c'est chouette, mais il se trouve que souvent c'est plutôt une ligne esthétisante et ça, ça me fait chier. C'est pour ça que je considère aujourd'hui que la pop est morte. Ce que je fais, c'est donc une forme de variété, mais variété au premier sens du terme, c'est-à-dire celle qui me fait kiffer dans les albums de Dutronc où il passe du "Dragueur de supermarché" à des titres beaucoup plus profonds, une variété assumée et consciente de la société et de l'industrie du disque dans laquelle je vis. Je ne veux pas rester dans un petit cercle élitiste à deux balles pour uniquement faire plaisir aux pigistes de Technikart.


Ton bagage de rocker issu des Beaux Arts te destine plutôt à séduire les branchés mais ton étiquette d'icône télévisuelle issue de la Nouvelle Star te rattache au grand public. Du coup, tu te retrouves à tenter un cross-over délicat. Comment concilier les deux ?
Je fais de la musique pour qu'elle soit écoutée. J'ai vraiment envie de vendre plein de disques, de gagner de l'argent. Or qu'est-ce que je vois aujourd'hui ? Que
Sébastien Tellier et Gonzales vont chez Fogiel pour assumer le côté hyper populaire du chanteur de variété. Mais ils font ça en se parant d'une robe de chambre ou de lunettes noires. Ils montrent qu'ils veulent rester hype. En ce moment, Tellier ferait une apparition dans Sous le soleil, tout le monde trouverait ça génial.


Tellier ne fait tout de même pas l'unanimité...
Oui, il y a des gens qui sont saoulés par son attitude, parce que c'est un mec qui ne fait pas semblant. On lui propose une super couverture médiatique et bien il est content, il y va à fond. Il a raison, plutôt que de faire semblant d'être mal à l'aise. Gonzales fait semblant d'être mal à l'aise. Il dit : "Moi je suis un génie" et il arrive chez Fogiel en robe de chambre, en n'arrêtant pas de dire qu'il n'aime pas -M- alors qu'au fond il kiffe de vendre autant d'albums que Mathieu Chédid et d'être invité chez Fogiel. Il n'assume pas vraiment la variété. Or moi, la variété française fait partie de moi, c'est elle qui m'a éduqué, j'ai donc envie de la revendiquer pleinement. Ce n'est pas parce que j'ai lu 2-3 trucs de
Lautréamont que je vais en faire une posture et n'accepter que les interviews de Libé et des Inrocks. Je raisonne donc à l'envers en faisant primer le mainstream sur l'underground.


Mais ton côté "je me revendique autant de Duchamp que de Jean d'Ormesson", ça témoigne d'une posture barrée et finalement assez prétentieuse. Il faut avoir ta culture pour comprendre les signes que tu t'amuses à manipuler. Le grand public risque de trouver ça trop branleur-intello. Je veux dire, le cross-over spé-popu de Christophe Willem est passé comme une lettre à la poste parce qu'il avait une belle voix, qu'il était sincèrement mélomane mais surtout qu'il était globalement vierge de toute vision artistique.
Effectivement, j'aurais pu faire un album en m'entourant de Zazie et Obispo.


Mais ce n'était pas dans ta nature.
Au-delà du fait que ce soit ou non dans ma nature, c'est surtout ce que je n'avais pas envie de faire. C'est pour ça que j'avais peur de me laisser contaminer par la conscience de mon public potentiel lorsque j'ai commencé à travailler sur ce disque. Après si je vends plein de disques et que les gens adorent l'album je serai le mec le plus heureux du monde, mais ce n'est pas pour ça que je vais me forcer à écrire des chansons qui plaisent à NRJ. Je m'en fous ! Ce que je veux c'est toucher ma grand-mère et mes potes.


