Morning Bell / Amnesiac



"je n'ai pas l'impression d'être si connoté Thom Yorke"


"si j'arrivais à retranscrire ce que j'ai en tête ce serait chiant"


 


Evenfall serait-il une sorte de concept album sur l'aube et le crépuscule ?
Pas vraiment, mais les morceaux tournent autour de cette idée, c'est pour ça que j'ai nommé le disque Evenfall, ça veut dire crépuscule en anglais.


Aha, je l'ignorais. Je n'ai même pas pensé à voir ce que ça signifiait !
Le crépuscule est mon moment préféré de la journée parce que c'est celui où toutes les tensions se relâchent, et si on ramène une journée à l'échelle d'une vie ça peut symboliser cet âge où tu es enfin apaisé, parce que tu as fait le point sur certaines choses de ton passé.


Ce thème se retrouve-t-il dans tes textes ?
Oui, disons qu'ils sont habités par la nature et son observation, qu'ils sont guidés par une certaine espérance de... je ne sais pas quoi (rires) !


Une espérance mystique ?
Non... Par exemple pour "The Border" ce serait plutôt l'espoir d'une vie sans frontières. Quand tu pars t'installer aux Etats-Unis, tu te retrouves toi-même immigré, donc d'un seul coup ton regard sur l'immigration change. Là-bas il y a de nombreux immigrés mexicains et ça te touche, ça t'appelle. Ce morceau parle donc de ça et de toutes sortes de frontières qu'on peut rencontrer. Sinon certains morceaux sont le fruit de véritables aventures. Par exemple "Balançoire" vient d'un travail de ciné-mix.


Celui que tu as fait sur L'Age d'or de Luis Bunuel ?
Non, celui que j'ai fait sur Balançoires de Noël Renard. C'est le seul film qu'il ait fait de sa vie, un muet, sans musique. J'avais fait 30 minutes de score pour ça et comme il contenait un thème récurrent j'en ai finalement une chanson.


Son propos est-il lié à celui du film qu'elle a initialement illustré ?
Oui, le film se passe dans une fête foraine dans le Paris du début du siècle. On y voit des personnages masqués, un rapport au sexe osé pour l'époque, et le morceau évoque aussi ce vieux Paris. J'ai adoré ce film et j'étais d'autant plus ravi de pouvoir en faire la soundtrack qu'il raconte un peu l'histoire de mes parents, qui ont connu ce Paris, et que je l'ai composé sous les toits avec une vue splendide sur la ville. En plus, comme le réalisateur est mort, je n'avais personne pour m'emmerder, j'étais totalement libre !


Cette nostalgie du vieux Paris c'est ton côté Amélie Poulain !
Ah, je ne me rends pas compte...


D'ailleurs c'est peut-être un peu cliché de le dire mais avec ses violons et la façon de chanter que tu y as, un peu ourlé, crooner, "Open Organ" m'a évoqué Yann Tiersen, une couleur que tu n'avais jamais exploré jusque-là...
La référence à Tiersen n'est pas voulue même si j'aime beaucoup certains morceaux. Mais ce qui est sûr c'est ce que cet album m'ouvre à d'autres choses et que je m'aperçois donc que les choses seront encore plus ouvertes pour le troisième. Là je serai un peu sans frontières.


Pas mal de tes morceaux donnent l'impression d'être chanté en yaourt. C'est le cas ?
Il doit y avoir un ou deux morceaux où j'ai préféré laissé mon baragouinage d'origine plutôt que le texte que j'avais écrit après coup. C'est une question de feeling : pour moi l'intention de la première prise sans texte valait mieux que les prises suivantes avec texte.


En fait, pardonne-moi l'expression, mais quoique tu chantes, tout au long de ce disque tu donnes surtout l'impression de pleurnicher...
Ah, c'est possible... en fait ça peut étonner mais pour moi Happiness était plus mélancolique que cet album. Evenfall comporte, c'est une certitude, des rythmes plus ouverts et entraînants. D'ailleurs je pense que sur scène les morceaux iront encore plus dans ce sens. Encore une fois je n'ai pas trop de recul par rapport à ça mais je peux comprendre qu'on y voit encore une autre sorte de mélancolie. C'est une continuité de ce que j'ai toujours fait.


Ça traduit ton rapport à la musique, celui que tu avais déjà à l'époque d'Happiness : un rapport de nostalgie et d'introspection....
Bah d'une certaine manière c'est toujours ces mélodies-là qui m'attirent le plus... Dans nos sociétés on voit quand même que nous vivons de plus en plus dans l'urgence, que l'état de crise va galopant et nous plombe. Dans ce contexte, si tu te mettais dans la peau d'un adolescent tu ne saurais pas comment t'y prendre, quelles études et quels boulots faire pour te faire une place dans ce monde. C'est un constat : si tu ne te mets à n'écouter que la télé ou la radio tu vas avoir envie de te suicider. Alors à un moment, étant musicien, c'est normal que tu captes cette atmosphère et qu'elle se retrouve dans ta musique. Surtout que souvent tu subis toi aussi cette atmosphère et qu'elle vient donc se mêler à des événements personnels...


A l'époque d'Happiness tu m'avais confié que ta défunte grande sœur, pianiste, était une de tes grandes sources d'inspiration pour toi, presque ta source d'inspiration initiale. T'influence-t-elle toujours ?
Le dernier morceau parle de ça, notamment le texte...


Avec tout ça - le piano doudou, la petite voix soupline, le côté éponge à tristesse - je ne sais pas si tu réalises mais tu apparais comme le Thom Yorke français !
Je ne me rends pas compte du tout... Je n'ai pas l'impression que mes morceaux soient si connotés Thom Yorke...


Soit, mais tu n'en es pas moins un fan de Radiohead, non ? J'ai vu sur ton site que tu avais fait un remix de "Nude"...
Oui, j'adore. Pour moi c'est un groupe majeur...


Encore aujourd'hui alors qu'ils se font taxer de groupe bourgeois pour s'enliser dans le confort de leur studio et virer bien-pensant écolo ?
Oui, aujourd'hui plus que jamais. Pour moi In Rainbows est l'un de leurs meilleurs disques. On savait que Radiohead compose de bons morceaux, ça ce n'est pas nouveau, ça a toujours été le cas, même si à mon sens ils ont accusé une petite baisse de régime sur Hail to the Thief, mais sur le dernier album ils montrent qu'ils sont arrivés à un niveau fabuleux : la qualité d'épure est incroyable, la production phénoménale, les morceaux fantastiques...


J'imagine que tu te retrouves totalement dans un morceau comme "Videotape"...
Oui, sur cet album il y a deux morceaux qui m'ont plus touché que les autres, le premier c'est "Videotape" et le second "Reckoner" parce qu'il me ramène à un morceau de l'album Laughing Stock de Talk Talk, un autre groupe que j'aime beaucoup.


Cette qualité d'épure de Radiohead sur In Rainbows, à l'écoute d'Evenfall, on sent que c'est aussi ton Graal. D'ailleurs si je me souviens bien ta bio ressasse ça toutes les deux lignes, le côté "Sebastien Schuller, empereur des sensations pures" !
(Rires) Oui, j'ai aussi vu qu'on me collait souvent l'étiquette "home made" dans le rendu du son sous prétexte que ma musique véhiculerait une certaine fragilité, quelque chose de bancal. Ce n'est pas voulu mais ce n'est pas grave car ça a l'air de plaire (rires) ! Et puis si j'arrivais vraiment à retranscrire ce que j'ai en tête tout serait parfait et sas doute que ce serait chiant.


Oui, le problème de l'album définitif c'est qu'il signe l'arrêt de mort de son auteur. En tous cas en tant que musicien ! Maintenant que cet album est sorti, quels sont tes projets à part le porter sur scène et répondre sans cesse la même chose aux journalistes ?
Hé bien j'aimerais bien faire moi-même les clips d'un ou deux morceaux de l'album. Je ne sais pas si ça se fera mais comme j'ai pas mal d'idées visuelles et que maintenant j'ai une caméra, je vais essayer de faire quelques trucs. Mais surtout j'aimerais faire un nouvel album dans 6 mois. Un 5-6 titres. C'est ce format qui a de l'avenir - les gens n'ont plus vraiment le temps de s'imprégner d'un 12 titres - et là j'ai une envie pressante de recomposer. J'ai déjà deux titres en attente, je sens que je peux en composer plein.


Tu sens qu'ils vont t'échapper si tu ne le enregistres pas maintenant ?
Oui, je suis dans un état d'esprit propice, il faut que j'en profite tant qu'il est là.