Ton album présente un éventail de chansons hyper variées. Il y a du folk, de l'anti-folk, du néo-yéyé à la Dutronc-Gainsbourg et du néo-western à la Bashung-Christophe. Tout le monde peut tellement y trouver son compte qu'on imagine facilement cet album saucissonné pour rentrer dans une playlist d'iPod ou de téléphone portable...
Pourquoi pas ? Moi je suis assez content de ce mélange parce que c'est ma famille. Et ça, on peut en dire ce qu'on veut mais on ne peut pas me l'enlever. Ce n'est pas le fruit d'un lego hype. C'est plus land art que ça.


En même temps Ersatz, le titre du disque, véhicule l'idée que tu es conscient de faire un produit, quelque chose d'un peu "fake"...
Ça veut dire que je suis conscient de ce que signifie faire de la musique aujourd'hui. C'est-à-dire qu'aujourd'hui il est ridicule de dire qu'on est un génie absolu, il n'y a pas de réelle liberté créative vu tout l'héritage culturel dont on dispose. Donc voilà, c'est bien joli de se caresser en évoquant les nouveaux albums de folk, mais tout ça a été déjà fait il y a des années.


Mais ce n'est pas parce qu'une forme d'art ou d'expression appartient au passé qu'il faut s'interdire d'y recourir, si on le sent comme ça...
Oui, mais en ce qui me concerne, vu mon expérience et mon âge, je dis juste que je suis conscient qu'il y a un héritage dans mes morceaux, tout un tas de clins d'œil, de référencements. Ce que je fais est donc plus une forme d'ersatz ou de succédané. Et c'est en étant conscient de ça qu'on peut justement s'en libérer un peu au lieu de singer du génie alors qu'on n'en a pas le moins du monde. Voilà pourquoi j'ai choisi ce titre. D'ailleurs il définissait déjà ma démarche artistique quand j'étais aux Beaux Arts. Je travaillais sur la position de l'artiste dans la société. Aujourd'hui j'essaye donc de ne pas trop me faire bouffer par la mafia des élites. Ce n'est pas facile parce que, par moments, tu as envie d'en faire partie. Par moments, je fais donc un peu semblant.


(Suite et fin.)


par Sylvain Fesson publié dans : DISCussion
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Jeudi 10 juillet 2008
Catch him if you can



Julien Doré c'est tellement déjà une star, que ce n'est pas son disque qui vient à nous, mais nous qui devons aller vers son disque. Le 24 avril, nous partons donc pour Clichy, direction Sony Music. Ici ça ne rigole pas. Après avoir montré patte blanche en sortant comme il se doit notre carte d'identité aux standardistes, on nous conduit au 4e étage du bâtiment où l'on va pouvoir, dans une pièce d'un mètre sur deux, enfin écouter Ersatz, le premier album de Julien Doré.




On avoue, on a pas mal d'appréhension quant à ce disque. Comme beaucoup, on a vraiment aimé ses reprises détournées d'Alizée comme des Doors au sein de la Nouvelle Star, mais on se demande comment il va sonner une fois rendu à lui-même, sans l'artifice de la dérision, ni l'aura de pop-songs illustres. Loin du rock déjanté de la période Baltard, les 4 compos qu'il nous avait présentées en solo le 28 janvier lors de la conférence de presse de la 6e édition de la Nouvelle Star ne nous avait pas particulièrement laissé sur le cul. On se demande aussi s'il va réussir ce grand écart entre mainstream et branché qu'a réussi Christophe Willem. Parce que Julien n'est pas Christophe. Ce n'est pas une oie blanche. Il vient des Beaux Arts et de l'indie rock. Il a de réelles prétentions artistiques. Les gens vont-ils kiffer ce jeune lionceau schizo qui se revendique autant de Duchamp que de Jean d'Ormesson ou se dire : "Non, en fait il nous saoule" ?


On nous tend le disque alors on fait le vide et se concentre sur le tracklisting. Première constatation. C'est riche : il y a là 14 titres. On remercie l'attachée de presse, gorgée de café et on enfourne le CD. Ça débute par "Acacia" (signé Cocoon), un drôle de morceau pour débuter un disque. En effet, cette pièce folk assez reposante évolue tout du long en intensité sans véritable couplet/refrain. Mais c'est classe. La montée s'effectue sur une nappe d'orgue et les chœurs pastel de Morgane du groupe Cocoon se marient bien à la voix de bellâtre éraillée de Julien. Ça parle de "déposer des fleurs en papiers". On pense à Cabrel. La suite s'intitule "Les bords de mer" (signé Edith Fambuena) est encore très folk, mais plus étoffé. Des violons viennent appuyer une mélancolie sombre, racée. On pense au Bashung de "La nuit, je mens". Et toujours ce chant de crooner beau gosse genre Marc Lavoine, qui chante, amer : "Les bords de mer sont des posters où rien ne bronche. Les bords de mer me désespèrent sans ta tronche." On découvre un Julien Doré assez cafardeux et premier degré.


On essaie de s'y faire mais "Les limites", premier single (signé Scrima), nous tire le tapis sous le pied. En 2'15'', dégingandé par un banjo de galopin anti-folk, Julien fanfaronne sur sa condition d'électron libre momentanément infiltré dans le showbiz : "Je sais quand j'arrêterai, crâne-t-il, je quitterai Paris et je paierai pour ça." Derrière, "Bouche Pute" (signé Doré) nous remet la tête dans l'intime, la nuit, l'obscur. Dans cette ballade slow core où le Christophe des "Mots bleus" aux chœurs, Julien dit à sa mystérieuse bien-aimée "Un jour j'irai pisser sur tes hanches / Tester ton étanchéité". On ne comprend pas mais c'est beau comme du Bashung chantant "Un jour j'irai vers l'irréel / Tester le matériel / Voir à quoi s'adonne / La madone". A la fin, lyrique, Julien sort son cri du cœur et les cuivres s'élèvent dans un trip funérailles western.


Poum-tchak. Poum-tchack. Retour au fun avec "Les figures imposées" (signé Cocoon). C'est pop, très eighties. On pense à Daho. "Dans tes rêves" (signé Scrima) est de nouveau une boutade anti-folk. Julien s'adresse encore au showbiz, mais cette fois de manière plus ambiguë. D'un côté il avoue jubiler de pouvoir dorénavant faire ami ami avec les artistes qu'il ador, de l'autre il enrage de devoir se farcir les has been qui en veulent à sa côte de nouvelle star. Avec "Pudding morphine" (signé Doré) on se renfonce dans la noirceur et la mélancolie. L'atmosphère est tombale, plombée. Le piano la joue lyrique façon Muse et Julien donne de la voix en mode baryton. Dans une seconde partie le morceau s'irise sous l'effet de nappes de claviers rétro sépulcrales à la Virgin Suicide. C'est complexe, capiteux. "Piano lys" (signé Doré), qui suit, est métamorphosé par rapport à la version piano solo qu'on connaissait. Là, le morceau prend une tournure alambiquée électro nocturne. C'est enivrant comme du Sébastien Tellier.


"Soirées parisiennes" (signé BABX) s'attaque un nouvelle fois "aux petits soldats du show-bizness". Ça commence à faire beaucoup. Julien risque de passer pour un donneur de leçon. Mais le morceau est cool, bien pop avec ses cuivres jubilatoires et branleurs. On pense au Daho de "Comme un igloo" et au Dutronc des "Playboys". "J''aime pas" (signé Salo) revient au folk mais se fait chahuter par des ambiances de fêtes foraines ; "First lady" (signé BABX) une pop-song néo-yéyé qui swingue tout cuivres dehors ; "SS in Uruguay" une reprise tout en déconne mambo d'une chanson méconnue de Gainsbourg ; " Los Angeles" (signé Doré) une folk-song aux poches trouées et, bouquet final, "De mots" est un hymne rock bastringue en duo avec Arno.