A quoi ressemble-t-il ?
Rendez-vous dans six mois !

 


Par SYLVAIN FESSON - Publié dans : DISCussion
Mercredi 1 juillet 2009

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Morning Bell / Amnesiac

 

 


En octobre 2005 Sébastien Schuller avait fait plus que sensation en cueillant tous les amoureux de pop triste avec Happiness. Son premier album avait même décroché des éloges outre-manche, comme le Someday We Wil Foresee Obstacles de son confrère Syd Matters. Nous étions donc nombreux à attendre la suite. Pour tout dire, perso, à un moment l'attente s'est faite si longue, qu'en octobre 2008, n'y tenant plus, je suis parti sonder le milieu en quête de d'infos. Son label semblait aussi perdu que moi. Ils ont commencé par me dire que l'album sortirait mi-février, puis mi-mars et mi-mars venu, toujours rien en vue. L'album est finalement sorti fin mai. Il se nomme Evenfall. Composé entre jour et nuit, espoir et nostalgie, Philadelphie et Paris, ce disque moins pop mais tout aussi doux que son prédécesseur m'a totalement perturbé. Dans un premier temps. Je ne m'en suis pas caché auprès de l'intéressé.



"découvrir les Etats-Unis génère encore du rêve"


"j'assimilais ces morceaux à des jeux de lumière"



Notre premier entretien date d'il y a déjà 4 ans. C'était pour la sortie d'Happiness, ton premier album. Je l'avais beaucoup aimé, j'attendais donc impatiemment le suivant. Et puis il y a quelques jours je l'ai enfin reçu et écouté et en fait je n'ai pas su trop quoi en penser. Et voilà, je suis là devant toi pour en parler et je ne sais trop quoi t'en dire !
Moi non plus (rires) ! Les choses se sont tellement enchaînées... Je suis encore immergé dans le disque... Je l'ai fini peu de temps avant que vous le receviez pour la promo. J'ai vraiment tiré sur la corde, ça a souvent été repoussé... Le parcours a été assez compliqué...


Comment ça ?
Déjà je n'ai pas eu 4 ans pour faire ce disque car à l'issu d'Happiness on a quand même pas mal tourné, environ cinquante dates, ça m'a assez fatigué. Et puis j'ai aussi fait 3 musiques de films et j'ai quand même vécu, pris un peu de vacances avant de remettre à la création. Donc voilà j'ai plus passé 2 ans sur ce disque même si j'ai pu avoir des bribes d'idées entre temps.


Alors, quoi, tu as galéré sur l'écriture de tes nouvelles compos ?
Non, les compos viennent naturellement assez rapidement. D'ailleurs tout le problème c'est que les titres étaient prêts plus tôt que prévu mais l'étape de production m'a pris un temps fou. J'ai peiné pour restituer ce que je pouvais avoir en tête pendant les démos.


Pourquoi ?
Un musicien m'a dit que John Lennon définissait le travail de production en terme d'arc de cercle, comme quoi, en gros, à partir du point initial de ta démo tu traces un premier arc de cercle et alors soit l'arc est assez bon et fort pour en créer d'autres soit il ne l'est pas et tu essaies finalement de récupérer tout ce que tu trouvais bon sur le brouillon. Et sur cet album-là, un peu comme sur Happiness, je ne suis pas arrivé à tracer un premier arc de prod assez fort pour en générer d'autres, j'ai donc dû rebrousser chemin...


Et finalement tu es satisfait du résultat ?
Je n'ai pas encore l'état de recul pour le juger réellement, mais j'ai bien aimé tous les morceaux dans leur conception... J'ai passé pas mal de temps dessus et je les ai bien aimé, au moins pendant ce temps-là...


En fait moi en écoutant Evenfall, j'ai éprouvé un une sorte d'amnésie. Après 3 écoutes je ne me souvenais toujours de rien. Je n'avais distingué aucun morceau et rien ne m'était resté en tête pour que je le fredonne, comme si l'album n'existait pas hors de son écoute, qu'il se refusait à toute volonté d'invasion du corps. Je n'avais pas ressenti ça à l'écoute d'Happiness, plus pop. Là tout est si léger, homogène, anti-headworms... Cette sensation d'oubli c'est quelque chose que tu souhaitais communiquer ?
Non, pas du tout... Il est peut-être juste plus dur d'entrer dans Evenfall que dans Happiness...