Ce dernier morceau est le seul composé par les Dig Up Elvis, plus précisément par leur guitariste Guillaume de Molina. Vous l'aurez compris, ce n'est donc pas avec son groupe nîmois que Julien a fait ce disque, mais avec des gâchettes indé elles-mêmes infiltrées dans le showbiz. Le but : tenter d'y glisser de la qualité, voire de la subversion. Produit par Renaud Létang, le Monsieur Propre responsable du son de Souchon, Katerine, Feist, Jane Birkin, pour ne citer qu'eux, Ersatz avance donc sous les traits d'une pop-varièt' policée pour refourguer en douce des oeillades critiques et des sentiments plus dark que ce qui se fait d'habitude dans le créneau chanson française. De ce point vu c'est assez réussi, mais le disque a de faux airs d'attaché-case rempli de chansons-gadgets. On ne sait jamais sur quoi on va tomber comme dans la proverbiale boîte de chocolat du film Forrest Gump. Doré ne cesse de courir, de zapper d'un style à l'autre sans prendre le temps de creuser un style, une identité. Sur ce je ne sais trop quoi penser. Ni sur quoi conclure. Si ce n'est qu'il y a ici de belle choses et d'autres irritantes qui nourrissent le côté "tête à claques" de Julien. Mais peut-être suis-je un brave gens plein de raison qui respecte trop les limites ! 


(Suite.)


par Sylvain Fesson publié dans : DISCussion
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Mercredi 9 juillet 2008
Catch him if you can



Après ses prestations charismatiques et déjantées dans le télé crochet de M6, je ne pouvais que croire en l'avenir de Doré. Avec sa culture de rocker des Beaux Arts, celui qui dynamitait "Lolita" d'Alizée, c'était un peu moi, toi, nous : un jeune homme moderne au cœur de la Matrice. J'attendais donc la sortie de son premier album comme j'attendais la performance de Sébastien Tellier à l'Eurovision : avec une certaine impatience. Mais voilà l'auteur de "La ritournelle" s'est gaufré et Ersatz, l'album de Julien Doré, m'a déçu : trop variété, trop propre et trop nulle part à force de vouloir être partout. Et puis humainement Doré, en interview, c'est pareil, il déçoit : à trop vouloir faire le malin genre je suis total aware du système et de ce que je vaux, il donne l'impression d'avoir le melon d'Alain Delon.



Et son album s'en ressent. De la même manière que je n'ai pas eu l'impression d'avoir à faire à un artiste lorsque je l'ai interviewé parce qu'avec ses arguments technico-techniques il se la jouait plutôt Monsieur-je-sais-tout, je n'ai pas eu l'impression d'avoir à faire à quelque chose de pleinement artistique en écoutant son album, le bien nommé Ersatz. Parce que voilà ce disque est trop calculé. Trop conscient des enjeux de l'image et du positionnement qu'il m'est impossible d'y trouver quoique ce soit pouvant m'émouvoir. Je veux dire tout ça manque de folie, d'affranchissement, de mystique.


Le pire c'est que cet album s'accompagne d'une vaste campagne de com qui va à l'encontre de tout ce que défend le jeune homme. Il défend une approche vintage de la musique ? Le 2 juin, 8 titres de son album et 2 inédits étaient vendus en exclusivité avec le téléphone "walkman" Sony Ericsson. Il critique le côté bêtisier des premiers tours de la Nouvelle Star ? Sur le site de l'événement publicitaire (je vous laisse découvrir l'adresse, son intitulé est tordant quand on a tâté la dimension totally under control du personnage), un jeu participatif propose à chacun de s'éclater à se filmer en train de chanter son premier single, "Les limites", et précise qu'on peut chanter bien, très bien ou mal, très mal, ce n'est pas grave, l'important c'est de tout donner, de se lâcher.