C'est ce que je me suis dit. Car au fil des écoutes j'ai quand même eu l'impression que quelque chose se révélait. Et je me suis dit : "Attention Sylvain, pour l'instant tu fais triste mine mais si ça se trouve tu vas bientôt te retrouver à crier "Alleluia !""
Et alors (rires) ?!


Hé bien on va dire que je n'en suis pas encore arrivé là ! Je commence à croire que c'est l'effet que me procurera ton disque, parce que, tant musicalement que vocalement, il déroule des trames mélodiques fuyantes, tout en retenu, art de l'esquive. Je n'ai relevé que deux petits sursauts batterie-basse, mais eux aussi produits en retrait, arrondis...
Je pense qu'il y a quand même des refrains sur Evenfall. Par exemple il y en a un sur "The Border", même si c'est plus une ritournelle qui forme un tout... Et puis déjà sur Happiness, si tu regardes bien, à part quelques morceaux comme "Tears Coming Home" la plupart des refrains n'étaient pas très appuyés... Mais c'est vrai que globalement les morceaux d'Evenfall n'ont pas de structures classiques et ça, oui, c'était un peu voulu car je ne voulais pas répéter Happiness. Je voulais un peu plus m'amuser avec les structures et voilà, elles m'ont guidé où elles voulaient m'emmener.


A l'image de "The Border", la plupart des morceaux d'Evenfall sont des ritournelles incantatoires, des morceaux aux textures et aux structures tellement siamoises et poreuses qu'ils semblent tous s'embrasser et ne pas savoir comment finir, comme s'ils pouvaient ne jamais s'arrêter, toujours durer, même tout bas. Comme si on avait à faire à une seule et même ritournelle.
Je suis déjà content que tout s'emboîte (rires) ! Je vise toujours la cohésion des morceaux.


Avec l'instrumental "New York" qui fait une transition en plage 6...
Oui, il fait la liaison entre la première partie de l'album, l'organique et la plus vieille - elle a deux ans - et la seconde, plus électronique. Car voilà, au départ, par rapport au précédent, ici mon envie c'était d'enregistrer plus d'instruments live et de mettre plus d'arrangements, avec de vrais cuivres, de vrais hautbois... Si j'avais réussi à tenir ce cap lors de la production, j'aurais pu faire un album entier sur ce parti pris, mais, comme je te l'ai dis, j'ai échoué. J'ai donc viré beaucoup de morceaux sur ce mode-là et j'en ai sélectionné d'autres, plus électro et nouveaux, qui m'étaient venus facilement. Et finalement j'ai trouvé intéressant qu'on puisse voyager au sein d'un même album entre des choses organiques et d'autres plus électroniques qui refont le lien avec Happiness.


Tu avais décris Happiness comme un road movie musical entre Dead Man et Twin Peaks. Un disque très imprégné de l'idée que tu te faisais des autoroutes américaines quand tu étais gamin. Comment décrirais-tu l'univers d'Evenfall ? Quelles en seraient les balises artistiques ? A nouveaux des films, des images ?
Je ne sais pas, j'ai l'impression que cet album est plus musical...


Parce que ces dernières années tu as été plus musicien que jamais ?
Oui, ça joue...


Parce que tu as enfin mis de vraies images sur ces autoroutes qui te faisaient rêver ?
Non, pas forcément, parce que le fait de découvrir les Etats-Unis génère encore du rêve. Ça vient se confronter à ton imaginaire mais en un sens c'est autre chose. Surtout que c'est grand et qu'il faut du temps pour vraiment s'imprégner d'un lieu... En fait, dans l'ensemble mon processus de composition n'a pas changé. Niveau musique je pourrais par exemple te dire que j'ai beaucoup écouté Arcade Fire, Sufjan Stevens, Beirut et Animal Collective et que d'une manière ça m'a forcément influencé, mais ce serait réducteur, car un morceau est toujours inspiré de différentes sources. A l'influence musicale se joint l'influence de ce que je vis, de ce que j'observe du monde, de la société et de mon passé.


A quoi ressemblait ta vie pendant l'écriture d'Evenfall ?
A de nombreux allers-retours entre Paris et Philadelphie, en Pennsylvanie, où je suis parti vivre. La majeure partie du disque est liée à ces voyages. Vivre là-bas m'a vraiment touché. Par exemple à Philadelphie tu as des églises qui jouent une musique un peu féerique - ce n'est pas des cloches, plutôt des carillons - tu ne sais pas forcément ce qu'elle signifie - un appel au culte, une cérémonie ? - mais parfois quand tu te balades dans un parc tu entends ça au loin alors forcément quand tu rentres chez toi et que tu te remets à composer ça se retrouve dans un de tes morceaux, tout comme l'imaginaire qui peut surgir lorsque tu prends ta voiture pour te promener dans les superbes paysages des forêts de l'est américain.


Cette atmosphère de forêts enchantées et de carillons chrétiens est très palpable sur chacun des morceaux de l'album. On y retrouve plus que jamais ton côté enfant de chœur accro de pianos aqueux...
Oui, le piano est sûrement l'instrument dont j'ai le plus joué sur ce disque. En fait j'avais deux vieux pianos sous la main, un piano d'étude anglais à Paris - je me l'étais fait payer dans le cadre d'une musique de film qu'on m'avait commandée - et un énorme piano du début du siècle à Philadelphie, avec des dorures et tout. C'est ma femme qui l'avait trouvé dans la rue à la sortie d'un bar. Il est à moitié cassé mais c'est vachement agréable de jouer dessus. C'est un univers en soi. J'ai donc pas mal composé de morceaux directement au piano, notamment la première partie du disque.


Ces morceaux ont fait naître en moi des images de lac à fleur de peau et de ciel doux, mi-clos, quand on ne sait plus si on est le jour ou la nuit, sur terre ou sous l'eau. J'ai pensé aux Nymphéas de Monet...
Je ne connais pas... Mais c'est marrant que tu aies vu tout cela parce que lorsque je produisais ces morceaux en studio, innocemment, j'avais tendance à les assimiler aux différents jeux de lumière que tu peux avoir dans une journée. Je comparais des parties de vibraphone à des scintillements de soleil, ce genre de choses. Et cette comparaison était nourrie par le fait que je travaillais beaucoup ces morceaux dans des transports en commun. Que je sois dans un bus quittant la campagne ardéchoise à l'aube ou en vol de nuit vers les Etats-Unis, j'avais le nez collé au paysage lorsque je les réécoutais. En voyageant souvent entre ces deux pays j'étais souvent victime du décalage horaires et c'est sûr que ça m'a amené à côtoyer des états d'esprit où tu perds un peu le sens du jour et de la nuit !


(Suite.)

 


Par SYLVAIN FESSON - Publié dans : DISCussion
Lundi 29 juin 2009

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Ames fauves




Il y a un an les Wild Beasts sortaient de l'ombre avec Limbo, Panto, un premier album de pop anglaise baroque et nerveuse où l'organe utra lyrique de leur chanteur croisait le fer avec un songwriting rock indé diablement affutée. Le 7 septembre ils reviennent avec leur second long, Two Dancers pour montrer qu'ils sont plus qu'un pin-up band pour le NME. Je les avais rencontrés aux prémices de l'été 2008. Vous aviez loupé le coche ? Flashback interview.


"Les quatre types de Wild Beasts se contrefichent d'être perçus comme modernes ou classiques, de porter des baggy ou des slim et d'appartenir à une quelconque scène musicale" peut-on lire en exergue du CD promo du premier album de ces jeunes anglais. Une telle profession de foi, ça appâte. Pourtant la première fois que j'ai entendu parler de Wild Beasts, j'ai eu comme une réaction de dégoût. Je les voyais en photo et rien qu'à leur gueule et dégaine je me suis dit : "Oh non ! Pas encore un de ces groupes anglais élevé au fut de bière sans envergure ni panache." Et puis j'ai écouté, par hasard, et là flash : ce que j'entendais sonnait à des années lumières de la plupart des disques que j'avais écouté (tant ces dernières semaines qu'au cours de l'intégralité de ma jeune vie).