Bref, Julien Doré s'envisage comme un électron libre rebelle et le voilà utilisé comme le meilleur homme sandwich qui soit : l'homme sandwich qui se prend pour un rebelle. Ça me rappelle ce que Sébastien Tellier disait dans le Technikart de mai dernier, qui consacrait justement sa couverture à Julien Doré. Parce que oui on peut penser ce qu'on veut de l'auteur de Sexuality mais il n'a ni fait la Nouvelle Star, ni vendu sa musique à un opérateur de portable, ni prétendu être méga aware et faire la nique au music-biz et il dit parfois des trucs intéressants, comme ceci : "Ce qui me dérange avec ces télé-crochets, c'est le mensonge qui vient juste après. On nous fait croire que ces rockeurs peuvent détourner le jeu alors qu'ils n'en sont que le produit." Alors, Julien Doré n'est-il qu'un produit ou pas ?


Je n'ai pas la réponse. Mais Michka Assayas semble l'avoir à ma place. Et sa réponse me parle. Enfin ce n'est pas vraiment une réponse. Les propos que je vais vous citer, il les a tenu dans le numéro d'été des Inrockuptibles en 1990, autant dire à un autre âge, un autre temps. Mais il disait ceci et c'est assez éclairant en ce qui nous concerne : "Notre temps n'a que la création, l'imagination et la passion à la bouche, alors qu'il n'est capable de produire que des produits calibrés et standardisés. Ce qu'il ne sait pas faire, avec la mauvaise conscience qui le caractérise, il le singe. Lenny Kravitz fait du faux Lennon et Terence Trent d'Arby du faux Marvin Gaye, tout comme Chevignon fabrique du faux "classique américain" et les Japonais du faux Vuitton et du faux Chanel. On voudrait nous faire croire que ce sont des éternels et des classiques. Mais, par expérience, nous savons que ceux qui prétendent, de leur temps, à la perfection et au classicisme, et ne laissent pas entrer le brouillon, l'improvisation ou l'incertitude dans ce qu'ils créent sont les premiers à se faire oublier par la postérité. Les Beatles, en leur temps, ne "faisaient pas du Beatles". Ils ne cessaient pas de chercher, d'explorer, de tirer à côté. Leur cible s'étalait sur la voûte céleste. C'est au temps ou l'on ignorait qui ou quoi l'on visait, ou l'on n'avait pas peur de gaspiller son temps et sa vie, que se sont accumulées des richesses éternelles : celles que pompent sans vergogne, comme de vieux rentiers, les auteurs contemporains de "compact-eu-disques" parfaits où la "perfection du son" le dispute à la "pureté de l'émotion"."


Michka enchaîne : "Commémorer, célébrer, rendre pompeusement hommage, nous ne savons faire que cela. Quand nous cherchons à dire du bien d'un disque récent, nous ne savons pas dire grand-chose à part c'est un classique. Comme si nous voulions échapper de toutes nos forces à cette fatalité déprimante : que la plupart des choses que nous voyons, écoutons, consommons jour après jour n'ont pour nous qu'une importance artificielle, et n'en auront strictement aucune dans un an, voire dans six mois. C'est beau de vouloir être classique, parfait et éternel. C'est un peu comme les escrocs qui répètent avec une insistance pressante qu'ils sont sincères, honnêtes, et qu'ils ont le coeur sur la main : personne n'y croit vraiment, à commencer par eux-mêmes."


C'est dit. Et pour en revenir à Technikart, l'ironie de l'histoire veut que lorsque j'ai interviewé Doré je venais initialement en tant que pigiste pour le magazine Park mais, la trouvant que j'y étais trop critique et que Julien Doré y paraissait trop imbitable, ce magazine a finalement décidé de ne pas publier mon interview. Comme Technikart avait déjà tapé sur le jeune homme, c'est à bras ouverts qu'ils ont accueilli mon interview sur leur site. Interview que j'avais intitulée : "Faut-il sauver le soldat Doré ?"


Le papier a suscité pas mal de commentaires. Certains ont trouvé l'interview "intelligente", d'autres "snob et ringarde". J'ai lu toutes ces réactions avec attention mais je n'y ai pas répondu. Je ne voyais pas trop quoi ajouter, même si on me prêtait des intentions qui n'étaient pas les miennes, comme de la "rancune" et de la "vexation" sous prétexte que Doré lance un pique contre Technikart et ses pigistes branchouille (je le rappelle : à ses yeux ce jour-là j'étais un pigiste de Park). Et j'avoue, c'était assez plaisant de voir les internautes se débattre entre eux. C'est Orphée qui a ouvert les festivités, déclarant : "Il faut laisser au poète le champ de ne pas le contraindre aux explications. Il n'y a pas à le sauver, il créée des synergies basées sur le leurre, qui constituent ensemble un dispositif poétique conceptuel. Alors évidemment, le ramener sur le plancher des vaches en le contraignant à des explications naturalistes ou figuratives le transforme en albatros... S'il vit, il sera grand. Il est déjà un grand punk. Le sauver, c'est l'aborder poétiquement soi-même."


Un petit échange salé s'en est suivit entre Orphée et Brugnon. Car Brugnon s'est alors fendue d'un : "Doré, un punk ? Warf ! Les bras m'en tombent. Sérieux, je suis tombée de ma chaise tellement c'est drôle !". Ce à quoi Oprhée a répliqué avec moult smiley que je ne m'amuserait pas à reproduire : "Brugnon ne doit pas être au courant de la consistance du mouvement punk à son origine. Une femme comme Vivienne Westwood en sort. Mais il ne doit pas non plus savoir qui est Vivienne Westwood." Et Brugnon d'asséner : "Orphée est bien présomptueux au sujet de ma culture personnelle. Mais passons cette petite attaque. Doré reste pour moi un arriviste qui jongle avec des idées dont il n'a même pas cerné ni compris la portée et dans lesquelles il s'empêtre. Il a réussi à berner son monde, libre à eux de tomber dans le panneau. Quant à sa musique, elle est bien proprette et insipide, tout à son image. Je suis bien plus enthousiasmée par les faux-culs de Vivienne Westwood que par la musique académique et sans saveur de Doré."


Pas con, Grosse fatigue a dit : "Le punk c'est quelqu'un qui ne calcule pas et ce n'est pas a la nouvelle tare que vous allez en trouver un. Le concours d'entrée à ce genre d'émission ressemble trop à un concours pour devenir fonctionnaire et il ne me semble donc pas en phase avec l'esprit anarcho-libertaire." Conne, Line s'est cru obligé d'ajouter : "La critique c'est une sorte de censure. Chacun a le droit à sa création et qu'importe si elle te touche ou pas, l'essentiel c'est qu on puisse être libre de créer." Minimaliste mais percutant Idontcare a pondu un haïku qui me touche : "L'album est vraiment chiant. Ce n'est pas nul mais c'est chiant." Carla s'est faite plus nuancée, parlant d'un album "très bon.et nettement moins chiant que tout ce qu'on entend en français d'habitude !" Et Kevz a clôt ce débat chiant / pas chiant en y allant franco : "Album chiant, personnage chiant, pas étonnant qu'il aime Philippe Katerine."


Bicet trouve que Doré "défend son disque plutôt intelligemment". Sidd acquiesce, louant le "bon goût" d'un garçon qui "sait parler" et qui "est peut-être un imposteur mou du gland mais certainement pas un guigou". Avant de céder la place à l'interview proprement dite et histoire de vous donner envie de poursuivre la lecture, je me fais mousser une dernière par l'entremise de Sidd qui me fait ce joli compliment : "Quoiqu'il en soit, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette interview. Ces questions intelligentes secouent le Doré, elles le poussent à avoir quelque chose à raconter et montrer qu'il est autre chose qu'un rockeur H&M."


(Suite.)


par Sylvain Fesson publié dans : MEDIAlogue
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