Queen ? The A.M (le groupe des ex-musiciens de Jeff Buckley) ? Cold War Kids ? Antony And The Johnsons ? The Smiths ? Farinelli ? Le feu d'une voix de diva s'estropiant sur une giclée de mélodies pop véloces avait réduit à peau de chagrin le champ des comparaisons possibles. Cette voix de diva, monstrueuse, tortueuse, cristalline, étourdissante, éplorée, ce chant affolé et affolant mêlant frou-frou et frustration, cette soul blanche convulsive dont les cristaux ne sont pas liquides, cette urgence, cette androgynie, cette théâtralité, tout cela pourra dérouter et déplaire tant ça va chercher higher (jusqu'au sublime, jusqu'au risible), mais moi tout cela me séduit. Tout comme les citations littéraires qu'ils placent en exergue de leurs morceaux. Par exemple celle-ci : "Perhaps we are simply afraid that if we admit just once, for ourselves, how we really feel, we may never quite manage to suppress it again." Crow (1992)


"Nous sommes satisfaits d'avoir travaillé si dur pour nous distinguer autant que possible. Cela vient d'une lassitude et d'un manque d'intérêt pour la bière et le rock plein de testostérone", déclare Hayden, la Castafiore du groupe. En effet Wild Beasts n'est pas non plus né hier. Au départ en 2002 il y a Fauve, un duo de deux étudiants, Hayden Thorpe donc, chanteur, et Ben Little, guitariste. En 2004, Chris Talbot les rejoint à la batterie et à la voix de baryton. Ils se rebaptisent Wild Beasts (traduction anglaise de Fauve) et publient un premier EP, Wild Beasts. En 2005, ils intègrent Tom Flemming à la basse et à la voix de ténor, déménagent pour Leeds et sortent un deuxième EP, Espirit de Corps qui sera très vite suivi par un troisième, All Men. En 2006 ils signent chez Bad Sneakers, sortent deux singles, puis c'est la signature chez Domino en 2007 et le début des effets d'annonce dans le NME comme quoi ils font partie des 10 jeunes groupes à suivre de près. Le 6 mai, par une journée torride ils rencontraient pour la première fois les journalistes parisiens pour parler de Limbo, Panto. J'en étais. Magnéto.



"exprimer le côté cruel et grotesque de la vie"


"combiner le coeur et les couilles"

 

 


Comment s'est passée votre première journée avec les journalistes français ?
Hayden : C'était intéressant, plus qu'avec les journalistes anglais qui ont trop souvent les mêmes goûts. A Paris tu ressens qu'il y a un héritage culturel unique, un romantisme, une sorte de mythologie qui déteint sur les gens.


A propos de romantisme, j'ai vu sur votre Myspace que des citations de romans célèbres accompagnent vos morceaux. Par contre, vous ne citez aucunes influences musicales. Pourquoi ?
Hayden : Quand tu fais de la musique quelque part tu veux qu'elle ne doive rien à personne à part toi. Comme nous ne sommes pas écrivains, on préfère donc citer des livres, ça nourrit notre univers sans parasiter notre musique.
Tom : Si chacun de nous citaient ses disques de chevets, ça partirait dans tous les sens. Or notre but c'est de tous tirer dans le même sens pour défendre l'identité Wild Beasts.


Vous trouvez qu'aujourd'hui la musique affiche trop ses références ?
Hayden : Oui, il est rare de voir un jeune groupe débarquer sans revendiquer l'influence de ses pairs. Pour moi tout cela témoigne d'un certain manque d'audace. En fait je crois que le problème de nos jours c'est que les groupes sont plus doués pour se vendre que pour faire de la bonne musique.
Tom : Ce sont des marionnettes.


Vous défendez donc une approche plus audacieuse de la musique ?
Hayden : Ce qu'on peut dire c'est qu'on fait d'abord de la musique pour nous.
Tom : On espère tout de même que ça va se vendre parce qu'on fait quand même de la pop...
Hayden : Bien sûr, mais ce que je veux dire c'est qu'il y a une énorme différence entre vendre et être écouté. Des disques se vendent par millions mais ils ne sont pas écoutés pour autant.
Tom : Les gens les achètent juste pour se les passer en bruit de fond quand ils rentrent du travail...


Mais je pense que vous avez une carte à jouer parce qu'en ce moment - on le voit avec le succès grand public d'Amy Winehouse et ceux plus confidentiels des Gossip et d'Antony and the Johnsons - les gens veulent des grandes voix. Or toi Hayden tu as une voix de diva.
Hayden : Merci, je prends ça comme un compliment. En ce moment c'est vrai qu'il y a un manque de caractère dans les voix qu'on entend. Beaucoup sont génériques, passe-partout, entre autres parce qu'elles sont digitalement trafiquées. Nous on ne triche pas, on chante avec nos tripes parce qu'on adore ça et que c'est ça qui incarne le morceau. D'ailleurs on n'hésite pas à chanter à plusieurs. Ensemble, on n'est pas timide, on ne se fixe pas de barrière.


Et ce n'est pas dur de faire valoir votre musique derrière la voix d'Hayden ?
Tom : Non, parce qu'on essaie de la traiter comme un instrument qui vient s'intégrer aux autres. Comme un bon guitariste peut raconter une histoire avec sa seule guitare, sa voix cherche d'abord à produire du sens par le son.
Hayden : Et puis on a travaillé d'arrache-pied pendant 3 ans pour que notre musique soit singulière.


Ça doit donc vous agacer que certains trouvent le chant d'Hayden plus original que votre musique, non ?
Tom : Oui. Après c'est sûr qu'aujourd'hui comme la pop est devenue une sorte de standard où tout ou presque a déjà été fait c'est sûr que tu ne peux rien faire de réellement nouveau, mais tu peux encore te démarquer en misant sur des détails.
Hayden : De toute façon les gens comprendront mieux ce que nous sommes quand ils écouteront enfin l'album.
Tom : Oui, parce qu'on ne peut pas se faire une juste idée d'un groupe sur la foi de ses premiers singles. Une chanson ce n'est qu'un acte alors qu'un disque c'est une pièce de théâtre, ça raconte une histoire.


Et quelle histoire raconte votre disque ?
Hayden : Nos chansons parlent souvent des petites tragédies qui arrivent dans la vie de tous les jours, des tragédies souvent liées au fait que nous sommes des hommes. Parce que voilà, nous sommes quatre mecs qui travaillons ensemble et on commence à voir ce que ça implique de travailler uniquement entre mecs...
Tom : Oui, en Angleterre, c'est très ancré dans la culture, les hommes ne communiquent pas entre eux, ils ne parlent pas trop de leurs émotions. On essaie d'aller contre ça en parlant de l'envers de cette mascarade, qui entraîne son lot de moments tragiques et parfois drôles. D'où le titre de notre disque, Limbo, Panto qui désigne a la fois le côté grotesque et cruel de la vie.


Avec vos références littéraires, vos thèmes d'écriture critiques sur la comédie humaine, votre urbanité et votre chant glam, vous me faites finalement pas mal penser aux Smiths. Qu'en pensez-vous ?
Hayden : Je les ai beaucoup écouté. Ce que j'admire vraiment chez eux c'est qu'ils incarnaient une sorte d'utopie pop où musique et mots faisaient parfaitement corps et ils en avaient pleinement conscience, d'où leur arrogance. Ado quand tu écoutais ça, ça t'ouvrais la tête, tu te disais : "Wouah ! Il existe autre chose que cette réalité pourrie."


Vous me faites aussi pensez à Queen...
Hayden : Queen était plus hard rock que nous...
Tom : Oui et Freddy Mercury était une flamboyante icône gay. D'ailleurs ce qui est intéressant chez lui, incroyable même, c'est de voir comment il est passé de ce statut d'icône gay à celui de working class hero.


Mais votre musique est très lyrique et le chant d'Hayden très androgyne alors j'imagine qu'on doit souvent vous prendre pour un groupe gay, non ?
Tom : Peut-être. Ce n'est pas grave. J'ai même envie de dire : tant mieux. Parce que lorsque tu es issu d'un bled du nord de l'Angleterre où l'excentricité n'est pas de mise, ça te libère de pouvoir assumer et exprimer ta différence et ça te donne plus de force pour dire ce que tu as à dire. Et puis franchement, il n'y a rien de pire que la musique et les mecs machos. On essaie de fuir ça tant que possible.
Hayden : Oui, on n'est pas gay, on essaie juste de combiner le coeur et les couilles ! Après comme on passe plus de temps ensemble qu'avec nos propres copines on doit souvent nous prendre pour des gays. Hier soir ça a dû encore être le cas quand on a loué tous les deux une chambre d'hôtel dans cette ville romantique qu'est Paris (rires) !



Photo par Gaëlle Riou-Kerangal


Par Sylvain Fesson - Publié dans : DISCussion
Vendredi 26 juin 2009

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